1905 – Brazza VS la « petite boutique des horreurs » de l’administration coloniale

Brazza chargé de faire la lumière sur les scandales du Congo (1905 © BNF)
Remarquez la banderole sur la case, Messieurs Gaud et Toqué, Société de Feux d’Artifice…

Au début du siècle dernier, la majorité de la population française se désintéresse de la question coloniale ou la trouve trop coûteuse, alors que l’élite du pays cherche à véhiculer le mythe d’une mission civilisatrice à l’endroit des Africains. Or, loin de la métropole et des discours, les administrateurs coloniaux gèrent certaines colonies d’une main de fer. Parmi eux, Gaud et Toqué, deux bourreaux malchanceux.[1]

Au début du XXe siècle, la conquête et la gestion coloniales permettent certes d’engranger des bénéfices mais certaines zones s’avèrent très coûteuses, voire trop pour une certaine partie de la population française. Il s’agit donc de légitimer la colonisation auprès des Français de métropole, mais aussi de maximiser les profits en exploitant le plus possible les ressources tout en évitant les révoltes dans les colonies. Les administrateurs coloniaux, particulièrement dans les régions les plus reculées comme l’Oubangui-Chari (plus au moins à l’emplacement de la République centrafricaine actuelle), à l’abri des regards, s’adonnent à de nombreuses exactions à l’encontre des autochtones.

Les administrateurs en collusion avec les concessionnaires, s’accommodent fort bien des exactions commises par certains de leurs subordonnés psychopathes. Les contraintes politiques du moment imposent à Paris la dissimulation des rares rapports qui lui parviennent.

C’est dans cette situation d’omerta qu’éclate en 1905 un scandale qui va contraindre la métropole à diligenter au Congo Français une commission d’enquête dirigée par Pierre Savorgnan de Brazza.

Le jeune Toqué (L’Illustration
du 25 février 1905 – Photo Rives)

Dans cette région, George Toqué (1879-1920[2]), jeune administrateur à Fort-Crampel, et Fernand Gaud, commis des affaires indigènes, libèrent le 14 juillet 1903, comme c’est la coutume lors de la fête nationale, un certain nombre de prisonniers. Or, l’un d’entre eux, Papka, ancien guide à l’origine d’une embuscade contre les troupes françaises, n’aura pas cet honneur. Pour l’exemple, les deux hommes décident de l’exécuter, mais d’une manière particulière afin de marquer les esprits : grâce à une cartouche de dynamite placée dans l’anus. Ils pensent ainsi se faire respecter des locaux et faire passer cet acte barbare pour de la magie : « Ça a l’air idiot ; mais ça médusera les indigènes. Si après ça ils ne se tiennent pas tranquilles ! », se disent-ils avant le feu d’artifice. Malheureusement pour eux, l’affaire éclate dans la presse française en février 1905.

Brazza à la manœuvre

La médiatisation de l’événement, si loin de la version officielle de la mission civilisatrice, crée un véritable choc en France. Le gouvernement veut éteindre rapidement l’incendie et une commission est formée, constituée de Pierre Savorgnan de Brazza, le célèbre explorateur, Hoarau-Desruisseaux, inspecteur général des colonies, Félicien Challaye, représentant du ministre de l’Instruction publique, un membre du Cabinet des colonies et un délégué du ministre des Affaires étrangères. Elle arrive en avril au Gabon, puis passe par le Congo jusqu’à l’Oubangui-Chari. Le spectacle est effroyable : des femmes et des enfants parqués dans des camps d’otages, des hommes surexploités dans les plantations, pour la construction des routes et des chemins de fer, des conditions de vie terribles.

Malgré les tentatives de dissimulation de la réalité, les envoyés traversent un enfer, et Brazza en tombe même malade. Le procès se tient finalement le 21 août 1905 à Brazzaville, et les deux hommes sont condamnés à cinq ans de réclusion. La polémique ne s’éteint pas pour autant et débouche sur une enquête administrative visant à réformer la gestion des colonies. Brazza s’éteindra le 14 septembre de la même année à Dakar, désabusé et profondément triste, lui qui avait jadis cru aux bienfaits de la colonisation.[3]

1907 – Toqué donne sa version des faits dans un livre de mémoires[4]

Georges Toqué publia, à sa sortie de prison en 1907[5], un livre de mémoires « Les massacres du Congo« , avec en sous-titre « La terre qui ment, la terre qui tue« . L’auteur pensait se réhabiliter en dénonçant le système dont il se considérait comma ayant été prisonnier et en relatant les exactions dont il avait été témoin.

Tout comme son titre, la couverture sanglante du livre ne fait pas dans la dentelle, à l’image des journaux à sensation de l’époque.

Le jeune homme (il n’a alors que 20 ans) part « pour les colonies » plein d’enthousiasme et de rêves, ceux d’un avenir plus brillant et d’une promotion sociale plus rapide qu’en métropole. Mais il déchantera assez rapidement.

Il commence par un poste d’administrateur stagiaire au Dahomey (Bénin), fin 1899. Il découvre la vie coloniale à Porto Novo : « Oh ! la bonne petite ville de province que Porto Novo !« . Causeries, ragots, surtout sur les absents, sont de rigueur « aux colonies bien plus qu’ailleurs ».

Il y côtoie un certain Antonetti, et partage même sa case avec lui. De sept ans son ainé, ce dernier deviendra Gouverneur du Dahomey dix ans plus tard, puis Gouverneur général de l’AEF de 1924 à 1934.

Toqué est rapidement malade, « jaune, maigre et courbatu ». C’est lors du voyage retour vers la métropole, dès février 1900, qu’il croise une autre forte personnalité, Emile Gentil, à bord du Maceïo.

C’est Gentil qui l’incite quelques semaines plus tard à partir pour le Congo Français, plus précisément au « Chari », tout juste conquis. De nouvelles aventures possibles, le jeune homme veut découvrir la brousse. Après un très long voyage (Landana, Kinshasa, Brazzaville, Loukoléla, Bangui, Fort-de-Possel), il rejoint son poste de Fort-Sibut (à l’origine appelé Krébedjé) C’est un poste stratégique situé sur la « route du portage », indispensable pour ravitailler les troupes en cours de conquête militaire de l’Oubangui-Chari et du Tchad.

Toqué rejoint ensuite en 1901 Fort-Crampel (Kaga-Bandoro) situé encore plus au nord, pour devenir l’adjoint du commandant de la Région Civile, M. de Roll. Il dresse le tableau en quelques mots : « Au pied du rocher sombre, le poste menace de ses canons, la plaine immense et déserte »[6].

Gentil laisse à cette époque le commandement de la région à un militaire, le lieutenant-colonel Georges Destenave. Afin d’assurer le portage coûte que coûte, il met en place une série de mesures très sévères à l’encontre de la population locale, connues sous le nom de « code Destenave« .

 Les « conventions » du 1er avril 1901 donnaient ainsi les possibilités de répressions suivantes aux administrateurs coloniaux :

  • – Les agents inférieurs peuvent, vis-à-vis des indigènes, appliquer les peines suivantes : 
    1. La chicotte
    2. L’amende
    3. La barre de justice
    4. La prison
  • Le commandant de cercle se réserve d’appliquer : 
    1. La déportation
    2. La mort

 Les administrateurs avaient donc un pouvoir de police et de justice, porte ouverte à tous les abus, surtout quand il s’agit d’une justice d’exception. La détention d’otages était officiellement prohibée dans toute la colonie du Congo Français, par un arrêté local du Lieutenant-gouverneur du Gabon datant de 1887, pourtant le texte stipulait : « Les femmes détenues au camp y recevront une ration de mil qu’elles auront à broyer et à cuire elles-mêmes. La femme et, s’il y a lieu, les enfants, seront rendus à l’homme quand celui-ci aura fourni la corvée qui lui est demandée (portage, impôt, etc). »

 Si ce n’est pas de la prise d’otages, cela y ressemble fort !!

Le recrutement de porteurs primait donc sur toute autre considération. Les armes, les munitions, les marchandises devaient absolument atteindre leur but. Les colons français étant très peu nombreux, ce furent les auxiliaires et autres miliciens (issus le plus souvent d’Afrique de l’Ouest) qui constituèrent le bras armé de la répression.

Toqué raconte : « Les rebellions commencèrent dès la première heure. Les villages étaient réprimés… par les miliciens noirs : la tuerie, le viol, l’incendie, le pillage. Et les otages- la honte ! Atroce procédé pris aux sauvages eux-mêmes. Les hommes, rares, venaient amarrés : la corde coupait les chairs et faisait de mauvaises blessures. Les femmes lentes à fuir, les vieilles et les nourrices, qui portaient l’enfant à cheval sur la hanche, venaient en troupeau. […] Les yeux baissés, avec des mines de pauvres bêtes effarés, elles mettaient la main sur la bouche des enfants effrayés par les blancs et tout prêts à pleurer. Et tous ces otages restaient dans la hutte sordide – le camp – jusqu’à ce que leur chef vint les réclamer, la corvée faite « .

Georges Toqué note encore : « Il était encore de bon ton d’affecter un souverain mépris du « sale nègre » ; une exécution sommaire s’acceptait facilement, qui s’appuyait sur un semblant de raison politique et de besoin de la domination. Cette idée de race ne finira qu’avec le monde. La justice n’existait pas et la presse s’immisçait fort peu dans la gestion d’un domaine vaste et décousu. Les abus persistaient. »

Miliciens armés s’embarquant à Brazzaville (vers 1905 – carte postale © Vialle)

 La vie en Oubangui-Chari était alors fort rude, les conditions matérielles médiocres, l’isolement, la peur, la maladie conduisaient à ce que certains qualifiaient « d’effondrement » (on peut lire sur ce même sujet « Un avant poste du progrès » de Joseph Conrad. Des administrateurs sombraient parfois dans une folie meurtrière… frappés de « soudanite » ou « d’africanite » comme on se plaisait à le nommer à l’époque.

Il relate le cas d’un commis aux affaires indigènes, un certain « H », nommé chef du poste de Nana (du nom d’une rivière, poste situé à plus de 100 km au nord de Fort-Sibut). Le dénommé « H » est transporté mourant à Fort-Sibut et Toqué part faire l’intérim à Nana. Il découvre alors une situation terrible.

 » Des choses navrantes ici : des prisonniers enchaînés de court, alignés à terre, comme des gens que la faim mord. A trois pas dans la brousse, un coup de feu. J’y cours : un auxilliaire déguenillé vient de tirer à bout portant une pauvre vieille grand-mère. Elle râle encore faiblement, la poitrine trouée au-dessous de son pauvre sein fané ; la bouche ouverte laisse échapper, au rythme du souffle mourant, un glougloutement de sang noir et de mousse.

Une dizaine d’autres femmes maigres, étiolées, se tiennent là, tenant des enfants sur leurs bras impassibles, regardant la pauvre vieille qui s’en va. Elles doivent être là depuis de longs jours, couchées dans la grise poussière du sol, car, ce sont des squelettes blanchis, de lugubres pierrots tout blancs, avec deux grandes taches humides : les yeux et la bouche. […] Je découvrais ainsi qu’H… était l’auteur d’un code draconien dont l’unique peine était la mort.« 

Toqué tait le nom de son collègue (pourquoi, alors que d’autres sont cités clairement ?), mais on saura plus tard qu’il s’agissait d’un dénommé Hermès.

