Bordeaux, port négrier

Un grand remerciement à notre amie Anne Dupont pour avoir attiré notre attention sur cet excellent article issu de la1ere.fr

« Bordeaux a beaucoup plus vécu de l’esclavage que tous les autres ports », selon le directeur du musée d’Aquitaine

par Cécile Baquey (envoyée spéciale à Bordeaux)

A l’approche du 10 mai et de l’inauguration du Mémorial ACTe en Guadeloupe, La1ère vous emmène sur les traces du passé négrier français. Visite guidée de Bordeaux, dont l’histoire reste intimement liée au commerce des esclaves.

Riche famille bordelaise avec une nounou noire au 18e siècle (Musée d'Aquitaine) © DR

© DR Riche famille bordelaise avec une nounou noire au 18e siècle (Musée d’Aquitaine)

Karfa Diallo est le guide officiel du « Bordeaux nègre ». Deux fois par mois, le président de Mémoires et Partages propose une visite sur les traces de l’esclavage. Très chic avec ses lunettes et son chapeau impeccable, il a coutume de commencer son parcours par le Fort du Ha, à deux pas de l’école nationale de la magistrature.

Fort du Ha, à Bordeaux © CB

© CB Fort du Ha, à Bordeaux

Esclaves à Bordeaux au 18e siècle

C’est dans ce fort (en photo ci-dessus) que les premiers habitants noirs de la capitale de l’Aquitaine pouvaient être enfermés. Car même si l’esclavage était interdit dans l’Hexagone, certains bourgeois ou aristocrates n’hésitaient pas à ramener des esclaves à leur service. Au 18e siècle, il y avait 4 000 descendants d’Africains à Bordeaux, parmi lesquels des esclaves. « Et il y avait même une police des Noirs, précise Karfa Diallo (en photo ci-dessous), qui appréhendaient ceux qui vagabondaient. »

Bordeaux et le commerce en droiture

La capitale de l’Aquitaine a déporté environ 150 000 Africains et organisé près de 480 expéditions négrières de la fin du 17e au début du 19e siècle, contre 1714 à Nantes.« Nantes a beaucoup plus pratiqué la traite que la capitale de l’Aquitaine, mais Bordeaux a beaucoup plus vécu de l’esclavage que tous les autres ports, explique François Hubert, directeur du musée d’Aquitaine (en photo ci-dessous), car les produits échangés étaient fabriqués par les esclaves. La traite représentait à Bordeaux 5 % des expéditions. La ville s’est en fait spécialisée dans le commerce en droiture (sans transport d’esclaves), jugé moins risqué. »

Un commerce florissant

Des navires chargeaient du vin et revenaient avec du rhum, du sucre ou du café produit par les esclaves. « Au retour, c’était l’allégresse,  raconte Karfa Diallo de la Fondation Mémoires et Partages. Les alcools forts partaient dans le quartier des Chartrons et tout le reste s’entassait dans les entrepôts Lainé (en photo ci-dessous), aujourd’hui Musée d’art contemporain ». Au 18e siècle, l’économie de la ville se portait bien et la population est ainsi passée de 55 000 à 100 000 habitants.

Les Aquitains très présents dans les îles

« Selon des recherches récentes, souligne le directeur du musée d’Aquitaine, la majorité des planteurs qui vivaient dans les îles, en particulier à Saint-Domingue venaient de Bordeaux et de l’Aquitaine ». Sur ce portrait, Madame Barbé de la Barthe (en photo dans le diaporama ci-dessous) exhibe fièrement son blason orné de deux têtes d’enfants noirs. Elle montrait ainsi qu’elle possédait des plantations dans les îles.

Toussaint et Isaac Louverture son fils

Quand Toussaint Louverture (1743-1803) a pris le pouvoir en Haïti, les planteurs aquitains se sont enfuis à Cuba. Le héros de la révolte haïtienne qui a mis fin à l’esclavage a fini par être capturé et envoyé dans le fort de Joux dans le Jura où il est mort en 1803. Mais auparavant, il a pu accompagner ses deux fils à Bordeaux. L’un d’entre eux, Isaac, a vécu rue Fondaudège et il est enterré au cimetière des Chartreux.

Traces visibles et symboliques de l’esclavage

Pour Karfa Diallo, le bâtiment qui symbolise parfaitement le Bordeaux négrier, possède une forme de triangle. « Nous sommes dans le quartier du triangle d’or, précise le président de Mémoires et partages. Or Bordeaux doit une partie de sa richesse au commerce triangulaire ».

Immeuble dans le quartier du Triangle d'or à Bordeaux © CB

© CB Immeuble dans le quartier du Triangle d’or à Bordeaux

A deux pas de cet édifice, trône le Grand théâtre. A l’intérieur, la fresque du plafond peinte par Robin représente Bordeaux qui offre ses richesses à Apollon. Et en bonne place de ces richesses, figure une esclave noire enchaînée. Sur la copie ci-dessous, que l’on peut voir au restaurant Comptoir-cuisine, un homme a remplacé la femme.

