1977-1992 – 2ème compilation des articles de « Le MONDE diplomatique » sur le Congo Brazzaville

En ce qui concerne la période en objet sur ce site, suite et fin des recherches d’Églantine Marchepied dans les archives de « Le MONDE diplomatique » 

Mai 1977 – Discours marxiste et réalités néo-coloniales

Congo : la lutte pour le pouvoir

Marien Ngouabi, chef de l’Etat, puis l’archevêque Biayenda, assassinés à quelques jours d’intervalle les 18 et 22 mars ; Massemba-Debat, ancien président de la République, exécuté peu après, pratiquement sans procès ni preuves convaincantes ; une grande partie de la classe politique progressiste sous les verrous dans des conditions mal précisées, sans explications ; des exécutions officielles, sommaires, des disparitions ni confirmées ni infirmées. Manifestement prêt, le comité militaire du Parti congolais du travail, qui s’était emparé du pouvoir à Brazzaville quelques minutes après l’attentat contre Ngouabi, a désigné le colonel Yhombi-Opango comme nouveau chef d’Etat. Il a conduit les affaires prestement, réglant apparemment quelques comptes sans ménagement ni retard, choisissant de mettre à l’écart ou d’éliminer ceux qui ne partagent pas ses vues. Et pourtant il reprend, sans modification, le discours marxiste-léniniste et les orientations officielles du régime de Ngouabi. Comment en est-on arrivé là ? Qu’y a-t-il derrière ce comité, militaire et le nouveau pouvoir et que sont ce socialisme et ce marxisme-léninisme tant proclamés ?
par Hugues Bertrand
Depuis 1970, c’est la stagnation, ou même la régression, dans pratiquement toutes les activités économiques en dehors du secteur minier. L’exploitation du gisement pétrolier « Émeraude », au large de Pointe-Noire, a sauvé une première fois le régime de la banqueroute en 1973-1974. Mais la production de pétrole a baissé (1) et restera bien en deçà des espoirs. La fermeture, programmée depuis longtemps, des mines de potasse de Holle, dont l’exploitation a toujours été déficitaire, est prévue pour le début de l’été. Le très important secteur d’Etat, présent dans toutes les activités agriculture, industrie, commerce, transports, banques et financement, premier employeur du pays (40 à 45% des salariés, non comprises la fonction publique et les collectivités locales), est dans le marasme le plus total, bien au-delà du seuil critique (franchi en 1972-1973) d’une possible remise en ordre. L’emploi privé se contracte, au mieux ne s’améliore pas.
Ce dramatique échec économique n’est pas né du hasard : il est le résultat des ambiguïtés et de l’instabilité du régime. En rompant avec la subordination néocoloniale favorable aux intérêts étrangers, en prônant (et en prenant parfois) la défense des intérêts populaires, ouvriers en particulier, il a stoppé le flux non négligeable des investissements capitalistes, qui s’était prolongé même pendant la période « révolutionnaire » (jusqu’en 1967). Mais, faute d’avoir su constituer une base populaire effective, il n’a pas pour autant réussi à amorcer une autre économie, socialiste, fondée d’abord sur les besoins et l’initiative populaires. La troisième voie dans laquelle il s’est peu à peu engagé, construction d’une base collective d’accumulation à travers un secteur capitaliste (même s’il est baptisé socialiste) d’Etat, a été un échec également : pour réussir, il aurait fallu faire de ces entreprises publiques un secteur effectivement capitaliste, c’est-à-dire un instrument d’accumulation compétitif (puisqu’on respectait la loi du marché) produisant des profits. Il aurait fallu organiser à cet effet les syndicats et le mode de production.
Devant l’impasse économique, Ngouabi n’avait plus d’autre choix que de reprendre la coopération avec l’Ouest appel au capital étranger pour « développer » le pays avec ses conséquences garantie des investissements et du rapatriement des profits, nivellement des salaires, déjà bas, organisation de l’infrastructure économique et sociale. L’ancien président s’y préparait à pas comptés la nouvelle équipe pourrait bien brûler les étapes.
Pour comprendre ces échecs et en tirer les enseignements, il est nécessaire de revenir en arrière.

L’éviction de Fulbert Youlou

Lorsque approche l’heure de l’indépendance dans l’ancienne colonie française, des partis locaux reposant sur le clientélisme et les différenciations ethniques luttent pour prendre la place des colonialistes. L’abbé Fulbert Youlou (d’ethnie lari, implantée principalement dans le Sud) l’emporte de justesse sur Jacques Opangault (appartenant aux Mbochi, fortement organisés dans le nord du pays), après des affrontements sanglants (à Pointe-Noire et à Brazzaville en 1959) qui firent des centaines de morts et laissent aujourd’hui encore un souvenir indélébile et amer chez ceux qui les vécurent.
Répressif et corrompu, le régime de l’abbé est la simple courroie de transmission luxueuse des intérêts économiques et politiques français sur place.
Ce petit pays peu peuplé (moins d’un million d’habitants à l’époque, sur 340000 kilomètres carrés) possède un secteur capitaliste important au regard de ses voisins qui servent de débouchés pour ses productions industrielles (cigarettes, bières et boissons, savons, sucre, petite métallurgie, tissus, etc.). Il exporte une quantité croissante de bois, en partie transformé, vers les pays industrialisés. Il joue un rôle central dans le système de transport trans-équatorial avec l’axe Oubangui-Congo-chemin de fer Congo-Océan. Les activités de services associées y ont développé une couche d’employés (transit, commerces, banques et assurances) et d’ouvriers des transports (cheminots, dockers, manutentionnaires), auxquels s’ajoutent les fonctionnaires de l’ancienne capitale de l’A.-E.F. De grandes installations industrielles sont projetées autour du barrage de Sounda, sur le Kouilou, jamais achevé mais qui devait faire de ce pays de petite transformation, de transit et d’infrastructure un très important centre industriel électro-métallurgique et électro-chimique.
Une opposition prend naissance dans les couches salariées, s’exprimant à travers leurs syndicats (dont les divisions reproduisent fidèlement celles de la France), dans la jeunesse et ses organisations. La situation au Congo ex-belge, son évolution rapide, crée une atmosphère de fièvre et de radicalisation, particulièrement chez les jeunes, alors que Youlou soutient ouvertement Tschombé. La concussion et le parasitisme, la subordination non équivoque du régime aux intérêts impérialistes, le luxe ostentatoire et indécent, font le reste.
Un soulèvement populaire brutal, en 1963, conduit à l’éviction de Youlou,l’armée congolaise observant une « neutralité favorable et l’armée française n’osant intervenir devant l’ampleur du mouvement. »
Le mouvement populaire se développe et s’organise progressivement (J.M.N.R., Jeunesses du mouvement national de la révolution C.S.C., Confédération syndicale congolaise. U.B.C., Union révolutionnaire des femmes du Congo Défense civile, organisation des miliciens, qui est en fait la branche armée de la J.M.N.R.). Il presse le nouveau pouvoir, partagé entre des rescapés contestataires du régime de Youlou (Massemba-Debat, par exemple, qui est élu président de la République), des éléments progressistes et « compétents (Lissouba, qui devient premier ministre) et quelques anciens syndicalistes, de définir, pour le M.N.R. (Mouvement national de la révolution), un programme avancé.
Le pays s’ouvre à l’Est le M.P.L.A., chassé de Léopoldville, trouve refuge à Brazzaville le mouvement lumumbiste bénéficie d’un soutien. L’armée française est évacuée, l’enseignement nationalisé et généralisé. Mais la place du secteur privé reste largement dominante, la loi du marché reste la règle (profit, libre circulation des capitaux et convertibilité monétaire – le Congo demeure dans la zone franc) ; cependant, le projet d’un vaste secteur agricole, industriel, commercial et financier dépendant de l’Etat prend forme. Quelques nationalisations limitées (élevage, énergie, eau) et, surtout, des accords de coopération (avec les pays de l’Est et la Chine surtout) doivent permettre de mettre progressivement en place ce secteur collectif national.
Dans le pays, le mouvement s’appuie essentiellement sur la mobilisation des jeunes, dans les villes comme dans les campagnes, et sur les chômeurs urbains. Ses attaques sont dirigées contre les bureaucrates de la fonction publique, l’exploitation néo-coloniale et l’impérialisme. La corruption, les diverses formes d’organisation et de pression des cadres de l’appareil d’Etat, sont rudement atteintes. Dans les campagnes, de fortes tensions apparaissent, principalement entre les jeunes et leurs aînés. Des incidents éclatent, inévitables, qui opposent les deux groupes armés du pays, l’armée traditionnelle et la Défense civile, chargée plus précisément de défendre les acquis de la révolution.
Mais le mouvement populaire, bien que puissant, violent parfois, atteint rapidement ses limites. Il ne déborde ni chez les paysans et paysannes, ni chez les ouvriers et employés. Il les imprègne, certes, mais ne les organise pas.
A cela, plusieurs raisons. Les quelques chefs syndicalistes entrés dans l’appareil d’Etat s’y noient et se coupent très vite de la base. Dans les campagnes, le mouvement est restreint à la jeunesse il n’atteint pas producteurs et productrices car il n’a guère de mots d’ordre concrets à leur proposer. La crainte de rompre totalement avec le capital étranger incite à ne pas aller, trop loin, d’autant que les travailleurs des entreprises privées ne sont pas véritablement préparés. La J.M.N.R. constitue un formidable creuset dans lequel se forment de nombreux militants, et cela laissera des marques indélébiles dans la jeunesse à travers tout le pays. Mais il n’y a ni structure ni parti permettant d’organiser militants et travailleurs à un niveau plus vaste, de définir des programmes applicables correspondant au rapport de forces politiques et aux aspirations populaires. Le M.N.R., quant à lui, est un front composé de forces bourgeoises et pas du tout une forme d’organisation des militants révolutionnaires ou des travailleurs.
Si la force du mouvement de la jeunesse conduit ainsi à une radicalisation du régime et le pousse en avant, bien au delà de ce que les politiciens de droite souhaitaient, l’absence d’implantation et d’organisation effective des J.M.N.R. devient vite un frein. Un fossé apparaît entre des mots d’ordre très avancés, leur perception par les masses, et la capacité réelle de les mettre en œuvre. Le divorce entre le discours et la pratique naît dès cette époque.

L’irruption de l’armée

Dans les années 1966-1967, le mouvement de la jeunesse s’essouffle. S’enfermant progressivement dans les camps de la Défense civile, il devient aussi de plus en plus antagonique avec l’armée traditionnelle. La gauche est très divisée, d’une part selon le type des liens qu’elle a noués avec l’appareil d’Etat, d’autre part selon son implication dans le mouvement de la jeunesse ; elle ne dispose, en outre, d’aucun instrument politique de coordination, Massemba-Debat se sent suffisamment fort pour profiter de la situation, renvoie, en janvier 1968, le premier ministre Noumazalay, qui avait succédé à Lissouba, organise le pouvoir à son profit, place ses hommes dans l’appareil d’Etat, la police, le secteur d’Etat en formation. Il favorise, évidemment, le recrutement, l’organisation et la promotion des hommes du Sud (comme lui) : la colère gronde dans les ethnies du Nord, en particulier dans l’armée. Devant cette tentative, et la dure répression qui l’accompagne, des regroupements s’opèrent tandis que la tension monte.
Cette fois, ce n’est pas la voix du peuple mais les armes qui se font entendre. En août 1968, un soulèvement militaire conduit à l’éviction de Massemba Debat et à l’irruption directe de l’armée, plus particulièrement des cadres du Nord, sur la scène politique. La nature du pouvoir en est profondément changée. Un compromis conduit à l’Intégration de la Défense civile dans l’armée, reflet et base d’une alliance politique qui se noue entre des anciens des J.M.N.R.-Défense civile et des militaires progressistes (dont Ngouabi est le chef de file). Une partie Importante de la gauche historique revient au pouvoir, mais cette fois-ci directement dans l’appareil d’Etat. Pour elle, ce n’est plus le mouvement de la jeunesse, mais l’alliance avec des secteurs progressistes de l’armée qui. conditionne l’action politique. C’est dans ces conditions, pour le moins ambiguës, qu’est fondé le Parti congolais du travail (P.C.T.) à la fin de 1969, dont le discours marxiste-léniniste est, dès l’abord, en contradiction avec les pratiques et les réalités politiques, ce qui ne va pas contribuer à clarifier les grandes options du régime.
La Défense civile intégrée au sein de l’armée, la lutte pour le pouvoir s’y trouve déplacée : la nouvelle armée est l’objet d’une vague de démocratisation et de politisation intense opposant principalement une aile gauche héritière des J.M.N.R. et une aile droite héritière de l’armée coloniale. Les mêmes divisions se retrouvent dans l’ensemble des appareils de l’Etat, ministères et administrations, comme dans le P.C.T. Ngouabi est amené à jouer un rôle de charnière multiple entre Nord et Sud, entre gauche et droite, entre civils et militaires.
Cette très vive division empêche la mise en œuvre de toute politique cohérente et stable. La gauche s’oppose à la corruption, au développement d’un petit capital privé national, aux affrontements avec les ouvriers, les paysans, les écoliers et étudiants, au régionalisme et au clientélisme. Le secteur d’Etat est l’objet d’une âpre lutte entre la gauche, pour laquelle il s’agit d’un enjeu fondamental, la droite et les bureaucrates qui y voient un prolongement rémunérateur des administrations. Il n’y a pas une doctrine, mais une bataille autour du secteur d’Etat qui se développe surtout à la suite de nationalisations (création de l’immense Agence transcongolaise de communication (A.T.C.), en 1969, et de la Siacongo, important complexe agro-alimentaire, en 1970).
Des luttes nouvelles se font jour. Si le mécontentement reste sourd dans les campagnes, totalement oubliées, il éclate parfois dans les usines, privées ou publiques. A la compagnie des potasses, à l’A.T.C. (cheminots et dockers de PointeNoire), à la Siacongo, des explosions brusques, des grèves non contrôlées par la centrale syndicale progouvernementale mettent la gauche au pouvoir, dans une situation de plus en plus intenable. Le mouvement de la jeunesse, étudiants, écoliers, se recompose également. Les quelques projets de la gauche dans le domaine rural rencontrent l’hostilité et le sabotage des forces de droite et de l’administration.
Manifestement, les puissances impérialistes, la France, en particulier, et les grandes sociétés laissent pourrir la situation, accélérant plus ou moins discrètement le processus de décomposition. Les Grands Moulins de Paris (énorme complexe agro-alimentaire qui deviendra la Siacongo) cessent leur activité. Ils sont, en conséquence, nationalisés.
Les retards, les impayés de l’administration et des entreprises publiques atteignent des sommes de plus en plus considérables. La banqueroute menace, le régime est acculé à la faillite. L’affrontement devient inévitable.
Deux projets s’opposent, absolument incompatibles. Pour la gauche, il s’agit de créer un consensus populaire en menant une politique favorable aux masses, mais mesurée par la force des choses, de créer les conditions d’une accumulation publique dont le fer de lance est l’appareil d’Etat. La mise au pas des fonctionnaires et des cadres, l’instauration d’un système de planification impliquant le contrôle effectif et politique des entreprises d’Etat, l’élaboration (après des années de silence et d’oubli) d’une politique rurale, un compromis mouvant mais clair avec l’impérialisme, telles sont, pour la gauche, les nécessités immédiates. De l’autre côté, la droite réagit contre de tels objectifs.
Le 22 février 1972, la gauche historique, acculée (2), divisée sur la conduite à tenir, joue sa carte militaire et perd la tentative de coup d’Etat dirigée contre le président Ngouabi échoue.