Semblant faire preuve d’humaniste, Toqué dénonce la mentalité et les pratiques des « anciens coloniaux », par opposition aux jeunes qui, comme lui, débarquaient à cette époque dans la colonie : « Cette nouvelle cohorte se heurtait partout aux vieux éléments, trop dépréciés peut-être, d’une administration amorphe et peu exigeante. Un sang nouveau s’infusait, des idées nouvelles germaient, la méthode remplaçait l’empirisme, la force faisait place à l’humanité, quoique lentement« .

Femme du chef de Krébedjé (Fort-Sibut), race banda (carte postale vers 1900 © Audema)

Il relate les sinistres propos de son supérieur hiérarchique M. de Roll, qui lui intime le silence au sujet des exactions commises : « Pour moi, je n’ai que quelques mois à vivre ; je tiens à ne pas les gâter. Quant à vous, avec l’avenir auquel vous pouvez prétendre, votre intérêt est de museler. La pire note que vous puissiez avoir au ministère est celle d’un emmerdeur.

Rappelez-vous ceci : qu’il n’est pas défendu de tuer des nègres, mais bien de le dire, d’être pris ou de laisser des traces ; et qu’il vaut mieux tuer vingt nègres que d’en égratigner un. Les morts ne parlent pas, tandis que l’homme égratigné deviendrait en France un martyr. Vous auriez beau dire et beau faire, vous n’arriviez pas à convaincre que vous n’êtes pas un tortionnaire« .

Pourtant, Toqué lui-même tient des propos ouvertement racistes, sous couvert de plaisanterie : « A Dakar, nous embarquâmes M. Cougoul, nommé chef du service judiciaire au Congo pour diriger notre affaire. Vous pourriez entendre sans comprendre que M. Cougoul « descendait des cocotiers ». […] Aussi bien est-ce une image. Dire de quelqu’un qu’il descend des cocotiers, c’est faire entendre qu’il descend du singe, en passant par le nègre…, stade auquel n’a pas songé Darwin« . Cette opinion était alors largement partagée par ses contemporains…

Après la mort du commandant de Roll, début 1903, Toqué devient le commandant de cercle de Fort-Crampel. Le « cercle » était le plus petit échelon de l’organisation administrative coloniale française.

Il arrive à gagner la confiance de la population, et les Mandjias viennent progressivement installer leurs cases autour du poste. Mais le dénuement dans lequel se trouvent les gardes régionaux conduit à des rebellions. Il se voit contraint de fusiller un déserteur, « un Marouba du nom de Pikamandji« . Les textes en vigueur le permettaient, une circulaire du Ministère de la Guerre stipulant que pour 1903 ce territoire était en « campagne de guerre » !

Il écrit à ce sujet un rapport envoyé à son supérieur, M. Pujol. Mais celui-ci est de la « vieille école » et étouffe l’affaire : « Je ne vous réponds pas officiellement au sujet du nommé Pikamandji, il vaut mieux laisser cela tranquille ; je détruis d’ailleurs votre lettre à ce sujet. A l’avenir, agissez ainsi, c’est bien préférable. Ce n’est pas que je vous blâme, loin de là, je trouve que vous avez bien fait ; mais encore une fois il vaut mieux ne pas ébruiter ces choses-là !! Me comprenez-vous ?« .

 Voilà comment pouvait naître un sentiment d’impunité totale et ainsi conduire aux pires exactions. Le point d’orgue en sera l’affaire « Gaud-Toqué ».

L’affaire dramatique « Gaud et Toqué »[7]

Fernand Gaud (au centre) aux côtés de deux coloniaux (L’Illustration février 1905)

En décembre 1902, Toqué est rejoint par un nouveau fonctionnaire, un certain Gaud, Commis aux affaires indigènes. Il le décrit ainsi :

            « Un fils de la Provence, trapu et massif. Une forte chevelure couvrait son large front, une barbe de fleuve se jouait sur sa poitrine. Gaud n’a pas, à proprement parler, le tempérament méridional, et s’il l’a, c’est moins par l’exagération propre à ses compatriotes que par le ton et les façons de s’exprimer. […] Gaud me produisit bonne impression: il comprenait vite et faisait bien. La comparaison avec Chamarande était à son avantage. Aussi ne tardai-je pas à lui donner ma confiance. Violent, il l’était ; mais d’une violence de méridional, qui s’en allait toute en jurons, en éclat de voix, en menaces, en mouvement. Quand il se fâchait contre un maladroit ou un paresseux, tout le poste l’entendait.

Quelque fois une gifle sonore, ou – rarement – un coup de poing, et la tempête passait. Il avait des injures à lui […] « fils de singe, bête de brousse ». Puis, comme pour excuser son geste de vivacité, il gratifiait le patent d’un menu cadeau avec ces mots cocasses : « Tu sais bien que tu es mon fils ! ».  

Fernand Gaud fut ainsi surnommé par les Africains « Niama Gounda« , autrement dit « La bête féroce« .

Alors que les morts d’’Européens et de miliciens (de maladie ou d’accident) entourent ces hommes, que les soldes ne sont pas forcément versées, ils prennent leur poste à Fort-Crampel. Seulement 4 hommes « Blancs » dans tout le « cercle », où Toqué considère qu’il en faudrait au moins dix.

Chefs Mandjias et Mgaos à Fort Crampel, Congo, Haut-Chari, vers 1900 (© Georges Bruel)

Pujol donne l’ordre de mettre au pas un chef Mandjia de la région, récalcitrant à la colonisation, un certain Doumba, sorcier couvert de gris-gris. L’émissaire choisi, Pakpa, conduit en fait Toqué dans un traquenard. Le traître fuit dans la montagne. Doumba finit par être tué au fond d’une caverne par un milicien, et Pakpa est capturé quelques semaines plus tard.

Au retour d’’une nouvelle tournée, Toqué tombe malade, fin juin 1903: « des frissons me secouèrent, la fièvre monta, rapide, brûlante; l’urine se teinta de sang noir : c’était la bilieuse hématurique « .

Après plusieurs jours de lutte dans un état comateux, Toqué se dit « sauvé, mais faible, exsangue, las au moindre mouvement«  à la date du 10 juillet. Le docteur Le Maout était arrivé à son chevet le 8 juillet.

De fait, c’est Gaud qui gère le poste de Fort-Crampel et le 14 juillet arrive. Il était de coutume de gracier les prisonniers pour la Fête Nationale. Deux sont libérés, mais se pose le problème du fameux Pakpa. Gaud s’oppose à sa libération, le jugeant trop dangereux et enclin à la récidive, pouvant inciter à la révolte les tribus voisines.

En état de faiblesse, presque indifférent, Toqué écoute les arguments de Gaud. Las de la discussion, il finit par lui concéder son pouvoir de décision et relate ainsi les faits : «  Après tout, je suis malade, c’est vous qui faites marcher la boîte, faites ce que vous voudrez ! « . […]

 Quelques heures après, Gaud venait m’annoncer qu’il avait fait justice de Pakpa : je n’approuvai ni ne désapprouvai, pensant que Pakpa n’avait pu être que fusillé. C’est seulement plus tard que je connus les détails de cette exécution, ainsi que la présence de Kermarec. Gaud avait voulu décapiter Pakpa sans que celui-ci s’en doutât et frapper un grand coup sur l’esprit des tribus révoltées. Il s’était servi d’une cartouche de dynamite attachée sur le cou du traître« .

Aucune conséquence immédiate… Gaud tombe à son tour gravement malade le 8 août. L’œuvre de « pacification » se poursuit dans les mois suivants et Toqué, remis sur pieds, tisse des liens avec les chefs locaux.

Georges Toqué en 1904 à Gribingui, alias Fort-Crampel ( L’Illustration mars 1905)

Georges Toqué fait part d’une autre exaction, celle commise au poste des M’Brous par le Dr Le Maout, devenu à moitié fou, qui dans un excès de colère « avait attaché un indigène au mât de pavillon, l’avait fait frapper à coup de chicottes, sur le ventre, jusqu’à la mort« .

Le scandale de l’horrible exécution du 14 juillet 1903 éclate en métropole seulement au début de 1905, elle est évoquée pour la première fois dans le Petit Parisien  du 15 février 1905.

Explosion du bâton de dynamite le 14 juillet ( L’Assiette au beurre – mars 1905)

La  presse à sensation et les revues humoristiques s’en donnent à cœur joie pour dénoncer les exactions de ceux censés apporter LA civilisation et le terrible crime de Fernand Gaud ( » La fête du 14 juillet à Brazzaville – C’ qu’on rigole aux colonies ! Vive la République !).

Dessin satyrique – Gaud ancien pharmacien (L’Assiette au beurre – mars 1905)

Cet autre dessin humoristique fait d’ailleurs allusion à une autre version de l’exécution, en évoquant le passé d’étudiant en pharmacie de Gaud : « Comme potard, j’ai inventé le suppositoire à la dynamite!« .

En effet, la presse la plus sérieuse donne écho à une autre version que celle de Toqué (bâton de dynamite placé autour du cou).

Ainsi le journal « Le Matin », dans un article au titre accrocheur « Les bourreaux des Noirs« , relate les « raffinements de cruauté » supposés avoir été pratiqués : « Un nègre étant étendu à terre et maintenu par de solides liens, il s’agissait de faire détonner une cartouche du formidable explosif, qu’on lui aurait, au préalable, adaptée sur le dos […] Un de ces misérables était allé chercher la cartouche. On la fixait entre les omoplates du patient, quand un nouveau raffinement de cruauté germa dans le cerveau des bourreaux. Ils estimèrent que l’expérience serait infiniment plus probante si le tube de cuivre faisait office de canule… Le nègre hurla. Une détonation retentit, des débris sanglants, des membres, des intestins, furent projetés à une très grande distance « .

La presse évoque une autre horrible accusation à l’encontre des deux coloniaux : « Quelques jours plus tard, ils auraient décapité un autre indigène, fait bouillir sa tête et servi le bouillon à ses parents et amis, non prévenus, afin de se procurer le spectacle de leur stupeur quand cette tête leur serait exhibée après le repas » (L’Illustration du 25 février 1905).

Gaud servant une tête de nègre bouillie (L’Assiette au beurre – mars 1905)

La légende du dessin satyrique « Le bouillon de tête » prête ces propos à Gaud : « Vous aimeriez peut-être mieux du veau ? … Mais c’est bien assez bon pour des cochons comme vous !« .

C’est le comble, alors que les indigènes de cette région du Congo français étaient accusés de cannibalisme, c’est un colonial qui les aurait incités à cette pratique !

Suite à ces fracassantes révélations sur ces terribles méfaits, ou supposés tels, Fernand Gaud est arrêté au Congo et Georges Toqué à Paris, où il était rentré en mai 1904 pour profiter d’un congé régulier (suite à une blessure).

La presse relate : « Les actes de cruauté imputés à ces fonctionnaires coloniaux sont tellement abominables qu’on hésite à les tenir pour exacts, malgré le caractère affirmatif de divers témoignages » (L’Illustration  du 25 février 1905).

Un procès se tient alors à Brazzaville pour tenter de faire la lumière sur cette affaire.

