1958-1975 – Compilation des articles de « Le MONDE diplomatique » sur le Congo Brazzaville –

Notre collaboratrice Églantine Marchepied, s’est plongée dans les archives de « Le MONDE diplomatique » pour en extraire tous les articles traitant du Congo Français.
Vous pourrez les lire à la suite.

Avril 1958 – L’Afrique équatoriale n’est plus la « Cendrillon » de l’Union française

Lorsqu’on tente un survol rapide de l’économie de l’A.-E.F. en 1958 et qu’on prend connaissance des réalisations en cours et des grands projets en instance, on aboutit, sans vaine grandiloquence, à une conclusion qui modifie de fond en comble les idées conventionnelles. A l’âge du barrage hydroélectrique du Kouilou, à la veille de l’installation d’une centrale atomique à Fort-Lamy, à l’heure où le pétrole du Gabon arrive dans les ports métropolitains, on ne saurait plus, sans friser le ridicule, parler de l’A.-E.F. comme de la « Cendrillon de l’Union française ». Cette expression, vraie peut-être voici encore quelques années, n’est plus de mise aujourd’hui. La part de la poésie ou du mystère s’en trouve diminuée ? Certes, mais le bien-être des populations en est accru. Qui s’en plaindrait ? Les solitudes désertiques du Tibesti ont inspiré naguère des romanciers de l’aventure ; sur une carte des « grands ensembles » d’A.-E.F. vous lirez aujourd’hui : « Tibesti, tungstène, étain, minerais radioactifs… »
Le fameux chemin de fer du Congo-Océan a été entouré à sa naissance d’une fâcheuse réputation : sa construction avait coûté trop de vies humaines, dans des conditions de travail trop difficiles. En 1957 le Congo-Océan a transporté 51 millions de voyageurs-kilomètres (47 en 1956) et 141 millions de tonnes-kilomètres (130 en 1956). Des bourgades coloniales aux noms charmants, évocateurs des temps héroïques : Port-Gentil, Pointe-Noire, Franceville sont devenues les centres de régions industrielles où les nouveaux mots-clés sont « fer, pétrole, manganèse ». Dans le domaine agricole de nouvelles productions sont en plein démarrage ou en période d’expérimentation ; la vallée du Niari, où l’or acclimate depuis un an la canne à sucre, est aujourd’hui une zone-pilote de plantations et d’élevage au cœur du Moyen-Congo ; au Tchad le secteur du Logone est révolutionné par les techniques de l’hydraulique agricole. Et le chemin de fer du Bangui-Tchad donnera la vie à des régions entières le jour où l’on pourra aller toute l’année, en n’importe quelle saison, de Bangui à Fort-Lamy…
La pénétration industrielle, l’extension des terres cultivées, la multiplication des prospections minières en cours, ne vont-elles pas détruire ce qui fait le charme et l’attrait du continent noir : la beauté sauvage et la paix des sites équatoriaux ? Question inutile. L’A.-E.F. est suffisamment vaste pour que des étendues immenses échappent longtemps encore aux révolutions techniques du vingtième siècle. Et pour rassurer le touriste amateur d’exotisme — ou simplement le voyageur éclairé qui aime l’Afrique —, l’administration a instauré des zones protégées, selon la formule expérimentée en Amérique, des « parcs nationaux ». Ainsi du Grand Parc national de Baminoui-Bangoran, qui recèle sur un million d’hectares toute la flore et la faune équatoriales, trois autres parcs moins vastes ont été établis au Moyen-Congo, au Gabon, en Oubangui. Cette concession faite au héros des « Racines du ciel », il reste encore assez de terres « libres » pour offrir aux amateurs de grandes chasses des émotions cynégétiques d’ailleurs réglementées, servies sur mesure par des entreprises spécialisées.

La forêt, richesse du pays

Pour se rendre compte de la place qu’occupe la forêt dans l’économie générale de l’A.-E.F. il suffit de savoir que dans la valeur globale des exportations de la fédération pour 1956 (14 134 millions C.F.A.), le commerce du bois représente à lui seul plus de 5 millions. La quasi-totalité des essences exportées provient du Gabon et du Moyen-Congo.
Commencée avec des moyens de fortune, l’exploitation forestière est devenue maintenant une industrie lourde exigeant d’importants capitaux et l’emploi de techniciens confirmés. Elle utilise les moyens les plus modernes : l’avion de reconnaissance pour les prospections et les liaisons rapides, les tracteurs lourds pour le débardage et l’évacuation. Ainsi la seule région de l’estuaire de Libreville utilise sur ses chantiers plus de cent tracteurs à chenilles.
Les deux principales essences de la forêt équatoriale sont l’okoumé et le limba. On estime qu’au cours de l’année 1956 il a été abattu près de 2 millions de mètres cubes de grumes dont 1 150 000 d’okoumé et 330 000 de limba. Il existe actuellement au Gabon vingt-deux usines (scieries, usines de déroulage) et une usine de fabrication de contre-plaqué (la Compagnie française du Gabon au Moyen-Congo, vingt-quatre usines, principalement des scieries. On trouve enfin dix scieries en Oubangui-Chari.
L’Office des bois. – Les exportations portent à la fois sur des grumes et sur des sciages, du déroulage et du contre-plaqué. En ce qui concerne l’okoumé, qui est la principale essence commercialisée, l’exportateur unique pour toute l’A.-E.F. est l’Office des bois, qui achète toute la production et la répartit sur les marchés.
Des mesures de conservation contre l’épuisement de la forêt. – La forêt d’A.-E.F. n’est pas d’une richesse inépuisable. Le croire serait une dangereuse illusion. L’exploitation a commencé là où elle était la plus aisée, à proximité des voies naturelles d’évacuation et près des ports d’embarquement. La demande, principalement en okoumé, a imposé un rythme d’exploitation tel que les zones d’accès facile sont désormais vidées des bois marchands et que les chantiers doivent s’établir de plus en plus loin, dans des régions d’accès difficile. Le résultat est un alourdissement des prix de revient.
L’administration a donc été amenée à prendre une série de mesures pour assurer la conservation de la richesse de la forêt d’A.-E.F. et la stabilité des revenus.

L’expansion cotonnière

Avec l’élevage et la forêt, la culture cotonnière est la principale richesse du domaine agro-sylvo-pastoral de l’A.-E.F.
L’an dernier, divers facteurs défavorables avaient influé sur l’exploitation cotonnière : arrêt prolongé des pluies au Logone (Tchad) et au Moyen-Chari, retardant les semis ; attaques de bactérioses dans les régions de l’Est oubanguien ; cependant que la baisse des cours mondiaux, sensible depuis la guerre de Corée, incitait de nombreux cultivateurs à réduire les superficies exploitées, parfois même à abandonner la culture du coton. Maintenue, non sans difficulté, grâce à L’aide de l’Etat, par l’intermédiaire de la Caisse de stabilisation, qui garantit aux producteurs un prix d’achat minimum, la production de 1957 était en nette régression (10) sur celle de la campagne précédente.
L’année 1958 en revanche s’est ouverte sur des perspectives plus favorables. Les derniers renseignements recueillis par les services agricoles d’A.-E.F. sur les semis effectués et les premiers marchés conclus laissent prévoir que le volume global de la nouvelle campagne cotonnière pourrait dépasser 110 000 tonnes (contre 101 000 l’année dernière), et atteindre peut-être le niveau record de 1955 (environ 115 000 tonnes). Si les cours actuels se maintiennent, la valeur des exportations dépassera vraisemblablement 5,5 milliards de francs C.F.A. (soit 1 milliard C.F.A. de plus qu’en 1956), et les ristournes au profit de la Caisse de stabilisation approcheront le milliard.

45 000 tonnes de pétrole exportées en janvier et en février 1958

La découverte relativement récente de pétrole au Gabon, dans la région de Port-Gentil, a fait naître dans ce territoire des espoirs qu’on aurait tort de nourrir sans mesure, mais qui sont parfaitement fondés pour peu qu’ils sachent rester relativement modérés. Exploitée par la Société des Pétroles d’A.-E.F. (S.P.A.-E.F.), la production pétrolière, qui a débuté dans les premiers mois de 1957, peut être évaluée sommairement à 350 000 tonnes par an. Déjà, pour les deux premiers mois de 1958, trois bateaux pétroliers ont chargé au cap Lopez un tonnage global de 45 208 tonnes.
La production de la S.P.A.-E.F. est d’ores et déjà de l’ordre de 1 000 tonnes par jour. Mais l’exploitation des gisements de Pointe-Clairette (reliée par pipe-line au port d’embarquement du cap Lopez) et d’Ozouri (reliée par chalands-citernes, en attendant un pipe-line en construction) n’est pas la seule activité de la société. Des recherches et des forages se poursuivent en d’autres régions du Gabon et du Moyen-Congo. Les indices les plus encourageants ont été décelés en octobre dernier près de Pointe-Noire, au lieudit Pointe-Indienne.
Ces premiers résultants ont amené la Société des Pétroles d’A.-E.F. à augmenter substantiellement son capital, passé en octobre 1957 de 9 milliards à 15 milliards de francs C.F.A. Le capital se trouve désormais divisé en 3 millions d’actions de 5 000 francs C.F.A. chacune.

Riches gisements de fer, de manganèse et d’uranium

Les recherches minières poursuivies depuis plusieurs années au Gabon et au Moyen-Congo ont fait apparaître des ressources d’importance variable en fer, manganèse, uranium.
  1. Le gite de Mékambo, dans le nord-est du Gabon, suscite un intérêt croissant. Réparti entre le massif de Boka-Boka, qui renfermerait 200 millions de tonnes de minerai de fer, et celui de Bilinga. L’exploitation est subordonnée à la construction d’une voie d’évacuation dont le parcours éventuel fait l’objet d’études activement poussées, confiées à des experts américains du Génie civil. L’ensemble des travaux d’études est financé par le Syndicat de Mékambo, formé en 1955 par le Bureau minier de la France d’outre-mer, la Banque de Paris et des Pays-Bas et la société américaine Bethleem Steel. La création d’une société d’exploitation pourrait réunir prochainement les mêmes participants.
  2. L’intérêt croissant que suscite Mékambo ne fait pas perdre de vue les avantages du gisement de fer de Tchibanga, dans le sud du Gabon, à 40 kilomètres de la côte.
  3. Le gisement de manganèse de Moanda, région de Franceville, est l’un des plus importants du monde, atteignant 150 millions de tonnes environ. Son exploitation est assurée par la COMILOG (Compagnie minière de l’Ogoué).
  4. Enfin des recherches se poursuivent pour déterminer l’importance des indices d’uranium décelés dans le Haut-Ogoué, au Gabon.

La construction du Bangui-Tchad

Pays essentiellement agricole, producteur de coton, de café, d’arachide, l’Oubangui-Chari est défavorisé par son isolement. Si l’on songe qu’en dehors des moyens de transport aériens ce territoire n’est relié au reste de l’A.-E.F. par aucune voie ferrée, et que sa capitale, Bangui, est à 1 500 kilomètres de Douala, à 1 700 kilomètres de Pointe-Noire, les deux ports les plus proches, on comprend que l’essor de l’économie oubanguienne est d’abord une question de transports et de voies de communication. Il existe certes une liaison Bangui – Pointe-Noire, mi-fluviale (par le fleuve jusqu’à Brazzaville), mi-ferroviaire (le Congo-Océan de Brazzaville à Pointe-Noire). Mais toute la partie ouest de l’Oubangui reste en dehors de ce circuit naturel d’écoulement de la production, la voie routière n’étant praticable qu’une partie de l’année. (Il en va de même de la liaison Fort-Lamy – Bangui, praticable six mois sur douze.) Afin de faire sortir le Tchad et l’Oubangui de leur isolement, un vieux projet a été remis récemment en valeur, celui d’une voie ferrée Bangui-Tchad ; elle aurait le double avantage de « débloquer » en toutes saisons les régions ouest de l’Oubangui et de drainer vers Bangui le commerce extérieur du Tchad, écoulable ensuite par voie fluviale jusqu’au Congo-Océan.
Une Société d’études pour le Bangui-Tchad a été fondée en janvier 1957, dont le capital est partagé entre la puissance publique et le secteur privé. Elle est présidée par M. Girard, directeur général des travaux publics d’A.-E.F., et son vice président est M. Naud, président de la chambre de commerce de Bangui. Des premières études techniques, il ressort que la ligne aurait environ 870 kilomètres, de Bangui à Berbéré (Tchad), prolongeable ultérieurement jusqu’à Fort-Lamy, et serait à voie étroite de 60 centimètres.

Le Tchad, pays d’élevage

Déjà important producteur de coton, le Tchad est en train de devenir l’un des principaux producteurs de viande du Centre africain. Si aucun recensement précis du cheptel n’a pu être effectué jusqu’à maintenant, on estime toutefois que le territoire possède environ 4 millions de bovins, autant d’ovins et de caprins, plusieurs centaines de milliers de chameaux, d’ânes et de chevaux, sans compter un nombre considérable de volailles.
Les abattages contrôlés annuellement atteignent les chiffres de 38 000 bovins et de 57 000 ovins. Mais on estime que le nombre des bêtes sacrifiées chaque année en dehors de tout contrôle est bien supérieur.
Cet élevage alimente un commerce intérieur important, des régions pastorales du Nord et du Centre vers les zones agricoles du Sud-Ouest (Mayokebbi et Logone). Mais il nourrit surtout un courant d’exportations qu’on évalue annuellement à 200 000 bovins dirigés principalement vers la Nigeria et secondairement vers l’Oubangui). Notons que, selon les données officielles, un tiers seulement des bêtes expédiées en Nigeria passent par les postes de douane…
Le développement rapide des transports aériens, l’accroissement de la consommation dans les villes d’Afrique-Equatoriale française ou étrangère, l’équipement de Fort-Lamy en installations frigorifiques perfectionnées, ont donné naissance à un courant d’exportation de viande vers le Moyen-Congo, le Gabon, le Cameroun, le Congo belge (3 200 tonnes en 1956). Les principaux envois ont été acheminés sur Léopoldville et Brazzaville.
Non signé

Juin 1966 – Après le remaniement ministériel de mai
Les dirigeants du Congo-Brazzaville veulent continuer à coopérer avec la France sans renoncer à leur amitié avec les pays de l’Est

Le dernier remaniement ministériel qui a eu lieu au début du mois de mai à Brazzaville a surpris la plupart des observateurs. En effet, contrairement à la nomination attendue de M. David Ganao au poste de premier ministre, c’est la désignation de M. Ambroise Noumazalay qui a été rendue publique. Ce choix semble au premier abord constituer un succès des éléments les plus intransigeants du Mouvement national de la révolution (M.N.R.), parti unique. Mais en réalité aucune option définitive n’est encore prise au Congo-Brazzaville, ni dans le domaine de la politique étrangère ni en matière de politique intérieure.
Avec l’Organisation commune africaine et malgache (O.C.A.M.), dont le Congo-Brazzaville reste un des Etats membres, les relations passent par de nombreuses et amples variations.
Certes, le représentant congolais à la conférence de Nouakchott signa a en février 1965 le communiqué qui constituait l’acte de naissance officiel de l’organisation francophone. Certes, les dirigeants congolais se sont associés à la plupart des grandes décisions prises par cet organisme, dont la charte n’a, il est vrai, pas encore été signée.
Cependant, il est clair que, sur le plan idéologique, aucun des dirigeants congolais actuels — même parmi les plus modérés — ne partage les positions politiques des leaders de la majorité de l’O.C.A.M. Qu’il s’agisse de la coopération avec les pays de l’Est, et notamment avec la Chine communiste, de l’attitude à adopter à l’égard de la Rhodésie comme, dans un passé récent, de la position à prendre à l’égard du régime de M. Moïse Tshombe, le jeune Etat congolais fait figure de « franc-tireur ».
On peut dès lors se demander au nom de quels impératifs le régime successeur de celui de M. Fulbert Youlou, renversé en août 1963 à l’issue de trois journées « révolutionnaires », reste, et entend rester, fidèle à l’alliance qui l’unit à ses partenaires francophones. M. Ganao, ministre des affaires étrangères, porte-parole habituel des autorités congolaises, s’est, pour sa part, plusieurs fois expliqué sur ce point : aussi longtemps que l’O.C.A.M. n’imposera pas au gouvernement de Brazzaville une ligne politique contraire à ses aspirations, le Congo-Brazzaville demeurera membre de l’organisation ; c’est une des raisons pour lesquelles on prête au représentant congolais au prochain « sommet » de l’O.C.A.M., prévu à la fin de ce mois à Tananarive, l’intention de réclamer que la charte comporte une clause spécifiant que les options fondamentales de chaque Etat membre seront respectées.

L’axe Brazzaville-Paris

Il ne faut d’autre part pas perdre de vue que les gouvernements congolais sont extrêmement désireux de ne rien entreprendre qui puisse nuire à l’excellence de leurs rapports avec la France.
Le général de Gaulle bénéficie d’un crédit considérable à Brazzaville. Si le gaullisme des nouveaux dirigeants congolais procède de sentiments très différents de celui des anciens — qu’il s’agisse de M. Fulbert Youlou lui-même ou de certains de ses ministres, dont M. Jacques Opangault, ancien de la « France libre », — il n’en est pas moins sincère. Et ce n’est pas un des moindres paradoxes de la politique congolaise, menée par des hommes qui sympathisent profondément avec le régime de M. Sekou Touré par exemple, que cet attachement à un homme qui incarne à leurs yeux une politique africaine lucide.
Au moment où battaient leur plein à Brazzaville les discussions qui précédèrent la désignation de M. Noumazalay, M. Ganao fut d’ailleurs délégué à Paris pour remettre au chef de l’Etat français un message de M. Alphonse Massemba-Debat, président de la République congolaise. Du côté congolais, on s’efforça alors d’accréditer la version selon laquelle ce message était avant tout destiné à expliciter les thèses brazzavilloises sur l’affaire rhodésienne. En fait, il est de plus évident que le messager était venu mettre le général de Gaulle au courant de l’évolution en cours à Brazzaville, tout en s’efforçant de le rassurer sur les intentions de la nouvelle équipe gouvernementale, dont la majorité des membres étaient alors déjà désignés.

