Géologie : Le karst du Kouilou (Moyen-Congo, Gabon) par Philippe Renault

 

Fig 1RÉSUMÉ. — Synclinal schisto-calcaire (précambrien) Niari-Nyanga. Généralités : géologie, végétation, climat. Régions calcaires en creux dans le paysage. Gradation entre vallée sèche, vallée active soutirée par infiltrations, vallée avec résurgences. Dolines larges et peu profondes au niveau des rivières actives. Grosses résurgences, du type Lac Bleu, débit max. 1,5 m3, correspondant à l’exutoire d’un réseau de fentes. Ensemble de caractères dénotant une karstification localisée près de la surface.

Philippe Renault[1]   lien Revue de géographie de Lyon  lien   Année   1959   lien Volume   34   lien Numéro   34-4   lien pp. 305-314

Dans le Sud de l’A.E.F. se développe un vaste synclinal N.O. – S.E. de 50D km de grand axe sur plus de 100 km de large, affectant une série attribuée au Précambrien et comprenant une formation calcaire qui affleure sous forme de bandes continues de 10 à 50 km de large.

La série stratigraphique est très simple ; au-dessus des formations du Précambrien inférieur et moyen se localisent 1) les grès de Louila surmontés par le complexe tillitique du Niari et formant un substratum étanche au-dessous du 2) Schistocalcaire qui se décompose en trois étages baptisés SC I, SC II 0 et SC III, totalisant 800 ni d’épaisseur. De fréquentes intercalations d’argilites et de niveaux silicifiés ramènent l’épaisseur de roches karstifiables à environ 450 m. Au-dessus 3) le Schisto-gréseux, auquel nous joindrons le a.° SC IV non calcaire est formé de grès et de schistes.

La tectonique, très simple dans ses grandes lignes sinon dans le détail, commande le relief. Du S.O. au N.E. nous rencontrons :

  • La chaîne du Mayombe constituée par un anticlinal où affleurent le Précambrien inférieur (complexe métamorphique du Mayombe) et moyen.
  • La zone centrale du synclinal, où affleurent les formations du Précam-brien supérieur, se décomposant en trois éléments morphologiques :
  1. la plaine schisto-calcaire S.O., large de 5 à 30 km, accidentée par des anticlinaux secondaires ;
  2. le relief des plateaux schisto-gréseux, discontinu vers le S.E. (région de Loudima-Kibangou) s’élargissant vers le N.O. et devenant montagneux (le Petit Mayombe) vers Tchibanga ;
  3. la plaine schisto-calcaire N.E. large de 20 à 50 km.
  • Le massif granitique du Chaillu, culminant à plus de 1 000 ni, domine la zone centrale vers le N.E.

 La région est traversée par deux grands fleuves : le Niari, dont le cours supérieur, parallèle à l’axe synclinal, circule dans la plaine N.E. jusqu’à. Kibangou, puis tourne à angle droit et recoupe perpendiculairement toutes les unités morphologiques, et la Nyanga, qui prend sa source dans le Chaillu, recoupe transversalement la plaine schisto-calcaire N.E. et le plateau schisto-gréseux, puis longe la plaine calcaire jusqu’à Tchibanga avant de tourner à. angle droit pour recouper perpendiculairement le Mayombe.

La végétation est commandée par la géologie ; le Mayombe, le Chaillu et la plus grande partie des plateaux schisto-gréseux sont couverts par la forêt équatoriale continue à feuilles permanentes (limba, okoumé, etc.) se transformant localement en savane arborée alors que les plaines schisto-calcaire sont colonisées par la savane avec forêt galerie autour des cours d’eau.

Le climat est caractérisé par une température assez constante — en juillet moyenne mensuelle min. 16°, max. 27°, en mars min. 21°, max. 31° —, une hygrométrie élevée — surtout pendant la saison des pluies. Les précipitations s’organisent en 4 saisons : la saison des pluies dure d’octobre à mai, coupée par une petite saison sèche en février, la saison sèche proprement dite s’éta-blissant de juin à septembre. La pluviométrie moyenne annuelle est de 1 500 mm à Tchibanga. D’après nos observations, sommaires, il semblerait que les précipitations sont plus importantes sur les reliefs gréseux que sur les plaines calcaires.

