1955 – UN GISEMENT DE L’AGE DE LA PIERRE TAILLÉE A FORT ROUSSET – par l’abbé Breuil

A 500 km. Nord de Brazzaville, en Oubangui, et vers 330 m- d’altitude, se trouve le Fort Rousset où les Pères du Saint-Esprit ont une mission ; c’est une région de basses collines à terre rouge, qui s’abaissent progressivement vers le bas pays. Elle est arrosée par la rivière Kouyou, qui porte ses eaux à la Likouala, affluent de la rive droite du Congo.

Au pied des collines, à seulement 4 m. au-dessus du fleuve, une carrière a été ouverte dans la latérite, seule roche de la région utilisable pour la construction.

Une couche de sable blanc, d’aspect stratifié et fluviatile, repose sur cette latérite par places dans les fentes qu’elle présente. Au contact des deux, se voit un niveau de terre jaune qui se superpose à celle-ci.

C’est là que d’abondants vestiges de fabrication d’outils de pierre ont été constatés par Mgr Bodèwes, maintenant Préfet apostolique de Bemgassou (Oubangui-Chari). Il m’en avait écrit l’an dernier et je lui avais adressé mon mémoire avec le regretté Janmart sur l’Age de Pierre de l’Angola, où nous avions collaboré un mois, et où j’avais profité de sa profonde connaissance des terrains, acquise par pas mal d’années de prospection.

Mgr Bodèwes m’a communiqué, pour les décrire sommairement, une sélection de ces récoltes, évidemment réalisée par une main pas trop expérimentée.

Je vais tenter de lui donner satisfaction. Comme il n’a observé qu’une seule couche, mes observations se fondent seulement sur l’état des objets et leurs formes.

  1. — Objets à patine et altération profonde

1° Gros biface lancéolé piriforme, en grès polymorphe, épais, à base globuleuse, recto très convexe, verso plus plat, ayant des placages de latérite adhérents, peut-être plus ancien, trouvé, si j’ai compris, dans une fente de la masse latéritique où il avait glissé, s’il ne provient pas de sa désagrégation. Est-ce un pic d’extraction Sangoen? Est-ce un biface abbevillien grossier? — II me faudrait des séries plus nombreuses pour en décider. Dim. long. 18 cm., largeur de base : 9,5 cm. ; épaisseur vers la base : 7 cm.

2° Trièdre piriforme, à verso plat, base très globuleuse, tailles des deux bords presque verticales, pointe manquante fracturée anciennement, large ablation thermique (feu?) à la base. Recto à crête médiane surélevée retaillée. Dimensions actuelles : long. : 10 cm. ; larg. de base : 7 cm. ; épais, de base : 5,5 cm. — Grès polv- morphe.

3° Trièdre analogue, à base globuleuse, pointe en biseau vertical ; verso plat naturel ; crête dorsale façonnée ; bord droit retaillé verticalement, bord gauche à méplat vertical non retaillé. Dim. long. : 8 cm. ; larg. de base 5 cm. ; épaisseur près de la base : 5 cm. — Même roche assez altérée.

4° Trièdre analogue à pointe rompue et base globuleuse ; arête dorsale très retaillée. Dim. long. : 6 cm. ; larg. : 4 cm. ; épais, à la base : 4 cm. ; même roche comme tout ce qui suit.

5° Pièce ovoïde très corrodée et altérée, arêtes très adoucies ; verso plat, naturel, non taillé. Recto convexe à taille périphérique, plus visible à gauche et à la base ; terminaison en ogive évasée. Dimensions : largeur : 6,5 cm. ; long. 9 cm. ; épaisseur au centre : 3 cm. Objet peut-être plus ancien.

6° Petit biface sur éclat latéral, cordiforme oblong ; base irrégulière et un peu tronquée à sa droite ; 2 bords à retouches plus remontantes à droite où le bord est plus convexe, plus plates à gauche ; pointe mousse, un peu asymétrique, versée à gauche. Verso à bulbe au milieu du bord gauche, réduit par quelques petites tailles, qui se propagent vers la pointe ; à celle-ci et le long du bord droit et vers la base, quelques écailles dues à l’usage. Roche extrêmement décomposée. Type qui pourrait être de la fin de l’Acheuléen. Dimensions : long. : 7 cm. ; larg. : 4,7 cm. vers le 1er tiers ; épaisseur médiane : 2,2 cm. — Couleur claire.