Rémission pétrolière et déplacement à droite

La banqueroute financière de l’Etat et du secteur public, l’affrontement de plus en plus dur entre les deux ailes ennemies au sein du parti et de l’armée semblaient obliger à trancher dans le vif. La transition, en fait, allait se faire plus calmement. A cela, deux raisons essentielles d’une part, le démarrage de l’exploitation pétrolière en 1972 et le triplement des prix à la fin de 1973 qui permettaient de remettre à flot les finances et la crédibilité de l’Etat d’autre part, les divergences immédiatement apparues entre Ngouabi, incarnant encore la continuité du régime, et l’aile droite militaire, principalement composée de cadres du Nord (3), partisans de méthodes dures et expéditives (4).
Il en résulte une victoire de la droite, certes, mais une victoire militaire sur la classe politique progressiste et non pas sur le mouvement populaire renaissant. De graves incidents dans la région du Pool fin 1972 et l’élection de l’Assemblée populaire en 1973 font apparaître clairement les difficultés politiques du nouveau régime dans le Sud du pays.
Au cours du premier semestre 1973, la répression militaire frappe le maquis d’Ange Diawara, rescapé du coup d’Etat du 22 février, qui cherchait à relancer l’action en milieu rural : un grand nombre de militants urbains, accusés de complicités, sont arrêtés et condamnés à de lourdes peines. C’est ensuite le tour d’ouvriers de la Siacongo qui ont lynché un responsable syndical pour détournement de fonds syndicaux, condamnés également fin 1973. Au début de 1974, après des manifestations importantes, le mouvement de la jeunesse – écoliers et étudiants –est durement frappé et décapité à Brazzaville et à Pointe-Noire.
La nature de classe du régime devient plus claire, les ambiguïtés qui subsistaient se lèvent. Seul son discours marxiste-léniniste reste inchangé. Le mécontentement atteint toutes les couches sociales. Il ne s’explique pas seulement par la répression, qui empêche toute forme d’organisation autonome, mais aussi par des difficultés économiques croissantes, par la dégradation des conditions d’existence. Car si les recettes pétrolières permettent de combler les énormes pertes du secteur public, de rembourser les arriérés, si les premières Mercédès font en même temps leur apparition, le peuple congolais, lui, vit les conséquences du marasme économique. Le chômage, déjà élevé, s’accroît très vite, faute de création d’emplois. Les prix font de même. Il ne s’agit pas seulement de l’inflation importée, ce sont aussi les prix des produits agricoles de première nécessité qui grimpent vite de 1973 à 1974, le prix du manioc double pratiquement et le gouvernement doit mettre en place un système de prix imposés (contrôle des marchés). L’absence de toute politique agricole sérieuse se fait cruellement sentir. Il est d’ailleurs remarquable qu’au début de l’année 1976 les dirigeants syndicaux pro-gouvernementaux se soient vu contraints de se désolidariser du pouvoir et d’appuyer un mouvement de grève générale (24 mars).

Les dernières tentatives de Ngouabi

L’économie est effectivement au point mort, sauf dans le secteur minier. Il n’y a plus de moteur l’investissement industriel privé, tari depuis 1967, reste manifestement en veilleuse, attendant des options clarifiées, une stabilisation du régime le secteur d’Etat non seulement ne constitue pas une base économique nationale d’entraînement et d’accumulation économique, mais devient, au contraire, un boulet que traîne l’économie congolaise, qui engloutit des sommes énormes et fonctionne de moins en moins. Jusqu’en 1972, tous ces problèmes étaient déjà présents. Mais il y avait encore une production (tissus, sucre, ciment, etc.), et même parfois, au gré des directeurs, quelques améliorations suivies d’une rechute. On pouvait encore attribuer certaines difficultés à un démarrage difficile et aux luttes politiques très vives au sein du parti. De 1972 à 1977, ces « difficultés » se transforment en véritable débandade. La baisse de production du secteur d’Etat est générale, catastrophique. On ne sait même pas exactement ce qu’il en est, car il n’y a plus de comptes, plus de gestion.
C’est que la situation, si elle est clarifiée en ce qui concerne la base de classe du régime, ne l’est toujours pas quant au projet politique. La gauche éliminée, Ngouabi s’efforce de restaurer une aile gauche, un équilibre entre le Nord et le Sud, entre civils et militaires, conditions de sa propre survie politique (5). Il essaie également de se doter d’une assise populaire personnelle et multiplie les interventions publiques, de type populiste, où il apparaît sous un jour bonhomme, honnête, patriote, populaire, attaquant la classe politique et bureaucratique. Il y aura d’ailleurs des phases d’épuration, puis de « radicalisation », enfin de « radicalisation de la radicalisation » (juin 1976). Il s’efforce en même temps d’obtenir des appuis à l’Est, développe les contacts avec l’Union soviétique, continue à s’en prendre à la stratégie attentiste de la France et des intérêts français.
Ainsi, prisonnier des forces de droite, Ngouabi les craint et essaie de rééquilibrer le pouvoir. Mais pas plus que l’ancienne gauche, il n’a pas les moyens politiques de ses aspirations. Depuis la seconde moitié de l’année dernière, un nouveau projet prenait forme, celui de la constitution d’un Front démocratique. Il s’agissait de réconcilier, sous la houlette de Ngouabi, toutes les forces politiques ayant participé au pouvoir depuis Youlou, des partisans de Massemba-Debat aux anciens de la défense civile et d’entamer une réouverture vers l’Ouest. L’objet du prochain congrès du P.C.T. était la mise en place de cette nouvelle formule politique. La droite militaire et les cadres nordistes risquaient de voir, une fois de plus le pouvoir leur échapper. L’attentat du 18 mars 1977 contre Ngouabi arrange bien leurs affaires et ne les a manifestement pas pris de court. On en a profité pour régler les vieux comptes, éliminer les concurrents potentiels.
Ce qu’est, aujourd’hui, le nouveau régime parait donc clair. Ce qu’il va devenir l’est moins, car, ultra-minoritaire, il lui faut à la fois assurer la succession politique de Ngouabi et du P.C.T., ce qui explique le regain de marxisme-léninisme verbal, et préparer la mise en place de son projet politique. « Le problème fondamental est celui de l’ordre » ; il faut gagner « la bataille de la production » par « le travail collectif, la discipline et la rigueur révolutionnaire » « notre armée est le bras droit de notre parti » derrière ces déclarations musclées perce le programme travail (pour les titulaires d’un emploi), répression, pouvoir militaire, sont les premiers volets de la nouvelle politique. Faute d’une assise populaire, elle implique également un important soutien extérieur : « L’homme congolais doit impérativement accroître sa capacité de travail » et le gouvernement doit garantir l’investissement étranger et ses revenus. La survie du nouveau régime est liée aux appuis étrangers, à l’attitude de la France, des Etats-Unis, de l’U.R.S.S. La façon dont il ménage les puissances montre qu’il n’a pas encore de garanties solides de ce côté.
S’il ne réussit pas, en s’appuyant sur une politique dure et répressive et une assistance étrangère importante et efficace, à faire redémarrer l’économie congolaise, le nouveau régime aura bien du mal à survivre (6). Pourra-t-il alors éviter que des militants, dans le peuple, ne commencent à tirer les leçons du passé ?

Hugues Bertrand


Avril 1978 – Bras de fer et pieds d’argile
Congo : un régime en sursis ?

Le procès qui s’est déroulé à Brazzaville, du 3 janvier au 6 février, avait un objet précis : fonder la légitimité du nouveau régime congolais en effaçant définitivement les accusations et les rumeurs qui laissaient planer un doute sur le rôle de certains de ses membres, parmi les plus haut placés, dans l’assassinat, le 18 mars 1977, de l’ancien chef d’Etat, Marien Ngouabi. On ne saurait dire que ce résultat ait été atteint. L’accusation bien que bénéficiant de moyens juridiques et matériels considérables, n’a pas réussi à produire une version crédible des faits. Le brouillard s’est, au contraire, épaissi. Et l’on en est encore à se demander quels faits précis et graves, ayant un lien avec l’assassinat proprement dit , ont permis de condamner à mort et d’exécuter dix personnes à l’issue du procès. On peut aussi se demander comment des forces politiques aussi hétérogènes et opposées ont pu être réunies sous le même chef d’inculpation : la participation à un même complot. Le nouveau régime n’a-t-il pas voulu en faire trop à la fois : se blanchir, trouver des coupables briser les oppositions potentielles ? Derrière ce procès, c’est moins la lumière sur l’assassinat de Ngouabi qu’il faut chercher que les grandes difficultés rencontrées par les nouveaux tenants du pouvoir à Brazzaville pour s’imposer réellement et acquérir une légitimité politique.
Le nouveau régime a maintenant un an. Il disposait à l’origine d’un atout essentiel : la grande lassitude du pays, comme de l’étranger, devant l’instabilité politique permanente et les luttes de palais, le laxisme le désordre, l’incertitude et l’absence de projet économique et politique cohérent (1). Le président Ngouabi, après de vains efforts pour élargir directement la base sociale du régime, dans les couches salariées en particulier, lui-même las, semble bien s’être employé dans les derniers mois de sa vie, à mettre sur pied une large coalition nationale incluant, en particulier, l’ancien président Massamba-Débat et ses amis, ainsi que les diverses fractions de l’ancienne gauche, et une politique beaucoup plus ouverte aussi au monde occidental, aux capitaux et aux investissements étrangers. Ce projet de front ne paraît pas avoir englobé le groupe du colonel Yhombi et des officiers du Nord les plus durs et les plus régionalistes, ce qui pourrait expliquer les événements qui ont suivi, leur précipitation et la disparition brutale du chef de l’Etat comme celles, immédiatement après et sans qu’ils aient pu s’exprimer, de Massamba-Debat, fusillé après une instruction brève et secrète, et du cardinal Bayenda, tué par un commando.
Le comité militaire du parti, constitué immédiatement après la mort de Ngouabi, disposait d’une bonne assise dans l’armée : la crainte qu’il inspirait, la lassitude générale et l’effet de surprise lui donnaient un répit pour s’imposer. Il était donc normal que le nouveau chef de l’Etat, le colonel Yhombi Opango, commençât par des déclarations sévères et fermes accompagnées de certaines mesures en faveur de l’ordre, de la discipline, du travail, de l’efficacité et de l’honnêteté. Celles-ci avaient pour cible officielle les nombreux fonctionnaires et agents de l’Etat, de services publics ainsi que de l’important secteur agricole industriel et commercial d’Etat. Elles visaient un double objet : impressionner favorablement la population congolaise lasse du désordre et du parasitisme, mais aussi les puissances étrangères dans l’attente d’un régime plus assuré et plus efficace à Brazzaville.

La bureaucratie et l’appel à l’étranger

Aujourd’hui les quelques tentatives de remise en ordre apparaissent sans commune mesure avec l’ampleur des problèmes posés. S’agissant de la fonction publique, les difficultés sont apparues très vite et peuvent être résumées en deux interrogations. Comment mettre au pas les fonctionnaires lorsque l’on ne dispose d’aucun soutien dans les autres couches de la population, où le régime est franchement impopulaire ? Comment les mettre au travail et pourquoi ?
L’appareil administratif est hypertrophié et profondément inerte. Il lui est, en réalité indispensable de faire appel à l’aide et aux Investissements étrangers pour sortir l’économie du marasme. Mais cela implique au moins de réduire sensiblement le poids de la fonction publique et de son caractère improductif. Il est vrai que, dans le secteur d’Etat, des sanctions ont été prises à la fin de 1977 — non seulement contre des agents accusés de détournements financiers, mais aussi contre des directeurs généraux qui avaient accordé le treizième mois à leurs salariés. Mais là où des transformations profondes et générales sont nécessaires, ce ne sont pas quelques escarmouches qui peuvent changer quoi que ce soit : non seulement le nouveau régime n’a pas d’objectifs propres à la fonction publique, mais il ne saurait mener une guerre sur ce front sans scier la branche même sur laquelle il est assis.
Les nouveaux dirigeants ne peuvent guère se faire d’illusion, sur leur popularité dans les autres couches sociales du pays, qu’il s’agisse des salariés et ouvriers du secteur public ou du privé qui ont toujours connu ces militaires dans l’autre camp, des chômeurs et de la jeunesse sans illusion des ruraux éternellement oubliés ignorés. De plus, la nomination du M. Louis-Sylvain Goma, d’ethnie vili, comme premier ministre, cache mal le caractère régionaliste de plus en plus marqué du pouvoir, qui accentue vivement la division Nord-Sud du pays et fait converger les mécontentements. L’exécution de Massamba-Debat n’a pu que jeter de l’huile sur le feu.
La seule chance du régime serait de trouver des formes de relance de l’activité économique, au mieux stationnaire depuis maintenant a peu près dix ans, à l’exception du secteur minier. On ne voit guère apparaître, pour l’instant, des signes de changements importants dans ce domaine. En effet, les nouveaux dirigeants n’ont pas la capacité politique ni technique de se fixer des objectifs autonomes en ce domaine, ni même d’aider une bourgeoisie d’affaires congolaise qui n’existe pas. Ils ne peuvent donc que s’en remettre à l’étranger. Pour cela, il leur est indispensable de créer un climat de confiance et de stabilité, d’une part, de montrer, par ailleurs, qu’ils peuvent contenir, et même réduire l’incessante extension de l’appareil bureaucratique.
Or s’il est vrai que les appels, en particulier à l’Ouest, n’ont pas manqué, on ne saurait dire qu’ils aient, pour l’instant, été couronnés de succès. Les contacts diplomatiques ont repris avec les Etats-Unis ; les Allemands de l’Ouest ont été sollicités pour faire repartir la cimenterie d’Etat : la France a passé des contrats de financement pour plusieurs projets, en particulier, l’extension du chantier naval de l’A.T.C. ; les Allemands de l’Est ont fourni un prêt important ; un accord de prospection pétrolière a été conclu avec GETTY et d’autres compagnies (Getting international Oil of Congo), etc. Mais, dans le même temps la Sotexco (textiles d’Etat) a fermé ses portes avec un trou énorme ; la Compagnie des Potasses du Congo a été liquidée, ses mille trois cents agents congolais bénéficiant avec le concours de la France, d’une garantie de salaires pendant un an au terme duquel ils se trouveront au chômage ; la raffinerie d’Etat de Pointe-Noire n’a pas démarré et donne lieu à litige entre l’Etat congolais et les sociétés promotrices, etc. Le marasme du secteur d’Etat n’a pas cessé et exigerait d’autres solutions que quelques sanctions contre les directeurs généraux :il n’est pas certain qu’il y ait un accord au sein de l’équipe dirigeante à ce sujet.
Le régime bénéficie d’une sympathie certaine de la part des puissances occidentales, de la France en particulier, mais qui ne s’est pas encore transformée en appui actif : à une certaine froideur a succédé un attentisme bienveillant mais empreint encore de doutes profonds sur la solidité de la formule politique actuelle. Alors que l’Afrique est en train de se fractionner de plus en plus en blocs opposés dans lesquels la France et les Etats-Unis (2), d’un côté, l’Union soviétique et Cuba, de l’autre, jouent un rôle essentiel, le nouveau régime s’ouvre nettement vers les premiers tout en conservant des liens privilégiés et solides avec les seconds (3). Les dirigeants pourraient espérer se placer, du fait de la position géographique du Congo et de son histoire ambigüe, dans une position intéressante, jouer un rôle charnière, et essayer d’en tirer un profit économique et politique. Ceci supposerait une équipe forte, avertie soudée et porteuse d’un projet politique et économique à peu près cohérent. Ce ne semble guère être le cas, de sorte que cette position, apparemment avantageuse, pourrait bien se retourner contre le pays devenu simple succursale multiple d’intérêts extérieurs contradictoires et disposant, en conséquence, d’une marge de manœuvre et d’une autonomie de plus en plus réduites, voire nulles.