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L’examen morphologique du paysage permet d’identifier un premier caractère concernant la disposition relative des reliefs calcaires et non calcaire. Dans le synclinal Niari-Nyanga les régions calcaires sont en creux. dans le paysage et principalement constituées de plaines faiblement vallonnées.

Fig. 1 En haut : Garte géologique simplifiée du synclinal précambrien Niari-Nyanga, d'après la carte géologique de l'A.E.F. de G. Gérard (Direction des Mines et de la Géologie de l'A.E.F., 1956) modifiée d'après Dévigne (1956). En cartouche : situation du synclinal en A.E.F. Au centre : Carte géologique et hydrographique du karst du Kouilou (bassins de la Loubetsi-N'Tima-N'Douli-Voungou) d'après la carte de l'I.G.N. au 1/1 000 000', les levés de P. Nicolini et J.-P. Dévigne (Bull. Dir. Mines Géol. A.E.F., n° 7, 1956) et les levés topographiques et géologiques de la mission Kouilou 1957. Le S encerclé correspond au surcreusement de l'embouchure de la Loubetsi. En bas : Profil schématique des bassins de la Loubetsi et de la Voungou entre Niari et Nyanga.

Fig. 1
En haut : Garte géologique simplifiée du synclinal précambrien Niari-Nyanga, d’après la carte géologique de l’A.E.F. de G. Gérard (Direction des Mines et de la Géologie de l’A.E.F., 1956) modifiée d’après Dévigne (1956). En cartouche : situation du synclinal en A.E.F.
Au centre : Carte géologique et hydrographique du karst du Kouilou (bassins de la Loubetsi-N’Tima-N’Douli-Voungou) d’après la carte de l’I.G.N. au 1/1 000 000′, les levés de P. Nicolini et J.-P. Dévigne (Bull. Dir. Mines Géol. A.E.F., n° 7, 1956) et les levés topographiques et géologiques de la mission Kouilou 1957. Le S encerclé correspond au surcreusement de l’embouchure de la Loubetsi.
En bas : Profil schématique des bassins de la Loubetsi et de la Voungou entre Niari et Nyanga.

Localement la dépression pourra être assimilée à un polje. En certaines zones des pitons se dresseront au-dessus de la plaine calcaire ; ailleurs le surcreusement des rivières accentuera le relief local, en particulier à l’embouchure de la Loubetsi (encaissement de 40 m), niais la dénivellation ainsi créée paraît en voie d’aplanissement rapide. De toute façon les pitons dressés sur la surface calcaire ont un sommet qui se localise au-dessous des crêtes schisteuses ou gréseuses dominant la plaine.

Les plaines calcaires sont parcourues par un réseau hydrographique dont la densité est notablement inférieure à la densité du réseau installé sur roche schisteuse ou gréseuse. La carte de la fig. 2 est éloquente à cet égard. Sur le calcaire les talwegs sont écartés de 1 km ou plus et les confluences successives peu nombreuses alors que, dans les formations imperméables les talwegs sont écartés de 500 m en moyenne et les confluences rapprochées, de l’ordre de 10 sur un cours de même longueur.

Le niveau d’écoulement des rivières actives est très proche de la plaine, entaillant sur moins d’un mètre la surface calcaire, le versant étant constitué sur une hauteur de 2 à 5 rn par la couverture meuble qui dissimule presque partout le bed-rock calcaire. Cette règle est valable dans la partie haute des bassins ; elle ne se vérifie pas dans la région des grands fleuves encaissés d’une quarantaine de mètres, ainsi que la partie inférieure du cours de leurs affluents.

La densité et la longueur des vallées sèches[2] est liée à la densité des cours permanents. Dans le bassin de la Loubetsi, par exemple, les vallées sèches sont courtes. Lorsqu’elles prennent naissance sur une formation imperméable, elles débutent par un élément actif se terminant par une perte au contact du calcaire, la perte étant soulignée par une interruption de la forêt galerie[3].