 Le procès de l’affaire « Gaud et Toqué »[8]

Le procès de Gaud et Toqué s’ouvre à Brazzaville le 21 août 1905. Il débute dans des conditions particulières, le principal accusateur qui avait fait « fuiter » les informations dans la presse début 1905, est mort. Il s’agit du Dr Le Maout décédé de « fièvre bilieuse hématurique » seulement trois jours avant l’ouverture des débats.

D’autre part, les autorités de l’époque n’accordent aucun crédit aux témoignages des Noirs, selon des croyances alors fermement établies : « Enfin, il faut critiquer de très près tous les témoignages de Noirs. C’est un fait universellement reconnu que le Noir, surtout le noir primitif du Congo, n’a aucun sentiment de la vérité: il se rappelle mal; il imagine facilement et se laisse prendre lui-même à ses propres fictions, il ment avec une extrême facilité, non seulement par intérêt, par vanité, par vengeance, mais même sans motif, sans intention ; suggestionné par celui qui l’interroge, il lui répond spontanément ce qu’il pense que celui-ci aura plaisir à entendre. Dans ses belles études sur la psychologie des races nègres, le docteur Cureau écrit « Le témoignage du nègre en justice n’offre absolument aucune garantie.» (Revue générale des sciences, 30 juillet 1904)« . C’est bien connu, le Blanc n’est lui pas capable de mensonge et de manipulation !

Le seul représentant de la presse, Félicien Challaye, membre de la mission Brazza, dresse le portrait des deux accusés : « Toqué est un très jeune homme, tout petit, maigre, brun, nerveux. Visage mobile, agité de légers tics. Moustache brune, un peu tombante.[…] Il parle très facilement, d’ordinaire avec précision, toujours avec un entrain juvénile. Pressé de s’expliquer, il a peine à laisser l’interlocuteur finir sa phrase, il interrompt souvent « Je proteste, je proteste énergiquement. » Parfois il accompagne ses paroles de gestes agiles, parfois il parle les bras croisés, comme un petit élève bien sage qui passerait un examen. »

 » Gaud est de taille moyenne, gros, chevelu et barbu, très noir. Le visage est déplaisant et bestial; il justifie le surnom que donnent à Gaud les indigènes du Haut-Chari la « bête de brousse », la « bête sauvage ». Gaud parle moins et moins bien que Toqué, bien qu’il y mette plus de prétention. Il hésite plus souvent avant de répondre. Il est d’’ailleurs très fatigué en ce moment, a le teint plombé, tousse, garde son mouchoir sur la bouche. Parfois, il allègue son état de maladie pour ne pas répondre : « Je ne suis pas en état de discuter »répète-t-il » 

Impôt payé en ivoire et caoutchouc, Fort-Crampel, 1904 (photos Gaud, L’Illustration Février 1905)

Le journaliste reconnaît : « Voilà des administrateurs dont le métier est d’arracher à de malheureuses populations des impôts, et sur tout des porteurs, leur devoir professionnel les oblige à exercer sur les indigènes la plus dure contrainte, la plus grande partie de leur temps se passe à exiger des porteurs par la force, à réprimer par la force des soulèvements ». […]

 Les crimes et délits poursuivis ont été commis en 1903 à Fort-Crampel, ils sont longtemps restés ignorés de la justice. Aucune autorité ne les dénonce. Mais des passagers descendus du Haut-Chari les rapportent dans des conversations particulières « .[…]

Toqué résume d’un mot la situation du Haut-Chari jusqu’en 1903:« Ç’a été le massacre général, pour faire marcher le service. »

Toqué est inculpé à titre individuel de complicité d’homicide volontaire avec préméditation, commis par des gardes régionaux, agissant par ordre et donc non poursuivis, sur la personne d’un dénommé Pikamandji. Exécution dont sa hiérarchie préférait ne pas avoir officiellement connaissance.

Toqué ne nie pas le fait qui lui est reproché : « On était alors en état de guerre. Pikamandji avait déserté, il prêchait la révolte. Son exécution était indispensable pour empêcher les autres gardes régionaux de déserter et pour éviter la révolte de tout le pays« . Il avait alors le droit d’exercer la peine de mort, en tant que Commandant de cercle…

Par contre, il nie farouchement son implication dans la mort de Moussa Kandji (chef indigène exécuté à coups de baïonnette par des gardes régionaux) et de l’indigène Ndagara, pris en flagrant délit de vol de cartouches sur la route de portage, mort noyé dans les chutes de la Ouana (rivière Nana), dans des conditions troubles (accident ou exécution ?). Toqué soupçonne dans ses mémoires le milicien Yambissi d’avoir poussé à l’eau N’Dagara…

Sur le registre de Fort-Crampel, il est noté : «  Le chef Ndagara,«décédé en prison le 23 novembre». Or, il est mort aux chutes le 22. Toqué répond qu’ ayant écrit cette note longtemps après, il s’est trompé de date. Et on avait l’habitude, toutes les fois que les prisonniers mouraient, même en cours de route, d’ajouter la mention« Mort en prison.» « . Voilà un moyen simple de ne pas s’encombrer de détails inutiles…

Sabangas à Fort-Crampel, Haut-Chari, Congo français (carte postale vers 1900 © Georges Bruel)

C’est au tour de Gaud d’être mis en accusation à titre individuel pour divers crimes et délits :

  • d’avoir jeté une femme Mandjia inconnue dans la rivière Gribingui, échappant de justesse à la noyade.
  • d’avoir porté des coups sur la magasinier Zinguéré.
  • d’avoir porté des coups sur le clairon Coroné, lui brisant des dents,parce qu’il jouait faux.
  • d’avoir attaché le menuisier John William à la barre de justice, sans motif avéré.
  • d’avoir fait évanouir un boy inconnu, en lui déchargeant son révolver près de l’oreille.
  • d’avoir fait boire du bouillon de tête de mort au boy Soumba, cause, on l’imagine sans peine, « d’émotion violente.« 

Les faits sont rapportés par son collègue M. Chamarande et par des gardes régionaux. Fernand Gaud semblait beaucoup « s’amuser » avec les indigènes, abusant avec violence de son autorité…

L’accusé se défend : « Gaud reconnaît avoir donné des gifles, mais nie avoir exercé aucune violence grave. […] Gaud raconte qu’il lui est arrivé souvent de préparer des têtes de nègres pour collections, ainsi il a préparé la tête du chef Doumba, que M. Chamarande avait fait couper dans son tombeau »(sic).

[…] Gaud n’ayant pas de potasse, plongeait les têtes de mort dans un bain d’eau et de cendres. Jamais un boy n’aurait pu croire que ce mélange d’eau et de cendres était du bouillon. Le fait est donc invraisemblable. D’ailleurs, si plusieurs témoins ont entendu raconter le fait, personne ne prétend l’avoir vu« .

Faute de témoin direct, en dehors du boy Soumba (témoignage d’indigène décrédibilisé d’office…), l’épouvantable épisode du « bouillon de tête de mort », relaté par la presse début 1905, ne peut pas être prouvé. Les pratiques morbides de Gaud sont tout de même effarantes et dénuées de respect pour les populations locales, très attachées au respect des morts.(« Un des hommes de Doumba, écrit M. Chamarande, pleurait à chaudes larmes pendant la profanation du corps de son maître »).

Itinéraire des caravanes de Fort-Sibut à Fort-Crampel (© Pierre Mollion)

Sont abordées ensuite les accusations concernant les deux hommes :

  • Exécution du chef Yorouba Djéouendi, qui s’opposait aux chefs Mandjias, favorables à une « pacification » avec les colonisateurs. Après une condamnation à mort par les chefs Mandjias, il est fusillépar des gardes régionaux.
  • Enfermement d’indigènes dans un silo (où on faisait pousser auparavant du mil). Gaud est accusé de violences et voies de fait, et Toqué de complicité. Ils nient avoir privé d’eau et de nourriture les indigènes. Gaud nie avoir frappé un indigène qui se cramponnait au couvercle pour ne pas entrer dans le silo. Il nie aussi avoir uriné sur les prisonniers… Toqué affirme avoir mis fin à cet enfermement, dès que le Dr Le Maout lui a signifié le danger que représentait le silopour la santé des prisonniers. L’accusation n’a pas retenu le fait que plusieurs indigènes seraient morts dans le silo.
  • Exécution à la dynamite de l’ancien guide Pakpa. Gaud est accusé d’homicide volontaire et Toqué de complicité, pour avoir donné l’ordre d’exécution.

Gaud reconnait sans sourciller l’exécution à la dynamite (utilisée d’ordinaire pour pêcher le poisson) et « fait le récit de son crime avec un calme stupéfiant« . La version de la cartouche de dynamite attachée autour du cou est retenue (et pas celle de l’explosif enfoncé dans l’anus…). Toqué nie farouchement toute complicité, il a simplement donné l’ordre de fusiller le traitre Pakpa (à l’origine d’un guet-apens occasionnant plusieurs morts et blessés), dès le 9 mai 1903, et désapprouve le procédé employé le 14 juillet 1903 par son subordonné, alors qu’il était en état de faiblesse. Il n’a pas participé à l’exécution, ne tenant même pas debout.

Gaud explique alors qu’il a fait constater autour de lui la singularité de cette mort mystérieuse : «  Ni trace de coup de fusil, ni trace de coup de sagaie : c’est par une sorte de miracle qu’est mort celui qui n’avait  pas voulu faire amitié avec les Blancs« .


« Education : Tas de brutes ! On ne peut rien vous faire entrer dans la tête » (©L’Assiette au Beurre)

D’après Gaud, il n’y aurait eu qu’un seul témoin à l’exécution, le garde régional Matifara. Toqué évoque dans ses mémoires la présence d’un certain Kermarec.

Toujours d’après Toqué, c’est le Dr Le Maout qui aurait soudoyé Matifara pour colporter tout un tas d’histoires malveillantes «  Ah, il en eut pour son argent, grâce aux soins de Matifara qu’on trouvait partout où il y avait cent sous à gagner. Voilà comment naquirent les fables de femmes noyées, grillées, du silo-tombeau, de vingt autres histoires percées à jour depuis« . La source d’information du Docteur est aussi révélée : «  Le Maout avait brouillé Gaud avec Kermarec et obtenu de celui-ci tous les détails de l’affaire Pakpa« .

Les deux hommes sont condamnés à cinq ans de réclusion. Ils quittent la prison de Brazzaville (où Toqué a côtoyé le Sultan Niébé ; et prennent le bateau pour Bordeaux, où ils arrivent le 22 octobre 1905, et sont emprisonnés provisoirement au fort du Hâ.

 Le 16 novembre 1905, les deux hommes sont transférés à la prison centrale de Thouars (Deux-Sèvres) pour purger leur peine. Le régime carcéral est alors très dur et Toqué demande secours au Ministre des Colonies. Il est transféré à la maison centrale de Melun le 15 août1906.

Cette condamnation soulève l’indignation dans le milieu colonial. Les colons considèrent qu’ils sont eux aussi victimes d’’exactions de la part des indigènes, restés impunis. Il est vrai que le cercle infernal des révoltes, notamment contre l’impôt et le portage, ou tout simplement contre la colonisation, et des répressions militaires qui s’en suivent est enclenché depuis plusieurs années.