Gouverner par la peur

Ainsi, un an après son arrivée au pouvoir la nouvelle équipe n’a guère avancé, et elle est encore loin d’avoir créé les conditions de sa simple survie. La fragilité du nouveau pouvoir, les doutes quant à ses possibilités de surmonter ses difficultés et de s’imposer durablement n’incitent guère les puissances occidentales vers lesquelles il s’est tourné à s’engager trop vite et trop fermement à ses côtés : ceci ne fait qu’accentuer les difficultés pour sortir d’une crise économique dans laquelle le pays est enfoncé depuis dix ans par les seules solutions que le régime puisse proposer, celle de l’aide et l’investissement étranger.
Dans cette situation délicate, le colonel Yhombi et son groupe ne peuvent que s’engager dans la seule voie ouverte, celle de la répression, de la militarisation et de la fascisation du régime. Il leur faut briser toute forme d’opposition potentielle et, en même temps, tenter à tout prix de se faire légitimer en continuant notamment à employer le verbiage révolutionnaire marxiste qui est leur seul moyen de se poser en successeurs de l’ancien président. Après l’élimination de Massamba-Debat, le récent procès de Brazzaville devait leur permettre de réduire l’opposition et pour se laver de tout soupçon, de désigner des coupables dans l’assassinat de l’ancien président. La seule chose dont ils aient convaincu, c’est qu’ils étaient prêts à frapper durement à aller jusqu’au bout : ils n’ont pas d’autre choix que de gouverner par la peur. L’instabilité politique n’a pas encore pris fin au Congo, c’est, une fois de plus, un régime en sursis qui se cramponne au pouvoir à Brazzaville.
Hugues Bertrand
(1) Voir notre précédent article : « Congo : la lutte pour le pouvoir », dans Le Monde diplomatique de mai 1977.
(2) Avec, toutefois, des rôles et des politiques assez différents, comme on a pu le voir lors des remous de l’an passé au Zaïre et au Sahara, de même que, pour l’U.R.S.S. et Cuba, lors de l’affaire Nito Alvès en Angola.

(3) Une force militaire cubaine permanente stationne au Congo et semble y jouer un rôle plus important que celui d’y tenir simplement garnison.


Avril 1980 – Une nouvelle de Tchicaya U Tam’si

Les itinéraires des artistes et auteurs d’Afrique noire sont à l’image des bouleversements que connaît leur continent depuis des siècles et de leur interrogation sur le devenir de sociétés exsangues au seuil de l’ »indépendance ». Chez Tchicaya U Tam’Si, poète et dramaturge congolais, le débat semble intériorisé. A l’approche de la cinquantaine, le regard de ce gentilhomme au caractère affable n’a rien perdu de son acuité. On l’imaginerait volontiers insensibilisé, alors qu’il se sert de l’humour et d’un brin de cynisme pour voiler les meurtrissures. L’Afrique, à l’image du tiers-monde, n’est sûrement pas une terre romantique et confortable. Au sud du Sahara, elle demeure le continent des identités niées et dures à retrouver.
Un nombre croissant d’écrivains noirs se sont attelés à la tâche de cette reconquête, non sans succès si l’on en juge par le rayonnement du dramaturge nigérian Soyinka, du poète ougandais Okot p’Bitek ou du romancier kényan Ngugi wa Thiong’o. Les peintres autochtones des ères néo et post-coloniales rejoignent ici leurs frères sud-africains, l’apartheid n’étant pas que barrière de la couleur, le « développement séparé » se pratiquant à l’échelon d’un continent, ici entre Blancs et Noirs, là entre « élus » noirs et l’immense majorité, celle des non-privilégiés.
La dernière oeuvre de Tchicaya U Tam’Si, Le destin glorieux du maréchal Nnikon Nniku, Prince qu’on sort (1) , n’élude pas ce thème. C’est une féroce satire des moeurs politiques africaines, relevée par un volontaire dépouillement des dialogues. Le caporal promu maréchal, à la faveur de son coup d’Etat, et qui sera renversé par un autre caporal : logique irréfutable, soulignée par des présences qui témoignent, comme celle de l’enfant emprisonné, pris dans une tourmente démente, qui regarde, gêne, rassure, fait peur.
Dans cette « comédie-farce-sinistre », le poète prend la mesure dérisoire, terrible, du vide politique post-colonial. Il le fait avec force : il n’est pas question de romantisme mais de violence, de sang, de trahison, de méchanceté – gratuite ? – dans cette quête aberrante et absurde de la puissance. « Je suis une terreur, je vais l’être pour de bon… » , fait dire Tchicaya à l’un de ses soldats. On songe à l’apostrophe du Sud-Africain Ezechiel Mphahlele : « Un beau jour, je vais piller, violer, brûler ; je vais couper la gorge de quelqu’un ; je vais renverser un gouvernement ; je vais opprimer mon propre peuple ; je vais chasser les gros hommes noirs et les détruire ; je vais devenir un capitaliste, et malheur à tous ceux qui croiseront mon chemin ; je vais fonder une Eglise dissidente, cela rapporte du fric (…) Ignorez-vous que, parfois, je tue au rythme des tambours et tranche les nerfs d’un enfant pour le guérir de la paralysie ? (…) Ce n’est qu’une dramatisation de ce que l’Afrique peut faire et est en train de faire » (2)
Le destin glorieux du maréchal Nnikon Nniku est une forte parodie des « révolutions » – ou, plutôt, irrévolutions – que Tchicaya peint à travers des tableaux qui font peur. Une société de nouveau brutalisée, par les siens, si naturellement, si rapidement ; la traduction des douleurs par le don de l’humour glacial ; l’énormité devenue toute nue : seul un Africain peut en prendre les mesures. Le talent de Tchicaya réside également dans le ton juste des dialogues. Les mimes à ficelles et à galons de la scène africaine ne doivent guère se faire d’illusions : la douleur froide du peintre ne se nourrit pas seulement d’un tableau centrafricain.
La nouvelle « Lazare » est sans doute d’une nature différente. Mais cette oeuvre inédite en dit déjà long sur le regard de Tchicaya.
Jean-Claude Pomonti

LAZARE par Tchicaya U Tam’si

Il avait quatre ans quand le monde lui apparut sous une étrange vision : un accouplement brutal inondé de sueur de deux corps aux chaires rudes, de couleur rouille. Comme il ne savait pas où il était, il ne sut pas si c’était son père et sa mère, ou un de ses oncles et une de ses tantes qui se livraient cette étrange lutte. Il connut pour la première fois la sensation du danger, il courut à perdre haleine à travers les plants de manioc et de patates douces, et se réfugia dans les hautes herbes pour se caresser le ventre en poussant des cris de guenon et des miaulements frénétiques.
Le soleil souillait tout alentour d’une lumière frileuse qui poissait de sueur sa feinte agonie. Il leva, très doux, un regard laiteux sur l’étrange moment, suppliant que tant de cris ne le submergent, ne l’emportent, le dépossédant du droit à l’éternelle innocence.
Il grandit parmi l’odeur rance de ses soeurs, de ses cousines et des femmes du clan.
Les fumées huileuses, les chuchotements suspects qui irritaient le derme. Le crâne poli et repoli par prophylaxie contre la gale. Seul enfant du clan exempté de ce tribut, il a aussi la denture parfaite : un scandale qui l’entoure de suspicion, « cet enfant-là ! ». Libre de vaquer à tout, échappant aux interdits, ce corpus pédagogique, si coercitif pour le reste de la volière, « cet enfant-là ! ».
Il était normal qu’il n’aimât jamais grimper aux palmiers. Autant grimper un cactus et un sisal. Mais cocotiers, avocatiers, arbres à pain ne lui inspiraient pas la même méfiance.
Liane Lézard, si frétillante. Courait-il, grimpait-il, sa manière tenait du phénomène.
A quatre ans, ou vers le même âge, entre les jambes des femmes qui faisaient enclos autour d’une parturiente, il vit ce qu’il refusera toujours de voir par la suite : deux cuisses ouvertes, des eaux gluantes, du sang bouillant écœurant, et sortir une chose, une caricature grossière, flasque, fripée, poisseuse, un semblant de corps. Les trépignements et les cris de celles qui reprenaient en chœur fugué les cris de la parturiente le firent fuir. Bis : il courut, éperdu, dans les plants de manioc, les plants de patates douces, se réfugier dans l’herbe haute, où il alterna rires et pleurs simulés.
L’ombre de la nuit rampa sur lui, aussi fantasque que le bousier qui, d’un excrément, fait un trésor. Une lumière noire dont la chaleur a l’odeur d’aisselles, entoura son office de Dieu païen. « Cet enfant, que lui était-il encore arrivé ? ».
Ce furent ses premiers secrets. Il les enfouissait dans sa tête. Il arrêtait brusquement ses yeux, devenait absent, agaçant ses compagnons qu’il frustrait de sa participation inventive à leurs ébats. « Il est drôle », lâchait quelqu’un avec inquiétude. Cette inquiétude lui donnait de l’avantage.
L’avantage secret d’être païen. Et le Dieu ventru, aux jambes grêles, au crâne si poli qu’il retient la lumière jusque dans l’œil rond et qui conjure le mauvais sort.
Quel âge avait-il quand on l’écarta, pour qu’il ne vît pas ça ? Fallait-il qu’on fût si soudain oublieux de ce qu’il était ! Le grain, le plus grain de l’épi. Ses tantes, ses mères se trémoussaient, hurlaient, se roulaient dans la poussière. Ses oncles, son père, se battaient la poitrine du poing, se cognaient la tête aux têtes des uns et des autres, à tout ce qui se présentait à leur tête. Les voisins accouraient avec des clameurs horribles et horrifiantes. Ses frères, ses sœurs, ses cousines, ses cousins rivalisaient à qui se fendrait mieux la bouche en pleurant. La terre dans la cour était sablonneuse, il y avait donc assez de poussière pour tous. Et comme tout le monde s’occupait à s’époumoner de la sorte, il se parut insolite. Il plissa son front pour deviner la cause d’une telle affliction, mais fut distrait par le spectacle d’une vieille qui perdait et rajustait son pagne sur sa poitrine. Un dindon est moins spectaculaire. Les mêmes gestes. Et je ramasse un peu de terre que je jette en l’air, et je relève la tête, et je glousse, et je recommence. Et voilà que la haie autour de « ça » s’ouvre comme pour céder à une présence, et voilà reparti, lugubre, criard, paillard, le chœur de plaintes, de lamentations. Comme il est minuscule et qu’il n’attire l’attention de personne, il se glisse, se faufile et voit « ça ». De la poitrine au pubis, le corps, allongé par terre sur une natte, est en charpie. Et lui, était-il si vrai qu’il ne devait pas voir « ça » ? Une fois de plus, il courut à travers les plants de manioc, les plants de patates douces, s’égara dans les hautes herbes et se mit à glousser et à rendre les tripes, à se décrocher l’estomac.
Les trombes d’un ouragan forcené se ruèrent sur les deux paumes ouvertes des mains tendues et levées à hauteur des épaules. Il s’appliqua à boire, peu soucieux du déchaînement alentour. Il plut sur son premier deuil, le lavant de toute suspicion. Sa connivence était d’une espèce singulière. Dans son temple d’herbe, il célébra toujours le culte de sa propre intercession afin qu’il lui fût permis d’être du destin commun herbe, eau, terre, lumière et contre-lumière, et toute chose innommable au profane.
C’était son père et sa mère qui copulaient ce jour-là. C’était son frère qui naquit ce jour-là. C’était un de ses oncles, dont le corps avait été déchiré par les cornes d’un buffle, que l’on pleurait ce jour-là. Il le sut, il s’en souvint.
Il se souvint aussi qu’après l’enterrement son père, ses mères (trois mères), ses frères et ses sœurs (innombrables) quittèrent ce village de plaine avec son bouquet de palmiers (qu’il ne grimpa jamais), de cocotiers, d’avocatiers, d’arbres à pain, de papayers, pour venir habiter un autre village en bord de mer. Chacun de ses oncles et leur progéniture désertèrent ce lieu, ce village, que l’on nommait le clos de Mpanzu !
Au moment d’abandonner le clos ancestral, on le chercha, on l’attendit. Il fallait partir avant que le soleil ne fût éprouvant. On le vit revenir on ne sait d’où, on le vit venir suivi d’un imperceptible tourbillon de brins d’herbes, de poussière et d’autre chose encore. On ne fit aucune remarque. Il prit sa place dans la transhumance.
Entre la mer et le village, il y a une frontière faite d’un désert de sable fin et or. La mer est une savane d’eau, aussi houleuse que celle d’herbe autour du clos de Mpanzu. Ici, le village n’a pas une odeur de fumure et d’humus rances, mais de sardines qui sèchent sur le toit.
Il regarde la mer. La mer le regarde. Ici, ni l’un ni l’autre ne trahit ce qu’ils se disent dans le secret de leurs paroles muettes. Le début de la rencontre est plein de réticence. L’un sera à l’autre, on ne parlera pas de duperie. La mer a déjà un avantage : il a le sel sur les lèvres. Il le constate du bout de la langue, non sans effroi, mais il garde contenance.
Il s’assit sur le sable, dédaigna la témérité de ses frères et sœurs qui se jetèrent à l’eau. Il afficha encore plus de dédain à l’endroit de l’audace de celui qu’il a vu concevoir, naître et grandir. Il s’assit sur le sable à les regarder patauger dans l’écume de cette eau verte, recevant en plein visage l’embrun avec effroi, se rassérénant en évoquant ses secrets, en jetant sur eux un regard souriant qui voulait dire : « Jouez les braves, mais vous ne savez rien ! » Lui, savait !
Il se leva, alla derrière la crique de sable où un ruisseau à sec avait son lit envahi de sable. Il s’assit, somnola et s’endormit en se frottant le ventre de la main droite comme là-bas, il y a si longtemps. Maintenant, il était sur un nuage d’un blanc éclatant. Il marchait, un de ses pieds prenait l’eau jusqu’à la jambe. Il fait un saut de cabri qui lui fit venir le frais au visage. C’était bon, mais il suait. Une étrange présence, des gouttes de sueur sur ses membres, lui donnait à suffoquer. Il se réveilla. Il était une île et la terre lui semblait loin. Il connut l’angoisse. L’eau remuante autour de lui faisait penser à des tripes, des boyaux d’un ventre ouvert qui perdait un sang d’écume. Parlerait-il plus fort que la mer ? De l’autre côté de la crique, la mer était plus nerveuse et bruyante, triomphante. Il était mort. Il revint sur cette certitude en évoquant ses secrets. Alors il regarda avec plus d’attention l’eau autour de lui, à ses pieds. Le sable labouré en sillons lui rappela les plants de manioc, de patates douces. Alors il courut, s’emmêlant les pieds dans l’eau, tomba, se releva, courut et fut sauf mais connut l’angoisse.
Il ne se dit pas : Oh, la traîtresse ! Il sourit et déglutissant tous les sous-entendus qui fortifient une amitié nouvelle.
Il était l’aîné de plusieurs frères et sœurs nés de son père et de ses mères. Il ne connut le nombre de ses frères que plus tard quand il sut compter au-delà de cinq. Ils étaient dix vivants, quinze avec ceux qui étaient morts. Ceux de ses frères et sœurs qui naquirent après qu’il eut vu son père féconder une de ses mères, la sienne, mettre au monde le cadet de ses frères, tous moururent en bas âge ou n’atteignirent pas l’âge où le monde lui apparut, à lui, étrange, insolite.
Cette appréciation l’inquiéta, marqua sa conscience du danger de voir. Ce jour-là. Un jour, son père fit une pêche abondante de poissons au dos vert et au ventre blanc. Ce jour-là, il s’écorcha la main pour avoir tiré avec trop de vigueur sur le filet alourdi par ce qu’il avait pris à un banc de poissons. Ses mains s’infectèrent peu à peu. Les onguents préparés par ses mères ne le guérirent pas. Une plaie dans la paume gauche puait, verdissait sous la plaque de cuivre qui la protégeait des mouches et qui devait hâter la cicatrisation. La gangrène menaçait. Il sentait la mort. La mort, il savait ce que c’était : un corps que la corne d’une bête sauvage déchire, disloque et jette à terre. Ce qu’il savait d’autre ne se dit pas. Sa bouche a une moue si têtue qu’on ne le lui fera pas dire. Il s’allongea sur le sable et ne fit aucun geste vers la mer. Il se laissa envahir par une odeur d’herbe brûlée. Il regarda la mer d’un oeil confus. Il vit le soleil s’y coucher en silence, tout sanguinolent des blessures d’une longue journée d’ardents labeurs. Le souvenir du Dieu païen qu’il avait été le tenta, il riposta en raidissant son corps. Toutes ses articulations craquèrent un Te Deum.
Le catéchiste récemment arrivé dans ce village de bord de mer l’emmena à une consultation médicale de passage. Revenant de ces soins, il croisa un prêtre. Il attribua sa guérison à un miracle. Le prêtre lui avait dit, répétant ce que le catéchiste lui avait déjà dit : « Tu guériras. » Il guérit. Il alla au catéchisme, décida qu’il se ferait baptiser du nom de Lazare. Il savait pourquoi. Il proféra ce désir en son cœur d’abord, puis, un jour, après avoir nagé loin du rivage, il sortit de l’eau, chassa les gouttes d’eau avec ses paumes sur le visage, le corps et les membres et proféra à haute voix : « Je suis Lazare », puis dit au catéchiste : « Je prendrai le nom de Lazare ». Sur son extrait de baptême, le prêtre écrivit le prénom qu’il s’était choisi.
Il avait trop grandi pour courir entre les plants de manioc, de patates douces et se cloîtrer dans les hautes herbes. Il mit ainsi fin à son enfance, s’en exila, perdit le pouvoir de ses premiers secrets. Il avait commencé à mourir.
Tchicaya U Tam’si
Poète et dramaturge congolais

(1 Présence africaine, Paris, 1979, 108 pages.
(2Cité par Taban Lo Liyong, in The last Word, E.A.P.H., Nairobi, 1969, pages 199-200.