Ailleurs la structure géologique favorise l’écartement des cours actifs, ce qui entraîne un accroissement de la longueur des vallées sèches. Dans le bassin S.O. de la N’Tima la carte de l’I.G.N. montre des vallées sèches longues de plus de 20 km encadrées par une galerie forestière. Les vallées de la plaine de Dihessé, entre Kibangou et Loudima, dépourvues de galerie, seraient à examiner dans cet esprit.

En résumé, dans le secteur examiné, la surface calcaire est d’une façon générale très proche du niveau aquifère et le caractère vallée sèche est lié simplement à la position relative du fond du talweg et de la zone imbibée sous-jacente. Les caractères séparant les vallées sèches des vallées actives sont beaucoup moins tranchés que dans les pays de moyenne latitude où les zones calcaires se dressent en relief au-dessus du paysage environnant. Il apparaît que tous les intermédiaires sont susceptibles d’exister entre la rivière active en forêt galerie et la vallée sèche sans encadrement arboré.

Les mesures hydrologiques de J. Aimé, maître de recherche à l’O.R.S.T. O.M. et directeur adjoint de l’Institut d’Etudes Centrafricaines, dont les recherches nous apportent des renseignements nouveaux sur l’hydrologie équatoriale, permettent d’élucider ce point particulier. La Loubetsi prenant naissance à l’intérieur du plateau schisto-gréseux débite 250 litres/seconde à sa sortie du plateau en fin de saison sèche et 3 500 1/s à son point de confluence avec le Niari. Son débit spécifique passe de 1,3 à 3,8 1/s/km2. La N’Doufou,ma débite 350 1/s (débit spécifique : 1,45), la N’Tima, 2 000 1/s (d. s. : 4,4), la Voungou, 2′ 175 1/s (d. s. : 5,05), la N’Douli, 2 700 1/s (d. s. : 2,8), ces mesures ayant été faites à proximité du point de confluence (le la rivière avec un cours d’eau supérieur.

Ces débits spécifiques sont assez dissemblables [4] et nous les reportons en ordonnés sur un graphique portant en abscisse logarithmique les surfaces de bassin versant (fig. 2).

Sur le même graphique nous avons mentionné, toujours d’après J. Aimé, les débits spécifiques de la Loudima, pris comme débit spécifique de réfé-rence, ainsi que les d. s. de la Kissamba et de la Louadi, petites rivières de la région (le Loudima encadrant la rivière Livouba, connue pour ses importantes résurgences : sur 4 km de cours son débit spécifique passe de 5,6 à 9,1 1/s/km2.

Un tel graphique peut prêter à de nombreux développements. Notons d’abord que la comparaison des d. s. de la Louadi et de la Livouba permettent (le diviser la surface du graphique en une zone inférieure où la valeur des d. s. dénote un déficit d’alimentation[5] et une zone supérieure où le d. s. montre un excès d’alimentation[6]. En d’autres ternies les rivières se localisant à la partie inférieure du graphique subissent un soutirage alors que les rivières de la partie supérieure reçoivent l’apport de résurgences.

La limites entre ces deux zones est difficile à tracer ; elle se trouve liée aux conditions de mesures, à la géologie, aux précipitations — elles-mêmes fonctions de l’orientation et du climat propre au bassin —, à la valeur des précipitations de l’année. A titre d’information nous fournissons quatre d. s. pour la Loudima.

Le premier d. s. de la Loubetsi à la sortie du schisto-gréseux peut être pris comme valeur moyenne de cette limite pour un bassin versant de 190 km2. La même rivière à son embouchure présentant un d. s. supérieur à celui de la Loudima malgré son moindre bassin versant, nous ferons passer la ligne limite légèrement en dessous, et ce faisant nous considérons que la Loubetsi est une rivière du type III (fig. 2) soutirée dans son bassin supérieur. Cette interprétation s’appuie sur les d. s. de la Loubetsi : 1 et 2 et sur le d. s. de la N’Doufouma, affluent de la Haute Loubetsi, alignés sur une même droite dont la pente est notablement inférieure à celle de la droite joignant les d. s. de la Loubetsi aux stations 2, 3 et 4.

Les d. s. notés au point de confluence de la N’Douli, de la Pazi-pazi, de la N’Tima et de la Voungou localiseraient alors la première rivière dans la zone d’absorption (type II) et les autres dans la zone de résurgence (type I I I).