7° Petit biface foliacé fusiforme assez mince, large, sur éclat de grès polymorphe non décomposé, à patine blanche. Recto un peu convexe à partie médiane un peu saillante entre des facettes de retouche par percussion au bois (?). Deux extrémités en pointe mousse, un peu déportée à droite à son bout ; le bord droit en est retaillé de facettes assez plates avec peu de retouches fines ultérieures. Bord gauche retouché de même ; on a essayé en vain d’enlever le culot de croûte médiane depuis ce côté, ne produisant que quelques « marches d’escalier ». Verso plat de plan d’éclatement dont une partie subsiste dans la moitié de pointe. La retouche longue et plate, plus générale à droite, — localisée à gauche pour enlever le bulbe (?) ; le bord droit, probablement taillé au bois, est à retaille plate d’un bout à l’autre. Dimensions : long. : 8 cm. ; largeur centre : 4,6 cm. ; épaisseur maxima: 2 cm. Objet analogue aux « présolutréens » antérieurs au Solutréen d’Europe centrale, mais taillé seulement par percussion.

8° Petit objet piriforme sur court éclat épais à plan d’éclatement au verso ; a été retaillé grossièrement sur les deux côtés pour rétrécir la base ; les mêmes retailles perpendiculaires y ont supprimé plan de frappe et bulbe. Toute cette base forme une sorte de soie d’emmanchement. Au recto, à crête médiane, l’extrémité opposée à la soie est grossièrement retaillée en demi-cercle par des écailles très remontantes et définissant un tranchant peu régulier ; en somme, très petite hachette. Dimensions : 4,5 cm. de long ; 4 cm. de large au tranchant et 2,5 cm. à la soie ; épaisseur : 2 cm. roche très altérée.

9° Petit objet piriforme globuleux à pointe également rompue en service (comme les N° 3 et 4, mais sans crête dorsale). Recto gibbeux à retaille extrêmement remontante. Verso entièrement retaillé de facettes moins remontantes depuis les deux bords latéraux et le taillant large, en arc de cercle, dont le recto est aussi retaillé de facettes très remontantes. Dimensions : long. : 5,5 cm. ; largeur du côté taillant : 4 cm. ; épaisseur : 3,5 cm.

  1. — Objets moins altérés, à angles vifs et patine crème

10° Disque nucleus polyédrique sub-circulaire aplati. Verso à deux larges facettes plates ; recto à facettes d’ablation en deux sens opposés larges et plates. Tout le pourtour à grossières facettes verticales. Dim. largeur : 7 à 8 cm. ; épaisseur : 3 à 3,5 cm.

11° Petit disque polyédrique analogue. Verso plat à bord préparé à facettes courtes remontantes sur la moitié du pourtour. Recto à enlèvements contrariés. Dim. largeur : 4,3 à 3,8 cm. ; épaisseur : 2 à 2,5 cm.

12° Huit petits éclats minces et courts, la plupart avec plan de frappe à facettes de préparation sur nucleus, et quelques autres sans intérêt : déchets de fabrication. Bien que je n’en aie pas dans la série qui m’est soumise, les lames existaient, d’après ce qui m’est dit, et parfois assez longues.

13° – 14° Deux éclats assez petits et minces, quelque peu retouchés : l’un sans plan de frappe différencié, à large tranchant vif à l’opposé ; base fruste, étroite ; deux côtés courts concaves, un peu retouchés. Dim. long. : 6 cm. ; largeur de base : 2,5 cm. ; largeur du taillant vif : 6 cm. ; épaisseur au centre : 1,4 cm.
L’autre, subrectangulaire court. Plan de frappe en angle saillant aménagé avant taille et régularisé après taille à droite ; recto à 2 pans, bords latéraux vifs, le gauche a une large facette de régularisation. Taillant large aplani à la base, à retaille plate ayant dégagé à gauche une pointe latérale saillante qui a été fracturée. Verso très plat, à bulbe peu saillant. Dim. long, axiale : 6 cm. ; larg. : 5 cm. ; épaisseur au centre : 1,4 cm.

15° Assez grand éclat sub-triangulaire oblong très cintré, paraît dû à une fracture de feu et non mécanique. Verso uni, sans retouches. Recto à bout large un peu convexe, à tranchant vif en arc de cercle à longues retouches très plates ; ces retouches envahissent les deux côtés du recto sur environ un tiers de leur longueur. Le reste du recto, assez plat, n’est pas taillé. Un tel objet a pu servir de grattoir ou de houe. Dim. long. : 14 cm. ; largeur de base étroite : 5 cm. ; largeur du taillant un peu oblique : 9 cm. ; épaisseur vers le centre : 3 cm. ; vers la base : 2,5 cm.