Les incertitudes de la politique intérieure

Les incertitudes de la politique intérieure congolaise sont telles qu’aucun éclaircissement n’est superflu dans ce domaine. Le chef de l’Etat français a donc certainement apprécié cette attitude. Nul ne peut en effet, à l’heure actuelle, juger avec certitude de l’équilibre des forces en présence à Brazzaville.
Les éléments de la Jeunesse du mouvement national de la révolution (J.M.N.R.), dont les milices ont tendance à s’ériger en police du parti, continuent de peser sur la direction de l’appareil étatique. Ils réclament l’application d’une politique socialiste rigoureuse, exigent des purges permanentes du M.N.R., auraient voulu exiger l’extradition de M. Fulbert Youlou du territoire français avant qu’il ne trouve refuge en Espagne.
Le départ de M. Lissouba apparaît aujourd’hui comme une victoire des J.M.N.R., qui estimaient l’ancien premier ministre trop tiède. Mais on ne peut manquer de se souvenir qu’au moment où il accédait au pouvoir pour y prendre la relève de M. Youlou, M. Pascal Lissouba était considéré comme un dangereux extrémiste…
D’autre part, en même temps que M. Lissouba quitte le gouvernement, M. Léon Angor, considéré comme le plus extrémiste et le plus violent de tous les leaders congolais, quitte la présidence de l’Assemblée. Ce départ, intervenu le mois dernier, ne s’est d’ailleurs pas effectué sans difficultés, et, à l’issue de l’élection de M. Georges Mouyabi, par 29 voix contre 7 à son prédécesseur, le bureau politique du M.N.R. devait publier un communiqué précisant : « Selon la discipline de notre parti, il ne devait pas y avoir d’autre candidature ». Néanmoins, faisant à sa tête, le président sortant s’est représenté. M. Léon Angor s’est ainsi entêté à mettre en application ce qu’il avait déclaré lors des travaux du comité central. Il avait dit en effet : « Si je ne suis pas réélu président de l’Assemblée nationale, je mènerai une opposition révolutionnaire. Mais qu’entend-il par opposition révolutionnaire, sinon la contre-révolution ? »
Si donc M. Noumazalay est bien l’ « éminence grise » des éléments les plus turbulents du M.N.R. que l’on se plaît à dépeindre en lui — ce qui reste à vérifier à l’exercice du pouvoir, — certains des hommes qui partageaient les opinions qu’on lui prête ont été éliminés.

Difficultés pour le gouvernement de Pékin

C’est ici qu’il convient de mettre en rapport avec l’éviction de M. Louis Angor le maintien de ministres comme MM. David Ganao ou Edouard Babackas (finances), connus pour leur modération, ou l’élimination d’un militant comme M. Zoniaba, ancien ministre de l’information. Ces faits tendraient en effet à prouver que l’expérience communiste chinoise serait en train de tourner court à Brazzaville, ou du moins qu’ici, comme en de nombreuses autres capitales africaines, le régime de Pékin aurait à faire face à de sérieuses difficultés.
Certes, il n’est pas question pour les dirigeants congolais de rompre le dialogue avec la Chine communiste. Il y a quelques jours d’ailleurs M. Lévy Makani, ministre congolais de l’éducation nationale, était reçu à Pékin par M. Chen Yi, vice-premier ministre chinois. Mais la chaleur qui présidait aux rapports entre les deux Etats il y a trois ans s’est dissipée.
L’assistance technique et économique promise par la Chine populaire n’a pas été accordée aussi libéralement que prévu. Les représentants diplomatiques de Pékin se sont plus sérieusement intéressés à l’entraînement des rebelles de Ganboma, qui devaient renverser le gouvernement de Kinshasa, qu’à la mise en œuvre de moyens propres à triompher du sous-développement du Congo-Brazzaville.
Ceci explique que l’aile « prochinoise » du M.N.R. ait essuyé récemment quelques affronts. Non seulement MM. Angor et Zoniaba ont été écartés des postes de responsabilité, mais deux de leurs amis les plus éprouvés les avaient précédés sur la voie de la disgrâce : M. Ndalla Graille, écarté de son poste de secrétaire d’Etat à la jeunesse et aux sports, et M. Diallo Idrissa, dirigeant syndicaliste, accusé de détournements de fonds.
La situation est d’autant plus grave pour les communistes chinois qu’ils ont, en quelques mois, perdu la plupart de leurs positions en Afrique sud-saharienne, de la République Centrafricaine au Burundi et du Dahomey au Ghana. D’autre part M. Noumazalay, ancien militant de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (F.E.A.N.F.) et du parti communiste français, est réputé partisan du renforcement des liens entre le Congo-Brazzaville et l’Union soviétique… On comprend dès lors que s’accroisse dans la capitale congolaise le nombre des experts russes et cubains.
Il reste cependant imprudent de chercher à prévoir comment se modifieront les rapports de force au sein du M.N.R., dont le monolithisme est plus sévèrement que jamais à l’épreuve. Car nul ne saurait affirmer que MM. Alphonse Massemba-Debat et David Ganao sont réellement en mesure d’imposer à M. Noumazalay de rester irréversiblement fidèle à la coopération avec la France ; et, inversement, il est impossible de deviner si M. Noumazalay lui-même est suffisamment appuyé par les extrémistes du M.N.R. pour amener le Congo à renoncer au dialogue avec Paris pour se tourner exclusivement vers les pays de l’Est.
Deux forces dont les possibilités d’impact sur la vie politique congolaise sont difficiles à évaluer avec précision vont en tout cas jouer un rôle accru dans les semaines à venir : l’armée et les partisans de l’ancien président Fulbert Youlou.
Philippe Decraene

Septembre 1963 – « Les événements de Brazzaville ont eu de premières répercussions de l’autre côté du fleuve »

Prélude à une réaction en chaîne ?

Un peu plus d’une semaine après la chute du gouvernement de M. Fulbert Youlou, les événements dont Brazzaville fut le théâtre les 13, 14 et 15 août dernier ont eu de premières répercussions au Congo ex-belge.
M. Cyrille Adoula, chef du gouvernement central congolais, a annoncé la découverte d’un complot, ourdi par des partisans de l’ancien président Patrice Lumumba, visant à renverser le gouvernement actuel. Comme dans la capitale du Congo-Brazzaville, le coup d’Etat projeté devait débuter par une grève générale des fonctionnaires. Celle-ci devait être déclenchée par les groupes syndicaux hostiles à la politique du gouvernement de M. Adoula.
Bien qu’un accord soit momentanément intervenu entre les deux parties, un service d’ordre important a été maintenu durant plusieurs jours autour des bâtiments publics de Léopoldville pour faire face à une éventuelle menace de subversion. Les autorités locales se montrent d’autant plus vigilantes que, dans la province du Kivu, un second complot visant à renverser le gouvernement de Bukavu aurait également été mis à jour.
Ainsi, une fois de plus, l’évolution de la situation à Brazzaville a une profonde, et presque immédiate, résonance sur l’autre rive du Stanley-Pool. La proximité des deux métropoles, que sépare seul le fleuve Congo sans les isoler, la parenté ethnique étroite entre des populations autrefois placées respectivement sous tutelle française et belge, la communauté de langues — qu’il s’agisse des dialectes bantous locaux ou de la langue nationale — concordent à l’identité des réactions devant la similitude des situations.

Dans les bidonvilles

Critiqué par une opposition inorganisée mais de plus en plus nombreuse, impopulaire pour les vains efforts qu’il déploie pour assainir une situation financière catastrophique, M. Adoula doit faire face à mille problèmes d’ordre administratif, économique, militaire — ou même purement politique, — sans parvenir à en surmonter aucun. Ainsi, après avoir réussi à triompher de la sécession katangaise, il doit, bon gré mal gré, cautionner l’éclatement de l’ancien Etat rebelle en plusieurs provinces. Ainsi les difficultés rencontrées dans la réorganisation de l’armée nationale congolaise limitent-elles en fait l’autorité du gouvernement central à la province de Léopoldville, à un certain nombre de grands centres urbains et à leur périphérie.
La fixation dans la capitale congolaise de plusieurs centaines de milliers de détribalisés, chassés de la brousse par la famine, constitue une menace permanente pour les autorités de Léopoldville. La grande cité équatoriale, qui, avant 1960, comptait 400 000 habitants, en groupe aujourd’hui plus d’un million, entassés dans les bidonvilles qui se sont installés près des quartiers ultra-modernes, hier encore orgueil des colonisateurs belges.
C’est précisément dans ces taudis que ceux qui souhaitent la chute du gouvernement trouveront la masse de manœuvre dont ils ont besoin pour mener à bien leur opération. C’est demain de Dendale, comme hier de Poto-Poto, que se lèveront les hommes qui renverseront M. Adoula et ses ministres, comme se sont levés le 13 août les « mwanas » qui ont contraint « l’abbé » à démissionner.
Il est d’ailleurs bon de se souvenir qu’il y a quelques mois M. Fulbert Youlou, venu en visite officielle à Léopoldville, était applaudi dans les faubourgs de cette capitale. En revanche, les ministres de M. Adoula, dont les voitures formaient le cortège de « l’abbé-président », étaient l’objet de démonstrations hostiles. Ainsi le peuple de Brazzaville avait-il réagi de la même façon quelques semaines plus tôt, lors de la visite de M. Sekou Touré, et avait-il porté en triomphe le président de la République de Guinée en même temps qu’il conspuait les ministres de M. Youlou.

Veillée d’armes

Le silence prudent observé par les chefs d’Etat des pays voisins du Congo-Brazzaville rend compte du désarroi de certains d’entre eux. Les événements de Léopoldville ont souligné à quel point leurs craintes étaient fondées. Et, dans certaines capitales d’Afrique centrale, l’atmosphère paraît bien être celle d’une veillée d’armes.
Au Gabon, en dépit des rancœurs accumulées après le sanglant affrontement d’octobre 1962 entre Gabonais et Congolais, en dépit aussi des revendications territoriales de M. Youlou sur les districts gabonais de Franceville, les dirigeants locaux déplorent la chute de l’ancien gouvernement congolais. M. Léon Mba, président de la République, procède à une réorganisation totale du parti unique de fait : le Bloc démocratique gabonais.
En République Centrafricaine, M. David Dacko, qui s’efforce depuis plus de trois ans de maintenir l’unité de son pays, s’inquiète de la chute d’un homme qui disputait à Barthélemy Boganda l’honneur d’unifier les Etats de l’ancienne fédération d’A.E.F.
Au Tchad, où un récent procès politique a mis en évidence les ambitions africaines de la République arabe unie, un sentiment de crainte se dissimule mal au sein de l’équipe gouvernementale.
Au Cameroun enfin, où le gouvernement fédéral ne parvient pas à réduire à merci la rébellion armée qui sévit dans le sud-ouest du pays, on redouble de vigilance. Les faits sont là pour prouver qu’à Libreville comme à Bangui, à Fort–Lamy comme à Yaoundé, des éléments subversifs peuvent être tentés de considérer que les événements de Brazzaville ont une valeur d’exemple.
Philippe Decraene

Juin 1966 – Après le remaniement ministériel de mai
Les dirigeants du Congo-Brazzaville veulent continuer à coopérer avec la France sans renoncer à leur amitié avec les pays de l’Est

Le dernier remaniement ministériel qui a eu lieu au début du mois de mai à Brazzaville a surpris la plupart des observateurs. En effet, contrairement à la nomination attendue de M. David Ganao au poste de premier ministre, c’est la désignation de M. Ambroise Noumazalay qui a été rendue publique. Ce choix semble au premier abord constituer un succès des éléments les plus intransigeants du Mouvement national de la révolution (M.N.R.), parti unique. Mais en réalité aucune option définitive n’est encore prise au Congo-Brazzaville, ni dans le domaine de la politique étrangère ni en matière de politique intérieure.
Avec l’Organisation commune africaine et malgache (O.C.A.M.), dont le Congo-Brazzaville reste un des Etats membres, les relations passent par de nombreuses et amples variations.
Certes, le représentant congolais à la conférence de Nouakchott signa a en février 1965 le communiqué qui constituait l’acte de naissance officiel de l’organisation francophone. Certes, les dirigeants congolais se sont associés à la plupart des grandes décisions prises par cet organisme, dont la charte n’a, il est vrai, pas encore été signée.
Cependant, il est clair que, sur le plan idéologique, aucun des dirigeants congolais actuels — même parmi les plus modérés — ne partage les positions politiques des leaders de la majorité de l’O.C.A.M. Qu’il s’agisse de la coopération avec les pays de l’Est, et notamment avec la Chine communiste, de l’attitude à adopter à l’égard de la Rhodésie comme, dans un passé récent, de la position à prendre à l’égard du régime de M. Moïse Tshombe, le jeune Etat congolais fait figure de « franc-tireur ».
On peut dès lors se demander au nom de quels impératifs le régime successeur de celui de M. Fulbert Youlou, renversé en août 1963 à l’issue de trois journées « révolutionnaires », reste, et entend rester, fidèle à l’alliance qui l’unit à ses partenaires francophones. M. Ganao, ministre des affaires étrangères, porte-parole habituel des autorités congolaises, s’est, pour sa part, plusieurs fois expliqué sur ce point : aussi longtemps que l’O.C.A.M. n’imposera pas au gouvernement de Brazzaville une ligne politique contraire à ses aspirations, le Congo-Brazzaville demeurera membre de l’organisation ; c’est une des raisons pour lesquelles on prête au représentant congolais au prochain « sommet » de l’O.C.A.M., prévu à la fin de ce mois à Tananarive, l’intention de réclamer que la charte comporte une clause spécifiant que les options fondamentales de chaque Etat membre seront respectées.

L’axe Brazzaville-Paris

Il ne faut d’autre part pas perdre de vue que les gouvernements congolais sont extrêmement désireux de ne rien entreprendre qui puisse nuire à l’excellence de leurs rapports avec la France.
Le général de Gaulle bénéficie d’un crédit considérable à Brazzaville. Si le gaullisme des nouveaux dirigeants congolais procède de sentiments très différents de celui des anciens — qu’il s’agisse de M. Fulbert Youlou lui-même ou de certains de ses ministres, dont M. Jacques Opangault, ancien de la « France libre », — il n’en est pas moins sincère. Et ce n’est pas un des moindres paradoxes de la politique congolaise, menée par des hommes qui sympathisent profondément avec le régime de M. Sekou Touré par exemple, que cet attachement à un homme qui incarne à leurs yeux une politique africaine lucide.
Au moment où battaient leur plein à Brazzaville les discussions qui précédèrent la désignation de M. Noumazalay, M. Ganao fut d’ailleurs délégué à Paris pour remettre au chef de l’Etat français un message de M. Alphonse Massemba-Debat, président de la République congolaise. Du côté congolais, on s’efforça alors d’accréditer la version selon laquelle ce message était avant tout destiné à expliciter les thèses brazzavilloises sur l’affaire rhodésienne. En fait, il est de plus évident que le messager était venu mettre le général de Gaulle au courant de l’évolution en cours à Brazzaville, tout en s’efforçant de le rassurer sur les intentions de la nouvelle équipe gouvernementale, dont la majorité des membres étaient alors déjà désignés.

Les incertitudes de la politique intérieure

Les incertitudes de la politique intérieure congolaise sont telles qu’aucun éclaircissement n’est superflu dans ce domaine. Le chef de l’Etat français a donc certainement apprécié cette attitude. Nul ne peut en effet, à l’heure actuelle, juger avec certitude de l’équilibre des forces en présence à Brazzaville.
Les éléments de la Jeunesse du mouvement national de la révolution (J.M.N.R.), dont les milices ont tendance à s’ériger en police du parti, continuent de peser sur la direction de l’appareil étatique. Ils réclament l’application d’une politique socialiste rigoureuse, exigent des purges permanentes du M.N.R., auraient voulu exiger l’extradition de M. Fulbert Youlou du territoire français avant qu’il ne trouve refuge en Espagne.
Le départ de M. Lissouba apparaît aujourd’hui comme une victoire des J.M.N.R., qui estimaient l’ancien premier ministre trop tiède. Mais on ne peut manquer de se souvenir qu’au moment où il accédait au pouvoir pour y prendre la relève de M. Youlou, M. Pascal Lissouba était considéré comme un dangereux extrémiste…
D’autre part, en même temps que M. Lissouba quitte le gouvernement, M. Léon Angor, considéré comme le plus extrémiste et le plus violent de tous les leaders congolais, quitte la présidence de l’Assemblée. Ce départ, intervenu le mois dernier, ne s’est d’ailleurs pas effectué sans difficultés, et, à l’issue de l’élection de M. Georges Mouyabi, par 29 voix contre 7 à son prédécesseur, le bureau politique du M.N.R. devait publier un communiqué précisant : « Selon la discipline de notre parti, il ne devait pas y avoir d’autre candidature ». Néanmoins, faisant à sa tête, le président sortant s’est représenté. M. Léon Angor s’est ainsi entêté à mettre en application ce qu’il avait déclaré lors des travaux du comité central. Il avait dit en effet : « Si je ne suis pas réélu président de l’Assemblée nationale, je mènerai une opposition révolutionnaire. Mais qu’entend-il par opposition révolutionnaire, sinon la contre-révolution ? »
Si donc M. Noumazalay est bien l’ « éminence grise » des éléments les plus turbulents du M.N.R. que l’on se plaît à dépeindre en lui — ce qui reste à vérifier à l’exercice du pouvoir, — certains des hommes qui partageaient les opinions qu’on lui prête ont été éliminés.