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La plaine calcaire du synclinal Niari-Nyanga est accidentée de dolines, en général de grand diamètre — atteignant 800 à 1.000 in —, de faible profondeur — moins de 10 ni en général —, fréquemment alignées dans le sens de la direction des couches et lorsqu’elles sont de grande taille avec un versant entaillé par des talwegs secondaires[7]. A proximité d’un cours d’eau la doline sera souvent dissimulée par un bouquet d’arbres, à mi-pente aucun détail ne la signalera particulièrement à l’attention, sur une surface horizontale suspendue elle sera occupée par un étang marécageux attirant l’attention sur les photos aériennes ou bien en cours d’un survol aérien. Ce petit lac souligne l’existence d’un colmatage argileux imperméable.

La répartition des dolines présente plusieurs caractères particuliers. Nous avons étudié spécialement ce problème dans la vallée de la Loubetsi (fig. 1 et 2). A 3 km du Niari, sur la rive gauche de la Loubetsi, un groupe de 2 dolines est suspendu sur un replat à l’altitude 100. En dehors de ce témoin il n’existe aucune doline dans cette région qui, par ailleurs, présente de nombreuses cavernes. Au delà les cavernes disparaissent et les dolines commencent à apparaître, d’abord difficiles à identifier (dolines probables de la fig. 2) puis bien marquées sur la carte au 1/50 000e. A 35 km du Niari les dolines les plus hautes se localisent 80 m au-dessous de la Loubetsi, les plus basses à 10 ni de la rivière. En remontant le cours d’eau nous avons constaté que, vers l’amont, les dolines sont de plein pied avec le talweg et donnent souvent naissance à un petit affluent.

Cette localisation par rapport au Niari entraîne plusieurs remarques. Tout d’abord, par rapport au profil en long de la Loubetsi, les dolines se localisent à un niveau supérieur, récemment entaillé par un surcreusement du talweg. Les deux dolines d’alt. 100 m. localisées à 3 km du Niari constituent un témoin de cette surface. A 40 km du Niari le talweg de la Loubetsi se confond avec la surface à dolines, et nous voyons certaines d’entre elles fonctionner en résurgences.

Le caractère plus ou moins accusé des dolines en différents points du talweg soulève le problème de leur évolution. A proximité du Niari (zone des cavernes) les dolines évoluent en délimitant des pitons. En remontant le cours de la Loubetsi les dolines deviennent de plus en plus marquées en même temps que la pente des versants s’adoucit. Pour bien comprendre ce dernier caractère il faut considérer que toutes les dépressions fermées mentionnées ici s’ouvrent dans le remplissage meuble qui recouvre de façon presque continue le bed-rock calcaire. Lors des précipitations de la saison des pluies le ruissellement se rassemble dans les dolines provoquant la formation de lacs. La pente s’accentuant [8] la crête meuble des dolines sera entaillée sur le côté aval et l’égueulement du bassin fermé se traduira par une évolution vers la forme cirque. Par extension un alignement de dolines pourra, si les conditions de pente et de couvert végétal le permettent, se transformer en talweg. Le processus sera évidemment facilité en bordure des cours d’eau actifs.