III. — Objets non altérés

16° Moitié de pointe (?) d’une petite pièce biface taillée sur grand éclat, à larges facettes de tous les bords au recto plus convexe. Verso à grande surface de plan d’éclatement et retailles larges et courtes de son bord gauche et de la pointe obtuse. Cela paraît la moitié d’une pièce amydgaloïde fracturée en cours de fabrication. Angles vifs et patine nulle. Il ne s’agit pas d’une pièce acheuléenne. Dimensions du fragment : environ 10 cm. ; largeur à la fracture : 9 cm. ; épaisseur au centre : 3,5 cm.

17° Ciseau double fusiforme à taille biface complète. Les deux taillants des extrémités sont très convexes et présentent des traces d’usage. Dim. long. : 10 cm. ; largeur vers le centre : 4 cm. ; vers les tranchants :.2,5 cm. ; épaisseur médiane : 3 cm. C’est une pièce classique du Kalinien congolais et des industries qui en dérivent, souvent appelées toumbiennes.

18° Pointe biface foliacée allongée, poignard ou pointe de javelot, un peu épaisse, mais de travail soigné. Une très légère saillie symétrique des deux taillants latéraux, à 4 cm. d’une extrémité, témoigne de l’emmanchement de l’objet dans un manche ou une hampe. Dimensions : long. 11,5 cm. ; épaisseur médiane : 1,4 cm. ; largeur médiane (aux saillies) 3,3 cm. ; au-delà : 3 cm. Bonne pièce typique du Djokocien congolais.

19° Pointe de flèche foliacée, à soie brisée différenciée, de travail biface soigné. Dim. long. : 5,5 cm. ; largeur maxima vers la base: 2 cm. ; épaisseur au même point : 7 mm. Excellent échantillon du Tchitolien congolais.

20° Petite flèche foliacée tchitolienne, avec sur son bord, à 12 mm. de la base, une petite saillie d’emmanchement sur la hampe. Travail biface soigné. Dim. long. : 3,3 cm. ; largeur médiane : 12 mm. ; épaisseur médiane : 5 mm.

Les conclusions à tirer des séries qui m’ont été communiquées ne sont pas nombreuses.

La première section que j’ai décrite peut appartenir à un Paléolithique ancien par ses formes, sa profonde altération et, pour la première pièce, une appartenance probable à la masse latéritique. Mais elle peut aussi représenter un pic sangoen, bien que, la matière première manquant en ce lieu, il n’ait pu y être utilisé à son extraction.

Plusieurs autres pièces rappelleraient une sorte de Micoquien ou Acheuléen terminal, mais tout cela peut aussi bien appartenir au Sangoen, et de plus nombreuses séries seraient nécessaires pour en juger.

La seconde série, peu altérée, représente, quoique -médiocrement, le débitage Kalinien du grès polymorphe, semblable à ce que nous en savons d’ailleurs.

Les quelques pièces de choix, moins altérées ou pas du tout, sont des échantillons djokociens, (poignard et ciseau) et tchitoliens (les pointes de flèches).

Mgr Bodèwes ayant quitté sa mission de Fort Rousset, et le personnel qui s’y trouve s’intéressant peu à cette question, il serait sans doute utile que les séries abondantes déjà récoltées fussent recueillies à Brazzaville, triées par les spécialistes locaux et conservées ; de plus, le site mériterait peut-être la visite de l’un d’eux pour contrôler les conditions mêmes du gisement.

C’est avec plaisir que j’ai examiné les séries soumises à mon examen, et je félicite leur inventeur de son intérêt pour la Préhistoire de l’Oubangui.

Abbé H. Breuil, de l’Institut
in Journal de la Société des Africanistes  Année 1955  Volume 25  Numéro 1  pp. 7-11.

L’auteur, Henri Breuil, plus connu sous le nom de l’abbé Breuil est un prêtre catholique et un préhistorien français. Né le 28 février 1877 à Mortain (Manche), il est décédé le 14 août 1951 à L’Isle-Adam (Seine-et-Oise). Il s’est illustré par ses contributions à la classification des industries paléolithiques et à l’étude de l’art pariétal préhistorique. Ses travaux lui ont valu le surnom de « pape de la Préhistoire ».