 


Octobre 1983 – LES NOUVEAUX RESSORTS DU SOCIALISME – Stabilisation politique au Congo

Le 15 août 1963 au matin, le peuple de Brazzaville se presse contre les grilles du palais présidentiel. Les délégués du « comité de fusion » formé par les syndicats enjoignent à l’abbé Fulbert Youlou, président de la République, de démissionner. Il n’y consent que lorsque le général de Gaulle refuse de donner aux troupes françaises l’ordre de tirer sur la foule. La chute du premier président de la République congolaise, trois ans jour pour jour après la proclamation de l’indépendance, allait inaugurer une expérience unique en Afrique noire : une révolution politique et sociale inspirée du marxisme-léninisme. La fidélité à cette inspiration a été réaffirmée en août dernier à Brazzaville, à l’occasion de la célébration du vingtième anniversaire de l’événement. Quatre ans après l’arrivée au pouvoir du président Sassou Nguesso, la vie politique congolaise semble être parvenue à se stabiliser, tandis que se confirme une volonté d’ouverture diplomatique marquée par l’initiative présidentielle de réunir un sommet africain restreint consacré au conflit tchadien. Le prochain congrès du Parti congolais du travail (P.C.T.), prévu pour août 1984, devrait pouvoir confirmer cette évolution.
Pendant seize ans, de 1963 à 1979, le Congo fut agité par les luttes politiques. Jusqu’en 1968, sous la présidence de Massemba-Debat, une gauche marxiste, formée dans sa majeure partie en France, et une bureaucratie d’Etat à fort ancrage tribal se disputent un pouvoir que le président de la République fait dériver à la fois vers la droite et vers le Sud. En 1968, lorsque le capitaine Marien Ngouabi est porté par l’armée à la tête de l’Etat, le pouvoir bascule au Nord et renoue avec la révolution. Un an plus tard, le président Ngouabi fonde le P.C.T., déplaçant ainsi le centre de gravité du pouvoir de l’armée vers une organisation politique. Le 22 février 1972, constatant que la « bureaucratie tribale » redevient hégémonique, la gauche du parti tente un putsch militaire, qui échoue. De 1972 à 1974, une répression féroce, déchaînée par le commandant Joachim Yhombi-Opango, cousin du président Ngouabi et représentant de la fraction autoritaire et conservatrice de l’armée, anéantit en partie la gauche historique congolaise. Marien Ngouabi s’oppose alors à la terreur exercée par Yhombi, mais ne recouvre l’initiative politique qu’une fois liquidé le maquis lancé dans le Pool (Région de Brazzaville) par le lieutenant Ange Diawara, instigateur du coup d’Etat de février 1972, dont le cadavre sera exhibé, en 1973, au stade de la Révolution, à Brazzaville.
Marien Ngouabi engagera le Congo dans un processus de « radicalisation » en 1975, mettant à nouveau le pays à l’heure révolutionnaire, avec comme objectifs principaux la lutte contre la corruption et la préparation du troisième congrès extraordinaire du P.C.T., chargé d’élaborer le premier plan quinquennal.
Mais le 18 mars 1977 il est assassiné, et Yhombi-Opango, qui avait été exclu du comité central du parti en 1975, revient au pouvoir au sein d’un comité militaire, investi par le parti de prérogatives limitées et transitoires, que Yhombi usurpe en abrogeant la Constitution et en mettant le comité central en veilleuse. Une opposition se forme alors, derrière le colonel Sassou Nguesso, responsable du parti au sein du comité militaire. Son objectif est de réunir à nouveau le comité central et de préparer le troisième congrès. Mobilisant la base du parti et du syndicat, le mouvement conduit par Sassou Nguesso parvient, le 5 février 1979, à convoquer le comité central. Celui-ci destitue le comité militaire. Le troisième congrès extraordinaire se tient enfin le 26 mars 1979, et porte le colonel Sassou à la tête du Parti congolais du travail.
Après seize ans d’oscillations, le balancier politique s’immobilise à gauche ; en 1983, il s’y est, pour l’essentiel, maintenu.

Le rôle subordonné de l’armée

La ligne politique est explicitement fidèle au marxisme-léninisme que préconisait Marien Ngouabi, fondateur du P.C.T. et promoteur de la « radicalisation ». Mais, en même temps, l’extrême gauche décimée par Yhombi ne joue plus qu’un rôle très marginal. La prospérité économique soude autour de l’équipe dirigeante les gestionnaires de l’Etat et des entreprises publiques – dont les prérogatives grandissent et dont les salaires commencent enfin à être payés régulièrement, – le capital privé congolais – qui bénéficie des retombées de l’essor du secteur public – et la masse des travailleurs et des employés dont le niveau de vie se met à progresser : entre 1980 et 1982, le produit intérieur brut per capitapasse de 232000 à 437000 francs C.F.A., soit environ 1000 dollars.
Sur le plan ethnique, le pouvoir est ancré au Nord. Il est détenu en majeure partie par le groupe Mbochi (auquel appartient le président de la République et un peu plus du tiers des membres du gouvernement), échappant entièrement à l’important sous-groupe du Sud, Lari (celui de Fulbert Youlou). Mais le spectre de la représentation ethnique dans les instances gouvernementales n’en est pas moins assez large, et la répartition régionale des crédits d’investissement prévus au plan 1982-1986 ne s’écarte pas outre mesure de la distribution de la population. On y observe une légère sous-dotation du Sud et une sur-dotation du Nord due, pour l’essentiel, à un effort soutenu en matière d’infrastructures routières, de mise en valeur agricole et d’exploitation forestière.
L’institutionnalisation de la vie politique est aussi un facteur de stabilisation. Celle-ci gravite autour du P.C.T., et l’armée n’a qu’un rôle subordonné. L’appui de celle-ci à la révolution est garanti par l’existence, en son sein, d’une aile gauche que le parti s’attache à renforcer. Une milice populaire, où sont enrôlés les chômeurs, complète l’armature coercitive du régime.
Avec le parti, une pluralité d’institutions (gouvernementales et législatives, syndicats, organisations de masse) assurent les médiations permettant au groupe dirigeant de traiter les principales contradictions sociales. L’opinion publique, véritable plaque sensible de la vie politique congolaise, trouve à s’exprimer – en dépit des blocages d’appareil – dans les organes de base du parti et du syndicat. La Confédération syndicale congolaise (créée en 1964 par la réunification des syndicats qui avaient contribué au renversement de Fulbert Youlou), encadrée par une petite bourgeoisie imprégnée des idées révolutionnaires, est une pièce complexe du dispositif politique. Pour le P.C.T., c’est un instrument privilégié de contrôler des travailleurs ; mais la présence active en son sein d’une base vigilante en fait aussi un contrepoids au parti qui pourrait s’opposer à sa dérive « droitière ».
Pendant plus de quinze ans, la fragilité du pouvoir instauré en 1963 a nourri une véritable obsession de la déstabilisation extérieure. L’hostilité de la France et des pays voisins, à commencer par le Zaïre, envers un pays engagé dans la mouvance socialiste était de nature à étayer cette crainte – et diverses tentatives prouvèrent qu’elle n’était pas vaine. Mais la consolidation du régime dissipe progressivement ses appréhensions et l’incite à déployer une diplomatie de désenclavement.
La venue de la gauche au pouvoir en France n’est pas étrangère à l’apaisement des anxiétés congolaises. Toutefois, la politique africaine du gouvernement socialiste français a créé une certaine déception sur la rive droite du Congo.
Le voyage chaleureux du président Mitterrand au cours d’une « tournée » générale des pays francophones n’a pas inauguré ces relations privilégiées qu’en tant que pays « progressiste » le Congo s’estimait en droit d’attendre d’une France socialiste. Premier partenaire de Brazzaville sur le plan économique, la France demeure à distance sur le plan politique.

Le conflit tchadien

AUTRE motif de désillusion : la politique française au Tchad. L’appui militaire apporté à M. Hissène Habré a été, dès le début, désapprouvé par le gouvernement congolais, qui tient pour infondé l’argument de légalité employé à propos du gouvernement en exercice. La thèse avancée par M. François Mitterrand dans ses déclarations au Monde du 26 août dernier, selon laquelle la France aurait un rôle historique à jouer en Afrique, a avivé les critiques congolaises. Le ministre des affaires étrangères, M. Pierre Nzé, voit dans cette déclaration une « persistance des idées colonialistes » (1).
La position du Congo sur le problème tchadien engage sa politique africaine et centrafricaine. On peut la résumer en trois points :
  • S’il faut parler de légitimité au Tchad, c’est de celle qu’instaurent les accords de Lagos de 1979. Accords négociés, sous les auspices de l’Organisation de l’unité africaine (O.U.A.), entre les onze tendances tchadiennes, y compris celles de MM. H. Habré et G. Ouddeï, qui se réunirent alors pour former le gouvernement d’union nationale de transition (GUNT). Les Congolais considèrent les accords de Lagos comme une référence majeure pour le Tchad et pour l’Afrique, parce qu’il s’agit d’un règlement intervenu entre Tchadien, sans immixtion étrangère au continent. Lorsque, quelques mois plus tard, des dissensions éclataient à nouveau entre les deux chefs tchadiens, le Congo fut le seul des trois pays mandés par l’O.U.A. (les deux autres étaient le Bénin et la Guinée) à envoyer au Tchad une force d’intervention pour faire respecter les accords de 1979. Si, en vertu de cette analyse, M. Hissène Habré apparaît aux yeux des dirigeants congolais comme un usurpateur, ses liens avec les Etats-Unis en font, en outre, une menace pour l’équilibre géopolitique de l’Afrique ;
  • Brazzaville considère en effet que la progression de l’influence américaine au Tchad, après le Zaïre, le Soudan et l’Egypte, constitue une atteinte intolérable à la sécurité du régime libyen qui explique le soutien apporté par le colonel Kadhafi au président du GUNT, M. Goukouni Oueddeï. Dans l’hypothèse d’une présence renforcée des Etats-Unis dans l’Afrique saharienne, le Congo lui-même est pris entre deux feux. Au Sud, l’offensive sud-africaine menace l’Angola, pays limitrophe et ami du Congo. Au Nord, séparé du Congo par le seul Centrafrique, pays fragile, le Tchad glisse dans la sphère d’influence américaine et l’on tente de déstabiliser la Jamahirya ;
  • Cette analyse donne son contexte au communiqué issu du sommet impromptu auquel le président Sassou Nguesso convia les dix chefs d’Etat africains présents à Brazzaville pour la célébration du vingtième anniversaire de la révolution. Afin d’arrêter l’internationalisation du conflit et d’amorcer une négociation entre les protagonistes tchadiens, le communiqué invite toutes les troupes étrangères à se retirer et les Etats voisins à cesser toute ingérence dans les affaires intérieures tchadiennes. Outre l’adhésion de M. Menguistu, chef de l’Etat éthiopien et président en exercice de l’O.U.A., ce texte a reçu l’accord d’Etats dont certains sont proches de M. H. Habré (comme le Gabon) et d’autres de M. G. Oueddeï (comme l’Angola ou le Congo).
Depuis longtemps, Brazzaville cherche à rompre son isolement en pratiquant une politique de « bon voisinage », en tout premier lieu avec les pays d’Afrique centrale. Il en est résulté une amélioration des relations avec le Cameroun (qui a coïncidé avec l’effondrement de l’Union des populations camerounaises opposée au président Ahidjo et qui bénéficiait des sympathies congolaises) et avec le Gabon, ainsi qu’à une certaine normalisation des rapports avec le Zaïre.
Enfin, en prenant l’initiative du sommet restreint de Brazzaville, le Congo renouait avec une tradition qui lui est chère de prestige et d’influence. Mais, cette fois, ce n’est plus dans le sillage de la France et des conflits occidentaux, mais sur le continent noir que le pays cherche à jouer de nouveau un rôle international.

Esquisse de changements ?