C’est dans ce contexte de révélations et de scandales que le Gouvernement est contraint de faire appel à Savorgnan de Brazza pour mener l’enquête au Congo français, l’affaire Gaud-Toqué n’étant pas la seule à émerger à cette période.

La peine des deux administrateurs coloniaux est ensuite ramenée à deux ans d’emprisonnement par une commission de révision. C’est peu après sa libération que Georges Toqué publie son livre, pour donner sa version des faits et se dédouaner. Le sujet étant passé de mode en cette fin 1907, son livre n’eut pas beaucoup d’écho et sombra dans l’oubli. Il constitue pourtant un intéressant témoignage de cette sinistre époque, avec un narrateur non dénué de talent.

Le contexte du procès de l’affaire « Gaud et Toqué »

Avant l’affaire Gaud et Toqué, la presse s’est fait l’écho depuis plusieurs années de massacres d’’européens et de révoltes indigènes dans les colonies, sans forcément en expliquer les causes profondes.

La presse illustrée fait ses choux gras avec des représentations tout droit sorties de l’imagination des dessinateurs (qui pour la plupart n’ont jamais mis les pieds au Congo et s’inspirent de quelques photos), mais qui frappent l’opinion publique. Elle révèle une réalité féroce, décrivant le cycle infernal des répressions coloniales et des révoltes des populations locales.

Ainsi, chez nos voisins belges, un massacre est commis fin septembre 1898 à Dundu Sana (pas très loin de Mobaye en Oubangui-Chari) : « Quatre agents de la Société belge pour le commerce au Congo, MM. Bodari, Gyssens, Ceulemans et Kessels tombèrent dans une embuscade à Dundu Sana et furent faits prisonniers par la tribu des Budja, dont la férocité est connue de tous les explorateurs du Congo. Les quatre malheureux furent attachés à des arbres et à des poteaux, horriblement suppliciés, puis dépecés et mangés par les sauvages. On a su les détails de cet horrible massacre par un des soldats qui accompagnaient ces infortunés et qui put prendre la fuite. Une dépêche de M. Fuchs, vice-gouverneur du Congo belge, a confirmé l’horrible récit.

Des soldats ayant été envoyés pour châtier les Budja furent à leur tour faits prisonniers, et l’on suppose qu’ils ont subi le même sort que MM. Bodari, Gyssens, Ceulemans et Kessels. On a pu capturer un des chefs de la tribu des cannibales qui portait à sa ceinture, en guise de trophée, les doigts de l’une de ses victimes.

 Le vice-gouverneur du Congo annonce que deux cents hommes, sous le commandement du capitaine Lothaire, ont reçu l’ordre de marcher contre la tribu des Budja« .

Européens suppliciés par des cannibales (Le Petit Parisien – décembre 1898)
Source : Supplément Illustré du Petit Parisien – n° 516 – 25 décembre 1898.

Il en est de même au Congo français, notamment dans les contrées très récemment « conquises », comme la Sangha et la Lobaye, soumises à la pression des sociétés concessionnaires, au portage forcé et bientôt à l’impôt. La factorerie devient le symbole de cette oppression.

La presse fait ainsi le récit du meurtre au Congo de M. Cazeneuve : «  Nos compatriotes installés au Congo français avaient constaté depuis quelque temps une certaine effervescence chez les tribus anthropophages qui vivent dans les régions les plus sauvages de notre colonie africaine. Cette effervescence s’est transformée en une véritable insurrection. Les révoltés se sont formés en colonnes dévastatrices et en peu de jours – tuant, incendiant, pillant sur leur passage –ont  réduit  en  ruines les factoreries européennes qu’ils rencontraient. Celles des bords de la Sangha dépourvues d’un effectif de miliciens, ont été surtout l’objectif de la horde hurlante des noirs. Ils ont massacré les Européens qui n’avaient pu fuir et mis à sac les entrepôts et les magasins. A Ibekemba, M. Cazeneuve, directeur de la Compagnie française de la Sangha, résolut de vendre chèrement sa vie. Il se défendit avec un courage inouï. L’infortuné fut tué avec ses serviteurs indigènes. Les agresseurs pillèrent pour plus de 150 000 francs de marchandises dans sa factorerie.

Meurtre de M. Cazeneuve – Révolte au Congo (Le Petit Parisien – avril 1902)

A Pembé, la factorerie de M. Fortin, directeur de la Compagnie de l’Afrique française, a été également dévastée. On n’a pas encore de nouvelles du pays qui s’étend en amont de la Sangha, et où d’autres entrepôts commerciaux sont établis et où les traitants français sont nombreux. Des mesures de répression ont été prises par le commissaire-général du gouvernement français au Congo[9]. Déjà, un détachement de milice locale venu d’Ouesso a battu les révoltés à Ibekemba.  En outre, des détachements de tirailleurs  sont partis  de Brazzaville.  On croit  qu’ils  suffiront à châtier les coupables et à mettre fin à la rébellion.« [10]

Au Congo – Assassinat de M. de Livry (Le Petit Parisien – mai 1903)

Les révoltes touchent d’autres régions plus au nord comme l’Oubangui. La presse relate en 1903 l’assassinat au Congo de M. deLivry : « M. de Livry, agent d’une société du Congo français, a été assassiné  par  des anthropophages de l’Oubanghi, qui ont ensuite mangé son cadavre. Cette horrible nouvelle a été apportée par une lettre de Brazzaville. Dans les premiers jours de mars, M. Jean de Livry, directeur du Barniembé, s’était rendu en pirogue, avec une femme noire, l’enfant de celle-ci, et deux pagayeurs au village belge d’Imesée ; en retournant à la rive française, il avait embarqué le chef N’Dongo, du village belge de Mikundo. Tout à coup, un des pagayeurs se dressa, une hache à la main, et frappa M. de Livry à la tête. Celui-ci tomba, le crâne fracassé, au fond de la pirogue. Alors, les autres pagayeurs firent chavirer l’embarcation et se sauvèrent à la nage, emportant la femme et l’enfant. Le soir même, le cadavre de M. de Livry fut dévoré par les sauvages assassins. La femme, une fois à la rive, se rendit à Beton, un village du Barniembé, où elle  raconta  d’abord que M. de Livry avait péri par suite d’un accident de pirogue. Mais l’enfant, interrogé à part, se laissa arracher la vérité. La mère dut alors faire le récit du crime dans tous ses effroyables détails. »[11]

Les révoltes concernent aussi le Gabon. Ainsi en 1904, le navire  Alcyon  équipé de  6  canons  participe à la répression, notamment au niveau du village d’Alun, en bombardant les côtes !

Rencontre de Gaud avec le Ministre des Colonies (L’Assiette au Beurre – Mars 1905)

On comprend mieux la légende du dessin humoristique représentant la rencontre entre Gaud et le Ministre, faisant allusion à son exécution à la dynamite d’un indigène le 14 juillet 1903 : « Le châtiment. Le ministre, indigné, à Gaud. –  Il y a deux façons de tuer les gens, monsieur : à la guerre ou après une sentence de justice. Les tuer autrement, c’est commettre un assassinat (Historique).»

Dans ce contexte fort belliqueux, nombre de colons ne comprennent pas la condamnation de Fernand Gaud et Georges Toqué, jugeant la peine très sévère.

La Société de Géographie de Toulouse relaie par exemple l’opinion d’alors. Il peut s’agir du récit honnête des conditions de vie difficiles dans la colonie, faute d’une administration suffisante : « Nous extrayons d’une lettre d’un colon français ce qui suit : « Mais il nous paraît qu’il ne serait peut-être pas sans utilité de demander aux chefs de mission s’ils ont fait porter leurs investigations sur le point de savoir si des faits très graves de pillage, de vols à main armée, de sac de factoreries, de meurtres, ne pourraient pas être relevés à la charge des indigènes, et ne seraient pas restés impunis.

Certes, des faits du caractère de ceux dont il a été question, doivent être réprimés avec sévérité et énergie. Mais serait-ce trop de demander que de provoquer des sanctions effectives contre des chefs de villages qui viennent, la nuit, piller les factoreries, contre des porteurs qui s’enfuient dans la brousse en abandonnant leurs charges après avoir touché le prix du portage, contre les féticheurs qui tentent d’empoisonner le personnel, contre les guides et interprètes qui cherchent à vous égarer et à vous faire tomber dans un guet-apens,  simplement dans le but de vous voler, etc…

Tous ces menus « incidents » nous sont personnellement arrivés dans des régions éloignées de plusieurs semaines de tout chef de poste ou administrateur. Les coupables n’ont jamais été punis; nous avons pu être volés, pillés, dévalisés, sans que l’administration s’en soit jamais doutée. Il faut avoir été simple colon, isolé pendant de longs mois dans la brousse sans autre protection que celle – toute morale – d’un caractère bien trempé et d’une énergie à toute épreuve pour pouvoir se rendre compte de la force d’inertie de l’indigène et de son hostilité sourde, patiente, énervante. Nous pensons simplement qu’il ne serait pas inutile de rechercher, avec un soin égal, les coupables noirs aussi bien que les coupables blancs. Nous demandons enfin que l’enquête ne soit pas dirigée exclusivement contre les Européens du Congo. » 

Guerriers Boudjas du Moyen-Oubangui, vers 1907 (BNF © Sté de Géographie)

Parfois, l’opinion exprimée est beaucoup plus virulente, vitupérant contre les « négrophiles » : « On sait que Gaud et Toqué ont été condamné à cinq ans de réclusion. Cette condamnation a stupéfait tous les coloniaux. Les magistrats qui l’ont prononcée sont l’objet de la réprobation publique à Brazzaville. Les blancs de la colonie les ont mis en quarantaine. Un mal colonial est en voie de s’envenimer contre lequel il est tout juste temps de prendre des soins énergiques. L’équivoque créée dans l’opinion distraite par les pseudo-révélations de ces humanitaires qui mangent du blanc pour honorer le nègre, le découragement, le dégoût du métier où une tragi-bouffonne enquête chez la portière entraîne les fonctionnaires coloniaux, sont de sérieuses menaces : il est intolérable qu’elles demeurent sans réponse. Depuis, trois semaines, on sait à quoi s’en tenir sur les commérages posthumes de l’enquête Brazza, que le ministre a été obligé de contre-enquêter. Pourtant, les racontars de boys, le malsain potinage d’office, l’inepte fantaisie d’éperdus négrophiles continuent d’inspirer les seules voix qui parlent au nom des coloniaux. »[12]

Paquebot « Ville-de-Maranhao » vers 1910 (Compagnie des Chargeurs Réunis)

Ceci explique l’accueil réservé aux condamnés lors de leur arrivée près de Bordeaux, le 22 octobre 1905 : « Les administrateurs coloniaux Gaud et Toqué, condamnés par le tribunal criminel du Congo à cinq ans de réclusion, ramenés en France à bord du paquebot Ville-de-Maranhao ont été débarqués ce matin à Pauillac. Au moment où les prisonniers ont quitté le  paquebot  pour  être remis à quatre  agents de  la Sûreté,  leurs  amis qui reviennent du Congo, et parmi lesquels on remarquait des colons et des fonctionnaires, les  ont  embrassés  avec  effusion. Toqué paraît très maître de lui. Gaud, par contre, semble déprimé et en moins bon état de santé. » [13]

C’est dans ce contexte très délicat que Savorgnan de Brazza revient « aux affaires », avec la lourde charge d’enquêter sur toutes ces exactions.