Difficultés pour le gouvernement de Pékin

C’est ici qu’il convient de mettre en rapport avec l’éviction de M. Louis Angor le maintien de ministres comme MM. David Ganao ou Edouard Babackas (finances), connus pour leur modération, ou l’élimination d’un militant comme M. Zoniaba, ancien ministre de l’information. Ces faits tendraient en effet à prouver que l’expérience communiste chinoise serait en train de tourner court à Brazzaville, ou du moins qu’ici, comme en de nombreuses autres capitales africaines, le régime de Pékin aurait à faire face à de sérieuses difficultés.
Certes, il n’est pas question pour les dirigeants congolais de rompre le dialogue avec la Chine communiste. Il y a quelques jours d’ailleurs M. Lévy Makani, ministre congolais de l’éducation nationale, était reçu à Pékin par M. Chen Yi, vice-premier ministre chinois. Mais la chaleur qui présidait aux rapports entre les deux Etats il y a trois ans s’est dissipée.
L’assistance technique et économique promise par la Chine populaire n’a pas été accordée aussi libéralement que prévu. Les représentants diplomatiques de Pékin se sont plus sérieusement intéressés à l’entraînement des rebelles de Ganboma, qui devaient renverser le gouvernement de Kinshasa, qu’à la mise en œuvre de moyens propres à triompher du sous-développement du Congo-Brazzaville.
Ceci explique que l’aile « prochinoise » du M.N.R. ait essuyé récemment quelques affronts. Non seulement MM. Angor et Zoniaba ont été écartés des postes de responsabilité, mais deux de leurs amis les plus éprouvés les avaient précédés sur la voie de la disgrâce : M. Ndalla Graille, écarté de son poste de secrétaire d’Etat à la jeunesse et aux sports, et M. Diallo Idrissa, dirigeant syndicaliste, accusé de détournements de fonds.
La situation est d’autant plus grave pour les communistes chinois qu’ils ont, en quelques mois, perdu la plupart de leurs positions en Afrique sud-saharienne, de la République Centrafricaine au Burundi et du Dahomey au Ghana. D’autre part M. Noumazalay, ancien militant de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (F.E.A.N.F.) et du parti communiste français, est réputé partisan du renforcement des liens entre le Congo-Brazzaville et l’Union soviétique… On comprend dès lors que s’accroisse dans la capitale congolaise le nombre des experts russes et cubains.
Il reste cependant imprudent de chercher à prévoir comment se modifieront les rapports de force au sein du M.N.R., dont le monolithisme est plus sévèrement que jamais à l’épreuve. Car nul ne saurait affirmer que MM. Alphonse Massemba-Debat et David Ganao sont réellement en mesure d’imposer à M. Noumazalay de rester irréversiblement fidèle à la coopération avec la France ; et, inversement, il est impossible de deviner si M. Noumazalay lui-même est suffisamment appuyé par les extrémistes du M.N.R. pour amener le Congo à renoncer au dialogue avec Paris pour se tourner exclusivement vers les pays de l’Est.
Deux forces dont les possibilités d’impact sur la vie politique congolaise sont difficiles à évaluer avec précision vont en tout cas jouer un rôle accru dans les semaines à venir : l’armée et les partisans de l’ancien président Fulbert Youlou.
Philippe Decraene

Sept. 1968 – Depuis la révolution d’août 1963, le poids de l’armée n’avait cessé de accroître à Brazzaville

Les récents développements de la crise congolaise s’expliquent moins par des motifs économiques que par des raisons proprement politiques. En effet, après l’euphorie qui suivit l’élimination de l’ancien président Youlou, de sérieuses tensions ne cessèrent de se développer dans la capitale de l’ancien Moyen-Congo français.
Tandis que les partisans de l’abbé Youlou ne renonçaient point à reprendre un jour le pouvoir, des factions adverses s’affrontaient au sein du Mouvement national de la révolution.
De vives résistances à la « révolution » congolaise se manifestèrent dès le début de l’année 1964. Elles étaient le fait soit de responsables politiques restés fidèles à l’abbé Youlou, soit de militants syndicalistes ou politiques hostiles à l’ancien régime mais également opposés à la ligne de conduite « révolutionnaire » adoptée par M. Massemba-Debat et ses amis.
Les élections municipales organisées en février 1964 dans les trois principales villes du Congo — Brazzaville, Pointe-Noire et Dolisie — furent un échec pour les nouveaux dirigeants. Les consignes de boycottage lancées par les partisans de l’ancien président Youlou furent en effet largement suivies. A cette époque, les « youlistes » se crurent même suffisamment forts pour organiser dans les rues de la capitale congolaise des manifestations hostiles au gouvernement en place.
Parallèlement se développait parmi les syndicalistes chrétiens et dans les rangs du clergé congolais un vigoureux mouvement de résistance à la politique de M. Massemba-Debat. Ces hommes, qui, quelques mois auparavant, critiquaient avec force l’abbé Youlou et qui, en août 1963, furent à l’origine de son éviction, s’inquiétèrent de l’orientation marxiste du nouveau régime.
M. Fulgence Biyaoula, chef de file des syndicats chrétiens congolais, et M. Gilbert Pongault, leader de l’ancienne Confédération africaine des travailleurs croyants, prirent la tête d’un mouvement revendicatif qui provoqua de violentes réactions gouvernementales : dissolution des syndicats chrétiens et création d’une centrale syndicale unique, expulsion de missionnaires européens, emprisonnement de diverses personnalités religieuses congolaises dont l’abbé Badila.
C’est en février 1965 que se situe le point culminant de l’épreuve de force engagée entre le gouvernement que présidait alors M. Pascal Lissouba et ses adversaires réputés conservateurs. Les corps de trois hauts fonctionnaires congolais connus pour leurs idées modérées étaient retrouvés, à cette époque, sur les rives du fleuve Congo. Parmi les trois personnalités assassinées figurait un magistrat apparenté à l’ancien président Youlou. Aucune enquête officielle n’a encore été jusqu’à ce jour ouverte sur cette tragique affaire dont la responsabilité est généralement imputée aux éléments les plus extrémistes de la jeunesse du Mouvement national de la révolution (JMNR). Il est vrai que l’annonce, faite le 25 mars, de l’évasion de l’abbé Youlou éclipsait dans l’opinion congolaise tout autre événement — d’autant plus que le président déchu avait trouvé asile sur l’autre rive du Congo auprès de l’ancien chef de l’Etat katangais, M. Tshombe, alors premier ministre du Congo-Léopoldville.

La révolution congolaise divisée contre elle-même

Simultanément se poursuivaient d’âpres controverses au sein même du Mouvement national de la révolution. Adversaires et partisans de la prééminence du parti sur le gouvernement se livraient un combat incessant dont les développements allaient entraîner de nombreux remaniements ministériels.
Les chefs de file des « enragés » étaient alors M. Léon Angor, qui resta président de l’Assemblée nationale congolaise jusqu’en mai 1967, et M. André Hombessa, nommé ministre de l’intérieur au début de 1965.
L’inexplicable coup de main tenté le 14 juillet 1966 contre Brazzaville par un commando d’une trentaine d’hommes venus de Léopoldville contribua à renforcer la position des « enragés » décidés à « radicaliser » le régime. Aussi, tandis que ne cessait de monter la tension au sein du MNR, apprenait-on le 26 avril la démission de M. Pascal Lissouba.
Signe incontestable de la gravité de la situation, cette démission avait été acceptée trois semaines avant d’être rendue publique. La nomination de M. Ambroise Noumazalay au poste de premier ministre ne résolvait rien, et l’équipe dirigeante congolaise apparaissait à la fois de plus en plus divisée et de plus en plus menacée par l’armée. Est-ce parce qu’ils étaient conscients de ce fait que les dirigeants congolais décidaient la mise en jugement du commandant Mouzabakany, impliqué dans une ténébreuse affaire de « trafic d’armes » remontant à 1964 ? En tout état de cause, l’officier qui avait reçu en août 1963 la démission du président Youlou fut alors condamné à mort par le tribunal populaire de Brazzaville…
Frustrés de leur victoire en août 1963, les militaires congolais qui avaient joué un rôle capital dans l’installation du nouveau régime ne cessaient d’être en butte à l’hostilité des jeunes « révolutionnaires » de la JMNR. Aussi, dès mars 1966, ceux-ci s’employèrent-ils à faire adopter une série de mesures destinées à empêcher préventivement l’armée de prendre un poids excessif dans la vie politique congolaise.
A seule fin d’éloigner de Brazzaville quelques officiers estimés dangereux, les ambassades congolaises à l’étranger furent pourvues d’un attaché militaire.
A la fin du mois de juin 1966 fut créé un haut commandement collégial contrôlé par une direction politique composée de civils — mesure prise en application d’une décision de l’année précédente transformant l’armée congolaise en armée nationale populaire.
Enfin, c’est à cette époque que les dirigeants de la JMNR commencèrent à organiser des milices populaires dont l’encadrement et la formation furent confiés à des instructeurs cubains.
Les officiers congolais étaient conscients de l’hostilité croissante des JMNR à leur égard et en juin 1966 ils tentèrent de mettre à profit l’absence du chef de l’Etat pour s’emparer du pouvoir. Le capitaine Ngouabi ayant été destitué par un gouvernement dont il n’avait plus la confiance, certains de ses compagnons d’armes se mutinèrent, tentèrent de donner l’assaut à des immeubles gouvernementaux, procédèrent à l’arrestation de hauts fonctionnaires et du commandant Moutsaka, alors chef d’état-major.
C’est grâce à la protection des milices « cubaines » que M. Noumazalay réussissait à reprendre en main la situation, tout en faisant des concessions aux mutins. Promettant de reclasser le capitaine Ngouabi et de destituer le commandant Moutsaka, le premier ministre donnait comme successeur à ce dernier le lieutenant Tsimbouala, officier progressiste, et nommait comme commandant en chef le capitaine Ebadesit. Ces nominations, puis la condamnation pour « détournement de fonds » commis en 1962 de l’ancien commandant de gendarmerie, le capitaine Norbert N’sika, mirent en évidence de profondes divisions au sein de l’armée.
Au Congo-Brazzaville, comme au Dahomey, au Nigeria, au Ghana ou en Sierra-Leone, officiers et sous-officiers, soldats sortis du rang et officiers diplômés des grandes écoles européennes, originaires des tribus du nord et originaires des tribus du sud du pays, officiers loyalistes et officiers « révolutionnaires » sont incapables de s’entendre. Comme au sein des partis politiques, auxquels les armées nationales prétendent de temps à autre se substituer, des rivalités tribales régionales ou personnelles dressent diverses factions contre d’autres. La pérennité du régime civil n’en est pas moins gravement menacée à Brazzaville.

Le rôle modérateur de M. Massemba-Debat

En août 1966, le troisième anniversaire des Trois Glorieuses (13, 14 et 15 août 1963) était célébré sous le signe du fusil « instrument de progrès et de la conscience politique du peuple congolais », tandis que les dirigeants congolais expliquaient : « L’armée n’est plus l’instrument d’une caste quelconque voulant imposer ses volontés, mais l’outil du peuple tout entier ». Ces précautions oratoires dissimulaient mal une réelle inquiétude.
L’assassinat du footballeur congolais Jean Mobani par des miliciens en novembre 1966 provoqua un regain de tension et fut à l’origine de nouvelles manifestations contre le régime. Mais les dirigeants du MNR ne renoncèrent point pour autant à orienter dans un sens plus socialiste l’action gouvernementale. C’est ainsi qu’en août 1967 la création d’une commission permanente du comité central du MNR devait renforcer le contrôle du parti sur le gouvernement.
Cependant l’action personnelle du président Massemba-Debat, leader modéré, intègre, réputé francophile bien que dénué de complaisance à l’égard de l’ancienne puissance coloniale, devait permettre au régime congolais de continuer à collaborer avec ses partenaires de l’OCAM.
D’autre part, la conclusion d’accords entre le Congo-Brazzaville et l’Union soviétique, la République populaire de Chine, la Yougoslavie, la Corée et le Vietnam du Nord ne porta jamais atteinte à la coopération franco-congolaise.
De même, les dirigeants congolais n’ont cessé d’entretenir d’excellents rapports avec la Communauté économique européenne. Et ce n’est guère qu’avec les Etats-Unis — dont les représentants à Brazzaville ont été rappelés en août 1965 – que les relations sont médiocres. Washington donne d’ailleurs l’impression d’avoir abandonné Brazzaville pour concentrer son action sur l’autre rive du Congo, auprès du général Mobutu.
En tout état de cause, le président de la République congolaise s’est toujours efforcé, en dépit des nombreux accords avec les pays de l’Est, en dépit également des déclarations spectaculaires de certains de ses ministres, de ne rompre aucun des liens économiques existant avec l’Occident. C’est ainsi que le gisement de phosphates de Holle est mis en valeur avec l’aide de capitaux américains et que le gouvernement congolais perçoit d’importantes redevances de la grande compagnie minière franco-américaine Comilog, qui exploite le gisement de manganèse gabonais de Moanda.

Le dernier arbitrage de l’armée

Mais ces concessions faites aux éléments modérés de l’élite congolaise ne semblent avoir que partiellement rallié cette dernière au régime. Simultanément les éléments les plus intransigeants du gouvernement avaient l’impression que le président Massemba-Debat trahissait la cause de la « révolution d’août 1963 ». Ce sont ces derniers qui, en juillet, accentuèrent leurs pressions sur le président, provoquant une riposte de sa part. En effet, le 22 juillet, M. Massemba-Debat offrait son poste « à tout concurrent plus apte » que lui-même…
Dans la lutte qu’il engage contre ceux qui veulent l’écarter du pouvoir, le président de la République congolaise reçoit, dès le début de l’épreuve de force, l’aide de la majorité de l’armée. En effet, tandis que se déroulent des manifestations populaires de soutien au régime, l’armée adresse le 31 juillet un message de fidélité à M. Massemba-Debat. Ce dernier s’estime alors en mesure de dissoudre l’Assemblée nationale le 1er août et de mettre à l’écart de toute activité le bureau politique du MNR.
Cependant, le 2 août, au moment même où il parait être le plus fort, M. Massemba-Debat quitte son palais pour une destination inconnue. L’armée entre en lice vingt-quatre heures plus tard et publie trois communiqués : l’un invite le président au dialogue, l’autre critique certaines de ses décisions et le troisième nomme le capitaine Ngouabi commandant en chef de l’armée et le lieutenant Poignet secrétaire d’Etat à la défense chargé d’assumer, en l’absence du président, les prérogatives du chef de l’Etat.
Quatre jours après avoir quitté la capitale, M. Massemba-Debat y revient mystérieusement. Il constitue un nouveau gouvernement dont il assume la présidence (le poste de premier ministre ayant été supprimé en janvier) et comprenant notamment M. Lissouba comme ministre d’Etat, le commandant Mouzabakany comme ministre de l’intérieur et le lieutenant Poignet. A ces diverses concessions faites aux éléments de la « gauche congolaise », il faut ajouter le maintien du capitaine Ngouabi à la tête de l’armée et la création d’un Conseil national de la révolution, chargé notamment de « nommer le premier ministre » — retour au « statu quo ante ».
L’abrogation de la Constitution congolaise et son remplacement par un « acte fondamental » marquent la place prépondérante de l’armée dans le système. C’est le capitaine Ngouabi en effet qui préside le directoire de douze membres, organe exécutif du Conseil national de la révolution, responsable de ces décisions, et le capitaine Alfred Raoul est premier ministre depuis le 21 août.
Ces concessions de la part de Massemba-Debat n’ont pas empêché une nouvelle crise d’éclater à la fin d’août. Un affrontement sanglant s’est produit les 30 et 31 août entre l’armée et des éléments de la garde civile et de la jeunesse du Mouvement national de la révolution. A la suite de ces combats, qui ont fait plusieurs victimes, l’armée a pris le pouvoir. Quelles que puissent être les fonctions officielles laissées à M. Massemba-Debat, ce dernier est désormais virtuellement prisonnier des forces armées. Au demeurant, otage des capitaines, le successeur de l’abbé Youlou pourrait fort bien être purement et simplement démis de tous ses pouvoirs.
Philippe Decraene

Décembre 1969 – Trois des Etats de l’ancienne fédération d’A.E.F. traversent actuellement une crise grave

Le Gabon est le seul des quatre Etats issus de l’ancienne fédération d’Afrique-Equatoriale française dont l’évolution se poursuive actuellement dans une relative harmonie. L’économie gabonaise progresse régulièrement, tandis que le président Bernard-Albert Bongo pratique une habile politique de réconciliation nationale tendant à faire oublier le traumatisme laissé par l’intervention des troupes françaises à Libreville en février 1964.
En revanche le Tchad, la République Centrafricaine et le Congo-Brazzaville traversent tous une crise plus ou moins grave. A Fort-Lamy, le gouvernement de M. François Tombalbaye doit faire face à une rébellion armée. A Bangui, le général Jean-Bedel Bokassa est entré en conflit avec plusieurs sociétés privées travaillant en territoire centrafricain, provoquant une tension dans les rapports avec la France. A Brazzaville enfin, le commandant Marien NGouabi vient de reprendre totalement en main une situation dont le contrôle lui était, semble-t-il, disputé.
Au terme de six années de désordres sporadiques, la République du Tchad est le théâtre d’actions de guérilla qui, jusqu’à l’intervention de l’armée française aux côtés des troupes tchadiennes, avaient tendance à se multiplier. Au Ouaddai, au Kanem, au Salamat, au Borkou, dans l’Ennedi, au Tibesti, au Guera, au Chari Baguirmi, des bandes armées sont entrées en dissidence contre l’administration centrale. Tenant la campagne, attaquant les populations restées à l’écart de toute agitation, coupant les grands axes de communication, les rebelles refusent aujourd’hui d’acquitter l’impôt que certains de leurs compatriotes ont, il y a quelques mois encore, été contraints de payer trois ou quatre fois à des percepteurs ou à des agents administratifs indélicats.
Le premier impératif est de rétablir l’ordre. En effet, l’extension de l’agitation à des zones fertiles fait peser une lourde menace sur l’économie tchadienne. Sans conséquence pour le développement du pays lorsqu’elle était limitée aux immenses étendues désertiques qui confinent à la Libye et au Soudan, la rébellion a atteint désormais les abords du pays Sara, riche région productrice du coton, principale et à peu près unique ressource d’un pays trop longtemps abandonné à lui-même.

