1763 – Création d’une mission catholique à Loango

Une plage de la baie de Loango

 

La conférence épiscopale du Congo nous apprend que la fondation des premières missions catholiques au Congo, Loango et Linzolo, date de 1883.

Pourtant, comme le démontre le texte que nous publions à la suite, une mission fut implantée à Loango plus d’un siècle plus tôt, en 1766. Ce que confirme l’Abbé Proyard en 1776 dans son ouvrage « HISTOIRE DE LOANGO, KAKONGO & AUTRES ROYAUMES D’AFRIQUE ».  Cette côte est alors fréquentée depuis trois siècles par les navires hauturiers européens. Il est possible qu’il y ait eu des implantations catholiques antérieures à celle-ci.

MISSION DE LOANGO :

MÉMOIRE SUR

l’Établissement d’une Mission dans les Royaumes de

LOANGO & KAKONGO en Afrique.

La propagation de la Foi a toujours – été l’un des plus grands et des plus dignes objets de la charité et de la piété chrétienne. Les obstacles, les périls, les dépenses mêmes n’ont point arrêté ceux à qui le Seigneur inspirait le zèle de s’y consacrer eux-mêmes, ou d’y contribuer par de pieuses libéralités.

L’ÉTABLISSÊMENT, que l’on propose ici, a le même but et donne les plus heureuses espérances ; il offre les plus grandes facilités. Quelques Ecclésiastiques, animés de ces sentiments, sont tout prêts à s’y dévouer : ne doit-on pas espérer que Dieu portera des âmes vertueuses à leur procurer les secours nécessaires pour les premiers frais et le soutien d’une si bonne œuvre ?

POUR les y déterminer plus aisément, on va leur exposer avec simplicité le projet de cette Mission : ce qu’on peut s’en promettre, avec la grâce de Dieu : et ce qu’il demande à peu près pour son exécution.

PROJET DE LA MISSION.

EN 1765, Clément XIII, donna à trois Prêtres Français, que leurs Supérieurs Ecclésiastiques y crurent appelés, les pouvoirs nécessaires pour établir une Mission sur la Côte de Loango[1]. L’année suivante ils se rendirent à leur destination.

UN d’eux mourut d’épuisement après six mois de séjour. Des maladies et le défaut de secours, obligèrent les deux autres à suspendre leur entreprise : ils repassèrent en France, pour rétablir leur santé.

PEU de temps après leur départ de Loango, y arrivèrent deux autres Missionnaires qu’ils avaient désirés, mais qu’ils n’attendaient plus. Ceux-ci, affligés de se voir privés des secours qu’ils s’étaient flattés de trouver dans leurs prédécesseurs pour la connaissance de la Langue & des mœurs du Pays, n’en crurent pas moins devoir s’appliquer à l’œuvre qu’ils venaient entreprendre.

DE fortes raisons les déterminèrent à passer dans le Royaume de Kakongo[2]. Le Roi du Pays les reçut avec bonté, leur fit donner un logement et des vivres Les Habitants, pour la plupart, leur témoignèrent beaucoup d’estime, d’affection et même de penchant à s’instruire.

LES Missionnaires encouragés s’appliquèrent beaucoup et heureusement à l’étude de la Langue. Ils étaient déjà en état de composer et de prononcer quelques instructions, lorsque l’épuisement de l’un d’eux l’obligea à son grand regret de repasser en France. L’autre le suivit quatre mois après.

Si ces premières tentatives n’ont pas eu de grands succès en apparence[3] : elles ont mis les Missionnaires en état de s’en promettre et de s’en procurer de rapides, lorsque , avec plus de Coopérateurs et quelques secours , ils pourront reprendre leur entreprise, comme ils se le proposent et comme les y engagent des personnes également recommandables par leurs lumières et leurs vertus.

CE pieux projet a été mis sous les yeux de M. l’Archevêque de Paris, qui, l’ayant fait examiner par son Conseil, daigne l’honorer de sa protection et les Missionnaires de sa bienveillance.

NOTRE Saint Père le Pape Clément XIV a renouvelé leurs pouvoirs, par un Rescrit du 23 Février 1772.

DÉJA six Ecclésiastiques se font réunis à deux[4] des quatre premiers Missionnaires, pour se vouer à cette bonne œuvre. De pieux Laïcs s’offrent à les y accompagner : ils n’attendent plus que le moment où il plaira à la Providence de les mettre en état de partir. Les raisons suivantes les y animent de plus en plus.

ESPÉRANCES DE L’ENTREPRISE.

C’EST du secours du Ciel qu’ils doivent attendre et qu’ils attendent uniquement leurs succès. Mais ne peut-on pas regarder comme un heureux présage les ouvertures et les facilités que la Providence semble leur ménager ? Les voici.

  1. UN plus grand nombre d’Ouvriers assurera mieux l’Entreprise, qu’on ne se verra pas forcé d’abandonner.
  2. L’EXPÉRIENCE des Missionnaires, les maladies mêmes qu’ils ont effrayées, faute de connaître le climat, leur feront prendre de justes précautions pour s’en préserver, ou pour y remédier avec succès.