A la suite du scandale Gaud et Toqué, révélé par la presse en février 1905, le Gouvernement a en effet décidé de procéder à une enquête approfondie sur la situation globale au Congo français. Le choix de Brazza, auréolé de son prestige d’explorateur du Congo et d’ancien Commissaire général, n’allait pourtant pas de soi. Il était officiellement écarté depuis janvier 1898, et avait pris sa retraite à Alger, mais il semblerait que le Président de la République, Emile Loubet, ait pesé sur ce choix.

Brazza accepte volontiers, sans doute heureux de revoir la terre qu’il avait tant aimé, animé de la volonté de servir encore une fois son pays, et de tenter de contrer les abus des sociétés concessionnaires dont il avait connaissance. Sa seule condition fut de choisir librement les membres de  la mission d’enquête

Il s’embarque avec ses collaborateurs le 5 avril 1905 à Marseille. En quelques mois, la mission effectue un travail très important, en dépit de l’accueil pour le moins réservé du Commissaire général Emile Gentil et d’une campagne de presse hostile, orchestrée par les milieux coloniaux. Comme chacun sait, Brazza déjà malade embarque fin août, et meurt sur le chemin du retour, à Dakar, le 14 septembre 1905.

C’est là que commence l’affaire du « rapport Brazza ».

Rapport Brazza : la fuite volontaire dans la presse…[14]

Couverture du « rapport Brazza » imprimé en 1907, numéro 10 (© CAOM)

Dans un premier temps, Brazza a cru à la loyauté à son successeur, mais finalement, il a pris conscience de la duplicité d’Emile Gentil. Craignant alors que les éléments de son futur rapport de mission ne soient étouffés, il laisse fuiter volontairement des informations dans la presse. Atteint par la dysenterie, épuisé par ses déplacements dans différentes contrées du Congo français, il craint peut-être aussi de ne pas voir la fin du voyage…

Il envoie ainsi une lettre de Brazzaville, datée du 24 août 1905, une semaine avant de prendre le bateau pour la France. Elle est publiée dans la presse un mois après, soit postérieurement à son décès. Cette lettre adressée à Paul Bourde, reporter au journal  Le Temps , résume les impressions de Brazza et les grandes lignes de ses conclusions.

 Mon cher ami,

              Je vais rentrer en France par le courrier des Chargeurs Réunis, qui  part  du Congo  le 1er septembre pour arriver vraisemblablement à Pauillac le 22 septembre. M. Gentil me précède ; il quitte le Congo par le courrier belge et sera à Paris vers le 20 septembre. Dès mon arrivée ici, j’ai travaillé au grand jour, d’une façon impartiale, et n’ayant autre chose en vue que l’intérêt supérieur de la colonie. Cette attitude a été celle que j’ai recommandée à mes collaborateurs de toujours conserver. J’étais donc en droit de m’attendre au concours loyal de M. Gentil. Il n’en a pas été ainsi, et dès que j’ai eu quitté Brazzaville pour gagner le territoire de l’Oubangui-Chari, rompant ainsi le fil qui m’unissait aux inspecteurs laissés au Gabon et au Moyen-Congo, l’obstruction a commencé, un travail souterrain, dont  je  ne  connais  pas  encore la portée exacte,  a été fait auprès du Ministre des Colonies, et a eu pour but d’entraver les opérations de ma mission.

Pierre de Brazza en 1905 (© Collection Hanauer-Dolisie)

            Il s’est passé à mon passage à Brazzaville un petit incident dont on a, paraît-il, tiré parti contre moi. L’histoire est assez drôle, car elle fait bien ressortir le caractère de l’administration toute personnelle de M.Gentil qui a érigé l’équivoque à la hauteur d’une institution et d’un système de gouvernement.

           Voici l’histoire : Il y a à Brazzaville une usine qui exploite le caoutchouc d’herbe. Mais pour cela, il faut avoir de l’écorce de cette herbe. Alors, au lieu de louer des travailleurs, l’administration de cette usine s’est entendue avec M. Gentil pour que les indigènes de la région de Brazzaville, qui payaient leur impôt en argent sans contrainte, apportent cette écorce en quantité déterminée pour se libérer de l’impôt. A mon arrivée à Brazzaville, je reçus les doléances des indigènes, ils se plaignaient de ne plus pouvoir continuer à s’acquitter de l’impôt en argent.

           J’en fus d’autant plus étonné que M. Gentil proclamait à grand fracas ici, et dans ses rapports au Département, que le but poursuivi par lui était de généraliser le plus tôt possible l’impôt en argent. J’en parlais à M. Gentil qui m’affirma que les indigènes étaient libres de continuer à payer l’impôt, soit en argent, soit en nature, d’après le système que je viens de vous exposer. « Très bien, lui dis-je, mais alors voudriez-vous le leur dire ? » Car ignorant ce fait, je n’ai pas cru pouvoir répondre à leur demande. Alors, dans un palabre auquel j’ai  assisté,  M. Gentil  les a mis au courant de cette faculté qu’ils avaient. Là-dessus, avant de partir pour l’Oubangui, et dans un sentiment de bienveillance et de générosité, j’ai télégraphié au ministre que le maintien de M. Gentil à la tête de la colonie me paraissait s’imposer.

            A mon retour ici, j’apprends que l’usine de Brazzaville, qui faisait autrefois neuf tonnes de caoutchouc par mois, n’en faisait plus que deux depuis le palabre, qu’on m’accusait de ruiner le pays, qu’à Paris, on avait saisi le ministre de cette affaire. Bref, qu’on exploitait à mon encontre l’équivoque posée par M. Gentil.

Usine de caoutchouc du Djoué à Brazzaville (BNF © G. Bruel 1908)

          Les indigènes étaient libres de choisir, à en croire la lettre adressée à ce sujet au ministre; mais en réalité, on les contraignait à apporter de l’écorce d’herbe et on avait négligé de leur parler de cette liberté.

         J’ai trouvé dans l’Oubangui-Chari une situation impossible. C’est la continuation pure et simple de la destruction des populations sous  forme  de  réquisitions,  et  bien  que  tout  ait  été mis en œuvre dans la région de Krébedjé pour m’empêcher de voir clair dans le passé et surtout dans le présent, j’ai été amené à relever de graves abus de répression commis au moment même où on allait y apprendre l’envoi de ma mission. 

        De plus, j’ai constaté que le portage ayant été aboli à grands fracas, les indigènes de ces régions vont être astreints à un portage plus intensif encore que par le passé. En outre, j’ai pu constater que le Département n’avait pas été tenu au courant de la situation réelle des populations indigènes, ni des procédés dont on use à leur égard.

         On a ici la prétention de tout cacher et on n’admet pas que le ministre puisse envoyer au Congo français une mission dont le but est de voir et de le renseigner, lui ministre.

        Cette constatation générale et un fait dont je saisis la ministre par un dossier complet et qui prouve que nous n’avons plus rien à envier aux  Belges[1]  en  matière  de moyens  employés  pour recevoir l’impôt du caoutchouc m’ont amené faire des réserves à mon premier télégramme au sujet du maintien de M. Gentil à la tête de la colonie, dans une dépêche envoyée du Haut-Oubangui, il y a un mois, au Département.

          Je rentre avec le sentiment que nulle réforme n’est possible sans un changement auquel il doit être procédé avec toutes les formes et tous les ménagements que comportent la reconnaissance pour les services rendus par M. Gentil, aussi bien que le souci de notre dignité. D’ailleurs, dans l’état mental actuel de M. Gentil, il doit être fait une large part à l’influence spéciale du climat du Congo.

Résidence du Poste de Krébedjé – Fort-Sibut vers 1900 (carte postale © Audema)

       L’obstruction dont j’ai à  me  plaindre personnellement a été également le procédé employé à l’égard des inspecteurs des colonies, qui  pourtant  ont  des  attributions  et  des pouvoirs réglementaires. Ces pouvoirs, M. Gentil les leur a contestés, sous prétexte que faisant   partie de ma mission, ils  perdaient  toutes les prérogatives des inspecteurs. Aussi, à mon retour à  Brazzaville, j’ai été saisi par l’inspecteur général Hoarau-Desruisseaux et par l’inspecteur adjoint  Loisy  de  plaintes énergiques contre  les  entraves apportées par M.Gentil à l’exécution de leur mission.

        Hoarau-Desruisseaux avait été chargé de l’inspection du Gabon; je l’avais en outre prié de se rendre à Brazzaville pour y étudier des questions importantes traitant de la réorganisation de la colonie et sur lesquelles je désirais être éclairé par un fonctionnaire d’une haute compétence. J’avais, bien entendu, donné connaissance de ces dispositions à M. Gentil.

       Je viens d’apprendre par M. Hoarau-Desruisseaux que le ministre lui a câblé de m’attendre à Libreville, en raison de la pénurie de logements à Brazzaville et pour des raisons budgétaires. M. Hoarau- Desruisseaux proteste contre cette mesure, provoquée par M. Gentil[16]l. Je lui avais laissé une avance de 5 000 francs pour ses transports. Il lui reste 4 000 francs, et son voyage ainsi que celui des secrétaires n’auraient pas atteint, aller et retour, la somme de 2 000 francs. D’ailleurs, il y a à mon sens assez de logements à Brazzaville pour le recevoir, et les raisons budgétaires invoquées n’existent pas. La bonne foi du ministre a été surprise. M. Gentil, se refusant à laisser faire la lumière, avait intérêt à empêcher l’inspecteur général de venir à Brazzaville. Il a usé, pour cela, de cette légende qu’on attache à mon nom et a fait miroiter aux yeux du ministre un dépassement de crédits.

           Or, le budget spécial de ma mission a été, par ordre du ministre, divisé en deux parties :

1° : 150 000 francs ont été consacrés aux dépenses de la colonie; l’ordonnancement en a été confié au commissaire général du gouvernement au Congo, à M. Gentil.

2° La deuxième partie, soit 118 000 francs, est réservée pour les autres frais.

         Sur les 150 000 francs que, d’après M. Gentil, je devais dépasser, il me restera au bas mot 15 000 francs disponibles. Voilà les moyens employés et contre lesquels les inspecteurs se sont élevés. Malgré mes vifs regrets, je n’ai pu qu’appuyer leur plainte et la transmettre au ministre à qui elle parviendra par ce même courrier. Je rentre avec le sentiment que l’envoi de ma mission était nécessaire. Autrement, dans un laps de temps court, nous aurions eu des scandales pires que ceux de l’Abir et de la Mongalla belges. Nous en avions pris carrément le chemin.

 Bien cordialement à vous.

SAVORGNAN DE BRAZZA.