QUELLE incidence peuvent avoir sur cette vocation ses liens privilégiés avec les pays socialistes ? Nouée au lendemain de la révolution, alors que le Congo se trouvait en butte à l’hostilité de la France et des pays africains voisins, l’entente avec l’Union soviétique – les deux pays ont signé un traité d’amitié et un accord de défense – reste un axe essentiel de la diplomatie congolaise. De moindre envergure politique, sans doute, les relations avec la Chine n’en ont pas moins été développées de façon concomitante. L’indéniable prestige que celle-ci a conquis auprès des Congolais dans le domaine de la coopération économique n’a d’égal que le désenchantement perceptible à l’égard des pays socialistes européens et de l’U.R.S.S. Mais ces derniers offrent une gamme de services et de produits plus large que celle proposée par les Chinois, limités, pour l’essentiel, à la petite quincaillerie, à la construction du Palais du peuple et aux barrages hydro-électriques. Les carences des premiers et les lacunes de la seconde apportent de l’eau au moulin de ceux qui sont partisans d’un redéploiement à l’Ouest de la coopération économique.
Une série de faits tempèrent l’engagement des Congolais dans la mouvance soviétique. Il existe une coopération en matière de défense : de nombreux cadres militaires sont formés dans les pays socialistes ; l’armée est équipée de matériel soviétique, notamment de Mig-20, 21 et 23. Cependant, la République du Congo a toujours refusé d’accueillir des bases soviétiques sur son territoire.
Lorsque l’U.R.S.S. est entrée en Afghanistan, le Congo n’a ni condamné ni approuvé : abstention qui vaut désapprobation. Enfin, le modèle socio-politique lui-même n’est plus très crédible aux yeux de nombreux dirigeants ; au point que l’on peut parler d’une crise de l’image de l’U.R.S.S. – mais non de celle de la Chine. Somme toute, c’est par son opposition farouche à l’impérialisme américain que le Congo se rapproche le plus des options soviétiques. Pour le reste, une certaine distance critique, l’amitié jamais démentie avec la Chine, la volonté de maintenir des rapports (à tout le moins économiques) soutenus avec la France et de les promouvoir avec les autres pays occidentaux, le désir de s’inscrire plus résolument dans les relations Sud-Sud, et tout d’abord dans le concert des nations africaines, attestent d’une réelle volonté de non-alignement.
Qu’il s’agisse de l’effort de stabilisation intérieure ou de l’affirmation d’une diplomatie de non-alignement, les divergences ne manquent pas au sein de l’équipe dirigeante. Elles trouveront l’occasion de s’exprimer lors du prochain congrès du parti en août 1984.
Outre les partisans de l’ex-président Yhombi-Opango, dont la présence au comité central du P.C.T. dénote une certaine influence, des orientations se dessinent qui pourraient infléchir le cours de la politique actuelle. Séduits par les critères d’efficacité et de rentabilité du modèle occidental, certains souhaitent en effet une gestion plus décentralisée et plus productive des entreprises d’Etat, une coopération accrue avec l’Ouest au détriment des pays de l’Est. Parmi eux, se trouvent des gestionnaires de l’économie, des fonctionnaires occupant des postes-clés dans l’appareil d’Etat et, notamment, au gouvernement. Fondant de grands espoirs sur la croissance, ils sont tentés de s’affranchir des contraintes du plan quinquennal. Ce courant a obtenu lors de la réunion du comité central du 7 avril 1983 la mise sous le boisseau de la « trilogie » dans les entreprises publiques (voir ci-dessous l’article de Marcel Drach ).
Ces diverses tendances peuvent rencontrer un écho parmi les cadres moyens et inférieurs de l’appareil d’Etat, des entreprises publiques et du parti, que la centralisation des pouvoirs prive d’initiative et voue à une morose passivité. D’autre part, la frustration de la base du parti – et, dans une certaine mesure, du syndicat, – que l’éloignement croissant du sommet (sensible depuis un an) rejette en marge de la décision politique, pourrait aussi jouer en leur faveur.
Certains éléments situés à la gauche du P.C.T. pensent alors que la seule réponse est de s’engager de façon encore plus résolue dans la voie de la « radicalisation » et envisagent de se mobiliser pour faire prévaloir leurs vues. Encore faudrait-il, pour cela, s’assurer d’un soutien populaire en réactivant la base du parti. L’accent mis récemment sur le rôle des « commissions ad hoc » du P.C.T., chargées précisément de cette mission, semble indiquer que l’équipe au pouvoir a pris conscience qu’il s’agissait là d’un élément déterminant dans la préparation du congrès.

Le plan et le développement des régions

Répartition des crédits d’investissement prévus pour 1982-1986
Source : Calculs effectués d’après l’Economie congolaise, Ediafric – La Documentation africaine, Paris, 1983.

Jean-François Chouchard

 

(1) Voir ses déclarations partiellement reproduites dans l’organe du P.C.T., Etumba, du 27 août 1983.
(2) Compte non tenu de Brazzaville et de Pointe-Noire.

Octobre 1983 – Quand la planification se veut au service du développement autocentré

A stratégie du plan, à l’élaboration duquel a collaboré un regroupement de bureaux d’études français, vise essentiellement à utiliser la rente pétrolière pour engager le pays dans la voie d’un développement économique autocentré ; en d’autres termes, recourir provisoirement (le temps que dureront les réserves) à un facteur éminemment extraverti, le pétrole, afin de doter le pays du noyau d’infrastructures et du potentiel productif minimal nécessaires à l’amorce d’une croissance autonome. Les recettes pétrolières sont donc appelées à financer, selon les hypothèses sur leur montant (ici, 900 et 1100 milliards de francs C.F.A. 1981 (1) pour la durée du plan), entre 55 et 68 % des dépenses de l’État (dépenses de fonctionnement, service de la dette et investissements à la charge de l’État).
Une distance critique est prise à l’égard de ce que deux auteurs consultés par le gouvernement congolais appellent, faisant référence au pétrole, une « richesse ambiguë » (2), et du scénario des « industries industrialisantes », dont l’expérience algérienne a montré les insuffisances.
Dans une perspective d’accumulation primaire, qui ne devrait déboucher qu’au cours du plan suivant sur un décollage industriel, le premier quinquennat s’articule autour de trois axes principaux : routes et électricité, agriculture, remise en état des entreprises industrielles d’État qui, respectivement, recevront 23,5 %, 24,8 % et 8,6 % du total des investissements du secteur public (État et entreprises publiques). Dans chacun de ces trois domaines, l’intention est, tout à la fois, d’inverser la tendance antérieure à la dégradation, de créer des capacités nouvelles et de préparer l’ »après-pétrole » en lançant des projets bâtis sur des ressources locales et reproductibles. Ainsi, dans le programme énergétique, l’hydro-électricité sera privilégiée ; en matière agricole, l’objectif est d’atteindre l’autosuffisance alimentaire et aussi de mettre en valeur la forêt du Nord ; dans le domaine industriel, l’accent est porté sur la reconstitution de l’industrie agro-alimentaire (sucre et huile, notamment) et de l’industrie des matériaux de construction.
Des facteurs spécifiquement congolais conditionnent la réussite. Notamment : le repeuplement des campagnes, la constitution d’une main-d’oeuvre qualifiée et disciplinée, l’assainissement de la gestion des entreprises publiques, le contrôle des dépenses publiques – dépenses de fonctionnement ou investissements.
Redonner vie aux campagnes EST-IL possible d’inverser le flux démographique en faveur des campagnes ? De faire exister une agriculture ? Il suffit, par exemple, de sortir de Brazzaville, de quitter la route après 30 ou 40 kilomètres, pour pénétrer dans la brousse arbustive ou dans la forêt, pour prendre conscience de ce que cette tentative comporte de gageure. Espace à peu près vide, ponctué, çà et là, de minuscules hameaux de cases, dénué d’infrastructures, où il faut tout apporter, tout créer. Entre cette table rase et la ville, où fleurit sous ses aspects les plus clinquants et les plus ludiques la norme de consommation occidentale, le Congolais peut-il se soustraire à la fascination de la seconde ? Pour fixer et attirer la population à la campagne, le plan prévoit la création de « villages-centres », pôles de regroupement pour le « semis des quatre mille villages congolais » pourvus d’un minimum d’équipement (eau, électricité). Mais la réalisation de ce programme est conditionnée par le volume des engagements d’investissement dans les autres secteurs : compte tenu de la progression considérable de ceux-ci, il ne serait question, aujourd’hui, que de créer cinquante villages-centres durant le quinquennat, au lieu des cent cinquante prévus.
L’amorçage d’une croissance « auto-dynamique » ne saurait se passer d’une main-d’oeuvre efficace. Cela requiert, d’abord, une transformation de l’appareil scolaire hérité de la période coloniale, qui continue à former trop de littéraires et de juristes, alors que le pays manque d’ingénieurs, de techniciens et d’ouvriers qualifiés. Mais il faut également – immense problème, aux implications culturelles et politiques complexes – soumettre la main-d’oeuvre à une discipline de la production – ponctualité, rendement et respect des équipements. Pour venir à bout de cette difficulté, le colonel Yhombi n’avait-il pas, lors de son court passage à la direction du pays, de 1977 à 1979, fait régner la terreur dans les usines et les bureaux en postant, à la porte de chaque entreprise, des militaires chargés de contrôler heures d’arrivée et de départ, absences, et d’infliger aux fautifs de lourdes pénalités ?
Tout autant que la discipline au travail, la rigueur dans la gestion – à commencer par la limitation des effectifs et la responsabilisation des cadres – est une condition nécessaire pour que les entreprises équilibrent leurs comptes et dégagent une valeur ajoutée. Or, la situation des entreprises publiques reste déséquilibrée pour la majorité d’entre elles. Le comité central du P.C.T., réuni le 7 avril 1983, a chiffré le déficit cumulé des entreprises d’État à 30 milliards de francs C.F.A. à la fin de 1982, ce qui représente 10 % du budget général de l’État pour la même année. Ce bilan inquiétant a conduit la direction du parti à prendre une mesure grave, puisqu’elle consiste à diminuer, dans une série d’entreprises pilotes, le rôle de la « trilogie », collège à vocation démocratique associant la direction de l’établissement, le parti et le syndicat dans la gestion de l’entreprise. Cet organe est désormais flanqué d’un conseil d’administration et placé sous l’autorité du directeur général, lequel est, en outre, investi de responsabilités plus larges et d’une autonomie accrue à l’égard de son ministère de tutelle.
La dérive des investissements LA difficulté de maîtriser le flux des dépenses publiques est aussi un obstacle dressé sur le chemin du plan. Plus encore que le volume excessif des dépenses de personnel, ce qui fait problème, aujourd’hui, c’est le taux de croissance des investissements et partant de la charge de la dette. Il serait certes prématuré de se livrer à une généralisation, mais il semble qu’on soit en présence, au Congo, d’un mécanisme de surinvestissement cyclique analogue à celui que l’on peut observer dans les pays socialistes européens (3). En bref, malgré l’existence d’un contrôle central, les investissements publics tendent à s’accélérer au cours de la première phase du plan. Ne prenant conscience du phénomène qu’après coup, placée en quelque sorte devant le fait accompli, l’autorité centrale réagit en cassant cette dynamique intempestive de l’investissement et de l’endettement.
C’est ainsi que le gouvernement, alerté par l’infléchissement de la conjoncture pétrolière, a décidé au printemps dernier de réduire le programme d’investissement pour 1983, ramené des 147 milliards de francs C.F.A. initialement prévus à 129 milliards (soit une diminution d’un peu plus de 12 %). Selon la présidence de la République, le volume des investissements du secteur public avait atteint 162 milliards en 1982, au lieu des 116 milliards programmés. En dépit de la contribution élevée des recettes pétrolières au financement des investissements, le service de la dette (à la charge de l’État et des entreprises publiques) fait plus que doubler chaque année depuis 1981. Il atteignait 66 milliards de francs C.F.A. en 1982, soit 18 % du montant des exportations pour la même année. Ce dernier ratio devrait passer à 27 % en 1983, le seuil de tolérance étant fixé à 33 % par le Fonds monétaire international (F.M.I.). Pour sa part, le gouvernement s’est imposé une limite de 30 %, et cela suppose que les engagements d’investissement soient contenus. Quant au montant de la dette, il varie selon les sources : 450 milliards de francs C.F.A. pour le F.M.I., 350 milliards d’après les Congolais. La France est le plus gros créancier, avec 113,5 milliards ; viennent ensuite la Suisse (41,5 milliards), la Chine (35 milliards) et l’U.R.S.S. (19 milliards) (4).
De surcroît, cette dérive des investissements ne se traduit pas seulement en termes d’endettement extérieur. Elle peut s’accompagner d’une déformation de la répartition sectorielle des dépenses prévue par le plan, et mettre ainsi en cause sa cohérence. Enfin, une grande partie des biens d’investissement étant fournis par les pays occidentaux, le surinvestissement est aussi le résultat de l’effort que les firmes étrangères poursuivent sans relâche pour pousser leurs partenaires congolais à la consommation.
Mais on aborde là le domaine des contraintes extérieures, qui tiennent aussi à la présence du capital privé étranger dans certains secteurs d’activité et – donnée cruciale dans la conjoncture présente – à la nature de la dépendance que le pétrole fait peser sur le projet économique.
Les vendeurs (firmes étrangères) parvenant souvent à imposer à l’acheteur des projets de technologie et de taille excédant ses capacités de gestion, les planificateurs congolais se sont montrés d’emblée très sensibles à cette question. Le comité central du P.C.T. a recommandé, en avril 1983, de recourir en priorité aux bureaux d’études nationaux pour la préparation des projets. Le risque est, ni plus ni moins, que des millions de dollars ne se transforment en d’immobiles vestiges (comme ce fut le cas des installations de production de potasse), en chantiers inachevés (la raffinerie de Pointe-Noire a mis dix ans, de 1972 à 1982, pour voir le jour) ou en unités de production fonctionnant au quart ou au tiers de leurs capacités (c’est ce qui fait hésiter le gouvernement à propos du projet, dont la France est en quelque sorte le promoteur, de grande usine de pâte à papier de 240000 tonnes de capacité annuelle, coûtant au bas mot 625 millions de dollars, soit l’équivalent du budget congolais pour l’année 1982).
D’autre part, le capital privé étranger est prépondérant dans l’industrie (secteur agro-alimentaire et exploitation forestière inclus), dans le bâtiment et les travaux publics et dans le commerce (importation, gros et demi-gros). L’objectif du gouvernement est de maîtriser l’activité de ce sous-ensemble économique en matière d’importation, de structure d’investissement et de rapatriement de valeur ajoutée. Cependant, le code des investissements édicté le 7 juillet 1982 témoigne d’une volonté d’encourager les investissements étrangers dans une zone supérieure à 100 millions de francs C.F.A. (2 millions de francs français). Tandis que le capital privé congolais sera incité à se développer dans un intervalle situé entre 10 et 100 millions de francs C.F.A. En matière d’importation, une politique plus active et plus efficace des offices publics est préconisée.
Mais la pièce maîtresse de l’échafaudage économique est le pétrole, le potentiel d’accumulation primaire du Congo est étroitement lié aux recettes qu’il procure, le décollage économique en dépend. Si ces recettes déçoivent les prévisions, le Congo ne peut se maintenir sur la trajectoire tracée par le plan qu’au prix d’un endettement extérieur accru, autre menace pour son indépendance.
Or les rentrées pétrolières sont conditionnées par des facteurs qui échappent en grande partie au gouvernement congolais. S’agissant du prix fiscal du baril (tombé de 33 à 29 dollars au printemps 1983) et du cours du dollar, la remarque est évidente. Mais, de plus, ces rentrées sont fonction de la production annuelle, et celle-ci dépend des investissements des sociétés qui exploitent et prospectent le pétrole congolais, Elf-Congo et Agip, avant tout (l’Etat congolais n’investit pratiquement pas dans la recherche et l’exploitation, seulement dans le raffinage et la distribution).
Dans ces conditions, la production de pétrole est l’enjeu d’une négociation quasi permanente entre le gouvernement et les compagnies, négociation sur laquelle pèsent l’incertitude relative à l’importance des réserves, l’imprécision touchant aux cours et aux taux de change, le caractère aléatoire des tests expérimentaux, la mobilité stratégique des sociétés pétrolières.
Sous la pression de toutes ces contraintes, la réalité est fort mouvante, et les initiatives s’écartent souvent de la ligne tracée par les planificateurs. Ceux-ci ont ainsi été conduits à adopter une procédure de « plan glissant », qui consiste à actualiser le plan à intervalles réguliers. Une première correction a déjà été faite pour les années 1983 et 1984. Mais il faut une vigilance et des arbitrages constants entre les intérêts contradictoires pour éviter le dérapage. On peut se demander, alors, quel rôle véritable joue le plan dans la stratégie de développement congolais.
Une fonction politique DANS les rues de Brazzaville, on peut voir des panneaux rouges avec ce slogan en lettres jaunes : « Le plan est une loi et nul n’est censé ignorer la loi. » Syllogisme un peu candide, mais très révélateur de la fonction idéologique et politique du plan. Celui-ci réalise une sorte d’unité négociée entre des intérêts contradictoires et trace une limite à l’intérieur de laquelle ils peuvent jouer, s’affronter, provoquer des « glissements ». Il a donc une fonction régulatrice, en ce sens qu’il représente un consensus que personne, en particulier dans le parti et dans l’appareil d’État, n’est « censé ignorer » ; une « loi », autrement dit une position d’équilibre et une marge de tolérance au-delà de laquelle c’est l’unité politique du groupe dirigeant qui se trouve mise en cause.
Le prochain congrès du parti, en août 1984, permettra de dresser un premier bilan de cette expérience originale.