III. LA connaissance de la Langue qu’ils ont acquise et dont ils vont instruire leurs Confrères, les mettra tous en état de se livrer aux fonctions de leur ministère dès leur arrivée.

  1. ILS auront l’entrée la plus libre dans le Pays, la permission de s’y établir et toute liberté d’annoncer la Religion.

Le Roi de Kakongo les désire, ainsi que son Successeur présomptif et les Principaux du Pays. Les Peuples font disposés et prévenus en leur faveur. Un grand nombre ont promis de les écouter avec docilité, & de leur donner leurs enfants à baptiser & à instruire.

  1. LE caractère et les mœurs de ces Peuples[5] les rendent très-susceptibles d’intrusion. Ils font doux, on ne voit presque jamais de contestations entre eux.

PLEINS d’affection les uns pour les autres , ils soutiennent avec zèle leurs intérêts réciproques.

DÉSINTÉRESSÉS à l’excès, pour ainsi dire, ils partagent volontiers le peu de bien qu’ils ont avec ceux qui en manquent, fussent-ils étrangers.

SOBRES et tempérants, on pourrait même dire, mortifiés, la plupart ne se nourrissent que de Manioc[6], de quelques autres racines ou fruits et tous couchent sur la dure.

CHASTES & pudiques, autant qu’on en peut juger à l’extérieur ; on ne les entend jamais proférer la moindre parole dont la pudeur puisse être alarmée : ils n’ont pas même de termes pour exprimer ces familiarités si communes parmi les Européens entre les personnes de différent sexe. Ils aiment beaucoup à danser, mais les hommes n’y dansent jamais avec les femmes. Enfin la polygamie, quoique permise, n’est pratiquée que par le plus petit nombre.

IDOLATRES par ignorance, plus que par attachement, ils semblent sentir eux mêmes la vanité de leurs superstitions et n’y tenir que par une espèce de routine facile à déraciner.

AUSSI, bien loin d’avoir la moindre répugnance pour les instructions des Missionnaires, ils les écoutent avec empressement et avec attention. Ceux qui trouvaient la morale de l’Evangile trop sublime leur disaient : « Ne nous quitte pas, nous sommes trop vieux pour changer de religion, mais vous instruirez nos enfants ; ils apprendront à faire le bien , avant de connaître le mal : Hélas ! ils feront bien plus heureux que nous ! » D’autres plus dociles à leurs instructions, leur promettaient de se défaire des objets de leurs superstitions, s’ils contentaient à demeurer avec eux pour leur apprendre à connaître et à servir le vrai Dieu.

UN d’eux nommé Tamaponda, époux d’une Princesse, estimable par la droiture de son esprit et la bonté de son cœur, fut si frappé d’étonnement d’entendre les vérités de la Religion qu’on lui annonçait, qu’il s’écria plusieurs fois : Je veux être Chrétien, quand même je devrais être le seul dans tout le Pays.

LA Princesse Mamteva, tante du Roi de Kakongo, et le Prince Makaïa, successeur présomptif à la Couronne, ne témoignèrent pas moins de bonne volonté.

Ce dernier fit même une exhortation pathétique à ses gens, pour les exciter à écouter les Missionnaires.

ILS conçoivent avec facilité et retiennent bien ce qu’ils ont appris. En voici un exemple : En 1769 l’un des Missionnaires ayant récité dans une Place publique de la Ville de Kenguélé, Capitale du Kakongo, les Commandements de Dieu dans la Langue du Pays, une femme les écouta avec tant d’attention, qu’elle en rapporta plus d’un mois après, une bonne partie, mot à mot, dans une assemblée de son Village, en présence de l’autre Missionnaire.

ILS ont beaucoup de docilité pour croire les vérités Chrétiennes. Un des enfants que les Missionnaires avaient baptisés, étant mort peu de jours après, ses parents persuadés des effets du Baptême qu’on venait de leur apprendre, loin d’éclater en murmures, s’écrièrent dans les premiers transports de leur douleur, sans savoir que les Missionnaires fussent à portée de les entendre : Ah! il est mort ! … Mais heureusement il a été baptisé ; Le voilà présentement avec Dieu dans le Ciel !

ON supprime plusieurs faits semblables[7]. Il est bien fâcheux que l’état d’épuisement où se trouvaient les Missionnaires, les ait contraints d’interrompre cette Mission, lorsqu’elle donnait de si belles espérances.

QUEL Peuple, en effet, parut jamais plus près de la porte du salut ? Et peut-on, sans attendrissement, voir ces heureuses dispositions demeurer inutiles ?

Aux espérances qu’elles donnent, se joint encore la facilité des moyens pour l’Entreprise.

MOYENS DE FAIRE RÉUSSIR LA MISSION.

LES Missionnaires, une fois arrivés, obtiendront facilement, au moyen de quelques petits présents faits au Seigneur du lieu où ils voudront se fixer, un terrain suffisant pour l’établissement qu’ils projettent. La fertilité du fol, qui fera cultivé par les pieux Laïcs qui font disposés à les suivre, leur fournira en abondance des fruits, du Manioc, du blé de Turquie, du riz, du millet, peut-être même du froment pour leur nourriture. Les vêtements n’y sont que de toile, et l’on peut s’en procurer à bon compte.