Recherches d’une solution politique à Fort-Lamy

C’est en partie à cause de cette menace que M. François Tombalbaye s’est résolu à faire appel aux soldats français. Il semble que M. Jacques Foccard, secrétaire général aux affaires africaines et malgaches, ait joué un rôle décisif pour convaincre le gouvernement français d’accéder au désir du président tchadien. L’opération n’a pas été menée à son terme sans difficulté. En effet, depuis six années, Paris a refusé de donner une suite positive à plusieurs demandes analogues formulées par d’autres chefs d’Etat d’Afrique francophone. Le seul précédent est constitué par l’intervention aéroportée de Libreville, qui remonte à plus de cinq années.
Au demeurant, le gouvernement de M. Chaban-Delmas, poursuivant en ce domaine la politique de celui de M. Georges Pompidou, estime que la position géographique du Tchad ne permet pas de laisser M. Tombalbaye seul face à la rébellion. Enchâssée entre un Nigéria qui, en dépit de deux ans d’efforts, ne parvient pas à triompher du séparatisme biafrais, et un Soudan qui mène depuis douze ans le combat contre la volonté d’indépendance des tribus noires de ses provinces méridionales, la République tchadienne est trop vulnérable pour ne pas être énergiquement soutenue. Les responsables de la politique africaine de la France sont d’autant plus sérieusement convaincus de cette nécessité que les mines d’uranium d’Agadès, au Niger, ne sont protégées vers l’est par aucun obstacle naturel et que, par le Salamat, les rebelles tchadiens risquent de porter la gangrène en République Centrafricaine, pays qui lui est frontalier.
On est d’ailleurs parvenu à convaincre le président tchadien de ce que la solution de la crise actuelle n’est pas seulement militaire. Sans que M. Tombalbaye ait consenti à prendre langue avec les leaders du Front de libération nationale (Frolina), geste que d’autres ont, semble-t-il, eu un moment la tentation d’accomplir à sa place, il est entré cependant dans la voie des concessions politiques. C’est ainsi que, parmi les opposants au régime, quelques-uns ont été remis en liberté récemment. Parmi ceux-ci figurent, notamment, le Dr Outel Bono, un des rares médecins tchadiens (avec MM. Baroum, ministre des affaires étrangères, et Abba-Siddik, président du Frolina), et d’anciens ministres comme MM. Abo Nassour, Paul Djibrine, Djibrine Kerallah.
D’autre part, pour la préparation des listes de candidatures aux élections qui se déroulent au cours de ce mois, M. Tombalbaye a personnellement veillé à ce que fussent écartés tous ceux des anciens parlementaires qui, estime-t-il, ont failli dans leur tâche de représentants de la nation ; seuls huit des soixante-quinze candidats sortants ont été admis à solliciter à nouveau les suffrages des électeurs.

Bangui ou les impatiences du général Bokassa

En République centrafricaine, c’est une décision arbitraire du gouvernement du général Bokassa qui, venant après de nombreuses violations du droit des gens, a attiré de nouveau l’attention de l’opinion sur l’ancien Oubangui-Chari. L’expulsion de quarante et un Français, tenus pour responsables de dettes contractées par les compagnies dont ils étaient les agents – dettes déclarées totalement « fantaisistes » par ceux auxquels on les réclame – a suscité de vives réactions de la part du gouvernement français. Il n’en est pas moins vrai qu’en dépit des propos sévères de M. Georges Pompidou et des mises en garde de MM. Maurice Schumann et Yvon Bourges, deux semaines après les expulsions, le représentant diplomatique de la France était toujours en poste à Bangui…
La relative fermeté française constitue pourtant un élément nouveau. Hôte officiel de la France en février 1969, dernier chef d’Etat d’Afrique solennellement reçu à l’Elysée par le général de Gaulle, traité avec des marques particulières d’estime à Champs-sur-Marne par le chef de la « France libre », le général Bokassa avait, depuis son installation au pouvoir par la force, bénéficié d’une sollicitude constante de la part de Paris.
Malgré la versatilité de ses humeurs personnelles, en dépit de son comportement brusque avec les divers représentants diplomatiques qui se sont succédé à Bangui, l’auteur du « putsch de la Saint-Sylvestre » 1965, fut constamment ménagé depuis bientôt quatre années. L’importance du nombre des Français expulsés ensemble, les conditions particulièrement injustes dans lesquelles ils ont été chassés hors du territoire centrafricain, expliquent peut-être la lassitude des autorités françaises, inquiètes, par ailleurs, de la persistance d’un climat politique malsain en République Centrafricaine.
L’exécution du lieutenant-colonel Alexandre Banza, en avril dernier, n’a pas mis un terme aux difficultés du général Bokassa. Contesté par ceux de ses concitoyens qui appartiennent à l’élite numériquement peu importante du pays, le successeur du président David Dacko supporte avec une impatience croissante la contradiction ou la contestation. Ainsi, M. Ouetabo, ancien éditorialiste de l’hebdomadaire gouvernemental « Terre Africaine »,réputé pour ses articles laudatifs à l’égard du régime, médite en prison pour manque de zèle. Ainsi, d’importants changements ont-ils récemment été décidés à la direction de la police nationale pour décourager d’éventuelles défections dans les rangs des éléments de stabilité du régime.

« Révolution » et « contre-révolution » face à face à Brazzaville

A Brazzaville, où le pays n a jamais retrouvé totalement le calme depuis six ans, les habituelles luttes de factions ont amené le commandant Marien Ngouabi a dénoncer, le mois dernier, une tentative de coup d’Etat. Comme il est de tradition à chaque fois qu’une crise sévit dans la capitale brazzavilloise, les dirigeants de Kinshasa ont été mis en accusation. La vigueur des propos tenus de part et d’autre du Stanley Pool ont entraîné une nouvelle rupture de toute relation entre les deux Congo.
La présence d’une importante mission diplomatique et commerciale de la République populaire de Chine à Brazzaville et l’activité exceptionnelle des représentants des Etats-Unis à Kinshasa donnent à penser que se livrent au Congo ex-français de sourdes luttes d’influence entre grandes puissances. Certes, Pékin comme Washington suivent avec vigilance l’évolution de la situation dans une région du continent que les événements des dix dernières années ont amené à qualifier de « névralgique ». Mais, ceci ne diminue en rien l’incohérence qui préside aux règlements de compte en cours à Brazzaville.
Après qu’il eut créé une Cour martiale, le commandant Ngouabi estima utile de mettre en place deux tribunaux d’exception supplémentaires.
Après avoir accusé l’ancien président Massemba-Débat d’avoir trempé dans la dernière conspiration découverte, les dirigeants congolais ont fait acquitter ce dernier par la Cour révolutionnaire. Simultanément, il est vrai, l’abbé Fulbert Youlou, aujourd’hui en exil à Madrid, était – bien qu’ancien adversaire du président Massemba-Débat – accusé d’avoir également participé au complot du 7 novembre… Et parmi les personnes condamnées à mort par la Cour martiale figuraient plusieurs partisans, ou réputés tels, de M. Fulbert Youlou.
Dans un étonnant déchaînement de verbalisme, les dirigeants congolais ont tour à tour mis en cause les Etats-Unis et la C.I.A., le Congo-Kinshasa, la presse étrangère, sans parvenir à convaincre cette dernière de la matérialité d’un complot. Au demeurant, s’il est exact que jusque dans les rangs de ceux qui critiquaient, avec le plus de véhémence, l’ancien régime avant 1963, il se trouve aujourd’hui de nombreux nostalgiques de l’abbé Youlou, il reste tout à fait improbable que ce dernier ait joué un rôle dans les derniers événements de Brazzaville.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que les actuels dirigeants ne sont pas sûrs de leurs troupes. Le chef d’état-major adjoint a d’ailleurs été ramené au grade de capitaine tandis que le commandant de la gendarmerie redevenait simple soldat. Car, si les promotions sont plus difficiles au Congo-Brazzaville qu’en République Centrafricaine, par exemple, il n’est pas exceptionnel à Brazzaville d’être contraint de rentrer dans le rang.
Toute cette effervescence, qui n’est pas sans rappeler les luttes acharnées auxquelles se livraient au sein du Mouvement national de la Révolution « indulgents » et « enragés » à l’époque du président Massemba-Débat, témoigne de la vigueur des dissensions internes du pays. Peuplé de moins d’un million d’habitants (bien que certaines estimations n’hésitent pas à le doter d’un million sept cent cinquante mille âmes), le Congo-Brazzaville reste le domaine de rivalités sévères entre civils et militaires, Vilis, Laris et Mbochis, partisans de l’ancien président Youlou et de l’ancien président Débat ; toutes ces controverses se situant dans un climat strictement étranger à toute préoccupation idéologique… même si Chinois et Américains ne restent pas indifférents à la détérioration de la situation.
Philippe Decraene

Mai 1970 – Une République populaire sous les tropiques

Au débarcadère fluvial de Brazzaville, trois douaniers, encore vêtus de l’uniforme kaki et coiffés du calot bleu marine légué par l’intendance française, somnolent nonchalamment sur le quai désert depuis dix-huit mois. L’exécution sommaire, en octobre 1968, du chef lumumbiste Pierre Mulele provoqua une rupture complète entre le Congo « révolutionnaire » du commandant Marien Ngouabi et celui plus conservateur du général Joseph Mobutu. Depuis cette époque, aucun trafic n’existe plus entre les deux Etats. A la nuit tombante, les contrebandiers se hasardent seuls en pirogues sur les flots interdits, étroitement surveillés par la police de chaque rive. Au matin, les gabelous, déjà écrasés sur leurs chaises, fixent avec une résignation morne le quai triste et sans vie.

« Ce qui se passe à Brazzaville… »

Par intermittence, les adversaires, membres l’un et l’autre de l’Organisation commune africaine et malgache (OCAM), esquissent quelques velléités de rapprochement. En janvier 1970, leurs présidents respectifs devaient se rencontrer sur un bateau, juste à la frontière des eaux territoriales. Mais cette entrevue solennelle, imitée de la conférence entre Napoléon 1er et l’empereur Alexandre de Russie sur le radeau de Tilsit en 1807, n’eut finalement pas lieu, sous un prétexte obscur et pour une raison claire. L’ancienne Léopoldville, désormais au mieux avec l’Amérique, ne tient pas à rouvrir son territoire aux influences d’un voisin rallié au « marxisme-léninisme » où l’Union soviétique et plus encore la Chine populaire déploient une intense activité.
Voici cinq semaines, trente opposants à ce régime « socialiste » traversèrent le fleuve au milieu des ténèbres sous la conduite d’un autre transfuge, le lieutenant Kikanga, pour s’introduire dans les studios radiophoniques où retentit d’habitude « la Voix de la Révolution » et appeler le peuple aux armes contre ses dirigeants. La première partie de l’opération se déroula dans l’obscurité avec une déconcertante promptitude. Mais les membres du commando, cernés dès l’aube dans l’immeuble où ils se prétendaient déjà victorieux, sur l’antenne officielle, succombaient bientôt jusqu’au dernier sous le feu des troupes régulières, après un siège mené par le commandant Ngouabi en personne.
Selon une tradition maintenant bien établie, ce dernier accusa aussitôt le général Mobutu d’avoir soutenu l’opération. Le maître de Kinshasa fit répondre aussitôt qu’il avait « d’autres chats à fouetter que de s’occuper de ce qui se passe à Brazzaville », sans convaincre pour autant. Sa capitale ne sert-elle pas en effet notoirement d’asile aux adversaires de Marien Ngouabi, demeurés en contact avec ses prédécesseurs, MM. Fulbert Youlou et Alphonse Massemba-Débat, déposés respectivement il y a sept et deux ans ? « Ce qui se passe à Brazzaville » alarme ou plus haut point les Etats limitrophes, et bien d’autres. Le Cameroun, le Gabon, le Tchad s’inquiètent, avec l’ensemble de l’OCAM, des progrès réalisés depuis un an par la diplomatie et les thèses communistes dans ce Congo naguère admis de plein droit au sein de la paisible famille francophone.

Les chats et les souris réunis…

Si elle prétendait renverser la situation, la triste mésaventure du lieutenant Kikanga se solde évidemment par un échec politique total. Loin d’affaiblir le « marxisme-léninisme », elle démontra l’impuissance des « conservateurs » locaux à secourir les assaillants. Mais surtout, elle amena le président Ngouabi à satisfaire les exigences des prochinois par l’armement de milices populaires, qu’il refusait avec obstination depuis février. Sous la pression des circonstances, l’ancien premier ministre Ambroise Noumazolaye, connu pour son idéologie tranchante, entrait au bureau politique du Parti congolais du travail (P.C.T.), déjà sous l’emprise de son premier secrétaire maoïste, M. Claude-Ernest Ndalla.
Certes, aucun principe fondamental ne sépare ces personnalités du chef de l’Etat. Leurs divergences concernent surtout les méthodes. S’il se fait porter dans la région des hauts plateaux en tipoye, le manteau rouge des chefs jeté sur son uniforme bariolé de parachutiste et le chasse-mouches traditionnel à la main, ce jeune officier de trente-deux ans n’a rien d’un dictateur. Au lieu de réaliser le « socialisme scientifique » dans les plus brefs délais, au besoin par la force, comme le demandent les radicaux de son entourage, il souhaite accomplir le programme commun par étapes, sans heurter ses compatriotes, dont il mesure les réticences, ni rompre avec la France, car il connaît la faiblesse économique de son propre pays.
Malheureusement, de telles discordances traduisent aussi une vieille instabilité. Comme le rappelle l’hebdomadaire du P.C.T. « Etumba »dans le style cassant qu’il emprunte volontiers, le Mouvement national de la révolution (M.N.R.), fondé après la chute de l’abbé Fulbert Youlou, réunissait dans une même organisation « les chats comme les souris, les masses ouvrières et paysannes, tout comme les rejetons du système colonial », soit, en d’autres termes, des extrémistes et des modérés. Secrétaire d’Etat à la présidence et membre influent des Jeunesses du mouvement national de la révolution (J.M.N.R.), M. Claude-Ernest Ndalla figurait déjà parmi les intransigeants dans ce rapport des forces.

Un procès raté

En septembre 1968, ses amis et lui-même aidèrent Marien Ngouabi, encore capitaine, à supplanter M. Massemba-Débat. Le nouveau chef du Congo accepta leur appui, mais s’efforça aussitôt de réduire leur influence afin de sauvegarder sa propre autonomie. En février 1969, il éloigna ainsi Claude-Ernest Ndalla de Brazzaville par une flatteuse promotion d’ambassadeur à Pékin. Mais cette politique suscita bien des résistances. En octobre 1969, le commandant Ngouabi se crut assez puissant pour ouvrir brusquement le procès de plusieurs anciens hauts personnages impliqués dans le triple meurtre de MM. Lazare Matsokota, Joseph Pouabou, Anselme Massouémé, respectivement procureur de la République, président de la Cour suprême et directeur de l’Agence congolaise d’information, vraisemblablement tués par des J.M.N.R. en 1965 pour leur fidélité à Fulbert Youlou.
La population de Brazzaville, généralement favorable aux victimes, accueillit bien cette initiative. La procédure choisie comportait de nombreux avantages, car elle permettait de poursuivre à la fois des dignitaires du régime précédent, comme M. Mossemba-Débat, son ancien premier ministre, M. Pascal Lissouba, et des extrémistes du nouveau comme Claude-Ernest Ndalla lui-même, rappelé pour la circonstance de Pékin. Hélas ! la lutte des factions ne favorise pas toujours la justice. A la surprise générale, la Cour révolutionnaire d’exception acquitta tous les prévenus dans la seconde quinzaine de novembre.
L’ambassadeur de Chine, M. Chou Chiu-yeh, intervint-il pour éviter à M. Claude-Ernest Ndalla, tenu pour l’animateur du clan « révolutionnaire », l’opprobre d’une condamnation ignominieuse quelques semaines seulement après avoir représenté son pays auprès de Mao Tse-toung, comme le bruit en courut alors ? Le verdict du tribunal détermina en tout cas les maoïstes à prendre l’offensive. En décembre, ils imposèrent, avec une partie de l’armée, la réunion soudaine d’un congrès constitutif des débris du M.N.R., d’où sortit le P.C.T. Celui-ci adopta aussitôt le drapeau rouge comme emblème national — « le drapeau rouge des masses laborieuses et exploitées », précisa sentencieusement « Etumba » — et les « principes marxistes-léninistes » comme doctrine officielle.
Simultanément, Marien Ngouabi, jusqu’alors président d’un Conseil national de la révolution (C.N.R.) investi des prérogatives gouvernementales, devenait président de la République. Mais il acceptait aussi la formation d’un tout-puissant bureau politique du P.C.T., avec Claude-Ernest Ndalla comme premier secrétaire, et l’entrée dans son sein de MM. Ange Diowara, Ange Poungui, Justin Lékoundzou, considérés comme extrémistes. L’admission de M. Ambroise Noumazalaye à côté d’eux, depuis l’échec du lieutenant Kikanga, leur donne la majorité absolue dans un organisme supérieur en certains cas au conseil des ministres.