 Rapport Brazza : Gentil mis en accusation[17]

Sentant qu’il n’était que très modérément soutenu par le pouvoir en place, Brazza avait fait fuiter des informations afin que ses révélations ne soient pas complètement étouffées. Du moins, pas tout de suite…

Emile Gentil en grand habit de Commissaire Général vers 1905 (Nadar © BNF)

Il porte, avec ses enquêteurs, notamment l’inspecteur Hoarau-Desruisseaux, des accusations à l’encontre d’Emile Gentil. On a vu qu’un système implicite a été mis en place afin que les informations écrites concernant les exactions commises dans les différentes régions du Congo français, ne remontent pas jusqu’à lui. Elles sont détruites par les fonctionnaires, supérieurs des chefs de poste, implantés eux au plus près du terrain. Il peut donc prétendre ne pas être au courant ! Rien ne peut prouver le contraire…

Le travail d’enquête et de synthèse est donc poursuivi après la mort de Brazza par la Commission Lanessan, toutefois sans pouvoir judiciaire. La presse satyrique ne se prive pas de représenter Brazza menaçant d’outre-tombe Emile Gentil, ce dernier cherchant de l’aide auprès de Clémentel, alors Ministre des Colonies

Brazza menaçant d’outre-tombe Gentil (vers 1905 – carte postale MSJ) « Gentil ! Moi, criminel ! … Mais tout le monde sait que je suis gentil… »

Les griefs portés à l’encontre du Commissaire Général du gouvernement sont liés à sa propre action :

  • Concours prêté à la Mission Brazza par les autorités locales du Congo français : Emile Gentil est accusé d’avoir voulu empêcher par différentes manœuvres et des actions de dénigrement le bon déroulement de la mission d’enquête. Bref de mettre des bâtons dans les roues, enbloquant l’accès à certains dossiers, en empêchant le déplacement de l’inspecteur Hoarau-Desruisseaux à Brazzaville, avec des arguments fallacieux (pénurie de logement), dénonçant par ailleurs un dépassement budgétaire imaginaire, et en faisant tout pour dissimuler le camp d’otages de Krébédjé.
    La commission conclut que  » d’une manière générale, la mission paraît avoir été mise en mesure d’exercer sans entraves le rôle qui lui avait été assigné« . Mais elle reconnait tout de même que les motifs avancés par Gentil pour empêcher le déplacement à Brazzaville « étaient erronés« .
  • Exécution sommaire d’un indigène à Fort de Possel en 1899 : Gentil est accusé d’avoir fait fusiller sur le champ (à l’heure du déjeuner) un indigène qui aurait commis un vol. Pour les uns, c’est un vol de bananes, pour les autres, un vol de fusil. Il s’agirait d’un milicien soussou déserteur. D’après Gentil, il aurait également tué une femme dans un village M’Brous. Les témoignages sont cependant contradictoires… L’exécution sommaire n’est pas contestée, seulement le contexte dans lequel elle s’est déroulée.
    La commission conclut « qu’il ne lui est pas possible, vu l’état des renseignements dont elle dispose, de se prononcer sur la matérialité du fait « .
  • Sévices exercés sur un indigène inculpé de vol au Trésor de Brazzaville : Emile Gentil est accusé d’avoir fait subir « la question  » à un indigène employé au Trésor, en lui faisant « administrer la chicotte  » (fouet), puis en l’emprisonnant, en dehors de toute procédure judiciaire. Gentil se dit « profondément indigné » par ces accusations. Le boy Mapoko reconnait avoir été emprisonné, mais pas frappé. A-t-il subi des pressions ? Toute la hiérarchie administrative et judiciaire soutient Gentil par ses témoignages.
    La commission lève toute réserve, après le témoignage favorable de M. de Mérona (procureur de la République), ainsi « il n’y a pas lieu de retenir l’allégation portant sur le fait dont il s’agit « .
  • Sévices commis sur la personne d’un vieillard à Libreville : Emile Gentil est accusé de donner le mauvais exemple en faisant subir des brutalités aux indigènes. Ainsi, il aurait donné pour consigne à deux de ses gardes de « frapper tout indigène rencontré sur la route qui n’ôterait pas son chapeau« . Deux sénégalais armés de gourdins et de chicottes étaient alors chargés de faire la police de la politesse ! Un vieillard aurait été grièvement blessé sur la route du village de Louis. Emile Gentil évoque évasivement une querelle entre l’un de ses plantons et un indigène… Planton qui aurait été ensuite sanctionné.
    La commission estime en conclusion que « si les habitudes attribuées au commissaire général étaient établies, elles constitueraient ne pratique blâmable. M. Gentil en a reconnu les inconvénients en punissant un planton…« . On ne peut pas dire que le démenti soit très appuyé, on peut supposer que la pratique était bien réelle.
  • Sévices commis sur la personne de différents indigènes dans la région du Tchad : Gentil est accusé d’avoir commis des actes de violence envers des indigènes quand il était commissaire du gouvernement dans le Chari, vers 1899-1900. Sévices et atrocités diverses (indigènes fouettés  jusqu’à  la  mort,  femme  ligotée,  frappée  et  pendue par les pieds, exécutions sommaires…) sont reprochés par un témoin Gabonais, Ambroise Ogowé, qui se dit lui-même victime de sévices. Il présente une liste précise de victimes, et cite aussi de nombreux témoins, européens, miliciens et indigènes. Pour se défendre, Gentil rappelle ses faits d’armes lors de la conquête du Tchad, la mort de Rabah, évoque une mutinerie de miliciens, nie avoir ordonné despunitions corporelles, mais reconnaît avoir donné « une simple correction« . Un homme fut condamné à mort pour « abandon de son poste en présence de l’ennemi« . Rien que de très « normal » dans le contexte guerrier d’un territoire sous contrôle militaire, pour un officier de la Marine… Gentil brandit plusieurs lettres de ses anciens collaborateurs de l’époque (Grodet, Leibell, Robillot…), qui lui rendent hommage et louent sa modération et son humanité. Le discrédit est également jeté sur le témoin Ambroise Ogowé, et sur l’enquêteur Hoarau-Desruisseaux, accusé de ne pas avoir cherché à connaître les antécédents de ses témoins.
    En conclusion, « La commission estime que ces faits, recueillis sans contrôle, ne sont pas accompagnés de preuves suffisantes pour qu’ils puissent être retenus« .
  • Renseignements inexacts donnés au ministre : Le commissaire général est accusé de dissimuler les faits les plus graves commis au Congo français ou de travestir les événements. La révolte de la région de Ngounié en 1904 est évoquée. Des factoreries ont été pillées et au moins trois agents de la compagnie concessionnaire ont été tués. Des troubles dans la Lobaye (affluent de l’Oubangui) sont aussi à noter. La population se révolte contre l’impôt, le portage forcé et les mauvaises conditions de travail dans les factoreries. Mais des télégrammes de Gentil envoyés au ministre, évoquant les faits cités ont été retrouvés. Ainsi «  La commission, après avoir constaté ces faits, regrette que l’accusation de ne pas renseigner le ministre, ou de le tromper, ait été portée aussi légèrement contre M. Gentil« .

En bref, Emile Gentil est entièrement blanchi par la Commission Lanessan des différentes accusations portées contre lui à titre personnel.

Rapport Brazza : enfin la publication !

Edition 2014 du Rapport Brazza

Il y a une expression populaire qui dit « Cela ne va pas durer 107 ans! »Eh bien si, pour le rapport Brazza, il aura fallu attendre 107 ans pour qu’il soit publié, et donc accessible au grand public. L’équivalent de 4 ou 5 générations…

Le rapport de la « Commission d’enquête du Congo » n’avait, en 1907, été tiré par l’Imprimerie Nationale qu’à 10 exemplaires. Avec la mention ‘enquête« Très confidentiel » ! Ce rapport n’avait même pas été porté à la connaissance des parlementaires de l’époque… Il était uniquement destiné aux Ministères.

Occulté au nom de la raison d’État, on le  croyait  complètement  disparu…   Fort  heureusement, un exemplaire a été retrouvé en 1965 par l’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch, au Centre des Archives Nationales d’Outre-Mer, dans un dossier du fonds Gabon-Congo de l’ancienne AEF, Il s’agit du numéro 10. Au cours du siècle écoulé, il n’avait été consulté que par une poignée de personnes.

Après la mort de Brazza en 1905, une commission est nommée pour procéder à la rédaction du  rapport. Elle est présidée par Jean-Marie de Lanessan. C’est un député Radical (alors élu de Lyon), ancien Gouverneur Général de l’Indochine et ancien Ministre de la Marine. Il est donc au parfum de la chose coloniale.

De Lanessan (1843-1919), Président de la Commission d’enquête (vers 1900 © Image Félix Potin)

A ses côtés, la « Commission Lanessan » est composée en 1905 d’un aréopage de hautes personnalités, toutes liées à la gestion des colonies:

  • Paul Beau, Gouverneur de l’Indochine (1902-1908)
  • Louis-Gustave Binger, directeur des Affaires d’Afrique au Ministère des Colonies, ancien Gouverneur de la Côte d’Ivoire (1893-1898).
  • Joseph Gallieni, Gouverneur général de Madagascar (1896-1905),général, qui sera fait maréchal à titre posthume après la Première Guerre Mondiale.
  • Ernest Roume, Gouverneur général de l’AOF (1902-1908)
  • Maurice Meray et Albert Picquié, inspecteurs généraux des colonies
  • les secrétaires chargés de la rédaction étaient des membres du ministère des colonies, Albert Duchêne et Joost Vollenhoven (futur gouverneur général de l’AOF en 1917-1918)

Ils ont eu pour mission de synthétiser les rapports intermédiaires des membres de la mission d’enquête de Brazza, dont certains sont restés au Congo jusqu’en octobre 1905 pour finaliser leur travail. Il s’agissait notamment des rapports des inspecteurs Charles Hoarau-Desruisseaux, Henri Saurin et François-Xavier Loisy.

Les membres de la commission Lanessan devaient aussi « juger » l’un des leurs, Emile Gentil, suite aux révélations de et à différentes plaintes reçues quant à sa gestion de l’AEF. Difficile tâche…

En dépit des promesses d’Etienne Clémentel, Ministre des Colonies (janvier 1905 – mars 1906), interpellé à la Chambre des députés par Gustave Rouanet (soutenu par Jean Jaurès) et René le Hérissé, le rapport ne fut pas publié.

Etienne Clémentel (1864-1936), Ministre des Colonies (vers 1900 © Image Félix Potin)

Son successeur, Raphaël Milliès-Lacroix, qui exerça dans la durée sa fonction au Ministère des Colonies (1906-1909) au sein du gouvernement Clémenceau, ne donnera pas suite à cette promesse lorsqu’en 1907 le rapport fut achevé.

Au-delà du Ministère des Colonies qui préférait évidemment dissimuler les crimes et exactions, c’est le Ministère des Affaires Etrangères qui œuvra pour la non-publication du rapport. Le contexte international était à la dénonciation des crimes commis au Congo belge, et dans le cadre du renouvellement de la convention de Berlinqui avait fixé le partage d’une grande partie de l’Afrique entre nations européennes, vingt ans après la signature (1885), la France espérait secrètement pouvoir mettre la main sur cet immense et riche territoire. A condition de ne pas être éclaboussée elle-même par un scandale de même nature que celui qui touchait Léopold II !! La décision finale fut donc d’enterrer le rapport…

Après quelques remous politiques en 1906-1907, personne ne parla plus du « rapport Brazza ». Seul le journal  L’Humanité  se posait encore la question en 1909, à quand sa publication ?