Fig. 2 En haut : Détail du réseau hydrographique dans la partie aval du bassin de la N'Tima d'après la carte au 1/50 000' de l'I.N.G. en cours d'élaboration et une minute de P. Nicolini, déposée à l'E.D.F., légèrement modifiée. La surface hachurée représente le substratum (cf. fi. 1) et le tireté schématise la limite entre le SC I reposant directement sur le substratum, fréquemment marneux d'où un réseau hydrographique localement très dense, et le SC II principalement calcaire. Le trait noir schématise tous les talwegs, actifs ou secs. Quadrillage : Coordonnées Lambert pour les cartes du Gabon - Moyen-Congo. Les taches noires correspondent aux dolines. Au centre : Rapports entre les débits spécifiques (ordonnées) et la surface des bassins versants (abscisses) pour les rivières du karst du Kouilou et pour des rivières prises à titre de comparaison entre Loudima et Madingou au S. du Niari, d'après J. Aimé. Karst du Kouilou : Voungou, N'Tima, Pazi-Pazi, N'Douli, Loubetsi — stations 1 à 4 numérotées vers l'aval —, la station 5 correspond au débit de la N'Doufouma, affluent de la Loubetsi. Jaugeages 1957. Région orientale du synclinal Niari-Nyanga: Kissamba, Louadi, Livouba, Jaugeages 1955. Loudima. Jaugeages 1953 et 1955 à 1957. En pointillé ligne symbolisant le lieu des points où le drainage est égal à l'alimentation. Ce tracé, purement figuratif, reste hypothétique de même que sa surface. Le trait devrait être beaucoup plus large sans que cette largeur puisse être évaluée. En bas à droite : Schéma des trois types de rivières observées dans le synclinal Niari-Nyanga. Le type II (vallée soutirée) correspond à la zone située sous le pointillé du diagramme ci-dessus (Ex. : N'Douli)). Le type III (vallée alimentée dans sa partie aval) correspond à la partie supérieure du diagramme (Ex. : Livouba). En bas à gauche : Diagramme de répartition des cavernes et dolines dans le bassin de la Loubetsi. Cette répartition s'effectue en trois zones bien nettes : 1) à l'embouchure de la Loubetsi, zone des cavernes dans la région de surcreusement du profil ; 2) en remontant vers l'amont une zone de dolines probables au centre du diagramme; 3) et encore plus à l'amont une zone de dolines vraies marquant une tendance nette à venir se localiser au niveau de la Loubetsi.

Fig. 2
En haut : Détail du réseau hydrographique dans la partie aval du bassin de la N’Tima d’après la carte au 1/50 000′ de l’I.N.G. en cours d’élaboration et une minute de P. Nicolini, déposée à l’E.D.F., légèrement modifiée. La surface hachurée représente le substratum (cf. fi. 1) et le tireté schématise la limite entre le SC I reposant directement sur le substratum, fréquemment marneux d’où un réseau hydrographique localement très dense, et le SC II principalement calcaire. Le trait noir schématise tous les talwegs, actifs ou secs. Quadrillage : Coordonnées Lambert pour les cartes du Gabon – Moyen-Congo. Les taches noires correspondent aux dolines.
Au centre : Rapports entre les débits spécifiques (ordonnées) et la surface des bassins versants (abscisses) pour les rivières du karst du Kouilou et pour des rivières prises à titre de comparaison entre Loudima et Madingou au S. du Niari, d’après J. Aimé. Karst du Kouilou : Voungou, N’Tima, Pazi-Pazi, N’Douli, Loubetsi — stations 1 à 4 numérotées vers l’aval —, la station 5 correspond au débit de la N’Doufouma, affluent de la Loubetsi. Jaugeages 1957. Région orientale du synclinal Niari-Nyanga: Kissamba, Louadi, Livouba, Jaugeages 1955. Loudima. Jaugeages 1953 et 1955 à 1957. En pointillé ligne symbolisant le lieu des points où le drainage est égal à l’alimentation. Ce tracé, purement figuratif, reste hypothétique de même que sa surface. Le trait devrait être beaucoup plus large sans que cette largeur puisse être évaluée.
En bas à droite : Schéma des trois types de rivières observées dans le synclinal Niari-Nyanga. Le type II (vallée soutirée) correspond à la zone située sous le pointillé du diagramme ci-dessus (Ex. : N’Douli)). Le type III (vallée alimentée dans sa partie aval) correspond à la partie supérieure du diagramme (Ex. : Livouba).
En bas à gauche : Diagramme de répartition des cavernes et dolines dans le bassin de la Loubetsi. Cette répartition s’effectue en trois zones bien nettes : 1) à l’embouchure de la Loubetsi, zone des cavernes dans la région de surcreusement du profil ; 2) en remontant vers l’amont une zone de dolines probables au centre du diagramme; 3) et encore plus à l’amont une zone de dolines vraies marquant une tendance nette à venir se localiser au niveau de la Loubetsi.

Il faut donc souligner les rapports étroits existant entre le réseau hydro-graphique et les dolines en région équatoriales. Celles-ci :

  • se localisent au niveau des vallées actives,
  • fonctionnent en résurgence,
  • évoluent en talwegs lorsque la pente favorise ce processus[9].