L’étrange affaire de Holle

Seule puissance occidentale avec l’Allemagne fédérale à maintenir une ambassade à Brazzaville depuis le retrait des Américains en 1965, la France observe avec un embarras inavoué mais immense les tribulations du pays. En 1968, sans doute, elle ne regretta guère M. Massemba-Débat. Entre deux propos flatteurs pour le général de Gaulle, celui-ci laissait commettre bien des abus contre les Européens. Les miliciens du J.M.N.R. traitèrent parfois sans égards l’ambassadeur Dauge, lorsqu’ils ne rudoyaient pas son personnel plus lestement encore.
L’ordre équitable rétabli par le régime plus rouge mais moins méchant du commandant Ngouabi, hostile aux excès, rassura d’abord la Ve République. Aujourd’hui, la « révolution » congolaise s’intègre de plus en plus mal aux analyses des dirigeants parisiens, fort dépités par leurs mécomptes successifs à Brazzaville. La politique africaine pratiquée sur les bords de la Seine se réduit en effet volontiers aux déclarations d’allégeance périodiquement faites par les responsables noirs sur le perron de l’Elysée, hier en l’honneur du général de Gaulle, désormais en celui de M. Georges Pompidou. Or, depuis son arrivée au pouvoir, Marien Ngouabi refuse de céder à ce protocole, sans pour autant paraître inconciliant.
Comme les nationalistes de la génération précédente, il conçoit encore l’assistance au « tiers monde » la manière d’un « rachat » du « péché colonial ». Il promet ainsi à la France « sa place de choix »au Congo, l’oubli de la « dette de sang du développement et de l’industrialisation que cette puissance a eue vis-à-vis de l’Afrique », si elle respecte les « options fondamentales » de son partenaire. Cette théorie expiatoire de la coopération ne pousse néanmoins pas le président à rechercher, comme Sekou Touré ou Lumumba, l’épreuve de force avec l’ancienne métropole. Il sait même exploiter les erreurs qu’elle commet avec indulgence, et cette compréhension place actuellement ses interlocuteurs dans une curieuse dépendance envers lui.
En 1963, le Bureau de recherches géologiques et minières (B.R.G.M.), la Société des pétroles d’Afrique équatoriale (SPAFE) et les Mines domaniales de potasses d’Alsace fondaient ensemble la Compagnie des potasses du Congo (C.P.C.), pour exploiter le fabuleux gisement des potasses de Holle, près de Pointe-Noire. Riche de réserves évoluées à plusieurs dizaines de millions de tonnes, située près de la mer, cette vaste carrière d’importance mondiale promettait une excellente rentabilité.
Avec un investissement de 25 milliards de francs C.F.A., la C.P.C. réalisa l’une des plus colossales opérations industrielles et financières engagées en Afrique noire francophone. Selon les plans officiels, l’exploitation devait commencer en 1969, atteindre 500 000 tonnes au bout de quelques mois, puis se stabiliser à 800 000 tonnes en 1971. Aujourd’hui, l’exécution de ces confortables promesses tarde singulièrement. Les sondages préliminaires effectués par les géologues, avec sans doute quelque hâte, firent croire en l’existence souterraine de phosphates répartis par couches horizontales, à profondeurs fixes. Les appareils coûteux achetés pour la prospection d’un tel type de gisement rencontrèrent, à l’inverse, des nappes ondulantes, déséquilibrées par des chutes soudaines.
Loin de pouvoir tenir ses engagements, la C.P.C. dut rechercher 5 nouveaux milliards de francs C.F.A. pour adopter son matériel à une situation apparemment imprévisible pour ses techniciens. Les Congolais attendaient, pour leur part, de substantiels bénéfices d’une exploitation conduite dons les délais convenus. Ils pouvaient parfaitement se servir d’un retard préjudiciable à leurs finances pour mettre en cause le principe même de la gestion capitaliste. Avec habileté, Marien Ngouabi préféra ménager les Français. Le gouvernement conservateur de M. Pompidou se trouve ainsi dans l’impossibilité d’obtenir des explications précises sur les projets « socialistes » de la République. Ce compromis ménage finalement aux prochinois du bureau politique un atout précieux, pour imposer progressivement leurs choix à l’ancienne métropole réduite au silence et à la défensive.

Un socialisme tropical

Dans ce pays d’un million d’habitants fractionné en soixante-dix-sept tribus, où le nationalisme existe sans la nation, l’antagonisme traditionnel entre le Sud et le Nord fournit une explication facile aux querelles intérieures du régime, qu’il semble parfois déterminer. Sans omettre le poids du tribalisme au sein de chaque tendance, il serait néanmoins aventureux de lui attribuer une influence décisive dans le conflit entre extrémistes et modérés. Les deux clans recrutent en effet des adeptes dans toutes les régions, même si les Laris méridionaux, fidèles au souvenir de Fulbert Youlou, éprouvent spontanément peu de sympathie pour des hommes nés dans les provinces septentrionales, comme le commandant Ngouabi. Mais le prochinois Justin Lékoundzou vient aussi du Nord, et partage les idées du Brazzavillois Ange Diawara, lorsque le premier ministre, Alfred Raoul, originaire de Pointe-Noire, évite de pousser la sympathie sudiste au point de suivre entièrement Claude-Ernest Ndalla.
Le sort du régime se décide ainsi, pour l’essentiel, à l’intérieur de l’oligarchie dirigeante. Mais les impulsions qu’elle reçoit du dehors ne lui permettent pas toujours de calculer exactement son jeu. Le « marxisme-léninisme » apporte en effet aux responsables l’illusion d’universaliser les problèmes locaux et, avec elle, un dogme, une pédagogie pour prêcher les masses. Dans le peuple, cependant, il emprunte les couleurs vives, les rythmes syncopés de l’exubérance africaine. Les cortèges périodiquement organisés dans la capitale pour établir le soutien national au parti unissent ainsi, dans la même sarabande joyeuse les membres en uniforme de l’Armée du salut, les garçons et les filles des écoles religieuses encadrés de drapeaux rouges, les enfants de troupe en kaki du centre Général-Leclerc.
Tout ce monde se trémousse, tangue, se tord de rire derrière les trompettes, les saxophones, les portraits de Mao Tse-toung. Dans la cohue, le martial slogan « Tout pour le peuple ! Rien que pour le peuple ! » accompagne comme un air de danse les pas chaloupés de la foule. Du haut des tribunes officielles rituellement drapées de calicots écarlates, les délégations chinoises, soviétiques, regardent d’un œil parfois médusés ces explosions du « socialisme tropical.
Leur inquiétude sous-jacente n’échappe pas aux nationalistes locaux. Certains d’entre eux soupçonnent les grandes puissances marxistes d’utiliser l’idéologie commune à des fins diplomatiques. Ils reprochent par exemple aux compatriotes de M. Brejnev l’ostentation publicitaire de leur assistance, et les incriminent d’avoir lourdement construit une maternité sur la route de l’aérodrome international, un hôtel face au débarcadère fluvial, pour montrer leur présence à tous les voyageurs avec un mauvais goût d’Américains. En Afrique, de telles réflexions préparent souvent de sérieux déboires.
Dans un pays ouvertement lié à la libre entreprise comme la Côte-d’Ivoire, ce genre d’échec représente un risque normal pour la politique communiste. Il entraîne en revanche beaucoup plus d’inconvénients lorsqu’il se produit chez des « révolutionnaires », en principe acquis à la dialectique matérialiste. En dépit d’atouts considérables, les pays de l’Est demeurent aussi fort circonspects sur l’avenir du Congo.
Gilbert Comte

Avril 1972 – Stabilisation dans l’équivoque

 Voici quelques semaines, un violent conflit survenu à Brazzaville entre le jeune commandant Marien Ngouabi, porté naguère à la tête de l’Etat par les extrémistes de gauche et ses anciens amis, ajoutait apparemment un nouvel épisode incompréhensible aux convulsions incessantes d’un pays instable. A commencer par les propos du président de la République, sorti très vite vainqueur de l’épreuve, bien des indices encourageaient cette interprétation résignée. « En aucun cas l’option politique du pays ne subira de changement », affirma-t-il aussitôt après avoir mis en déroute le 1er bataillon d’infanterie venu prendre la radio sous les ordres du lieutenant Ange Diawara. « Nous avons seulement mis sous les verrous les ultras révolutionnaires qui n’étaient que de véritables opportunistes. »
Peu après, le président profita d’un bref séjour officiel à Paris pour confirmer avec énergie son attachement au « socialisme scientifique » comme aux « principes marxistes-léninistes ». Malgré un emploi du temps très chargé, il réalisa l’exploit peu commun de se rendre successivement à l’Elysée pour entretenir M. Georges Pompidou de la coopération, puis au parti socialiste unifié — P.S.U., — afin de promettre à son secrétaire général, M. Michel Rocard, qu’aucune condamnation à mort ne serait prononcée contre les gauchistes congolais. A défaut d’orthodoxie protocolaire, la seconde démarche témoigne au moins d’une émouvante sincérité. Très réellement convaincu des théories qu’il professe, le visiteur découvrit avec peine, dans ce qu’il nomme les journaux français dits « progressistes », des critiques sévères contre la nouvelle orientation de son régime. « Il n’y a pas de déviation à droite, notre option est irréversible », assura-t-il encore devant la presse.
Malgré ces promesses réitérées, de sérieux doutes subsistent néanmoins dans beaucoup d’esprits. Certes, aucune divergence doctrinale n’opposait le jeune officier aux hommes désormais poursuivis par sa police. La plupart d’entre eux souhaitaient surtout prendre davantage de distances avec l’ancienne métropole, resserrer les rapports avec la Chine, hâter la nationalisation des entreprises étrangères, lorsqu’il recommandait lui-même d’agir plus lentement et par étapes. En principe, la défaite des compagnons de la veille, qu’il qualifie maintenant d’ « ultras révolutionnaires », ne change rien au programme commun, même si elle lui imprime un rythme plus mesuré. Des personnalités comme l’ancien premier ministre Ambroise Noumazalaye ; M. Claude-Ernest N’Dalla-Graille, naguère ambassadeur à Pékin et premier secrétaire du bureau politique du parti congolais du travail (P.C.T.) ; le lieutenant Ange Diawara, premier commissaire politique de l’Armée nationale populaire (A.N.P.), ou l’ancien président de l’Union de la jeunesse socialiste congolaise (U.J.S.C.), incarnaient en réalité le véritable esprit des institutions fondées en décembre 1969 sous le nom de République populaire, avec le drapeau rouge comme emblème. Qu’on l’admette ou non à Brazzaville, leur incarcération ou leur fuite amorcent un changement capital.
Elles modifient aussi très sensiblement les conditions mêmes du jeu politique et de l’exercice du pouvoir. Depuis la chute du pittoresque abbé Fulbert Youlou, renversé en 1963 par une coalition fortuite de chômeurs, de syndicalistes chrétiens et d’agitateurs marxistes, les maîtres du pays devaient se battre simultanément contre les partisans de l’ancien régime classés à « droite » et les adeptes d’un « socialisme » mal défini, mais intransigeant et quelquefois brutal, identifié à la « gauche ».
Pendant plusieurs années, le président Massemba-Debat épuisa des trésors de ruse pour affermir l’autorité de l’Etat entre les deux forces contraires. A sa suite, le commandant Ngouabi dut combattre, louvoyer entre une opinion publique massivement conservatrice mais déçue par ses chefs, et les extrémistes du P.C.T. En 1970, l’équipée du lieutenant Kikanga, venu de Kinshasa avec une trentaine d’hommes pour prendre la radio et appeler le peuple aux armes contre les dirigeants en place, permit de réduire au silence les fidèles de MM. Fulbert Youlou et Massemba-Debat. Deux ans plus tard, une opération analogue, conduite avec la même malchance par le lieutenant Diawara, au profit des maoïstes, délivre le gouvernement de ses derniers rivaux. Après avoir dû longtemps batailler sur deux fronts, il se retrouve maintenant débarrassé de tous ses adversaires. Il s’agit là d’une évolution importante et tout à fait nouvelle.

Chassés-croisés

Le changement ne s’est d’ailleurs pas produit sans modifier la hiérarchie politique, et bien des choix individuels, au sein des institutions. A partir de 1969, le commandant Ngouabi assuma les fonctions présidentielles à la direction de l’Etat, pour garantir dans le P.C.T. un arbitrage acceptable aux diverses tendances. A l’intérieur du parti, MM. N’Dalla-Graille, Diawara, Noumazalaye, Ange Poungui, Justin Lekounzou et Pierre Nzé passaient bien avant lui. Il l’emportait seulement à l’époque sur le premier ministre Alfred Raoul, trop modéré aux yeux de ses collègues. Aujourd’hui, celui-ci se retrouve en prison avec MM. N’Dalla-Graille et Noumazalaye, alors que Ange Poungui et Justin Lekounzou figurent dans le nouveau gouvernement comme ministres des finances et de l’industrie. Ces glissements d’une fraction à l’autre conseillent de juger avec beaucoup de prudence la signification idéologique des derniers événements, même s’ils consacrent dans l’immédiat une incontestable défaite de l’extrême gauche.
Les puissances étrangères témoignent d’ailleurs à leur égard d’une circonspection significative. Ainsi, sous le couvert du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la France évita par exemple toujours soigneusement de critiquer l’orientation politique de son ancienne colonie, même quand elle lui inspirait de vives inquiétudes. Instruit par son échec en Guinée, le général de Gaulle n’appliqua pas son système intransigeant aux socialistes congolais et les laissa libres de conduire leurs expériences à leur guise, avec le secret espoir qu’ils lui reviendraient un jour. La récente visite du commandant Ngouabi à M. Georges Pompidou confirme rétrospectivement fort bien cette analyse raisonnable.
Aujourd’hui, la défaite de leurs amis place les Russes et les Chinois dans une situation comparable à celle de la Ve République après le renversement de M. Fulbert Youlou. Pourvues d’ambassades importantes et actives à Brazzaville, les deux grandes puissances du monde communiste ne voient certainement pas disparaître sans regret de la scène politique des hommes qu’elles considéraient avec amitié. Mais sans doute ne faut-il pas exagérer leur mélancolie. Quand MM. Brejnev et Mao Tse-toung s’entretiennent directement avec le président Nixon, la sympathie de M. N’Dalla-Graille ne présente plus qu’un intérêt secondaire pour Moscou et Pékin.
Pour ne pas contraindre le commandant Ngouabi à une évolution trop rapide vers les Occidentaux, les Etats marxistes ont donc intérêt à maintenir leur coopération, afin d’offrir à leur partenaire quelques raisons sérieuses de persévérer dans ses sentiments actuels. Ils possèdent en outre maintenant une expérience suffisante des affaires locales pour savoir qu’aux trois seules exceptions de Moïse Tshombe en 1965 à Léopoldville et MM. Apithy et Maga au Dahomey, aucun des hommes politiques africains chassés du pouvoir n’a jamais pris sa revanche, qu’il s’agisse de MM. Maurice Yameogo en Haute-Volta, Modibo Keita au Mali, Nkrumah au Ghana, Dacko en République Centrafricaine et bien d’autres. Devant cette éternelle faiblesse des vaincus, le réalisme commande donc de s’entendre sans trop de scrupules avec les vainqueurs.
A brève échéance, le gouvernement français se trouve dans une position excellente pour exploiter les événements. L’aide financière et technique qu’il a maintenue au Congo depuis plusieurs années, et sous tous les régimes, lui ménage de bons atouts pour tenter d’infléchir dans son sens les choix d’un système désormais délivré de ses contradictions. La visite du commandant Ngouabi à M. Georges Pompidou n’avait d’ailleurs pas d’autre sens. « On peut discuter sérieusement avec le gouvernement français sans devenir capitaliste », observa le jeune militaire ou cours d’une conférence de presse tenue pendant son séjour à Paris.