La croissance économique au cours des trois dernières années 1980 1981 1982

(1) Le Congo est le quatrième producteur de pétrole d’Afrique noire, après le Nigéria, le Gabon et l’Angola. Sa population (1,5 million d’habitants) se trouve concentrée à 45 % dans les villes. Sources : Marchés tropicaux et méditerranéens, 5 août 1983. — L’Economie congolaise, Ediafric-La Documentation africaine, Paris, 1983. — Statistiques douanières françaises.

Marcel Drach
(1) 1 franc C.F.A.=0,02 franc français.
(2) J.-C. Guégan, P. Judet. Le Développement de l’industrie en République populaire du Congo. Situation, contraintes et orientations à long terme, université des sciences sociales de Grenoble, Intitut de recherche économique et de planification du développement, document multigraphié, décembre 1980, 96 pages (p. 21).
(3) Cf. T. Bauer, « Investment Cycle in Planned Economies », Acta Oeconomica, vol.21, n°3, 1978, pp. 243-260.
(4) A. Blachet, « Le vingtième anniversaire de la République populaire de Congo », dossier publié par Afrique Industrie, n°282, 1er et 15 août 1983.

Décembre 1987 – U Tam’si – Nouveaux élans de la création africaine

L’écrivain congolais Tchicaya U Tam’Si s’interroge constamment — dans ses poèmes, ses pièces de théâtre, ses romans — sur le devenir des sociétés africaines et sur le vide politique qui a succédé aux fécondes années de lutte anticoloniale.
Maintes fois il a dénoncé, dans de violentes satires – en témoigne, en particulier, son récent roman Les Fruits si doux de l’arbre à pain (Seghers, Paris, 1987), — les mœurs de ces hommes politiques prêts à vendre l’âme et la dignité de leur peuple.
Dans le texte ci-dessous, Tchicaya U Tam’Si rappelle, une fois encore, la nécessité du recours à la tradition pour sauver l’identité d’un authentique théâtre africain.

Les origines sacrées de notre théâtre

L’homme est plus immense qu’il ne le suppose,
de nos jours on l’inonde au lieu de le rafraîchir.
René Char
L’Afrique noire de l’oralité n’a pas la même conception du théâtre que l’Europe des lettrés. Il fallait simplement dire cela et ne pas décréter, comme cela a été fait, que la notion même de théâtre est étrangère au génie de l’Africain. Ce qui est évident, c’est que l’oralité n’exhibe pas de répertoire en dehors de la mémoire collective. L’oralité n’attribue à personne la paternité de tel ou tel message, quelle que soit la forme sous laquelle se présente ce message. Absence de forme, absence de message ? Certes, pas de répertoire, pas de lieux scéniques, pas de corps de métier voués à la représentation théâtrale. Ce qu’on a dit du théâtre, on l’a dit pour beaucoup d’autres formes d’expression : le roman par exemple. On l’a dit aussi pour la peinture. C’est la raison de la suspicion que l’on a pour les écrits que commettent les Africains dans les belles lettres comme dans les beaux arts. L’art nègre et la danse exceptés, admis. Encore que pour la danse, on cherche en vain à savoir qui est le chorégraphe inspiré des performances du danseur africain ? L’inné, le sang, l’intuition ?
Ce qui est moins discutable est qu’en vérité on ne voit que peu d’exemples de lieu assigné à la représentation du spectacle de la vie que l’on se donne, en dehors de celle-ci. Ainsi le rituel tragique de la mort se célèbre là où un destin a été contrarié.
La vérité est qu’il n’y a pas de peuple qui ne théâtralise le moindre des actes essentiels de sa vie. Naît-on, boit-on, joue-t-on, on voit s’élaborer des règles qui permettent de transcender l’apparente banalité de chacun de ces actes, qui les transmuent en divers rituels propitiatoires. Car cette façon d’être au « théâtre » dans la vie, de tout théâtraliser ou de tout commuer en rituel est une quête perpétuelle de catharsis ou tout simplement l’expression d’une volonté irrépressible de donner plus d’ampleur à la profonde inspiration à prendre pour mieux sortir des affres de la vie, et aux fins d’une récréation du soi. Il faut se guérir du mal-vivre. Il faut ne jamais perdre le contrôle de soi ou encore le contact de ce qui peuple, à notre insu, notre environnement.

Autour des mythes fondateurs

Danse-t-on, aime-t-on, on sait que chaque émotion pour être évidente à elle-même, passe par une mise en scène des gestes de l’aveu dédicatoire que l’on fait de cette danse-là, de cet amour-là. Danse-amour pour la femme aimée, danse-amour pour les esprits que l’on vénère. Les amours taciturnes ne sont pas vraies, elles ont besoin de se dire, de se montrer, de se crier, d’exhiber la vigueur de leur bonne santé. Il n’est pas de rituel qui n’ait une théâtralité. La passion pour se vivre intensément doit nécessairement être jouée. Quelle crédibilité aurait-elle autrement ? On théâtralise la prière en l’amenant au paroxysme de la transe. Par la transe, le corps et la prière (la parole incantatoire) cessent d’être antagonistes, s’installent dans leur ambivalence première, (le corps est prière, la prière est corps), puis la prière-verbe se libère du corps. Parce qu’il y a un seuil que le corps ne peut franchir seul. L’étape ultérieure est celle où la prière-parole se resacralise. Toute transe étant cathartique, elle a besoin pour se réaliser que tous les sens soient sollicités. Le feu embrase le corps, décuple sa sensibilité à toucher de tout, même l’impalpable.
Le toucher seul permet de lire les obscurs hiéroglyphes des corps physiques et même des corps gazeux, encore faut-il l’avoir extrêmement sensible. Le magnétisme qu’ont certaines personnes, par don naturel ou acquis par initiation, leur confère le pouvoir de diagnostiquer et de guérir par attouchement. Toutefois, à cette phase opératoire, la transe est de mise. L’effet narcotique des encens inhalés agissant sur le cerveau profond le libère d’abord du poids des contingences matérielles, puis décuple les possibilités d’accès à la transe et lui permet de s’assumer dans tous les éléments de l’environnement. Ainsi la transe aboutie mène à tous les règnes : animal, végétal, minéral. Elle permet aussi à celui qui y parvient d’être, selon sa quête, feu, terre, air ou le bois de la charpente de son toit… selon le paroxysme de sa transe. La musique fait plus qu’ouvrir l’oreille au vaste chant et à la parole du monde extrasensoriel.
Que l’on fasse l’inventaire de tous les accessoires de n’importe quel rituel, on retrouvera les mêmes ingrédients, ceux-là mêmes qui permettent d’aller au-delà de tous les possibles. Notamment celui de faire un avec le tout cosmique. Pas de rituel sans feu. Parce que le feu est au centre du monde sous toutes les formes de l’énergie. Celui du magma, celui du sidéral. Le feu est au centre, le rythme syncopé des percussions l’attise (comme on frotte le silex au silex, le corps, frotté au corps ou à l’air, produit le feu), le mouvement lancinant des chants lie le cercle autour du postulant, la danse l’anime, les effluves des encens accompagnent son esprit solliciteur jusqu’au terme de son voyage initiatique. L’état second.
De fait, aucune transe ne s’opère sans le concours de la danse, de la pantomime, du chant-musique et de la mise en espace du corps sollicité à dire, en de vertigineuses arabesques d’une gestuelle savante, ce qu’il tient en otage depuis la nuit des temps : une somme majeure d’énergies en expansion, énergies qui souffrent d’être contenues. Faire le tri des énergies fastes d’avec celles qui ne le sont pas, c’est s’assurer la connivence des esprits qui font la ronde autour du monde.
Le théâtre total puise sa justification aux sources de la transe collective. Les modes d’expression qu’il intègre ne sont pas étrangers les uns aux autres, ils doivent concourir à la réalisation d’une symbiose, c’est pourquoi il implique aussi la participation active de tous comme acteurs, celui qui n’est là que pour voir court un bien grave danger, car sa passivité le rend vulnérable. Proie facile des forces que le cérémonial déchaîne. C’est ainsi que le port du masque devenait nécessaire pour assurer la protection des protagonistes, qui, sans son secours, pouvaient, dans un moment de relâchement, s’exposer au pire.
Banalisé, le rituel magique ou sacré devient théâtre. L’artifice des acteurs, tous rôles confondus, prend le pas sur l’essentiel. Il ne s’agit plus de guérir, de libérer du mal, mais de créer une diversion ou encore d’aménager une plage de détente. Le rituel que le théâtre banalise ainsi aux fins de distraction ou d’édification ne perd cependant pas le sens de ses origines sacrées. Le jeu auquel il convie est bien plus qu’une simple pédagogie, il est lui aussi curatif. Il s’agit de ne pas rater la mise an scène de l’acte que l’on veut jouer. car celui qui se trompe de rôle brouille le jeu et corrompt les équilibres vitaux. Le théâtre tire de la vie sa copie conforme. Qui ne s’est pris au jeu de boire, d’aimer ? Qui ne s’est pas joué à soi-même la farce de vivre ne saura jamais de quel poids est la vie sur son propre corps, sur son être intime ! On se purge de se jouer sa propre passion. On ne vit que mieux, les pores dilatés par le feu des mouvements de l’exercice que l’on se donne,
Le théâtre n’est pas seulement un acte mental – une excessive cérébralité le viderait de toute signification. S’il est aussi et surtout un exercice physique (au sens fort) et spirituel, il s’apparente beaucoup aux pratiques de l’exorcisme, parce qu’il y a prise de la psyché et parce qu’il y a invite à sortir de la chrysalide. Tout passe par le corps pour que l’âme exulte. Le théâtre célèbre un culte profane d’apparence. Il est le jeu que l’âme se joue à lui-même, le corps et la voix lui servant de hochet. Une spiritualité, finalement. Mais aussi une sociabilité, une convivialité. Il est, en effet, parmi les arts de la parole le plus rassembleur autour des mythes fondateurs. C’est pourquoi il ne peut vivre sans la complicité de plusieurs. Il installe de tels rapports de solidarité qu’il apparaît, dans maintes sociétés, comme lieu des apprentissages des responsabilités que les membres d’une société ont les uns à l’égard des autres.
Après les mystères célébrés dans le secret des sanctuaires, s’offrit à l’émotion le spectacle qui est dans le quotidien de la vie. Dans celui des errements du corps. Dans la rue. On fait un cercle autour d’un fou vêtu de guenilles et fardé de poussière. On rit et l’on s’émeut de ce qu’il parodie la déraison du monde. On quitte ce cercle tout étonné qu’on ait pu rire ainsi de l’affliction qui s’est acharnée sur l’innocence de ce simple d’esprit. Un peu plus loin, au coin d’une autre rue, se joue le drame de cette femme que son mari bafoué veut châtier proprement à coups de bâton. On rit des cris de la femme adultère, on rit de la mauvaise fortune du mari. La vie s’écoule en « cent actes divers », mêlant farces et attrapes, drames et tragédies. Comédie humaine. Le spectacle est dans la vie courante. Pas de metteur en scène. Les protagonistes de la farce ou du drame qui se joue ne sont pas des professionnels. Ils ne sont rémunérés par personne, ils jouent à leurs dépens, pour leur compte. Les uns et les autres sont donc, tour à tour, spectateurs non payants, acteurs bénévoles. Le hasard – l’infortune – est le grand ordonnateur de tout cela.
Le théâtre à l’occidentale a désormais acquis droit de cité en Afrique. S’il n’y avait naguère pas un lieu précis où devait se donner en représentation le drame humain ou sa quête de l’absolu, comme entre parenthèses, désormais c’est sous les cintres d’un lieu clos de murs appelé théâtre que se donneront en représentation – loin de la poussière des rues, – comédies, drames et farces. Les bouleversements qu’ont connus les sociétés africaines ne sont pas étrangères à ce glissement. Ce n’est pas seulement par mimétisme que l’Africain s’est approprié une démarche théâtrale qui de prime abord n’apparaît pas comme telle dans son patrimoine. Le cadre de vie a changé, ont aussi changé les modes et méthodes de production et de reproduction des savoirs. Les clivages qui se sont installés ont ségrégué les genres. La séparation du sacré et du profane est voulue par la spécialisation et la laïcisation du traitement des phénomènes sociaux.

Dans l’anonymat de la ville…

Les changements de civilisation produisent les mêmes effets. On le sait : dans l’Occident européen, celui des mystères, le processus a été identique à celui que connaît l’Africain. L’effet de rupture d’avec une tradition quasi sacerdotale du spectacle n’est pas le fait d’une perversion, mais procède de la nécessité vitale d’apprivoiser les formes de célébration les plus inhérentes aux nouveaux comportements et rapports dans la vie. Dans l’anonymat de la ville, on saute au cou de celui qui vous propose une distraction. La ville… Dakar, Abidjan, Ouagadougou, Brazzaville, sont des lieux d’exode et d’exil, où l’organisation de la vie tribale, ses rites, ses rituels, ses solidarités n’ont plus leur exutoire naturel. Si, par exemple, dans les quartiers populaires de Bamako le kotéba se joue encore à ciel ouvert, à l’ancienne, par tous, voisins du quartiers et passants, dans une effervescente improvisation, bientôt ce ne sera plus possible. Le kotéba est déjà « mis en pièce » et « mis en scène ». Pour survivre, il devra se plier à l’exiguïté d’un décor de fortune, se suffire du talent bridé de quelques acteurs, se passer de la foule de la rue et se contenter de quelques spectateurs fortunés. Il avait, en se vulgarisant, perdu son caractère initiatique. En devenant spectacle de la rue, il pourrait préfigurer un théâtre de boulevard porté à la scène. Ne sera-t-il que cela ?
De même que le passage de l’oralité à l’écrit n’est possible que par la mise en place de règles et de structures de pensée et d’esthétique nouvelles, le passage du spectacle spontané de la rue à celui, construit, de la scène théâtrale postule pour une éthique et une esthétique qui obéissent à d’autres canons.
La foison de textes du néo-théâtre africain, si elle témoigne d’un fastueux appétit de spectacles, lieu d’épanchement de toutes les humeurs et où s’essaient tous les humours, n’administre pas toujours la preuve de beaucoup d’esprit de recherche quant aux nouvelles formes de langage et d’expression qui lui donneraient la légitimité d’une originalité. Héritière de la tradition du concept de théâtre total lisible dans les rites et rituels – ceux par exemple de la transe, – la confusion des genres, quand elle est pratiquée, se révèle souvent comme une besogneuse juxtaposition hétéroclite de plages de danse (d’une chorégraphie sans inspiration), de palabres, de farces, le tout lesté du poids d’un folklorisme douteux. Tout droit sorti de la fête de fin d’année scolaire, pour laquelle les premiers textes ont été écrits, ce théâtre hésite à se départir d’un certain didactisme. Certes, le néo-théâtre africain affiche d’authentiques réussites, et le souci d’acclimater ce nouvel instrument pousse certains des plus exigeants de ces auteurs à effectuer un retour aux sources du rituel (entre autres), à la recherche des voies et des moyens d’une nouvelle expression théâtrale.
Tchicaya U Tam’si
Poète et dramaturge congolais