Le rapport, a été réédité en 2014. Il est présenté de manière à être accessible aux lecteurs, avec une large préface, de nombreuses annotations et des documents annexes qui permettent de comprendre le contexte historique et politique. C’est bien sûr un peu austère (320 pages)…  La couleur rouge brique rend le texte de la couverture peu lisible. Elle a été rehaussée d’un bandeau bleu, plus aguicheur, portant la mention « Le premier secret d’Etat de la Françafrique ».[18]

Rapport Brazza : l’affaire des otages de Bangui[19]

Une effroyable affaire a été révélée par le rapport Brazza, celle des otages de Bangui. Il s’agit du cas de 58 femmes indigènes et de leurs 10 enfants qui avaient été enfermés dans une « prison » de Bangui, en avril 1904, et dont 45 femmes et 2 enfants sont morts de faim, en cinq semaines.

L’arrestation collective des « otages » avait eu lieu dans la région de Mongoumba. Femmes et enfants avaient dû effectuer cinq jours de marche pour rejoindre Bangui (plus de 100 km à pied).

Poste de Mongoumba – Lobaye – Congo français vers 1900 (© Audema)

C’est le docteur Fulconis, aide-major, qui a révélé ces faits. Arrivant à l’improviste à Bangui, il fut logé par l’administrateur, M. Marsault, dans une case dont le sol exhalait une très forte odeur de déjections humaines, qui l’empêcha de dormir. Le lendemain, il entendit des gémissements près des bâtiments de la milice, provenant d’une case fermée au dehors. Il l’ouvrit et découvrit un spectacle horrible.

Voici un extrait du témoignage du Dr Fulconis, paru dans la presse, rapporté par le député Gustave Rouanet : « Des spectres,  hâves, décharnés,  les yeux brillants de fièvre et de faim, se pressaient là, pêle-mêle, dans l’ordure et dans la nuit. L’un de ces spectres, celui qui poussait les gémissements que le docteur avait entendus, gisait sanglant, sur le sol, où s’agitait faiblement un nouveau-né. Cette femme venait d’accoucher. A côté, une autre était morte depuis quelques heures déjà.
D’autres, dont le souffle n’était plus qu’un râle, serraient dans leurs bras amaigris des créatures émaciées qui luttaient pour la vie, elles aussi, et s’acharnaient à sucer un bout de mamelle tarie. Le docteur courut au plus pressé. Il donna d’abord des soins à la femme qui venait d’accoucher, fit transporter dehors la femme morte, examina les autres et alla trouver le chef de poste pour lui communiquer ses impressions. Ces femmes et les enfants qu’elles avaient avec elles se mouraient de faim. Depuis longtemps, ils devaient être soumis à un régime d’inanition qui avait presque éteint en eux les sources de la vie. Ces femmes et ces enfants avaient été expédiés d’une région située à cinq jours de marche de là par un commis des affaires indigènes nommé Culard, en tournée d’impôt sur un territoire concédé.
A leur arrivée, on les avait enfermés dans le local attenant à la pharmacie, ce qui expliquait à M. Fulconis l’insupportable odeur qui l’incommodait dans la case mise provisoirement à sa disposition. La case où on les avait enfermés mesure exactement 6 mètres sur 4 m.25 et ne possède pour toute ouverture que la porte d’entrée. On imagine quelle fut la vie de ces êtres humains dans cette pièce, dans l’air vicié et empuanti par leur respiration et leurs déjections.

 

Vue de Bangui – Congo français vers 1900 (carte postale © Audema)

Vingt-cinq décès se produisirent en treize jours. On jetait les cadavres au fleuve et tout était dit… La case où on les enferma ensuite était plus grande, et d’ailleurs les décès permettaient aux survivants de respirer un air moins empoisonné. Cependant, comme nous l’avons dit, le 17 juin, sur 58 femmes et 10 enfants, il ne restait plus que 13 femmes et 8 enfants. S’il a survécu 8 enfants sur 10, dit M. Rouanet, c’est que même quand la mère était morte, l’enfant trouvait auprès des autres femmes de la tendresse et des soins. La  ration distribuée était bien faible. Mais les femmes ne mangeaient que lorsque les enfants ne criaient plus la faim.
Le docteur Fulconis examina trois femmes qui moururent sous ses yeux.  Elles présentaient  les symptômes suivants : amaigrissement extraordinaire, dépassant celui de n’importe quelle maladie chronique. Peau vidée, sèche, terreuse. Tissu cellulaire absolument dépourvu de graisse, muscles atrophiés, ventres plats. Plus d’intelligence ; plus de faculté de se mouvoir, plus de voix. Pas de trace de sévices et de mauvais traitements. L’état de marasme et de consomption laisse soupçonner que ces individus ont été séquestrés dans un endroit malsain et qu’ils sont morts par suite d’inanition, après avoir survécu relativement longtemps, en prenant de temps en temps quelques aliments. Il ne m’a jamais été demandé de rapports d’autopsie, et les cadavres ont été jetés au fleuve. »

Le Dr Fulconis fut rappelé à l’ordre par sa hiérarchie, car sous statut militaire, en tant qu’aide-major, il était soumis au devoir de réserve. Mais personne ne nia les faits.

Le Commissaire Général M. Gentil a signalé ces faits à la justice, dans l’optique de punir les agents coloniaux ”coupables ». Cette dernière n’a pas jugé qu’il y avait lieu d’engager des poursuites… Information rapportée en 1905 par l’inspecteur Loisy, membre de la mission Brazza. En juin 1904, une circulaire de Gentil a donné pour consigne à ses agents de ne plus saisir comme otages les femmes des villages n’ayant pas payé l’impôt. Il a prétendu avoir élaboré cette circulaire avant d’avoir eu connaissance des exactions commises à Bangui en avril-mai 1904.

Femmes Bondos de la région de Mongoumba (vers 1924 © BNF)

La  pratique était hélas fréquente d’après d’autres témoignages et les instructions écrites les années précédentes par différents administrateurs de la région. Il s’agissait soit de contraindre au paiement de l’impôt, soit de forcer le recrutement d’hommes pour le portage.

Brazza signalera la découverte de ces terribles méfaits par un câblogramme envoyé directement au Ministre des Colonies le 26 juillet 1905.

Rapport Brazza : le scandale étouffé de la M’Poko[20]

Pour terminer cette série, évoquons le scandale de la société concessionnaire de la M’Poko. Ce n’est pas le moindre de cette triste période de l’histoire coloniale, mais il fût soigneusement étouffé. Finalement, la mort de Savorgnan de Brazza lors du voyage retour du Congo arrangea bien du monde. Si bien que son épouse fut convaincue qu’il avait été assassiné…

Aucun historien n’a, à notre connaissance, retenu cette hypothèse, mais ce décès tombant « au bon moment » permit de faire passer à la trappe les années suivantes des exactions, que Brazza aurait probablement eu à cœur de révéler au grand public et ainsi mettre  les politiques face à leurs contradictions.

Ce sera la préoccupation principale des derniers instants de vie de l’ancien explorateur, selon le témoignage de Félicien Challaye : « […] Il redoute surtout que l’administration, complice des sociétés concessionnaires, n’abandonne à leur tyrannie les malheureuses populations du Congo ; rappelant les atrocités célèbres de la société concessionnaire du Congo belge, la Mongala, il répète à plusieurs reprises : « Il ne faut pas que le Congo français devienne une nouvelle Mongala. » Brève formule résumant les graves préoccupations de ses derniers jours… »  Hélas les faits confirmeront les craintes de Brazza. Il en va ainsi des crimes et exactions commis par des agents de la société concessionnaire de la M’Poko. La compagnie tire son nom d’une rivière, le bassin de cet affluent de l’Oubangui étant situé au nord-ouest de Bangui. La compagnie avait obtenu, comme d’autres, en 1899, une concession pour une durée de 30 ans  dans ce  territoire du Congo français, qui deviendra par la suite la colonie de l’Oubangui-Chari (actuelle Centrafrique).

Factorerie de la Société M’Poko vers 1905 (carte postale © Vialle)

L’objet de la Société anonyme des Etablissements Congolais Gratry était : »L’exploitation de la concession du bassin de la rivière M’Poko et de ses affluents au Congo, et tout ce qui se rattache à cette exploitation, notamment : la plantation, la culture, l’achat et la vente de tous produits naturels ;  toutes opérations  commerciales  et  industrielles, toutes installations d’établissements ou usines pour la vente, l’échange ou la transformation de ces produits. La Société peut s’occuper de navigation tant fluviale que maritime et de tout ce qui s’y rattache. Elle peut acquérir, donner à bail ou prendre à bail les terrains, immeubles ou installations quelconques pouvant servir à son exploitation. Elle peut s’intéresser, par voie de cession, d’apport ou par tout autre moyen, dans toutes sociétés ou entreprises similaires, et généralement faire tout ce qui se rattache à l’objet de la société. » Son siège social était situé au 15, rue de Pas, à Lille, là même où le principal actionnaire A. Gratry exploitait avec son frère J. Gratry, une filature et un commerce de vente de tissus « en gros et demi-gros ». Le capital social de la M’Poko était de 2 millions de francs en 1910. Ces industriels lillois du textile étaient liés au milieu belge des affaires, très influent dans l’Etat Indépendant du Congo (situé juste de l’autre côté de la rivière Oubangui !).

 La compagnie disposait, sur un vaste territoire de 43 000 km2, d’une quinzaine de factoreries majoritairement implantées le long des cours d’eau, la navigation étant souvent le moyen le plus rapide de se déplacer dans cette région encore dépourvue de voies de communication « modernes ». Elle disposait également d’établissements à Brazzaville.

Carte de la concession M’Poko (© Catherine Coquery-Vidrovitch)

Derrière la façade respectable, dans les territoires reculés et peu peuplés, là où  l’administration était quasiment absente, les pires crimes étaient commis pour forcer les indigènes à atteindre le rendement escompté pour l’exploitation du caoutchouc. La récolte avait lieu le plus souvent sur des lianes, et pas sur des plantations d’arbres à caoutchouc qui étaient très minoritaires.

Les faits furent révélés en 1906-1907 grâce à l’enquête du courageux administrateur Gaston Guibet, qui dénonça les méfaits du concessionnaire, au détriment de sa propre carrière.

La  M’Poko était sous la direction du norvégien Gullbrand Schiötz, qui avait fui le Congo belge à cause d’une mise en accusation pour « homicide volontaire ». Il essaya de corrompre l’administrateur en lui  proposant une « enveloppe » contre un silence complice… Peine perdue. Le directeur de la M’Poko tua de ses propres mains à coup de chicotte deux femmes et un enfant. Séquestrations, châtiments corporels et exécutions étaient la règle.

A chaque récolte de caoutchouc jugée insuffisante, les gardes menaient des répressions dans les villages et tiraient à vue sur les fuyards. Une économie basée sur le crime avec une vision à court terme…

Le dossier judiciaire établit avec certitude un minimum de 750 meurtres, probablement plus de 1000. Certains avancent le chiffre de 1500 meurtres. Terrible…

Etablissement de la Société M’Poko à Brazzaville (carte postale © Vialle)

Le norvégien retrouva son pays où il devint un écrivain respecté, masquant son peu recommandable passé. La plupart des européens travaillant pour la M’Poko fuirent la justice en passant avec facilité au Congo belge. Tout cela finit par un non-lieu général en 1909! Seuls des miliciens africains furent condamnés à des peines de travaux forcés.