Plus de 400 expéditions négrières bordelaises

La première expédition négrière de Bordeaux a eu lieu en 1686 et la dernière en 1837, bien après l’abolition décrétée par Napoléon en 1815. Au musée d’Aquitaine, sur un mur (en photo ci-dessous) figurent les noms de plusieurs navires négriers bordelais. Des noms comme  « La liberté » ou « Heureuse paix » laissent perplexes. Souvent, les armateurs donnaient le prénom de leur fille et c’était un motif de fierté. Les armateurs venaient d’horizons très différents : des catholiques, des protestants, des juifs et des franc-maçons comme en témoigne ici François Hubert, directeur du musée :

Quand on sait que pour un esclave arrivant aux Amériques, deux mouraient, on peut imaginer le carnage en mer. Au total, 150 000 esclaves environ ont embarqué à bord des navires bordelais pendant la période de la traite. Les conditions y étaient effroyables. Ecoutez ci-dessous le récit de Karfa Diallo :

Dans un livre de bord du navire bordelais, « Le Patriote », écrit par le capitaine Paul-Alexandre Brizard, on peut lire ce récit effroyable :

« Beau clair de lune, le temps toujours le même. A 11 heures 3/4, je fis monter une très jolie négresse dans ma chambre. Je passais deux heures avec elle et l’exploitais deux fois. C’était la première femme que j’avais vue depuis mon départ de France« .

Extrait du livre de bord du "Patriote" © Musée d'Aquitaine

© Musée d’Aquitaine Extrait du livre de bord du « Patriote »

Les abolitionnistes

Au musée d’Aquitaine, un court film retrace le parcours de la Licorne, décrit par son capitaine. Il explique les soulèvements d’esclaves, les moyens de lutter contre le scorbut. « Malheureusement, aucun esclave francophone n’a raconté sa vie dans un livre. Un manque terrible, se désole Hubert François. Les abolitionnistes anglo-saxons avaient le sens du concret alors que nos philosophes n’ont jamais demandé à un esclave de raconter tout simplement sa vie. »

La dernière salle consacrée à « Bordeaux, port négrier », au musée d’Aquitaine, redonne espoir. On y voit une mosaïque de photos de jeunes, d’historiens, de philosophes (diaporama ci-dessus). Juste en face, le portrait d’André Daniel Laffon de Ladebat. Son père, Jacques, un armateur, détient le triste record du plus grand nombre d’expéditions négrières. Il en a fait 14. Mais son fils André-Daniel Laffon de Ladebat (1746-1829) (en photo dans le diaporama ci-dessus) sera l’un des plus farouches opposants à l’esclavage à Bordeaux.

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Bordeaux, port négrier : 20 ans pour faire connaître l’histoire de l’esclavage

Cécile Baquey (envoyée spéciale à Bordeaux)

Bordeaux, port majeur du commerce triangulaire. Celle que l’on a longtemps appelée « la belle endormie » a ouvert les yeux sur son passé obscur après un combat de 20 ans.

Portrait de la princesse Rakoczi et de son négrillon (Musée d'Aquitaine) © DR

© DR Portrait de la princesse Rakoczi et de son négrillon (Musée d’Aquitaine)

Quand il sera à la retraite François Hubert, directeur du Musée d’Aquitaine confie à La1ère qu’il écrira cette histoire. C’est une véritable épopée avec des rebondissements, des coups de gueule, des militants, des historiens et Sud-Ouest, le journal local, qui suit de près le dossier. Pour François Hubert, « à Bordeaux, le tabou est bien tombé« .

François Hubert, directeur du Musée d'Aquitaine © CB

© CB François Hubert, directeur du Musée d’Aquitaine

« Bordeaux, ville négrière »

La capitale de l’Aquitaine a déporté environ 150 000 Africains et organisé près de 500 expéditions négrières de la fin du 17e au début du 19e siècle. Pour François Hubert, l’origine de la redécouverte de ce passé négrier de Bordeaux remonte à 1994. A Villenave d’Ornon, petite commune de l’agglomération bordelaise, l’historien Jacques Saugera, auteur de  « Bordeaux, ville négrière » est venu faire une conférence. « Cela agaçait un peu les Bordelais, car c’est un Nantais ! », s’amuse le directeur du Musée d’Aquitaine. Regardez ce reportage diffusé sur Thalassa (France 3) en 2006 :

Vue de Bordeaux © CB

© CB Vue de Bordeaux

Mais l’un des piliers de la reconnaissance de cette histoire peu glorieuse est un personnage étonnant. Toujours tiré à quatre épingles, très cultivé et loquace, Karfa Diallo milite activement depuis la fin des années 1990 pour la reconnaissance de l’esclavage à Bordeaux. Il s’est même présenté sur cette ligne en 2001 aux élections municipales avec son association DiversCités qui a remporté près de 4 % des voix.