Le jeu français

Son nationalisme intransigeant, la longue incertitude de ses rapports entre le Congo et la Ve République, l’amenèrent néanmoins à poser quelques questions embarrassantes à ses interlocuteurs. Juridiquement, les relations entre les deux pays obéissent toujours aux accords conclus en 1960 par l’abbé Fulbert Youlou et le ministre fran !ais de la coopération, M. Jean Foyer. Par plusieurs clauses essentielles, comme l’appartenance des partenaires à la défunte communauté, ces textes ne correspondent plus à la réalité. Lors de son passage à l’Elysée, le successeur de M. Massemba-Debat déclara avec franchise qu’il les considérait comme caducs et souhaitait leur remplacement par de nouvelles conventions.
En principe, la France ne refuse nullement cette adaptation. Selon toute vraisemblance, les services du ministère des affaires étrangères au Quoi d’Orsay, comme ceux de son secrétariat d’Etat placé sous la direction de M. Yvon Bourges, rue Monsieur, éprouveront quand même quelques difficultés pour la mettre en pratique. L’ensemble des rapports politiques et économiques entre le régime gaulliste et toutes les autres anciennes colonies d’Afrique noire, sauf la Guinée, se trouve déterminé, lui aussi, par des traités analogues aux accords de Brazzaville, et tout autant dépassés.
Depuis de très longs mois, plusieurs Etats africains en réclament avec insistance la révision ou le renouvellement. A leurs yeux, la transformation de la situation monétaire internationale depuis douze ans exige en particulier un réaménagement de la zone franc. Jusqu’à présent, MM. Maurice Schumann et Yvon Bourges ont évité de répondre à leurs demandes, comme s’ils préféraient une aide empirique, révocable, à des engagements trop précis. La position relativement forte du président Ngouabi ne leur permettra pas de maintenir le même système à son égard. Mais ils ne peuvent non plus lui donner satisfaction sans susciter des revendications semblables à Cotonou, Niamey ou Yaoundé. La nécessité de rétablir complètement leur position au Congo pourrait ainsi les contraindre à choisir enfin entre deux politiques africaines opposées.
Aux frontières mêmes du jeune Etat, plusieurs de ses voisins assistent eux aussi avec satisfaction au renforcement du régime. Le Zaïre, le Gabon, le Cameroun s’inquiétaient depuis plusieurs années de son glissement continu vers un « marxisme-léninisme » où les admirateurs de Mao Tse-toung exerçaient une influence croissante. Plus loin, au Tchad, M. François Tombalbaye préconisait en sourdine une opération capable de modifier le cours des choses et le rétablissement pur et simple de l’abbé Fulbert Youlou, tiré pour la circonstance de son exil espagnol.
Sollicitée plusieurs fois d’intervenir, la France ne céda jamais à la panique de ses amis et leur conseilla d’attendre. Encouragé discrètement par elle, le président gabonais, M. A. Bernard Bongo, prit, voici déjà deux ans, le risque d’établir des rapports directs et cordiaux avec le commandant Ngouabi. L’élimination des extrémistes obtenue sans ingérence étrangère justifie largement cette tactique prudente et rassure tout le monde. A Paris comme à Moscou, à Pékin comme à Fort-Lamy ou Yaoundé, des intérêts divergents possèdent un intérêt identique à voir le gouvernement de Brazzaville consolider son pouvoir, parce que la défense d’un statu quo équivoque apparaît à tous comme le seul moyen de parier sur l’avenir.
Gilbert Comte

Octobre 1972 – Nuages sur les rapports franco-congolais

 La coopération franco–congolaise connaît quelques difficultés dont le commandant Marien Ngouabi, président de la République populaire du Congo, a le mois dernier révélé l’existence au grand jour.
Après avoir dénoncé l’accord de coopération passé entre Paris et Brazzaville en matière de télécommunications, le chef de l’Etat congolais a fait savoir que les installations au Congo de l’O.R.T.F. et celles de la compagnie France-Câble seraient nationalisées.
Certes, au moment même où le commandant Ngouabi rendait publiques les décisions du parti congolais du travail (P.C.T.) à Brazzaville, M. Henri Lopez, ministre des affaires étrangères du Congo, s’efforçait à l’occasion d’une brève escale à Paris, en route pour New-York où se tient la session de l’Assemblée générale de l’ONU, de prodiguer quelques apaisements, déclarant notamment : « Le Congo veut poursuivre ses relations culturelles, commerciales et économiques avec la France, mais dans un tout autre esprit et sur de nouvelles bases. »
Le ministre, qui était interrogé au micro de France-Inter à propos des récentes décisions prises par son gouvernement, a déclaré que son pays « a toujours souhaité entretenir les meilleures relations avec la France et qu’il s’y est toujours efforcé, dans la limite, a-t-il dit, de ce que nous impose notre désir légitime de souveraineté ». Il a ajouté que le Congo avait « une idée neuve de ce que doit être la coopération franco-congolaise ». « Je crois, a-t-il poursuivi, qu’aujourd’hui la balle est du côté de la France. Il est des Etats qui, à l’heure actuelle, révisent leur politique de coopération avec elle. Le Congo avait jusqu’ici estimé que cela devait être fait dans la discrétion. Mais nous avons été obligés de faire un coup d’éclat parce qu’on n’a pas laissé d’autres moyens à notre disposition ».

Hâter la décolonisation

Le commandant Ngouabi n’en reste pas moins sur ses positions, estimant que « le Congo dépend encore totalement de la France » et qu’il est, dans ces circonstances « indispensable de lutter contre l’impérialisme français ».
C’est par fidélité à cette option que le chef de l’Etat congolais a annoncé que son pays quittait l’Organisation commune africaine malgache et mauricienne (OCAM), en précisant qu’il y avait contradiction absolue pour son pays « dans le fait de se maintenir au sein de l’OCAM dans les conditions actuelles ».
En fait, il n’est pas exclu que la démission du Congo soit une des conséquences de la réconciliation récemment scellée entre ce pays et le Zaïre. En effet, ce dernier a pour sa part, dès mai dernier, rompu, à la veille du « sommet » de l’OCAM tenu à Lomé, avec le « club francophone ». D’autre part, les prochaines assises du parti congolais du travail, prévues en décembre à Brazzaville, contraignent le commandant Ngouabi à asseoir une autorité contestée par certains éléments de la population congolaise. En durcissant ses positions vis-à-vis de l’ancienne puissance coloniale, le chef de l’Etat congolais prend peu de risques vis-à-vis de ses partenaires français, tout en donnant des gages solides à ceux de ses amis politiques qui font profession d’intransigeance. A la veille d’un congrès déjà qualifié d’ « historique » par les autorités de Brazzaville, parce que, a précisé le commandant Ngouabi, une profonde réorganisation des structures de l’Etat y sera mise au point, les décisions prises à l’encontre de la France revêtent une importante portée politique.
L’Union de la jeunesse socialiste congolaise (U.J.S.C.), qui constitue le fer de lance du parti unique, n’a d’ailleurs pas caché sa satisfaction et a immédiatement assuré le président de la République congolaise de son soutien inconditionnel. En effet, le dernier communiqué publié par l’U.J.S.C. salue sans détours « cette radicalisation de la lutte qui oppose les Congolais à l’impérialisme français et ses valets locaux », ajoutant : « La jeunesse congolaise est profondément convaincue que les décisions qui viennent d’être prises contribuent à la destruction progressive des fondements du système néo-colonial dans le pays et, par ce fait, renforcent les positions anti-impérialistes et anti-capitalistes des larges masses populaires. »
A l’étranger, où les commentaires sont très rares, l’attitude du président Ngouabi est bien interprétée comme constituant une manifestation de la politique de décolonisation radicale des Congolais. C’est ainsi qu’au Sénégal, seul pays d’Afrique occidentale à briser le silence dans lequel ont préféré s’enfermer les anciens partenaires du Congo ou sein de l’OCAM, M. Ousmane Camara, ministre de l’information, a affirmé : « Ceci ne nous a pas surpris quand on sait que la motivation de cette décision repose sur une question idéologique. Nous le comprenons. Ce que nous retenons, c’est l’intention affirmée par la République populaire du Congo de rester membre des organismes techniques de l’OCAM, et c’est cela qui est important. »

Une dette de vingt millions de francs

Nul n’a jamais mis en doute, ni à Paris ni dans l’ensemble des capitales africaines, l’anticolonialisme militant des Congolais, et depuis fort longtemps déjà on ne s’accommodait qu’avec difficulté à l’OCAM des philippiques agressives qu’adressaient régulièrement le commandant Ngouabi et ses omis à leurs collègues et partenaires de l’ancienne A.O.F, et de l’ex-A.E.F. Cependant il ne faut pas sous-estimer l’importance des considérations financières qui expliquent en grande partie que les dirigeants de Brazzaville aient pris l’initiative de dénoncer une des conventions franco-congolaises.
En effet, pratiquement éteinte en 1969, la dette contractée par le Congo à l’égard de la France, au titre des chèques postaux, n’a cessé de s’accroitre, par suite de la dégradation de l’état des finances publiques congolaises. Le 31 décembre 1971, cette dette dépassait 20 millions de francs. Ouvertes en janvier dernier, des négociations franco- Congolaises aboutirent au protocole d’accord du 31 mars 1972 qui prévoyait notamment le versement, dès la signature, de 2 700 000 francs, puis des versements mensuels de 860 000 francs. D’autre part, pour prévenir la constitution d’une nouvelle dette, l’Office congolais des postes devait exécuter des transferts fractionnés, renouvelés aussi souvent que nécessaire pour assurer la couverture automatique de l’ensemble des émissions de virements postaux ou de mandats.
Dans les deux cas, il était et reste prévu une interruption automatique des échanges entre le Congo et la France si les règlements ne sont pas effectués dans un délai de dix jours pour la dette récente ou de cinq jours pour la dette ancienne constatée au 31 décembre 1971. L’accord s’exécutait à peu près correctement, sous réserve d’un retard lors de chaque échéance, en ce qui concerne la dette ancienne. Actuellement, sur 7 800 000 francs qui auraient dû être versés 7 665 020 francs l’ont effectivement été. Par contre, en ce qui concerne la dette courante, les transferts relatifs aux virements ont été effectués avec un retard croissant et aucun transfert n’a été effectué au titre des mandats. Aussi la dette courante était-elle passée d’environ 5 millions de francs fin avril à près de 9 millions de francs fin mai.
Divers rappels sont restés sans effet — lettres ou télégrammes — et la question a été évoquée sans succès lors de la réunion de la commission mixte franco-congolaise les 7 et 9 août à Brazzaville. Versements partiels et promesses renouvelées n’ont pas modifié la situation. Au début de septembre, la dette constatée s’élevait à plus de 12 millions de francs, ce qui, compte tenu des transferts non opérés pour la dette en cours de constatation, portait le montant total de la dette courante congolaise à plus de 20 millions de francs, montant équivalent à celui constaté le 31 décembre 1971. Par télégramme en date du 6 septembre, les postes françaises ayant informé l’Office congolais de la suspension des mouvements postaux pour le 16 septembre, les autorités de Brazzaville prenaient alors l’initiative de dénoncer l’accord franco-congolais, comme on l’affirme catégoriquement du côté français.
La crise que traverse les rapports entre Paris et Brazzaville pose ouvertement deux problèmes : celui de l’abaissement du train de vie de certains Etats africains, dont les ressources nationales restent très modestes ; celui d’une prompte révision des accords de coopération conclus il y a douze ans entre la France et ses anciennes colonies africaines. Malheureusement, les circuits par lesquels passe le réseau de décisions du gouvernement français restent d’une telle complexité que, dans de telles circonstances, aucune initiative ne semble devoir intervenir rapidement.
Philippe Decraene

Avril 1973 – La France poursuit sa coopération avec un pays qui se proclame marxiste-léniniste

Pour la France, du temps de son Empire, le Moyen-Congo était bien un pays « moyen ». Proche de l’embouchure d’un fleuve immense, il devenait, grâce à cette position-clé, le cœur de l’Afrique centrale. Une solide chaîne de transports – la mer, le rail, un réseau fluvial finement ramifié – lui donne le monopole de la desserte pour toute la région. Y convergent en effet les 2 millions de tonnes annuels de manganèse gabonais, le coton du Tchad, les bois tropicaux enfin qui forment la majeure partie des exportations de la cuvette congolaise.
La rade de Pointe-Noire a de tout temps justifié une série d’aménagements qui en font le troisième port de l’Afrique francophone. La voie ferrée du Congo-Océan doublait le fleuve, qui n’est plus navigable à partir de Brazzaville. De cette dernière place, les importations étaient acheminées sur le fleuve ou sur ses affluents pour pénétrer jusqu’au plus profond du continent. Sur la vitesse acquise, le Congo donnait alors l’illusion d’atteindre le seuil du décollage. Il ne tardait pourtant pas à s’essouffler. Ses voisins se hâtaient d’installer des usines pour leur compte, et les investisseurs étrangers, effarouchés par le nouveau régime et déroutés par les méandres de la politique locale, se détournaient d’un terrain apparemment peu sûr.
Voie de passage, le Congo est en passe de devenir un Etat pétrolier. A quelques encablures des côtes sont en cours de prospection des périmètres prometteurs. Déjà les sociétés Elf-Congo et Agip ont découvert deux gisements de plusieurs centaines de millions de tonnes. Les recherches continuent et pourront être le fait non plus seulement de ces deux sociétés mais d’autres compagnies de statut traditionnel. Pour le moment, ne sont en production que des forages qui percent le plateau continental à quelques dizaines de mètres au-dessous de l’eau. Plus tard, au fur et à mesure que les données de la technique le permettront, on pourra creuser non plus à des dizaines mais à des centaines de mètres : plus nombreuses, plus coûteuses aussi seront alors les recherches. Permettront-elles de hisser la République populaire au rang des grands producteurs ? Sûrement pas, et les prévisions les plus optimistes ne dépassent pas 10 millions de tonnes d’ici à la fin de la décennie.
La caractéristique essentielle du Congo d’aujourd’hui n’est pourtant ni sa vocation de voie de passage ni son éventuelle mutation en Etat pétrolier. Elle se trouve dans l’option socialiste. Les dirigeants ne cessent de proclamer le caractère marxiste-léniniste du régime. Les structures ont beau s’user, les seconds rôles se redistribuer, les sociétés étrangères rester dominantes dans l’économie, le sens des déclarations ne varie pas et aucun changement d’orientation n’autorise à penser à une volte-face. Coincée entre le Gabon et le Zaïre, territoires dont le développement spectaculaire repose sur le libéralisme, la République populaire apparaît presque comme une anomalie. Dans une Afrique centrale encore fragile, elle fait parfois figure d’épouvantail en dépit de ses efforts pour rassurer ses voisins.
Avec la France, les liens, malgré la différence des régimes, ne se sont pas relâchés outre mesure. Paris ne veut voir dans le Congo qu’un de ses partenaires francophones, partie prenante comme les autres des programmes de coopération. Les résultats exceptionnels atteints par la scolarisation et l’existence d’un réseau ferré d’intérêt régional ont paru justifier le maintien de notre aide en fourniture de personnel, en prêts et en dons. Sept cents agents français y travaillent en coopération, et l’année 1971 a vu s’établir le record des dons du Fonds d’aide et de coopération comme celui des prêts de la Caisse centrale de coopération. Pays pétrolier en puissance, le Congo attire à ce titre un regain d’attention et les investissements nécessaires reçoivent l’aval et l’appui du crédit public français. Le golfe de Guinée, avec le Congo, le Gabon, le Nigéria, devrait à moyen terme fournir le quart de nos besoins en pétrole. La qualité du produit congolais, le fait qu’il se trouve dans la zone franc lui donnent un intérêt supplémentaire. Puisqu’elle se poursuit et se développe avec un pays socialiste, la coopération a bien montré qu’elle n’était pas liée au système libéral.
Or l’option socialiste parait solide. Depuis son effondrement le 15 août 1953, le régime libéral de Fulbert Youlou, inséré dans un contexte typiquement néo-colonial, n’a jamais fait sérieusement l’objet de tentatives de restauration. Puis l’équipe animée par Massemba-Débat, plus imaginative que réaliste, se révéla inapte à promouvoir des réformes profondes et à assurer l’ordre public. Lui succéda, il y aura bientôt cinq ans, une cohorte de jeunes officiers progressistes, soucieux d’une discipline qui jouerait désormais à leur profit et désireux de mieux assurer les bonds en avant du socialisme. Le commandant Ngouabi prenait vite la tête de ce directoire mais restait pour un temps obligé de compter avec ses amis.
Complots vrais ou faux, bruits de coups d’Etat, procès politiques n’ont pas manqué en cinq ans. Deux jalons importants marquent la route tracée depuis lors. Le premier – 23 mars 1970 – survient trois mois après l’adoption d’une nouvelle Constitution d’inspiration marxiste-léniniste. Un commando Contre-révolutionnaire s’empare du bâtiment de la radio, mais, privé du concours de la population, doit se rendre après un sanglant accrochage. L’alerte est chaude, mais de cette épreuve le régime sort renforcé : les insurgés restent isolés, les forces de l’ordre montrent une résolution inhabituelle en Afrique, enfin les exilés de droite font la preuve de leur impuissance.
Le second jalon, qui indique le retour vers le centre du balancier de la révolution par l’élimination de l’ultra-gauche, mérite quelques explications. Tout commence en novembre 1971 par une grève de lycéens, qui ne tarde pas à provoquer des tiraillements au sein de l’équipe en place. Usant de la menace et de la promesse, le commandant Ngouabi réussit à redresser la situation. Il en profite pour délester le gouvernement et le parti d’éléments dont la passivité avait montré qu’en leur for intérieur ils pactisaient avec les contestataires. Mais certains de leurs amis restés en place multiplient les intrigues. La situation en arrive à une telle tension que, le 22 février 1972, le chef d’état-major général, convaincu d’un danger imminent, s’empare de quelques-uns des dirigeants d’extrême gauche, tandis que les rescapés de cette opération se précipitent sur les studios de la radio pour dénoncer cette attitude. Après quelques heures d’incertitude, force restait aux éléments loyalistes, et l’affaire se soldait par l’arrestation des conjurés, à l’exception, capitale, du plus ardent d’entre eux, le lieutenant Diawara. Celui-ci prenait le maquis avec une poignée de fidèles.
Le président désormais gouvernera seul. A son interlocuteur direct, le peuple, il parle le langage du socialisme. Le parti, convalescent après la purge, se remet lentement. Un congrès extraordinaire, tenu au mois de décembre, le redresse quelque peu. L’armée continue à épauler le régime. Plus que jamais, le commandant Ngouabi forme la clé de voûte des structures institutionnelles.
Diawara, cependant, laisse planer une sourde menace. Sorte de « Che Guevara » sec et nerveux, ce personnage représente pour le Congo, si faibles soient ses chances, l’alternative romantique et gauchiste dont rêvent à leurs débuts les contestataires victorieux. Que peut-il reprocher au régime ngouabiste tel qu’il a évolué ? D’abord d’avoir renoncé à des objectifs ambitieux, de s’être accommodé de l’ajournement de grandes réformes et de tolérer la présence étrangère. Sans doute aussi son autoritarisme et sa militarisation. Enfin, l’emprise des ethnies du Nord qui, dans le sillage du chef de l’Etat qui en est lui-même originaire, monopolisent les faveurs. Reproches exagérés mais qui trouvent des oreilles attentives au sein d’une population frondeuse et imbue de l’esprit de clocher.
De telles critiques ne connaitraient aucun écho si l’économie était florissante. Or le niveau de vie est bas et stagne (en 1970 le revenu annuel par tête ne dépassait pas 70000 francs C.F.A., plaçant cependant le Congo à un rang moyen du tiers-monde), l’effort d’investissement reste peu rentable par suite de la faiblesse de l’équipement et de l’étroitesse du marché intérieur, les services publics se révèlent souvent mai adaptés au milieu après treize ans d’indépendance. Epuisées par la rénovation de l’infrastructure et par la scolarisation, rongées par la rémunération d’une fonction publique pléthorique, sollicitées par une armée impatiente de se moderniser, les finances de la nation sombrent dans la gêne.
A ses détracteurs, le régime oppose des réponses fondées. Comment obtenir des résultats meilleurs alors que boudent les investisseurs ? Comment se passer des apports extérieurs ? Comment enfin ne pas reconnaître que l’ordre règne malgré les trublions, que la République populaire est maintenant respectée de ses voisins, que des années de vaches maigres s’écouleront avant que les redevances pétrolières et la modernisation du réseau ferré apportent aux finances publiques un indispensable appoint de ressources ? Langage de patience et de modération. Pour autant, les dirigeants de Brazzaville n’entendent pas se cantonner dans un tiède réformisme. La révolution, répètent-ils, se fera, mais par étapes réalistes.
Parler de réformisme serait du reste excessif pour le bilan actuel. L’encadrement des masses, l’extension progressive d’un secteur public qui fournit plus du tiers du produit intérieur brut, l’abaissement de la classe bourgeoise sont autant de marques du socialisme. On ne voit guère quelle pourrait être maintenant une formule viable de remplacement.
Le réalisme prévaut aussi lorsqu’il s’agit de tracer des perspectives dans les relations avec la France. Le commandant Ngouabi a été reçu par le président Pompidou voici juste un an ; depuis 1965, aucun chef d’Etat congolais n’avait franchi le seuil de l’Élysée. Depuis lors, la République populaire a confirmé son désir de procéder à la révision des accords conclus lors de l’indépendance ; il ne semble pas que ses demandes diffèrent beaucoup de celles qui ont été présentées ailleurs. La situation critique du Trésor a provoqué et provoquera sûrement encore des carences de paiement touchant des créances détenues ou soutenues par le gouvernement français et des moratoires sont envisagés, accordés ou en cours de révision. Mais, dans l’ensemble les relations devraient rester satisfaisantes. Un incident remontant à quelques semaines seulement ne semble pas appelé à les remettre en question : l’arrestation de quelques jeunes coopérants auxquels il est reproché d’avoir aidé Diawara et ses fidèles. Leur procès s’ouvrira dans peu de temps et l’on doit souhaiter qu’il soit entouré des garanties d’usage.
Malgré la contestation des extrémistes, le régime du commandant Ngouabi, libéré sur sa droite par la disparition de toute opposition organisée, résiste depuis bientôt cinq ans à l’érosion du pouvoir. Réconcilié avec le Zaïre, en bons termes avec ses autres voisins africains, entretenant des liens étroits avec l’ex-métropole comme avec les pays de l’Est, il représente sur le continent une expérience originale.
Jean Teillac