Octobre 1991 – Sur les écrivains congolais

Les grands noms

SYLVAIN BEMBA Né le 17 février 1934 à Sibiti (Congo). Auteur dramatique ( l’Enfer, c’est Orféo , ORTF-DAEC, Paris, 1969 ; Tarentelle noire et diable blanc , Oswald, Paris, 1976) et romancier ( Le soleil est parti à M’Pemba , Présence africaine, Paris, 1982 ; le Dernier des Cargonautes , L’Harmattan, Paris, 1984 ; Léopolis , Hatier, Paris, 1984).
JEAN-BLAISE BILOMBO-SAMBA Né à Brazzaville. A publié en 1976 son premier recueil, Témoignages , préfacé par Henri Lopès (Oswald, 1976). Poète lyrique dont l’écriture exigeante tranche avec la conception souvent ornementale de ses pairs.
EMMANUEL BOUNDZEKI DONGALA Né en 1941 en Centrafrique. A longtemps séjourné au Etats-Unis où il a obtenu un « master of science ». Enseigne la chimie à l’université de Brazzaville. Romancier ( Un fusil dans la main, un poème dans la poche , Albin Michel, Paris, 1973 ; Jazz et vin de palme , Hatier, 1982 ; le Feu des origines , Albin Michel, 1987). A publié plusieurs poèmes dans des revues.
MARCEL SONY LABOU TANSI Né le 5 juin 1947 à Kimwanza (Zaïre). Romancier ( la Vie et demie , 1979 ; l’Anté-peuple , 1983 ; les Yeux du volcan , 1987, tous publiés au Seuil, Paris) et auteur dramatique ( Conscience de tracteur , 1979 ; Antoine m’a vendu son destin , revueEquateur , Paris, 1986). Anime à Brazzaville le Rocado Zulu Théâtre. Fils spirituel de Tchicaya U Tam’si, Sony Labou Tansi s’est souvent exposé, sous le monopartisme, dans la défense des libertés et de l’identité kongo.
HENRI LOPÈS Actuellement directeur général adjoint de l’UNESCO. A longtemps été ministre de l’éducation, puis premier ministre au Congo. Remarqué en 1972 pour un recueil de nouvelles, Tribaliques . Romancier ( Sans tam-tam , 1977, la Nouvelle Romance , 1976, tous deux aux éditions Clé, Yaoundé, le Pleurer-rire , Présence africaine, 1982), dont le dernier livre ( le Chercheur d’Afriques , Le Seuil, Paris, 1990) est sans doute le plus abouti.
MATONDO KUBU TURE Sociologue. Excellent comédien. S’est notamment signalé au printemps 1990 par une brillante adaptation à la scène de poèmes de Tchycaya U Tam’si. A lui-même publié en 1978 (chez Oswald) un recueil, Ces visages noirs du pays qui tue .
GUY MENGA Né en 1935 à Mankonango (Congo). Journaliste longtemps en exil à Paris. Ecrivain et dramaturge ( la Marmite de Koka-Mbala , 1966, réédité chez Clé, Yaoundé, est un classique du théâtre congolais). Est rentré dans son pays à l’occasion de la conférence nationale. Membre du gouvernement de la transition depuis juin.
MAXIME N’DEBEKA Inquiété, emprisonné et condamné lors de la répression du mouvement M 22. Vit à Paris. A publié les Soleils neufs , (Clé, 1969), l’Oseille, les citrons (Oswald, 1975), les Signes du silence(Ed. Saint-Germain-des-Prés, Paris, 1978). S’est aussi illustré au théâtre avec, en particulier, le Président (Oswald, 1980).
JEAN-BAPTISTE TATI-LOUTARD A publié, depuis 1968, de nombreux recueils poétiques : Poèmes de la mer (Clé, 1968), les Racines congolaises (Oswald, 1968), les Normes du temps (Editions du Monde noir, Kinshasa, 1970), les Feux de la planète (NEA, Dakar, 1977). S’est aussi essayé au roman ( le Récit de la mort , Présence africaine, 1987). A présidé, pendant une décennie, aux destinées de la culture congolaise en qualité de ministre de la culture et des arts. A perdu son portefeuille à l’issue de la conférence nationale.
FÉLIX-GÉRALD TCHICAYA U TAM’SI Sans aucun doute le plus grand. Poète remarqué et salué par M. Léopold Sédar Senghor, n’a pas hésité à rejoindre Patrice Lumumba. Puis représentant du Congo à l’UNESCO et fonctionnaire international. Exilé volontaire à Paris, s’est toujours tenu à distance des autorités de son pays. Auteur de poèmes au verbe flamboyant ( le Mauvais Sang , Feu de brousse , A Triche-coeur , réunis en recueil réédité en un volume chez L’Harmattan, 1978, Arc musical ,Epitomé réédités chez Oswald, 1970), de romans ( les Cancrelats , 1980,les Méduses , 1982, les Phalènes , 1984, tous trois chez Albin Michel,Ces fruits si doux de l’arbre à pain , Seghers), 1977. Sa pièce, le Bal de N’Dinga , montée récemment par Gabriel Garran, a remporté un vif succès à Paris.

PLÉIADE D’ÉCRIVAINS, PÉNURIE D’ÉDITEURS

Dans le jardin privé de la littérature congolaise

Puisque l’heure est à la démocratisation en Afrique, il serait temps de jeter un pont entre les écrivains et les populations de l’intérieur. Beaucoup de créateurs congolais estiment qu’il en va de l’avenir culturel de leur société.
par Jean-Michel Devesa
AU Congo, les créateurs ne manquent pas. Sony Labou Tansi, l’intellectuel congolais sans doute le plus connu à l’étranger, en est persuadé : « Nous souffrons pour l’essentiel de l’absence d’une réelle politique de diffusion. »C’est en ce sens qu’on peut parler de désert culturel. Un partage inégalitaire des pratiques culturelles réserve aux masses rurales et citadines la passion du football et des variétés musicales, et à quelques centaines d’intellectuels les délices de la littérature, du théâtre et des arts plastiques.
Or des tournées, des concerts, des expositions pourraient se concevoir à moindre frais. Le projet BBKB (Bordeaux-Brazzaville-Kinshasa-Bangui), animé par Guy Lenoir, François Campana et Sony Labou Tansi, a démontré en novembre 1990 qu’il était possible de rassembler tout au long des fleuves Congo et Oubangui des foules considérables, de les écouter et de leur apporter, en retour, des spectacles de qualité. Mais ce projet n’a vu le jour que parce que le ministère français de la coopération l’a financé à concurrence de plus d’un million de francs.
De telles sommes excèdent les capacités budgétaires des ministères des arts et de la culture de la région : celui du Congo dispose pour son fonctionnement d’environ 200 000 francs. Mais, en la matière, ce qui prime c’est peut-être la volonté de donner aux artistes locaux les véhicules, l’essence ou les billets de transport qui leur permettraient d’aller à la rencontre du Congo profond, celui des villages et des villes de l’intérieur.
Pour Matondo Kubu Ture, qui enseigne la sociologie à l’université de Brazzaville et figure parmi les meilleurs comédiens de la place, les choses sont claires : « En raison de cet enclavement, il est plus facile pour la compagnie Tchicaya U Tam’si de Pointe-Noire de s’envoler pour Le Havre ou Limoges dans le cadre d’échanges internationaux que de monter sur une scène brazzavilloise. » De même, sans aide extérieure, le Rocado Zulu Théâtre, le Théâtre de l’Eclair ou la Troupe Ngunga, trois des troupes brazzavilloises les plus en vue, ne présenteront jamais leurs réalisations aux habitants de la cité atlantique.
La bonne réputation en Europe de la littérature congolaise, dominée par la haute stature de Tchicaya U Tam’si (décédé à Paris en avril 1988), ne doit pas faire illusion : le Congo aura beau se targuer d’être le « Quartier latin de l’Afrique centrale », avec une pléiade d’écrivains, force est de constater que la lecture et le livre s’y portent mal, et que romanciers et poètes doivent, pour s’adresser à leurs compatriotes, solliciter l’édition française.
Ce choix, auquel les écrivains congolais ne pouvaient pas vraiment se soustraire, les exposait au risque de se détourner d’une partie de la population, usant plus volontiers des langues nationales. Le recours fréquent, lors des débats les plus sensibles, au lingala et au munukutuba par M. Ernest Kombo, le président de la Conférence nationale, atteste que le français, langue d’enseignement et de promotion sociale, n’est pas le vecteur linguistique le plus commode pour tous les Congolais. L’hermétisme qu’on reproche, au Congo, à Tchicaya U Tam’si, découle sans doute pour une part de sa maîtrise d’une langue avec laquelle on vit les rapports hiérarchiques et professionnels, mais que l’on n’a pas pour le reste totalement intégrée. Le paradoxe de cette littérature est d’avoir fabriqué des écrivains davantage lus à Paris que dans leur pays. La tendance actuelle semble aller, sous le double effet des désillusions politiques et d’une plus grande maturité d’écriture, à des formes d’expression plus travaillées et liées à une quête de l’identité.
A l’exception des acteurs du Théâtre national qui ont un salaire (puisque fonctionnaires de l’État), les comédiens exercent tous, à des fins alimentaires, une autre activité. Avec sobriété, Jonas Labou, membre du Rocado Zulu, évoque ces difficiles conditions de travail : « Il nous arrive de répéter plusieurs fois par semaine en vue d’un spectacle sans être rémunérés. Nous savons que la recette, comme d’ailleurs souvent en Europe, couvrira à peine les frais engagés. Simplement, ici, en Afrique, ce n’est pas toujours rose… Il faut avoir la passion du théâtre et croire à ce que l’on fait. »
Pourtant, leur opiniâtreté a fait du théâtre congolais le lieu d’expression privilégié de la société civile, de ses frustrations et de ses revendications. D’autant que de nombreux écrivains n’ont pas cessé de produire pour la scène, voire de diriger certaines troupes (Sony Labou Tansi et le Rocado, Emmanuel Dongala et l’Eclair, Matondo Kubu Ture avec Ngunga puis l’Alima Scène, etc.). Aussi, comédiens et dramaturges n’ont-ils pas toujours été en odeur de sainteté auprès d’une censure mise en sommeil seulement à l’automne 1990. Emmanuel Dongala fut de ceux qui refusèrent d’obtempérer à ses injonctions : « Nous devions théoriquement solliciter l’accord de la censure d’Etat avant de donner nos spectacles. Nous avions décidé de ne jamais nous plier à cette exigence. Aussi avons-nous joué sans leur aval. » Les hommes de théâtre et les écrivains ont pris plus de risques sous le monopartisme que bien des intellectuels et des universitaires enclins à prospérer à l’ombre des cabinets ministériels.

Repenser la fonction de l’art

LE drame de la culture congolaise contemporaine réside dans les choix institutionnels assignant à l’art une fonction qui n’a jamais été la sienne en Afrique, celle de produire du beau pour les couches supérieures de la société. Ayant importé ses catégories, ses critères d’évaluation et certaines de ses techniques, la culture congolaise, au sens étatique du mot, ne vit que dans la perspective d’une légitimation qui, elle-même, ne peut venir que de l’Autre, de « Mputu », de la France et de l’Europe. Du coup, quelques artistes visent principalement à décrocher la bourse, le stage ou la subvention internationale qui consacrera leur talent, mais ils seront alors perdus pour leur pays.
Emmanuel Dongala est conscient des responsabilités nouvelles qui pèsent sur les épaules des intellectuels et des artistes congolais :« Nous n’aurons plus d’excuse. Nous ne pourrons plus arguer du monopartisme, de l’absence de liberté d’expression et de la gabegie pour justifier un certain attentisme, une certaine quiétude d’esprit. Nous devons nous prendre en charge, œuvrer par nous-mêmes à la résolution de nos problèmes. »
Tous ceux qui n’ont pas renoncé à pratiquer leur art sur le sol africain savent qu’il leur faut affronter ces réalités et ces contradictions. La plupart s’accordent pour stigmatiser une Union nationale des écrivains et artistes congolais (UNEAC) perçue comme un appendice de l’ancien parti unique, le Parti congolais du travail. En février 1991, Matondo Kubu Ture a jeté, avec d’autres, les bases d’une Association des hommes de théâtre du Congo : « A l’UNEAC, les bureaucrates ont toujours pris le pas sur les praticiens de l’art. » Emmanuel Dongola s’est, quant à lui, attelé à fonder une organisation indépendante des écrivains : « Nous n’attendons rien de l’UNEAC ; nous voulons nous affranchir de sa tutelle, organiser nous-mêmes la défense et la promotion de notre littérature. »
Les artistes congolais sont persuadés que l’avenir culturel de leur pays exige un changement de cap. Beaucoup néanmoins, parmi les « élites », pensent ces questions en faisant abstraction des capacités et des savoirs populaires, jugés grossiers et primitifs, et en favorisant des formes d’expression et de diffusion mécaniquement calquées sur l’Occident.
Le Congo a ainsi opté depuis une quinzaine d’années pour une politique de prestige axée essentiellement sur de brillantes individualités et le renom de sa littérature. Ce faisant, il s’est tout à la fois coupé de ses racines, les laissant en friche, et s’est interdit de faire fructifier un potentiel appelé, sinon à pérécliter, du moins à fonctionner à vide puisqu’il suppose un marché culturel (des musées entretenus, des galeries, des marchands, un réseau de librairies, des amateurs et des collectionneurs) qui, à ce jour, n’existe pas.
Au lieu d’encourager les expériences, on se contente, depuis le sommet de l’Etat, de pieuses vérités qui, faute de crédits, condamnent les meilleures volontés à l’impuissance. De surcroît, l’organisation de l’Etat nie depuis toujours la mosaïque d’ethnies et de nations composant un peuple congolais riche, non pas d’une, mais de plusieurs cultures (teke, kongo, vili, m’bochi, etc.).
La conservation de ce patrimoine se heurte enfin à un rapport à la croyance religieuse annihilant parfois toute mémoire collective. M. Jean-Jacques Goma, chercheur à l’Institut national de recherche et d’action pédagogique, qui participait à la conférence nationale au titre des confessions religieuses, en est conscient : « L’évangélisation a laissé des régions sans voix hormis les cantiques enseignés par les missionnaires. Le Congolais d’aujourd’hui est un homme en morceaux. »
Pour Matondo Kubu Ture, cette amnésie collective s’est aggravée à l’époque « héroïque » de la révolution congolaise : « Les responsables et intellectuels progressistes ont combattu ce qu’ils percevaient comme des survivances du passé au nom de l’éradiction des superstitions et des idéologies rétrogrades. » Ils leur opposaient l’idéal d’un homme nouveau dont la silhouette s’est malheureusement perdue dans l’exercice du pouvoir. Les premiers textes de Maxime N’Debeka (le héraut de la révolution congolaise victime de la répression du mouvement 22), de Sylvain Bemba (écrivain, ministre éphémère accusé de connivence avec la « gauche » du PCT et le M 22) et de Guy Menga (journaliste, écrivain) sont révélateurs de ces enthousiasmes. Cet optimisme prométhéen a été supplanté, au sein des administrations, par une vision peut-être plus technocratique mais tout aussi réservée à l’égard des traditions populaires.
La mirage de la modernité, en se substituant aux élans lyriques des pionniers du socialisme congolais, n’a pas pour autant satisfait les demandes culturelles d’une population abandonnée au clinquant de la société de consommation. Réagissant à cette acculturation rampante, les écrivains ont alors découvert l’homme : ils ont ainsi renoué avec le terroir africain. Cet infléchissement est sensible dans la poésie de N’Debeka, les romans de Sony Labou Tansi, le Feu des origines d’Emmanuel Dongola. Le Chercheur d’Afriques de Henri Lopès.
Certains, cependant, s’abritent désormais derrière le modèle des Etats-Unis et du Royaume-Uni pour prêcher un désengagement de l’Etat dans le domaine culturel : au prix d’une pirouette, ils assimilent un éventuel embrigadement des intellectuels et des artistes à la nécessité de leur fournir l’infrastructure (une salle de théâtre décente, par exemple) et les moyens qu’ils réclament. Des responsables du PCT ont défendu ces conceptions bien avant la conférence nationale, se gardant de préciser ce que la vie culturelle des pays anglo-saxons doit à une initiative privée (fondations et donations) inconnue au Congo. On peut douter que ces orientations, si elles étaient appliquées et quels qu’en soient les exécutants, puissent modifier le paysage culturel congolais.
Le puissant fleuve Congo, symbole de vitalité et de paix, n’a jamais été un obstacle infranchissable pour les peuples bantous mais un trait d’union. Plusieurs créateurs estiment, comme Sony Labou Tansi, qu’il convient d’y puiser largement : « Il nous faudrait fonder l’action culturelle de notre pays sur la libre prise de parole des individus et des populations. » Mais les directives préconisées par de nombreux cadres administratifs et politiques oublient que les arts, en Afrique, sont inséparables du quotidien, des travaux, des réjouissances et des rites où l’être communautaire des hommes tient à s’affirmer dans la dépense et la jubilation.
Jean-Michel Devesa
Enseigne la littérature française à l’université de Brazzaville

Août 1992 – L’APPARTENANCE ETHNIQUE CONTRE LA CONSCIENCE NATIONALE ?