Karfa Diallo, président de Mémoires et partages, devant le fort du Ha © CB

© CB Karfa Diallo, président de Mémoires et partages, devant le fort du Ha

La plaque dans le parking

La ville de Bordeaux finit par réagir en créant en 2005 un comité de réflexion sur la traite des Noirs présidé par l’écrivain Denis Tillinac. A l’époque, Hugues Martin dirige la capitale de l’Aquitaine et c’est lui qui fait sceller une plaque commémorative évoquant le passé trouble de Bordeaux. Karfa Diallo, aujourd’hui président de la fondation Mémoires et Partages, s’en rappelle bien : « Elle se trouvait dans un parking, c’était une honte, déclare-t-il à La1ère. Pendant longtemps, j’ai boycotté les cérémonies du 10 mai à Bordeaux ».
Plaque en mémoire des esclaves africains déportés à bord de navires bordelais © CB

© CB Plaque en mémoire des esclaves africains déportés à bord de navires bordelais

Le square Toussaint Louverture

Récemment, la plaque commémorative a changé de lieu. Elle est désormais sur les quais de la Garonne. « C’est un peu mieux, souligne Karfa Diallo, mais ce n’est pas terrible ! » En 2005, un square au nom de Toussaint Louverture, le héros de l’indépendance d’Haïti a été inauguré en présence de la ministre de la culture haïtienne Magali Comeau Denis. Mais le site se trouve rive droite, un lieu assez peu fréquenté.

La ministre haïtienne de la Culture Magali Comeau Denis, le 10 juin 2005 devant le buste de Toussaint Louverture, père de l'indépendance d'Haïti et précurseur de la lutte contre l'esclavage. © PATRICK BERNARD / AFP

© PATRICK BERNARD / AFP La ministre haïtienne de la Culture Magali Comeau Denis, le 10 juin 2005 devant le buste de Toussaint Louverture, père de l’indépendance d’Haïti et précurseur de la lutte contre l’esclavage.

« Il reste du travail »

Pour Marik Fetouh, adjoint au maire chargé de l’égalité et de la citoyenneté, Bordeaux a bien avancé, même si en matière de recherche historique, il reste du travail.

Le Musée d’Aquitaine à Bordeaux

Enfin, l’événement qui a changé la donne à Bordeaux, c’est l’ouverture de quatre salles consacrées à l’histoire de l’esclavage au musée d’Aquitaine. François Hubert, le directeur du musée d’Aquitaine se souvient : « C’était assez violent. En 2007-2008, tout le monde me disait : ‘Les grandes familles vont vous tomber dessus’. En fait, certains descendants nous ont donné leurs collections. Madame Baour, par exemple, tenait à ce que son nom soit bien visible en tant que donatrice, s’étonne encore François Hubert. En revanche, certains professionnels du tourisme s’inquiétaient de l’impact de la mise en lumière de ce passé négrier ».

Le musée d'Aquitaine © CB

© CB Le musée d’Aquitaine

Portrait de Jean-Louis 1er de Baour, armateur bordelais (musée d'Aquitaine) © DR

© DR Portrait de Jean-Louis 1er de Baour, armateur bordelais (musée d’Aquitaine)

Le CRAN veut un comité de réconciliation

Avant l’ouverture de ces quatre salles sur Bordeaux, port négrier, le Musée d’Aquitaine recevait en moyenne 90 000 visiteurs par an, aujourd’hui, ils sont 150 000. Pour le directeur, pas de doute, la levée du tabou a « boosté » les entrées. Mais le débat n’est pas clos. Récemment, le CRAN Aquitaine a réclamé la création d’un comité de réconciliationentre les familles qui ont bénéficié de l’esclavage et les descendants d’esclaves. Une demande qu’Alain Juppé a qualifiée de « loufoque« .

S’il n’emploie les mêmes mots que le maire, Karfa Diallo, estime qu’à Bordeaux, « on n’a pas attendu le CRAN pour faire le travail de mémoire« . Le président de Mémoires et Partages craint que cette initiative du CRAN ne décourage les descendants des familles du Bordeaux négrier d’ouvrir leurs archives. Et puis, Karfa Diallo a un autre combat. Lui qui organise deux fois par mois des visites du « Bordeaux nègre » aimerait qu’une vingtaine de noms de rues soient accompagnés de panneaux explicatifs.

Karfa Diallo, président de la fondation « Mémoires et partages »

Ainsi, lorsque le guide Karfa Diallo arrive rue Saige, il a coutume de dire : « C’est le premier maire de Bordeaux, il a été guillotiné, mais je ne le regrette pas. C’était un armateur négrier prospère« . Karfa Diallo cite encore le cours Journu. Cet homme qui a fondé le Museum d’histoire naturelle de Bordeaux a aussi organisé trois expéditions négrières.

© CB

© CB

Pour François Hubert, ce n’est si pas simple. « Dans la vingtaine de noms de rues cités par Mémoires et Partages, il y a des gens qui ne sont pour rien dans l’esclavage. Exemple : la rue John Lewis-Brown. Certes, l’un de ses ancêtres a été un négrier, mais lui était un peintre animalier du 19e siècle, ami de Toulouse-Lautrec« . Le débat n’est donc pas clos à Bordeaux. Mais aujourd’hui, la capitale d’Aquitaine regarde son passé en face.