IL n’y aura donc presque aucune dépense à faire sur les lieux, après deux ou trois ans de séjour. Il ne s’agit, quant-à-présent, que de pourvoir aux frais indispensables pour l’équipement des Missionnaires, leur transport, et les premières avances d’Etablissement. Il convient aussi d’avoir un lieu de correspondance en France, où deux ou trois des Associés seront occupés à recevoir, préparer et envoyer des Sujets et  les petits secours nécessaires à la Mission; mais cette correspondance pourra s’entretenir à peu de frais.

LES Missionnaires voudraient, comme Saint Paul y n’être à charge à personne; ils se feront une loi de se renfermer dans le seul nécessaire et regarderont le peu qu’ils recevront de la pieuse libéralité des âmes vertueuses, comme le tribut précieux de leur zèle et de leur charité et pour leur témoigner une juste reconnaissance, ils ont pris la résolution de dire chacun deux Messes par semaine à l’intention de leurs Bienfaiteurs, pendant tout le temps qu’ils demeureront dans la Mission et que la santé , la liberté et les autres circonstances pourront le permettre.

SI quelqu’un a le zèle du Seigneur, (et l’on se flatte que le nombre en est encore grand) qu’il se laisse toucher à la vue de tant d’âmes rachetées au prix du Sang d’un Dieu, qui périssent misérablement faute de secours ! Quel est le cœur généreux, sensible aux intérêts de la gloire de Dieu et au salut de les frères, qui n’accordera pas volontiers, pour le succès d’une œuvre si sainte, une légère portion des biens que la divine providence lui a départi avec libéralité ! Un intérêt si pressant, une fin si noble, ne demanderaient ils pas même qu’on se retranchât un peu de ce prétendu nécessaire, que l’usage étend aujourd’hui bien au-delà des bornes ?

SI le sacrifice est grand, l’objet l’est bien davantage; la récompense ne sera pas moindre. Elle est promise à quiconque aura donné un verre d’eau à son frère dans son besoin ; que fera-t-elle pour celui qui aura contribué au salut de tant d’âmes ?l

IL n’est aucun Chrétien qui ne doive y contribuer, du moins par la ferveur de ses prières. L’on conjure donc tous les Fideles d’en adresser à Dieu chaque jour, pour le succès d’une si sainte entreprise, & pour la conversion de tous les Infidèles. Hélas! il s’en perd un si grand nombre, faute de connaître la voie qui conduit à la vie ! Prions donc la souveraine Vérité, comme elle nous y invite, de leur susciter des Guides charitables: supplions avec ardeur le Maître de la Moisson, qu’il daigne y envoyer de dignes Moissonneurs, elle est si abondante, le nombre des Ouvriers est si petit ! Messis quidem multa, operarii autem pauci. Rogate ergo Dominum Messis ut mittat operarios in messiem suam. MATTH. C. IX.

Les personnes qui voudront contribuer à cette bonne œuvre, pourront confier leurs aumônes, ou aux Missionnaires, pendant qu’ils demeureront à Paris, ou à M. le Procureur du Séminaire de Saint Nicolas du Chardonnet rue Saint-Victor.

Permis d’imprimer  – 16 Avril 1772  DE SARTINE.

A PARIS,
De l’Imprimerie de KNAPEN, au bas du Pont S. Michel; 1772.

 

[1] Cette Mission s’étend sur la Côte occidentale d’Afrique, depuis la Ligne équinoxiale , jusqu’au fleuve du Zaïre dont l’embouchure est par les six degrés de latitude méridionale,

[2] Kakongo est un des Royaumes dépendant de la Mission de Loango.

[3] L’on ne doit pas néanmoins regarder comme un léger avantage ; le Baptême que les Millionnaires ont conféré à plusieurs enfants moribonds et les autres Sacrements qu’ils ont administrés aux Français, tant en santé qu’en danger de mort, et qui auraient été privés sans eux de ces secours.

[4] Ces deux anciens Missionnaires sont M. Belgarde, Préfet de la Mission et M. Defcourvieres.

[5] L’on ne parle ici que du caractère et des mœurs de ceux qui n’ont pas de commerce avec les Etrangers ; c’est heureusement le plus grand nombre. Les autres sont communément fort vicieux.

[6] Le Manioc est une racine fort insipide de la manière dont ils la préparent : elle est beaucoup meilleure réduite en farine ou en cassave, comme dans nos Colonies, où elle sert de nourriture aux Esclaves et même à plusieurs Colons.

[7] Ceux qui désireront un plus ample détail, pourront le faire savoir à M. Descourvieres Missionnaire, qui se propose de demeurer à Paris , jusqu’à la fin de Mai de la présente année 1772. Son adresse est chez M. l’Abbé Drogy, Dotcteur de Sorbonne, chez les Dames Carmélites de la rue de Grenelle, Faubourg Saint Germain.