Cette compagnie concessionnaire ne fut pas la seule à procéder de la sorte. La M’Poko disparut en fusionnant avec la CFSO (Compagnie Forestière Sangha-Oubangui) en 1911.

Le ministre des colonies de l’époque, Raphaël Milliès-Lacroix, décida d’étouffer  l’affaire,  comme il  décida d’enterrer le rapport de la commission Lanessan, issu de la mission d’enquête de Brazza, conjointement avec son collègue des Affaires Etrangères, Stephen Pichon.

Raphaël Milliès-Lacroix, Ministre des Colonies 1906-1909 (© Conseil Général des Landes)

Gaston Guibet fut fermement « invité » au silence. Il fallait préserver le prestige colonial de la France, dans le contexte international de dénonciation des crimes commis au Congo belge. Emile Gentil, qui fermait les yeux sur ces pratiques des sociétés concessionnaires, échappa à toute sanction.

Gaston Guibet ne témoigna que 50 ans après les faits, se sentant délivré de l’effroyable secret dans lequel on l’avait enfermé.

Rapport Brazza : l’affaire de Krébedjé[21]

Brazza en personne découvrit lors de sa mission d’enquête au Congo français une prise d’otages en cours. Il s’agissait cette fois de 119 femmes et fillettes, prisonnières dans la région de Fort-Sibut, à Krébedjé (là même où Georges Toqué avait commencé sa carrière coloniale, avant de rejoindre Fort-Crampel.

Détenues depuis la mi-mai 1905, Brazza effectue la sinistre découverte en juillet 1905. Les femmes retenues sont des Mandjias (ou Mandjas) originaires de la Haute-Koumi.

Femme Mandjia et son enfant – Région des M’Brés (carte postale)

Pour masquer ces exactions, l’arrivée de la mission d’enquête ayant été portée à la connaissance du personnel en poste, les femmes ont été dispersées par l’administrateur Sindoux dans différents villages. Mais un indigène au cours d’un « tam-tam » met Brazza sur la piste (il effectue une danse rampante simulant l’évasion d’un prisonnier).

Il prend alors connaissance du journal du poste de Fort-Sibut, où est noté de manière évasive l’arrivée des 119 femmes, avec le détachement du garde principal Constant. Il s’agit en fait d’une mesure de rétorsion prise suite aux graves troubles dans la concession de l’Ouhamé-Nana (on y exploite notamment du caoutchouc). Les rebellions de la population se succèdent et des agents de la concession ont été assassinés. Le garde Constant mène alors une violente répression dans la région.

Sans l’arrivée de Brazza, qui déjoua la manœuvre de dissimulation, ces femmes auraient-elles connu le même sort que leurs semblables de Bangui. Etrangement, ces faits disparaissent du rapport final de la Commission Lanessan. Les informations envoyées au Ministère par l’inspecteur Hoarau-Desruisseaux et Brazza lui-même sont pourtant sans ambiguïté.

Il écrit ainsi au Ministre des Colonies le 21 août 1905 : « […] Je crois de mon devoir d’appeler votre attention sur la portée que peut prendre cette affaire, parce que le fait dont il s’agit n’est pas isolé. L’enlèvement des femmes dans les villages indigènes a été, au contraire, employé d’une manière courante comme moyen de réquisition des porteurs sur la route de Fort-de-Possel à Fort-Crampel (Gribingui), pour ne parler que de la région que j’ai personnellement visitée.

Plantation d’arbres à caoutchouc – Oubangui –  Congo français vers 1900 (carte postale)


A l’heure actuelle, dans cette même région, il est encore considéré comme le complément naturel de toute répression. Cela est si vrai, qu’au moment même où l’on venait d’apprendre l’envoi de ma mission au Congo, il arrivait à Fort-Sibu (Krébedjé) 119 femmes provenant d’une répression effectuée dans la Haute-Koumi, à cinq jours de Fort-Sibut.
T
out a été mis en œuvre lors de mon passage dans cette région pour m’empêcher d’en avoir connaissance. […] C’est précisément le caractère général de ces faits qui m’a déterminé à vous adresser mon câblogramme n°127, du 26 juillet ; c’est ce caractère général qui, à mes yeux, rend difficile et dangereuse la comparaison que mes instructions me prescrivent de faire entre nos procédés et ceux de l’Etat indépendant du Congo.[…] Ces réserves, je vous les confirme parce qu’elles n’ont pas été motivées par la constatation d’un fait isolé, mais bien parce qu’au cours de mon voyage, j’ai acquis le sentiment très net que le Département n’a pas été tenu au courant de la situation réelle dans laquelle se trouve les populations indigènes et des procédés employés à leur égard. […] « . 

Femmes Sango – Région de Mobaye (© Bruel – carte postale vers 1900)

Le « rapport Brazza » de la Commission Lanessan évoquera toutefois dans le paragraphe «  Abus constatés dans la répression des mouvements de rébellion« , des exactions commises à l’encontre des  populations Bidigris, Mandjas et Sabangos. Mais elles sont mises sur le compte des indigènes miliciens et tirailleurs réguliers, abusant de leur autorité, faute d’un encadrement suffisant par le personnel européen, en sous-effectif notable. Les miliciens Yakomas sont notamment pointés du doigt par le Capitaine Mangin, pour leur violence envers les populations locales.

NOTES :

[1] Notre article s’appuie très largement sur le document https://fr.scribd.com/document/310247721/Enquete-de-Savorgnan-de-Brazza signé Victor Rosez,  lui même reprenant essentiellement des textes du site http://voyage-congo.over-blog.com/ de notre ami Fabrice.
[2] Ce charmant personnage se compromit avec les Allemands pendant la Première Guerre mondiale. Il fut condamné à mort par le Conseil de guerre de Paris le 25 juillet 1919 et fusillé à Vincennes le 15 mai 1920.
[3] Renaud Towé in afrik.com « L’affaire Gaud-Toqué, scandale sous les tropiques » 19 sept 2012.
[4] Source : http://voyage-congo.over-blog.com/article-livre-massacres-congo-georges-toque-123846719.html se référant à « Les massacres du Congo » – Georges Toqué – La Librairie Mondiale 1907 – Réédition L’Harmattan 1996.
[5] Après n’avoir purgé que 2 ans sur les cinq auxquels il avait été initialement condamné
[6] Les textes en bistre sont extraits de « Les massacres du Congo » – Georges Toqué – La Librairie Mondiale 1907 – Réédition L’Harmattan 1996.
[7] http://voyage-congo.over-blog.com/article-affaire-dramatique-gaud-toque-123931253.html
Sources : « Les massacres du Congo » – Georges Toqué – La Librairie Mondiale 1907 – Réédition L’Harmattan 1996.
Magazine L’illustration n°3235 du 25 février 1905 et n°3237 du 11 mars 1905.
L’Assiette au beurre N°206 – Mars 1905.
Journal « Le Matin » n° 7662 du 16 février 1905
[8] http://voyage-congo.over-blog.com/article-proces-affaire-gaud-toque-1905-124142143.html
Sources : Les massacres du Congo » – Georges Toqué – La Librairie Mondiale1907 – Réédition L’Harmattan 1996.
Magazine L’illustration n°3235 du 25 février 1905.
L’Assiette au Beurre N°206 – Mars 1905.
Journal « Le Temps » du 23 septembre 1905 – L’Affaire Gaud-Toqué(De notre correspondant auprès de la mission Brazza) – Félicien Challaye.
[9] NB : C’est M. Albert Grodet (1853-1933) qui avait, à cette date, la charge de commissaire-général du « Congo français » (ancêtre de l’AEF regroupant Gabon, Moyen-Congo, Oubangui-Chari et Tchad en cours de conquête militaire).
[10] Source : Supplément Illustré du Petit Parisien – n° 690 – 27 avril1902.
[11] Source : Supplément Illustré du Petit Parisien – n° 746 – 24 mai 1903.
[12] Source : Bulletin de la Société de géographie de Toulouse – 1905(BNF – A24,N1)
[13] Source : Journal Le Temps du 23 octobre 1905.
[14]http://voyage-congo.over-blog.com/article-rapport-brazza-fuite-presse-124329370.html
Source : Journal  Le Temps  du 27 septembre 1905 – N° 16170.
[15] Brazza évoque le scandale du « caoutchouc rouge » (c’est à dire « sanglant ») dans le Congo d’en face. Les exactions commises par les compagnies concessionnaires belges (principalement l’ABIR, Anglo-Belgian India Rubber Company, et la Mongala) à l’encontre des populations locales ont notamment été révélées par le journaliste britannique Edmund Morel, en 1903. L’État Indépendant du Congo (futur Congo belge) est alors soumis au  pouvoir arbitraire du roi des Belges, Léopold II.
Assassinats en masse, actes de torture, atrocités et abus divers à l’encontre des populations locales sont alors la règle… Les récolteurs de caoutchouc qui ne remplissent pas les quotas exigés, sont exécutés d’une balle par les miliciens. Ceux-ci doivent justifier de l’usage de leurs munitions, ils prélèvent ainsi les mains des victimes pour chaque balle tirée. Le Congo belge devient alors le « pays des mains coupées »…
[16] Quant à la pénurie de logements à Brazzaville, Gentil prend pour prétexte la tenue du procès « Gaud et Toqué » à cette même période. Il exploite également auprès du ministère des Colonies la réputation de mauvais gestionnaire de Brazza. Ce qui ne semble pas être le cas pour cette mission.
[17] http://voyage-congo.over-blog.com/article-rapport-brazza-gentil-congo-accusation-124554764.html
[18] « Le Rapport Brazza Mission d’enquête du Congo : rapport et documents de Mission (1905-1907) » Pierre Savorgnan de Brazza / Commission Lanessan ;  Préface de Catherine Coquery-Vidrovitch. Le Passager Clandestin éditeur – Prix : 19 € – Format : 110x195mm – 320 pages – ISBN : 978-2-36935-006-4 – Date de parution : 15 mars 2014
[19] http://voyage-congo.over-blog.com/article-rapport-brazza-affaire-otages-bangui-124668984.html
Sources :
Journal Le Temps  du 3 octobre 1905 (Numéro 16176).
La Mission Brazza et M. Gentil.
« Le rapport Brazza – Mission d’enquête du Congo : rapport et documents (1905-1907) ». Ed. Le passager clandestin – 2014.
[20] http://voyage-congo.over-blog.com/article-rapport-brazza-mpoko-concession-124758575.html
Sources :
Annuaire Desfossés –  Valeurs cotées en banque à la Bourse de Paris- Edition 1910 – Page 717-718
« Le rapport Brazza – Mission d’enquête du Congo : rapport etdocuments (1905-1907) ». Ed. Le passager clandestin – 2014.
Les derniers jours de Brazza, récit de Félicien Challaye, cliquer sur ce lien link .
[21] « Le rapport Brazza – Mission d’enquête du Congo : rapport et documents (1905-1907) ». Ed. Le passager clandestin – 2014. Rapport n° 148 – 21 août 1905 – Savorgnan de Brazza (Anom – Mission 26).