1963 – Les trois martyrs des trois glorieuses congolaises étaient quatre

Révolutionnaires

A l’instar des trois mousquetaires de l’écrivain français, afro descendant, Alexandre Dumas, les trois martyrs des trois glorieuses, les journées qui marquèrent le glas de la présidence de l’abbé Fulbert Youlou, étaient quatre. C’est ce que nous a opportunément rappelé dans les termes que nous citons à la suite, notre ami Jean-Claude Bemba Belcaud, à l’orée du cinquante troisième anniversaire de l’événement.  

Les martyrs des journées des 13, 14 et 15 août 1963 au Congo Brazzaville, ces hommes dont les noms semblent avoir été volontairement oubliés par une certaine volonté politique… Ceux de ma génération savent qui était Pierre Ntsiété (une école de Brazzaville porte son nom, à moins qu’elle ait été débaptisée entre-temps)*. Nous savions aussi qui étaient Raphaël Massamba et Gaston Lenda, morts tous les trois, lors des trois glorieuses.

Ils avaient donné de leurs vies en participant à la grande manifestation populaire, qui permit la libération des syndicalistes que le gouvernement de Youlou, détenait à la maison d’Arrêt de Brazzaville.

Ce que l’histoire ingrate du Congo ne nous dit pas non plus, c’est que parmi les nombreux blessés, il y eut un certain Honoré Dounga qui succomba plus tard suite à ses blessures… malheureusement, le slogan qui avait été lancé, parlait des « 3 Glorieuses » le « 4 » sonnait certainement moins bien à l’oreille ; c’est ainsi que le pauvre Dounga fut oublié, comme le sont aujourd’hui les 3 autres qui ne figurent pas dans les nouveaux manuels scolaires du Congo.

Jean-Claude Bemba Belcaud

 

* NDLR :La semaine africaine” du mardi 5 août 2014 répond en partie à l’interrogation de Jean-Claude :
Un incendie, dont on ignore l’origine, a brûlé, en partie, dans la nuit du jeudi 31 juillet au vendredi 1er août 2014, le bâtiment administratif du C.e.g Pierre Ntsiété, situé à Ouenzé, le cinquième arrondissement de Brazzaville. Ce bâtiment est affecté aux directeurs des études des C.e.g Pierre Ntsiété et Ngampo Olilou, ce dernier établissement y étant délocalisé depuis les événements du 4 mars 2012. Grâce à l’intervention des sapeurs-pompiers, le sinistre a été circonscrit. L’hypothèse d’un court-circuit est écartée, parce que le bâtiment n’est pas électrifié. L’incendie a été qualifié de criminel par certains, y compris par le responsable n°1 de Ouenzé, l’administrateur-maire Marcel Nganongo. Cet incendie s’est produit la veille de la proclamation des résultats de fin d’année scolaire. Les soupçons sont dirigés vers les mauvais élèves, sûrs de ne pas passer en classe supérieure. Une enquête est ouverte, et déjà, l’administrateur-maire de Ouenzé promet un châtiment aux présumés criminels.

In : Les voies du politique au Congo : essai de sociologie historique (extrait)

Par Rémy Bazenguissa-Ganga

Les trois jours des 13,14 et 15 août1963 furent dénommés les « Trois Glorieuses ». Ce symbolisme se réfère à l’histoire de France : à la royauté et au Gaullisme. Cette terminologie correspondait d’abord aux journées où la monarchie de juillet 1848 fut remplacée par une monarchie constituante. Elle correspondit aussi aux journées des 26, 27 et 28 juillet 1940, où les gaullistes prirent le contrôle de l’AEF. La référence à de Gaulle indique l’ambigüité des relations que le Congo commençait à entretenir avec la France. Une opposition latente émergeait entre le point de vue des « jeunes » et des « vieux ». La référence au gaullisme était positive plutôt pour les « vieux », les syndicalistes et Massampba-Débat. Ainsi, dès le 16 août, alors qu’ils contrôlaient le mouvement, ils adressèrent un message de félicitations à de Gaulle[1]. Pour les « jeunes », ce rapport était négatif. Pour eux, c’était Sékou-Touré qui avait malgré lui la paternité idéologique du mouvement. Il apparaissait comme le symbole de la révolution et de l’indépendance. N’avait-il pas en effet – ainsi que le rappelaient les placards collés sur les murs de Brazzaville lors de son séjour – été le premier des chefs d’Etat de l’Afrique noire francophone à avoir obtenu l’indépendance « en sachant dire non à de Gaulle » ? N’avait-il pas, d’autre part, depuis l’indépendance de son pays, mené seul une expérience qui procurait à son pays un prestige et une audience incontestables, particulièrement auprès des jeunes nationalistes africains ?