Démocratie et modernité au Congo

  
Un des premiers pays d’Afrique à avoir tenu une conférence nationale, le Congo, entame ce mois-ci une nouvelle étape de sa transition démocratique, avec l’élection d’un nouveau président de la République. Mais les illusions des premiers mois ont disparu, laissant libre cours au désenchantement ; certains dénoncent déjà la renaissance d’un discours tribaliste et régionaliste. Cette vision ethnique des luttes en cours est-elle pertinente, ou reflète-t-elle la difficulté à rompre avec les vieux schémas issus de la colonisation ?
Commencé au début de l’année 1991, avec la tenue d’une conférence nationale souveraine, la première étape de la démocratisation au Congo s’achève ce mois-ci par l’élection du président de la République. En mai, juin et juillet se sont déroulés deux scrutins, l’un municipal, l’autre législatif, qui ont vu s’affirmer des partis et associations politiques à forte coloration ethnique. Les vraies questions liées à l’indépendance économique du pays et à la maîtrise de ses ressources pétrolières sont occultées par une classe politique davantage préoccupée par son destin que de l’avenir d’un Congo parvenu au bord du gouffre avec une dette extérieure avoisinant les 1 500 milliards de francs CFA (1). Si le règne sans partage du Parti congolais du travail (PCT) qui avait été créé en 1969 et avait voulu engager le pays sur la voie du marxisme-léninisme semble s’achever, toutes les hypothèses restent envisageables, d’un nouveau départ à la restauration sous une forme aménagée de l’ancien régime (2).
Le vide politique favorise une présentation simplifiée des luttes en cours : Nordistes et Sudistes s’affronteraient pour le pouvoir. Un même schéma est souvent appliqué aux autres pays du continent : en Centrafrique, les peuples riverains de l’Oubangui s’opposeraient à ceux de la forêt et de la savane, tandis qu’au Rwanda irréductible serait l’antagonisme entre les Tutsi et les Hutu. Aussi séduisante qu’elle soit, cette grille de lecture conduit à masquer les enjeux des conflits. Et d’abord parce que dresser une carte ethnodémographique du Congo relève d’une véritable gageure.
Les spécialistes qui s’y sont employés ont abouti à des résultats sensiblement différents, faute de recourir aux mêmes modalités de classement. Selon qu’on rattache certaines communautés à des ensembles plus vastes ou qu’on les appréhende comme des groupes à part entière, le paysage se modifie profondément. De plus, les observateurs ont souvent eu tendance à voir dans les particularismes tribaux une persistance de comportements hérités de l’époque coloniale et qu’il s’agirait d’éradiquer au nom d’une unité nationale imposée comme un dogme (3).
Ainsi, s’inscrivant dans un courant progressiste à coloration marxiste, les écrivains Henri Lopes, dans Tribaliques (4), et Jean-Baptiste Lati-Loutard, dans Chroniques congolaises (5), dénonçaient les survivances du passé et s’attachaient à définir une personnalité congolaise en prise avec le monde moderne. Au nom d’une « mission historique de la classe ouvrière », les marxistes combattaient des pratiques pourtant inséparables d’une identité culturelle qu’ils déclaraient, à chacun des congrès du PCT, vouloir préserver.
A contre-courant de bien des interprétations, un chercheur, Marie Eliou, montra dès 1977 comment la conception de l’éducation au Congo pouvait constituer un frein à l’affirmation de la conscience nationale (6). Pointant l’inadéquation d’une structure « qui implique l’abandon sinon le mépris de la culture et des valeurs autochtones » , Marie Eliou soulignait le paradoxe d’un système dans lequel « la fierté d’être congolais voisine avec une sorte de regret de n’être pas français ».
Il ne faut pas non plus oublier que les catégories mêmes d’ethnie et de tribu découlent d’une conception coloniale de l’histoire qui recensait les peuples en les abaissant. Sur les premiers papiers d’identité était mentionnée « la race », ce terme étant employé pour tribu. Chaque monographie établie sur un groupe vérifiait dans l’esprit du colonisateur la supériorité des sociétés étatiques et de l’Etat-nation sur les autres formes d’organisation de la société.
Ces approches renvoyaient aussi à un passé hypothétique dans lequel les ethnies apparaissaient comme des entités figées, jamais comme des groupes sociaux en devenir. Or cette société traditionnelle n’a jamais existé : au contraire, les collectivités précoloniales, affectées par de grandes migrations et un incessant brassage, s’imbriquaient dans une « chaîne de sociétés » et connaissaient un flux continuel d’échanges (7).
Ces réserves ne conduisent pas à nier l’importance de la question ethnique au Congo. Mais l’histoire ne se contente pas de reproduire d’anciennes querelles, et le tribalisme se développe contradictoirement à partir des revendications des populations en butte à la construction d’un Etat centralisateur et niveleur. On peut donc distinguer une conscience ethnique spontanée, liée au sentiment d’appartenir à une communauté linguistique, historique et culturelle, et le nouveau tribalisme politique qui, tout en se drapant dans les plis de la tradition, se nourrit des frustrations engendrées par une modernité économique et sociale renforçant les inégalités entre les individus, les peuples et les régions.

« Un syndicat de dictateurs »

De nombreux intellectuels sont réticents à adopter un vocabulaire qui avalise, sous couvert de scientificité, les clichés les plus éculés de la pensée coloniale. « Dans le discours politique , note l’écrivain Tchichelle Tchivela (8), lorsqu’on parle de tribalisme, c’est généralement pour dénoncer des attitudes jugées rétrogrades et qui tendent à favoriser les seuls membres d’une tribu au détriment des autres ressortissants du pays. » Il préfère le terme d’ethnie, « moins péjoratif et moins connoté » , mais il estime que les maux du Congo ne sont pas imputables à une rivalité ethnique mais à un régionalisme apparu au lendemain de la seconde guerre mondiale quand ses concitoyens ont obtenu le droit d’élire leurs représentants : « La concurrence entre les divers partis a durablement cristallisé l’opposition entre Nordistes et Sudistes. Les conflits auxquels nous assistons aujourd’hui plongent leurs racines dans ce passé récent. » En 1958, le Congo devient autonome au sein de la Communauté française sous la direction de l’abbé Fulbert Youlou, un Lari, avant d’accéder le 15 août 1960 à l’indépendance. De violents affrontements entre ses partisans et ceux de son rival Jacques Opangault en février 1959 laisseront de profondes blessures.
Romancier et dramaturge, Sony Labou Tansi pense pour sa part que tout s’est joué en amont, avec l’intrusion des Européens et de la colonisation. Il récuse la pertinence des frontières qui ont taillé dans le vif des cultures : « L’effondrement du mur de Berlin a réjoui la planète. Mais n’oubliez pas que, en 1885, à Berlin (9), on a érigé d’autres murs, au coeur de l’Afrique. » Sony Labou Tansi ne nie pas les responsabilités des régimes dans l’atomisation des peuples : « Ces barrières, les années 60 les ont consolidées. L’ethnisation des nations du Kongo a été favorisée par le manque d’audace de l’Organisation de l’unité africaine, qui s’est comportée comme un syndicat de dirigeants, voire de dictateurs. »
Depuis lors, le fleuve Congo – frontière entre le Congo et le Zaïre – sépare des peuples que tout rapproche. En distribuant des cartes d’identité à des communautés qui n’avaient jamais cru changer de contrée en passant d’une rive à l’autre, les pouvoirs successifs ont voulu les enrégimenter, les dresser les unes contre les autres. Pourtant, le chauvinisme entretenu et exploité par les politiques ne doit pas faire illusion. La fibre patriotique peut certes vibrer le temps d’une compétition sportive, les réalités du quotidien tempèrent ces enthousiasmes.
Pour peu qu’il parle le kikongo, un Congolais de la région du Pool – celle de Brazzaville – peut dialoguer avec un ressortissant du nord de l’Angola ou du Bas-Zaïre. Et sur le plateau des Cataractes, là où le tracé de la frontière entre Congo et Zaïre est purement arbitraire, les parents scolarisent moins leurs enfants en fonction de leur nationalité que par rapport à la distance qui sépare l’école du village. De même, au-delà de Mossaka, les pêcheurs du Congo et de l’Oubangui ne se préoccupent pas des limites territoriales.
Quant au spectacle offert par les débarcadères de Kinshasa ou de Brazzaville, il est de nature à relativiser la fierté d’être né sur l’une ou l’autre rive du Congo : des deux côtés, on y entasse sans ménagement, sur des barges antédiluviennes, des grappes humaines vouées aux mêmes vexations. Cette commune infortune, conjuguée à des conditions d’existence similaires, détermine des solidarités bien plus fortes que la raison des gouvernements.
Le rêve de Sony Labou Tansi est au diapason du Congo profond, de la persévérance de peuples qui refusent d’être dessaisis de leur histoire. Il prolonge la vision d’un Congo des deux rives chère à l’écrivain et dramaturge Tchicaya U Tam’si (10). Pour autant, Sony ne prêche aucun séparatisme, ne revendique aucune hégémonie pour les siens. Sa conviction est que, un jour ou l’autre, les Africains sauront inventer des formes nouvelles de communication transcendant les Etats actuels : « Ce que l’économie semble édicter, les hommes sauront demain l’expérimenter. »
Le Congo n’est pas une entité incréée ; on ne peut renforcer son unité en gommant tout ce que la mémoire collective a conservé depuis des siècles. Malheureusement, l’Etat a avivé les tensions en favorisant l’emploi du lingala (qu’aucun groupe ethnique congolais n’a pour langue maternelle) et du munukutuba (qui est un créole) en leur accordant statut de « langues nationales » ; à terme, l’un des deux devrait devenir « langue officielle ». C’est surtout au lingala qu’on a, de manière feutrée, donné la primauté : dans la présentation des journaux parlés et télévisés, dans la traduction d’ouvrages français, dans les discours destinés « aux masses », etc. Cette prépondérance a été facilitée par la prégnance de la musique du Congo-Zaïre, diffusée principalement dans cette langue.
Cette volonté de légiférer au détriment des pratiques des populations a été dénoncée encore récemment par la Semaine africaine , l’hebdomadaire publié par la Conférence épiscopale :« N’a-t-on pas un moment, sur l’audiovisuel d’Etat, interdit par exemple la diffusion d’œuvres musicales composées en langues maternelles ? Etait-elle différente, la logique coloniale consistant à dépouiller un groupe humain de sa culture, de sa mémoire, de sa fierté (11) ? »
Parce que les différences ne menacent pas forcément la nation, il aurait fallu respecter la part prise par chacun dans l’histoire. Un effort d’objectivité exigerait d’admettre, par exemple, que les Kongo-Lari ont été au premier rang de la lutte contre l’administration coloniale. A bien des égards, on n’a commencé à se sentir congolais (et non plus kongo, vili, bembe, teke ou m’bochi) qu’à partir du moment où cette résistance s’est développée. Cette vitalité du groupe kongo-lari apparaît comme celle d’un rameau ethnique qui a, plus que les autres, su défendre son être communautaire. Mais la peur qu’il inspire – on le soupçonne de visées hégémoniques – est utilisée et manipulée : « Le tribalisme dénoncé au Congo a toujours été le tribalisme de l’autre » , note Jean-Pierre Thystère-Tchicaya, un des principaux animateurs des forces démocratiques. Le sociologue Henri Ossebi ne dit pas autre chose quand il analyse le discours du PCT sur la question : « Le brouillage opère à la fois par défaut et par excès. Dans le premier cas, il prend l’allure d’une dénégation : à aucun moment le discours officiel ne désigne les détenteurs du pouvoir comme acteurs« tribalistes »ou »régionalistes« . Ce sont toujours les autres, dans une« langue de bois »qui fonctionne en permanence à l’exclusion et à l’accusation. Dans le second cas, il consiste à voir partout, dans tout conflit ou toute prétention concurrente, la figure de l’« ethnie »ou de la région (12). »

Responsable de la faillite : le régionalisme

Pour vivre ensemble et exorciser tout esprit tribal, il convient de laisser chaque communauté libre de pratiquer sa langue et d’honorer ses traditions. Mais les indépendances ont tourné le dos à ces principes, et les couches dirigeantes ont tenté de consolider la nation en interdisant toute référence à la diversité ethnique. Dans le même temps où elles géraient l’appareil d’Etat et les finances publiques comme ceux d’un « petit village », elles niaient l’être pluriel des populations sous leur autorité.
Comme ailleurs sur le continent, le pouvoir politique au Congo a tenté d’asseoir sa légitimité en recourant au clientélisme. Il a allié un népotisme régional – une place prépondérante réservée aux Nordistes dans l’administration et les entreprises – à une gestion démagogique de l’administration faisant de l’ensemble des fonctionnaires, toutes ethnies confondues, sa base sociale. Ce que les Congolais synthétisent par cette formule : « Payer régulièrement les salaires des fonctionnaires, c’est assurer la pérennité du gouvernement. »
Pour le sociologue Côme Mankassa, ce fonctionnement renvoie à une tare congénitale. Le système lignager imprime encore sa marque sur la vie sociale : quand on est m’bochi comme le président de la République « on a l’impression de gouverner, de participer directement au pouvoir ». « Si le Congo est en faillite, ajoute-t-il, il le doit au régionalisme. L’unité nationale doit être regardée non comme une donnée mais comme un devenir. »
Avec le début de la démocratisation en 1991, le débat s’est brusquement infléchi. Ayant le sentiment d’être les laissés-pour-compte de la vie politique, certains ont réclamé le pouvoir pour leur région. Ils ont ainsi rejoint les tenants de l’ancien régime, effrayés par la perspective d’une longue traversée du désert, ont dénoncé chez leurs adversaires les plus décidés originaires du Pool une tendance au tribalisme, à l’intégrisme et à l’esprit de revanche. Cette prévention à l’endroit des forces déterminées à rompre avec le passé a incontestablement fait diversion, dissimulant les véritables enjeux du moment, ceux qui touchent à l’indépendance économique du pays.
Jean-Michel Devesa
Enseignant de littérature française à l’université de Brazzaville.
(1) 1 FCFA = 0,02 franc français.
(2) Lire Jean-Michel Devésa, « Dans le jardin privé de la littérature congolaise », le Monde diplomatique , octobre 1991. On y trouvera une liste des plus grands écrivains congolais et de leurs œuvres.
(3) Sur le débat Etat, nation, ethnies, lire Michel Cahen, « Ce que l’Afrique noire pourrait apprendre à l’Europe », le Monde diplomatique , juillet 1992.
(4) Editions Cle, Yaoundé, 1971.
(5) L’Harmattan (Fonds Oswald), Paris, 1978.
(6) La Formation de la conscience nationale en République populaire du Congo , Anthropos, Paris, 1977.
(7) Jean-Loup Amselle et Elikia M’Bokolo, Au coeur de l’ethnie, ethnies, tribalisme et Etat en Afrique , La Découverte, Paris, 1985.
(8) Auteur de l’Exil ou la Tombe , Présence africaine, Paris, 1986.
(9) C’est au congrès de Berlin, en 1885, que les grandes puissances européennes décidèrent du partage de l’Afrique.
(10) Lire « Les origines sacrées de notre théâtre », le Monde diplomatique , décembre 1987.
(11) I’boto, « Top-média : les intégristes arrivent ! », la Semaine africaine , Brazzaville, 13-19 février 1992.
(12) « Etat et ethnie au Congo : nouvelles situations, vieux démons », Revue de l’Institut de sociologie , n° 3-4, 1988, Bruxelles.
1