Avril 1973 – Le maquis du lieutenant Diawara dénonce le caractère néo-colonialiste et bureaucratique du régime

Depuis le 13 février 1973, l’annonce par le président de la République populaire du Congo, Marien Ngouabi, de la découverte d’un prétendu « complot » a remis ce pays, après un an de calme relatif, au premier plan de l’actualité africaine. Les lycéens. soldats et paysans congolais arrêtés en même temps que cinq professeurs français, connus pour leurs positions révolutionnaires, et des personnalités libérales du régimes, sont accusés d’ « aider à la subversion » et surtout d’être en contact avec le maquis implanté depuis le 22 février 1972 dans une proche région de la capitale et dirigé par le lieutenant Ange Diawara.
Contre ce maquis, constitué à l’origine par ceux des dirigeants de la gauche qui avaient échappé à la répression de février 1972, plusieurs opérations militaires sans résultat ont été menées au cours de l’année écoulée. La dernière en date, conduite en mars 1973 par le chef de l’Etat lui-même, accompagné de son chef d’état-major, le colonel Yhombi Opango, s’est soldée par l’assassinat d’une dizaine de paysans partisans du maquis et l’exécution de l’ancien sergent Olouka.
Au départ, l’appareil d’Etat était constitué de plusieurs fractions entre lesquelles la coexistence était devenue quasiment impossible. D’une part, tout le personnel issu de l’ancienne administration coloniale n’avait pas été renouvelé aux échelons moyens et inférieurs. La direction de l’armée, organisée en véritable clan politique, unie souvent sur des bases tribalistes, savait que la force militaire constitue la principale ossature du régime. Les fonctionnaires, en majorité parasitaires et absentéistes, représentaient un poids d’inertie prêt à se porter au secours des tendances les plus conservatrices du pouvoir. D’autre part, depuis 1963, la plus grande partie des éléments constitutifs de la gauche congolaise participaient à l’appareil d’Etat. C’est sous l’influence de cette gauche que le régime avait pris une apparence « socialiste ». Toutes les batailles étaient en effet menées de part et d’autre au nom de la fidélité au « marxisme-léninisme » et au « socialisme scientifique ». La réalité du pouvoir restant néo-coloniale, la fraction de gauche intégrée à l’appareil du régime se retrouvait dans une position paradoxale, dénonçant l’exploitation et l’oppression du peuple congolais d’une part, et participant d’autre part à l’équipe qui se faisait l’instrument de cette domination. Cette ambiguïté a progressivement dessiné une ligne de démarcation au sein même de la fraction de gauche participant au pouvoir. L’une, représentée par Ambroise Noumazalaye, ex-premier ministre, optait pour une politique qui transformerait l’appareil de l’intérieur ; l’autre, qui aura pour chef de file Ange Diawara, investissait ses moyens dans l’armée et la milice, en vue de constituer une force militaire susceptible, le moment venu, d’être le fer de lance d’un soulèvement populaire.
Malgré la phraséologie révolutionnaire du régime, les intérêts de l’impérialisme français au Congo étaient, préservés au même titre que dans d’autres pays africains francophones. Le Congo est spécialisé dans une mono-production, celle du bois, qui, en 1968, ne représentait pas 50 % de ses exportations et qui a atteint aujourd’hui une proportion de 65 %. Alors que le pays apparait comme demandeur de capitaux sur le marché mondial, en fait il fournit des devises à la France au travers des transferts de revenus. Après dix ans d’indépendance, la somme de ces transferts en direction de l’ancienne métropole reste supérieure à la valeur des investissements effectues dans le pays. Le Congo apparaît aussi comme un excellent marché d’exportation pour la France.
Si cette situation est intéressante pour l’impérialisme français et ses partenaires européens, elle profite également – bien que subsidiairement – à cette catégorie sociale qui tient les rênes du pouvoir dans l’administration et l’armée, constitué de fonctionnaires pour la plupart corrompus profitant de leur position pour faire fructifier des commerces parallèles, d’officiers et de tribalistes, désignée traditionnellement au Congo sous le nom de « bourgeoisie bureaucratique militaire et tribaliste ». Le budget, dont la moitié est allouée aux salaires et soldes des fonctionnaires et militaires, est alimenté pour 70 % par les droits de douane, eux-mêmes largement dépendants du commerce néo-colonial. Les taxes à l’importation (principalement produits manufacturés et articles de luxe) représentent 80 % de l’ensemble des droits de douane perçus. Que l’on compare ces données aux prétentions du régime de « construire le socialisme », et la nature de la réalité de la République « populaire » du Congo ne peut plus faire de doute.
C’est aussi sur des mots d’ordre dénonçant cette même « bourgeoisie bureaucratiques » stigmatisant l’enseignement néo-colonial au Congo, mettant en garde contre le caractère mystificateur de la propagande du régime, que les élevés de l’ensemble du pays déclencheront une grève générale en novembre 1971. Les prises de position des lycéens vis-à-vis de la gauche participant au pouvoir laissent percer leur soutien vigilant en même temps que leur détermination à faire cesser toute ambiguïté. Un appel est clairement lancé en direction de cette gauche : « Quant aux camarades progressistes du parti étouffé par la réaction.. ils doivent compter sur les militants de l’U.G.E.E.C. (1) et nos combattants de l’A.P.N. (2) ; car l’heure de tracer une ligne de démarcation nette au sein et autour du parti a sonné… La grève continue »
La gauche, ainsi mise au pied du mur, se révélera-incapable de répondre à cet appel. La grève sera réprimée par l’armée, qui fera un mort par balles dans les rangs des lycéens de pointe-Noire.
Au sein de l’appareil d’Etat, la lutte des lycéens renforçait de façon décisive la ligne de démarcation entre la droite et la gauche, la première accusant la deuxième d’être à l’origine des troubles, la seconde essayant de se regrouper pour échapper a la liquidation que lui promettaient les éléments les plus réactionnaires de l’état-major. Pendant trois mois, les rumeurs de coups d’Etat de droite ou de gauche vont se succéder. Le 22 février 1972, une fraction de la gauche, dirigée par Ange Diawara, tente de passer à l’action. Mais la répression est immédiate. Elle s’abattra aussi bien sur ceux qui ont participé à l’action que sur ceux qui, sans y contribuer, y étaient favorables comme l’ex-premier ministre Noumazalaye lui-même. Sur ordre des officiers supérieurs de l’armée, trois révolutionnaires civils, dont le chanteur populaire Franklin Boukaka, sont sommairement exécutés. Ange Diawara réussit à gagner la proche campagne avec quelques-uns de ses camarades. A Brazzaville, !e bataillon d’infanterie, bastion de la gauche, est aussitôt dissous.
Des considérations diplomatiques, le poids d’une opinion internationale vite alertée et surtout la menace de voir son pouvoir brusquement déséquilibré par l’influence désormais sans contrepartie de l’extrême droite militaire et tribaliste, pousseront le président Ngouabi à la modération : une première révision du procès des inculpés porte le nombre des condamnés à mort de cinquante-six à une vingtaine, qui verront, dans un deuxième temps, leur peine commuée en détention a vie.
Ainsi amputé de son aile gauche à partir de février 1972, le régime congolais va cependant essayer de manifester sa volonté de continuité. Au niveau du langage d’abord, on continuera à parler de marxisme-léninisme, de socialisme scientifique et de drapeau rouge.
Le maintien de ces formes n’exclut évidemment pas une évolution du pouvoir vers des structures et une politique droitières. On ne peut oublier que le commandant Ngouabi avait été porté à la présidence, en 1968 (à la chute de Massemba-Débat) par une coalition comprenant en principe trois composantes. La première et la principale était l’armée, forte de 5 000 hommes, et qui représentera pour la première fois, en 1972, le premier poste budgétaire au détriment de l’éducation nationale. Ngouabi lui-même, avec quelques personnalités considérées à l’époque comme relativement progressistes, était censé la représenter. La seconde, la défense civile incarnée par l’un des chefs historiques de la gauche, Ambroise Noumazalaye, et dirigée effectivement par Ange Diawara, constituait la branche armée de l’organisation de jeunesse du parti unique d’avant 1968, la J.M.N.R. (3). A l’intérieur de cette défense civile, la gauche avait investi l’essentiel de ses éléments. Enfin, la troisième composante, baptisée « forces progressistes », était représentée par une autre figure traditionnelle en profitera d’ailleurs pour dénoncer publiquement le régime ; et que surtout, lors du congrès extraordinaire du Parti congolais du travail en décembre 1972, le comité central s’ouvrira au groupe Pascal Lissouba.
Moins de deux mois après cette tentative de libéralisation, un coup d’arrêt brutal y est donné. Le « complot », providentiel pour le maintien de l’hégémonie des officiers de l’armée, amalgame dans une même charretée Lissouba, Sylvain Bemba (ministre de l’information), soldats, paysans, lycéens congolais et professeurs français. Le plus clair du discours que prononcera Ngouabi le 23 février 1973 servira à démontrer, Marx, Lénine et Mao à l’appui, que le régime reste déterminé à « construire le socialisme », que la crise économique menaçante (le manioc, denrée de base, a triplé de prix en un an, et toutes les entreprises d’Etat sont déficitaires) n’est pas catastrophique et que, enfin, la lutte est menée contre les fonctionnaires auxquels on enlève, mesure « révolutionnaire », leurs voitures de service et leurs indemnités.
Si le commandant Ngouabi a tant besoin de rassurer, c’est que, depuis un an, de la gauche congolaise, Pascal Lissouba. Cette dernière formation sera écartée du pouvoir en 1969, à la veille de la création du parti unique, le Parti congolais du travail, au sein duquel entreront en ordre dispersé les militants et les cadres de la gauche, après avoir dissous leurs organisations, et en particulier la célèbre défense civile.
Le commandant Ngouabi se retrouve donc, en février 1972, à la tête d’un pouvoir dans lequel, malgré le maintien de certains intellectuels isolés, l’influence des militaires et des tribalistes n’est plus contrebalancée.
Tout au long de l’année 1972, alors que l’appareil d’Etat va être investi d’éléments tribalistes appartenant, comme Ngouabi lui-même, aux ethnies du Nord, le régime va tenter de rétablir un simulacre de contrepoids de « gauche ». C’est ainsi que l’un des détenus politiques modérés du 22 février 1972, l’ex-président Raoul, sera remis en liberté ; qu’à une conférence nationale, il sera fait appel à la participation de l’une des seules formations n’ayant jamais ménagé ses critiques au pouvoir, l’A.E.C. (4), qui l’absence de la gauche du pouvoir a contribué à balayer les illusions.
(1) Union générale des élèves et étudiants congolais.
(2) Armée populaire nationale.
(3) Jeunesse du Mouvement national de la révolution.
(4) Association des étudiants congolais.
Hervé Robert

Février 1974 – « Le socialisme n’est pas un jeu de mots » ?