Enfin, l’invention symbolique de la révolution culmina avec la consécration des « martyrs ». Celle-ci fut le premier acte officiel du gouvernement provisoire. Le dimanche 18 août 1963, des obsèques nationales eurent lieu pour les quatre victimes, d’origine Kongo, des dernières journées. Soulignons déjà le jour, un dimanche, inhabituel aux chrétiens congolais pour procéder à un enterrement. Boutet a décrit le déroulement de cette cérémonie : « A seize heures, de nombreux Brazzavillois s’amassent aux abords de l’hôpital général. Silencieux, un détachement de parachutistes en tenue de combat, aligné au gade à vous contient l’assistance émue. Bientôt, les cercueils recouverts de drapeaux congolais sortent de l’hôpital. Les croix indiquent le nom et l’âge des morts : Massamba Raphaël, (trente deux ans) ; Lenda Gaston, (vingt neuf ans) ; Tsiété Pierre (vingt neuf ans) et Dounga Honoré (cinquante deux ans). Un prêtre récite les prières, puis les membres du gouvernement et les leaders syndicaux défilent devant les cercueils pour les bénir. Sur quatre camions bondés de gerbes de fleurs, où prennent place de membres de la famille des victimes et des soldats, les cercueils sont emportés en une lente procession vers le cimetière de la Tsiémé. L’assistance entonne alors des cantiques. Les para-commandos encadrent les camions, l’arme au bras. Une longue procession s’engage dans les quartiers de Poto-poto et la foule augmente au fur et à mesure qu’elle se rapproche du cimetière de la Tsiémé[…] »[2].

La réconciliation nationale s’acheva lors de cette cérémonie mortuaire. Le peuple exorcisa sa douleur à travers sa foi chrétienne. L’Etat en tant qu’ordonnanceur de ce rituel exprima la solennité de la situation par ses militaires qui paradaient pacifiquement. La boucle était fermée : lesmanifestations qui avainet commencé, le 12 août 1963, au cimetière de la Tsiémé par l’invocation des ancêtres, finissaient là aussi par l’enterrement des « martyrs » de la révolution. Ces derniers ancraient le nouvel ordre dans le sacré et récupéraient, à la fois la dimension ancestrale et la dimension chrétienne.

Seuls ceux qui faisaient partie des émeutiers furent consacrés comme « martyrs » : ils étaient trois représentants des jeunes. Cependant, le quatrième tué, un partisan de Youlou, même s’il était enterré en même temps qu’eux, ne fut pas déclaré « martyr » : Dounga Honoré était l’époux d’unemilitante des femmes de l’UDDIA dite « les Femmes–Caïmans ». Il trouva la mort à Poto-poto alors qu’il tentait de protéger son épouse qui était sous la menace des manifestants. C’est peut-être pour cette audace qu’il eut droit aux obsèques communes.

[1] La radio annonça le 16/08/1963 au matin, le message suivant : « Le fier et pacifique peuple congolais tout entier, se félicite de la non-ingérence de l’armée française dans ses affaires intérieures. Il remercie le peuple français et son prestigieux chef d’Etat, le Général de Gaulle, pour sa claire vision des problèmes de la décolonisation ».

[2] Boutet R, 1990, op cité, pp.128-129