Il s’agit maintenant de passer aux actes. La nouvelle décennie de la révolution congolaise vise à l’accroissement de la production, « dans la discipline et le travail ».
Les exceptionnelles festivités du dixième anniversaire de la chute du premier président de la République, l’abbé Fulbert Youlou, et de l’instauration d’un pouvoir populaire ont été l’occasion pour le chef de l’Etat congolais, le commandant Marien N’Gouabi, d’exposer un bilan. D’autant plus que les événements des mois précédents appelaient presque une autocritique. La parade a été trouvée dans la formulation d’un nouvel objectif qui s’apparente à un pari : la politique congolaise doit passer de la parole aux actes. Le « socialisme de la parole » entre donc dans une phase de mutation, de structuration, d’institutionnalisation. La transition commencée doit déboucher sur un « socialisme de l’efficacité ». Le socialisme demeure, mais « cela doit changer ».
La première session ordinaire de l’Assemblée nationale élue le 24 juin dernier a été l’occasion de réaffirmer, de préciser et de créer les moyens de cette nouvelle politique. La mesure la plus spectaculaire a été l’adoption de l’amnistie générale préconisée au mois d’août par le président N’Gouabi en vue « d’effacer toutes les traces de ce qui a pu séparer depuis 1963 la grande famille congolaise ».
La plupart des condamnés politiques depuis dix ans bénéficient d’une remise totale de leur peine sauf pour un certain nombre qui sont assignés à résidence « à la campagne », dans leur région natale, au sein d’unités de production. C’est le cas notamment du commandant Félix Mouzakabani et de M. Bernard Kolela, impliqués dans des complots en 1969, et de la plupart des condamnés de la tentative de coup d’Etat « gauchiste » menée par le lieutenant Ange Diawara en février 1972. L’ancien premier ministre, M. Ambroise Noumazalaye, devra lui aussi résider en dehors de la capitale, bien qu’il soit né à Brazzaville.
Cette amnistie, qui concerne plus de deux cents détenus, ôte aux adversaires intérieurs et extérieurs du régime un de leurs arguments majeurs. Elle ne refermera cependant pas de sitôt les plaies ouvertes par une répression particulièrement dure qui a sévi de longs mois dans la région sud de Brazzaville où étaient traqués l’ex-lieutenant Diawara et ses compagnons de maquis. De nombreux paysans ne sont pas, semble-t-il, restés insensibles aux thèses critiques de l’ancien membre du bureau politique.
Le scrutin pour le référendum constitutionnel et les élections législatives de juin a en effet prouvé que, dans plusieurs régions, une sourde méfiance persistait à l’égard de l’administration et des représentants du gouvernement. Officiellement, en maints endroits, les listes présentées par le parti n’ont pas été élues, faute d’obtenir la majorité absolue des suffrages. La campagne électorale a été difficile pour les candidats gouvernementaux, en particulier dans la région de Pointe-Noire, où de multiples incidents, dont certains étaient graves, ont éclaté.
La Constitution adoptée, « dominée, selon le chef de l’Etat, par le souci constant de l’unité, de la paix nationale et par celui d’engager de plus grands combats contre l’impérialisme », remplace celle de janvier 1970, et marque la volonté de « repartir de zéro ». La nouvelle Assemblée législative élue – cent quinze membres – est la quatrième au Congo depuis le régime dit de la loi-cadre et la deuxième depuis la révolution des « trois glorieuses », en 1963. Aucune assemblée n’avait été élue depuis la chute du président Alphonse Massembat-Debat, en 1968.
Les principales innovations constitutionnelles – création d’un poste de premier ministre, chef de gouvernement, et d’un nouveau« conseil d’Etat », sorte de conseil présidentiel – témoignent de cette volonté de structurer la révolution.
La désignation du premier ministre s’est révélée assez délicate. Des noms de candidats ont circulé, ainsi que les noms de personnalités pressenties qui auraient décliné l’offre faite.
Que le choix se soit porté en définitive sur M. Henri Lopes ne surprend pas dans la mesure où une volonté d’efficacité a été nettement affirmée. La notoriété de M. Henri Lopes n’est pas seulement due à ses dons d’écrivain ou d’orateur. Travailleur acharné, désireux d’affirmer sa compétence dans les domaines qui lui sont confiés, le nouveau premier ministre congolais exerce une influence ambiguë – mais forte – sur les cadres du parti unique, le Parti congolais du travail (P.C.T.). Craint pour sa fermeté, redouté pour son intelligence, affaibli par ses origines qui ne lui assurent aucune assise régionale, M. Henri Lopes est certain de devoir affronter des adversaires convaincus. Un attentat n’a-t-il d’ailleurs pas eu lieu contre lui, à son domicile, au mois de septembre ?
Au moment où la révolution se façonne dans un nouveau moule, l’armée, qui a été mêlée de près à tous les récents soubresauts de la vie politique du pays, ne pouvait pas – et principalement du fait de la personnalité de son chef d’état-major général – ne pas subir les contrecoups de la réorganisation de l’Etat.
Le colonel Yhombi Opango a ainsi été « déchargé de ses fonctions »à la direction de l’état-major. Certains notent que la mesure est intervenue une semaine seulement avant qu’il n’accomplisse un séjour en France à l’invitation des autorités militaires françaises.
Considéré comme le « numéro deux » et par moments comme l’« homme fort » du régime, le colonel Yhombi Opango fut l’adversaire sans pitié de la frange dite de « gauche » du parti. Réputé « proche de l’ambassade de France » (comme on dit en Afrique francophone), il fut souvent présenté comme le « danger de droite », « l’épée de Damoclès » suspendue au-dessus de la révolution et de ses tourbillons.
Cette image de marque, certainement quelque peu outrée, ne paraît cependant pas entièrement dénuée de fondement. Qu’il ait pu ainsi être relevé de ses fonctions sans susciter de sérieuses réactions démontre l’assurance de l’actuel président congolais, qui a par ailleurs manifesté sa confiance en s’absentant à de nombreuses reprises du pays ces derniers mois pour se rendre en Chine, en Corée du Nord, en Europe de l’Est et à Alger, au « sommet » des pays non alignés.
De conseils des ministres en réunions de travail, les mesures de reprise en main administrative et économique du pays se succèdent. Tous les obstacles de nature politique paraissent aplanis. Une commission a, par exemple, été désignée pour lutter contre « les maux paralysant l’appareil d’Etat » et contre les « chantres de la révolution qui se sont signalés jusqu’ici par leur verbe creux et leur paresse exacerbée ».
L’évolution préoccupante de l’économie, la permanence de la mainmise étrangère sur les principaux secteurs, une situation financière qui ne cesse de se dégrader, le développement du chômage, signalent qu’il est urgent de concrétiser les slogans et mots d’ordre de toutes natures lancés depuis des années pour une prise de conscience des contradictions de la société congolaise.
Entre 1964 et 1970, le montant global des investissements a fléchi, les échecs de gestion des entreprises d’Etat sont patents, le processus de reprise en main par le Congo de ses richesses – loin d’être négligeables – n’a pas été mené à son terme ni même véritablement amorcé. Or il s’agit bien là essentiellement d’un problème politique.
Comment expliquer que pour 80 % l’économie du pays soit toujours dominée par des capitaux étrangers dans cette République populaire ? Que les « moundele » (les étrangers) n’aient en rien perdu de cette prospérité qu’ils affichent ostensiblement et qui subsiste pour une bonne part grâce à un indolore régime de transfert des capitaux et à une imposition sur les revenus dont le moins que l’on puisse écrire est qu’elle n’a pas la sévérité requise ?
Une des réponses les plus aisées demeure dans cette volonté de perpétuer le lien privilégié tissé par l’histoire entre la France et le Congo. Les accords de coopération conclus entre les deux pays n’ont jamais été réellement remis en question. La procédure de révision en cours, l’« actualisation », la définition de « nouvelles règles du jeu », selon le président N’Gouabi, vont entériner les modifications apportées dans le passé par le simple cours des événements. Aucune révolution n’est à l’ordre du jour dans ce dossier que l’on se plaît d’ailleurs à présenter comme « technique ». C’est un signe…
Petit pays du point de vue géographique, le Congo n’est pas négligeable pour les intérêts français. La conjoncture internationale tend même à renforcer l’attrait qu’il exerce et qui n’est pas resté inaperçu. Le sous-sol marin, au large de Pointe-Noire, recèle en effet du pétrole exploité par le groupe Elf-Erap. Plus de 2 millions de tonnes vont être produites cette année. Les réserves sont d’ores et déjà évaluées à plus de 5 milliards de tonnes. Un nouveau protocole d’accord entre l’Etat congolais et la société Elf-Congo a été signé en juillet et concerne la recherche pétrolière et minière dans les régions ouest et nord de Brazzaville.
Il y a aussi la potasse, dont l’exploitation, entreprise par la Société des potasses d’Alsace, prête à contestation pour la nature des investissements, les évaluations de prospection et le niveau actuel de la production. Le secrétaire général des syndicats congolais, M. Anatole Khondo, vient d’ailleurs d’accomplir un voyage en France, où il a rencontré les responsables syndicaux des mines domaniales de potasse d’Alsace.
C’est à cette structure économique du pays, véritable concession française, que la révolution congolaise, si son second souffle est assez puissant, cherchera à s’attaquer dès les premières années de sa deuxième décennie.
Les luttes de factions au sein du parti, qui ont freiné bien des élans et des enthousiasmes, sont atténuées par l’élimination des principales d’entre elles. La mobilisation des masses a été tenue en échec par un véritable déferlement verbal. « Le socialisme n’est pas un jeu de mots », aime à répéter le commandant N’Gouabi. Au Congo, la révolution, c’est peut-être aussi la mise en œuvre de décisions.
Thomas Lamaury

 

Décembre 1975 – L’« exception » congolaise – Armée, pouvoir d’État et socialisme du verbe

Une armée africaine de type classique (c’est-à-dire, en l’occurrence, de type français), ou demeurant largement encadrée par des vétérans de guerres coloniales (celles de la France en Indochine et en Algérie), peut-elle devenir l’instrument d’un régime progressiste ? En intervenant en 1968 dans les affaires politiques du Congo et en portant son chef à la tête d’un Etat aux options « marxistes-léninistes », l’armée congolaise allait constituer, semble-t-il, une exception en Afrique, sinon dans le monde. Mais peut-être faut-il se rappeler les circonstances dans lesquelles elle est entrée dans la « révolution congolaise » – et cela avant même de se demander si cette révolution a effectivement eu lieu, si le drapeau rouge du Congo flotte bien sur une république populaire.
Les trois journées d’émeute d’août 1968, qui entraînèrent la chute de Fulbert Youlou, eurent le caractère, fort exceptionnel à l’époque en Afrique, d’un soulèvement populaire. Elles ouvrirent la porte au régime socialiste de Massemba-Débat. Ce dernier fit appel à des intellectuels progressistes, qui incarneront plus tard la « gauche historique » et dont les plus marquants furent sans doute Lissouba et Noumazalay. Malgré le ralliement au socialisme de certains militaires, l’armée n’inspirait guère confiance à la nouvelle équipe. Un contrepoids lui fut donné sous la forme d’une milice constituée de jeunes politisés et armés. Cette milice, qui devait devenir le noyau du « peuple en armes », parvint à protéger le régime contre la subversion intérieure et extérieure que favorisaient aussi bien l’ancienne puissance coloniale que les Etats-Unis, auxquels le Congo-Kinshasa servait désormais de tête de pont. Enfin, le retrait des troupes françaises stationnées à Brazzaville, exigé par Massemba-Débat, priva de leur principal atout ceux qui auraient pu être tentés par un coup d’Etat militaire de droite. Malgré un environnement international hostile, le Congo put entrer dans la voie du socialisme. Mais quel socialisme ?
A partir de 1963 furent jetées les bases économiques de la future République populaire. L’Etat intervint activement dans l’économie, à la fois par des nationalisations et par la création d’entreprises regroupées en un secteur d’Etat dont le rôle théorique était de rendre au pays la maîtrise de son développement. Cependant, les structures étatiques demeurant de type néo-colonial, le secteur d’Etat ne fut lui-même qu’une énorme excroissance de l’administration publique. La « nouvelle bourgeoisie » bureaucratique y trouva sinon des responsabilités, du moins des postes et des salaires, tandis que les hommes politiques, à commencer par le président de la République lui-même, y casèrent leur famille et leur clientèle, qui était recrutée le plus souvent sur une base tribale. Mal géré, incapable de remplir son rôle économique (la plupart des nouvelles entreprises ne contribuaient en rien au « développement »), devenant d’année en année une charge plus insupportable pour les finances publiques, le secteur d’Etat renforça dangereusement la position dominante et privilégiée de la classe bureaucratique, mais aussi les antagonismes tribaux auxquels le népotisme des autorités donnait un contenu précis.
Eliminant progressivement toutes les personnalités dont la population aurait pu porter ombrage à la sienne, Massemba-Débat réussit à placer la milice sous son autorité. Son régime devint de plus en plus autocratique et policier. Un dernier excès de pouvoir (dissolution de l’Assemblée nationale après l’arrestation du capitaine N’Gouobi) provoqua sa perte.
Entre l’armée et la milice, l’épreuve de force fut évitée au prix d’un compromis : la milice était incorporée à l’armée, et son chef, Ange Diawara, devenait commissaire politique de cette dernière. Ainsi, au sein des forces armées, s’accentuait un clivage idéologique entre la « gauche » représentée par le lieutenant Diawara, et une tendance de « droite » incarnée par le capitaine Yhombi Opango, alors chef d’état-major.
Massemba-Débat s’inclina, puis dut démissionner. Après l’abrogation de la Constitution et la création d’un Conseil national de la révolution, le commandant N’Gouabi devint chef de l’Etat le 31 décembre 1968. L’année suivante fut fondé le parti congolais du travail (P.C.T.), parti unique et « marxiste-léniniste » chargé de conduire la révolution. Le Congo adoptait le drapeau rouge et devenait officiellement une république populaire.
Cependant, une république ne peut raisonnablement se prétendre populaire que si elle repose institutionnellement sur le peuple organisé en tant que force politique, c’est-à-dire si les masses populaires sont en mesure d’orienter effectivement les décisions de l’Etat. Au Congo, on était loin du compte (1). Empêtrées dans les institutions étatiques, les élites de la gauche progressiste se coupèrent des forces sociales sur lesquelles elles auraient dû s’appuyer. Au sein de l’appareil d’Etat, les conflits idéologiques, qui recouvraient bien évidemment des conflits d’intérêts, accaparèrent toutes les énergies. Chaque tendance essaya de s’imposer en utilisant les institutions créées par l’Etat. Ainsi le P.C.T. et les syndicats, organisés à l’initiative de l’Etat, encadrés par des hommes désignés au niveau de l’Etat (et qui, à leur tour, cooptèrent leurs subordonnés), ne pouvaient-ils représenter que les différentes factions qui se disputaient le pouvoir d’Etat : un groupe d’intellectuels progressistes, mais aussi l’armée, la bureaucratie et enfin les chefs traditionnels, dont l’influence était certaine dans l’armée et la bureaucratie, sinon auprès des intellectuels eux-mêmes. Ce sont là les quatre composantes d’un pouvoir qui se savait, dès cette époque, dans l’impossibilité de conduire la moindre « révolution ». Tandis que les masses paysannes étaient complètement délaissées, les travailleurs se voyaient embrigadés dans un appareil syndical qui se donnait pour mission de les encadrer, non de les représenter. Des grèves « sauvages » mirent en évidence les contradictions du régime.
Le gonflement des effectifs des agents de l’Etat (12 % par an) et la gestion catastrophique du secteur d’Etat acculèrent à la faillite les finances publiques, alors que l’économie se dégradait et que le chômage gangrenait les villes. Les « retards » de paiement du Trésor vinrent créer un malaise jusque dans la classe des privilégiés qui attendaient de celui-ci leur salaire. Mais il existait un autre malaise, à caractère tribal celui-là. Car le « socialisme ». du régime semblait favoriser les tribus du Nord, d’où sont issus la plupart des chefs militaires et des grands commis de l’Etat, au détriment du Sud où un petit capitalisme était né dans le sillage des entreprises étrangères. Ces conflits d’intérêts entre notables du Nord et du Sud servaient de surcroît le Zaïre, qui pouvait espérer trouver, dans un éventuel éclatement du Congo, l’occasion de mettre la main sur l’embouchure du fleuve et le port de Pointe-Noire. C’est ainsi que, dans un climat de faillite et de tensions internes et externes, eut lieu le complot avorté du 22 février 1972 qui avait pour but de radicaliser le socialisme du régime, mais qui révéla l’ampleur de son échec : l’aile gauche du P.C.T. – toute la « gauche historique »- put être balayée sans que la rue réagisse.

Le pétrole au secours du régime

Cependant, les bases du régime se trouvaient rétrécies d’autant. Celui-ci n’osa ni intervenir dans les règlements de compte politiques et à caractère tribal qui ensanglantèrent la région centrale à la fin de 1972, ni enrayer un début de regroupement de la gauche (parmi des étudiants, des ouvriers, des employés et de simples soldats), ni enfin attaquer un « maquis » organisé non loin de la capitale par Ange Diawara, principal acteur du complot de février. Il lui fallut attendre un an avant d’écraser à la fois ce maquis et la tentative de renaissance d’un mouvement de gauche, en les accusant d’ailleurs d’être associés dans une même rébellion. Entre temps, la mise en exploitation de gisements pétroliers au large de Pointe-Noire était venue renflouer l’Etat et ses entreprises économiques. A défaut de bases populaires, le régime avait enfin de solides assises matérielles.
La manne pétrolière constitue désormais une rente pour tous ceux qui gravitent autour du pouvoir, rente dont les retombées assurent tant bien que mal la survie de villes-chancres où la population s’entasse mais sans y trouver d’emploi. Au Congo comme ailleurs, le capital non reproductible que représente une ressource naturelle est ainsi dilapidé en revenus au profit d’une minorité dirigeante. Au sein du pouvoir d’Etat, les tendances ne sont plus guère que des appétits concurrents, entre lesquels le commandant N’Gouabi joue un difficile rôle de conciliateur. Sans doute celui-ci était-il acquis au socialisme, mais s’il peut encore l’affirmer, comment pourrait-il mettre en œuvre ses idées ?
Déjà, en 1972, les immeubles, administratifs de Brazzaville étaient tendus de calicots rouges encourageant le peuple à « partir à l’assaut de la bureaucratie ». Derrière les calicots qu’ils avaient eux-mêmes posés pour tenir compte des slogans du P.C.T., les fonctionnaires apprenaient la logomachie du régime. Désormais, tout comme les officiers ou les politiques, ils savent employer la terminologie marxiste. Ils peuvent démontrer que les « conditions objectives » dans lesquelles se trouve la République populaire du Congo font que la collaboration avec le capitalisme international et l’impérialisme constitue pour elle une « nécessité historique ». Ils ont en outre les meilleurs arguments pour condamner toute velléité de révolte : ceux, qui s’élèvent contre un pouvoir révolutionnaire et les institutions d’une république populaire ne sont-ils pas, par définition, contre-révolutionnaires et antipopulaires ?
Le régime congolais n’est pas une exception en Afrique ou dans le monde. De même que le Mexique possède un parti révolutionnaire « institutionnel » ou que d’autres Etats se réclament d’un socialisme « africain », un pouvoir militaire peut s’affirmer « marxiste-léniniste » sans que cette étiquette l’oblige à une politique déterminée. Mais la propagande et les slogans contiennent parfois une charge explosive, d’autant plus forte que la parole est contredite par les actes. L’ouvrier et le soldat congolais savent désormais ce que pourrait être le socialisme. Pourtant, si la révolution congolaise est un jour engagée avec le concours de soldats, il est bien peu probable qu’elle le soit avec l’appui de l’armée en tant que telle. Sinon une analyse « marxiste », du moins l’expérience est là pour le démontrer.
(1) Pour comprendre la complexité du problème qui se posait à la « gauche historique », rappelée par les militaires et associée à eux à la tête de l’Etat, faut se reporter à la thèse que Hugues Bertrand a consacrée à l’analyse des structures sociales congolaises et à leur évolution récente, publiée aux Editions Maspero, sous le titre Le Congo : formation sociale et mode de développement économique.
François Partant