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Ces caractères des dolines conduisent à parler des émergences observées dans le synclinal Niari-Nyanga. Les petites résurgences s’établissent à la faveur d’une ou plusieurs fissures très légèrement élargies en conduit. Nous n’avons pas observé, mais il est signalé[10] des ruisseaux émergeant à l’air libre sous un porche de grotte. Ceux-ci constituent un cas particulier dont nous reparlerons ultérieurement.

Les grosses émergences (500 à 1 500 1/s) présentent un type très uniforme baptisé Lac Bleu au Gabon[11]. Nous prendrons comme type le Lac Bleu de N’Dendé[12], vasque d’une quarantaine de mètres de diamètre, peu profonde, montrant un fond rocheux bien dégagé, traversé de fentes orthogonales dessinant un large dallage et livrant passage à des filets d’eau remontant. Il faut noter la présence de zones affaissées au milieu de ce dallage. Les autres résurgences mentionnées présentent le n-itne aspect, le fond rocheux étant parfois recouvert d’une couche de sable. Le terme Lac Bleu provient de l’opposition entre l’eau très claire, chargée de bicarbonate et donc bleue ou verdâtre, de ces émergences et l’eau chargée de matières en suspension, jaunâtre, des lacs de dolines.

A notre connaissance aucune résurgence remontante de type vauclusien — vasque suivie d’un conduit subvertical unique de plusieurs mètres de diamètre — n’a jamais été signalée en Afrique centrale. Le Lac Bleu corres pond à l’exutoire d’un réseau de fentes peu évolué où se développe une circulation en nappe cloisonnée beaucoup plus qu’une circulation en conduit. Il est évident que des émergences de ce type peuvent être facilement camou-flées par les alluvions des rivières et ne seront alors décelables que par les variations de débit des rivières (fig. 2). A ce sujet il faut comparer le débit de ces grosses émergences — Livouba débitant 1 m3/s ou Malema avec 1,5 m3/s en étiage — avec les grandes résurgences des pays tempérés — Touvre ou Fontaine-l’Evêque, 4 m3, Timavo, 9 m3 —. Il est possible que des résurgences beaucoup plus importantes, non encore repérées, existent en A.E.F. En attendant que leur découverte soit effectuée nous conserverons provisoirement ces chiffres comme valeurs limites régionales[13].

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Au cours de cette campagne d’autres observations ont été faites concernant la localisation des pitons et des cavernes dans les régions où les talwegs subissent un creusement linéaire accentué. D’autre part les quelques soixante cavernes visitées par les membres de la mission se caractérisent par une morphologie en labyrinthe ou en salle, développée à faible profondeur, 10 m en général, le réseau étant fréquemment relié à la surface du sol par des avens d’effondrement.

L’ensemble des caractères énumérés dans cette note : rivières actives au niveau de la surface calcaire, dolines de plain-pied avec les rivières actives, résurgences en exutoire de réseau de fentes, cavernes et pitons localisés dans les zones de surcreusement du réseau hydrographique, morphologie des cavernes —, précisent la nature du karst que nous avons étudié : phénomènes de dissolution localisés près du sol pédologique, circulations souterraines du type réseau de fentes et ne parvenant qu’exceptionnellement à se transformer en réseau de conduits, cette évolution étant liée au surcreusement du réseau hydrographique.

En outre, le fait que le paysage calcaire est en creux, ainsi que l’ampleur des aplanissements karstiques, aussi rapides sur les versants que dans le lit des rivières, implique une intensité de dissolution peu conciliable avec ce que l’on sait de la corrosion physico-chimique[14]. Il faut donc admettre que, en climat équatorial, la corrosion physico-chimique, prédominante sous les hautes latitudes, est renforcée par une corrosion biochimique[15] dont nous avons analysé les processus par ailleurs.


 

[1] En août et en septembre 1957, pour le compte de l’Inspection Générale pour l’Union Française et l’Etranger de l’Electricité de France, nous avons suivi puis dirigé une campagne organisée par la Direction des Mines et de la Géologie de l’A.E.F. afin d’étudier un problème hydrogéologique posé par le projet de barrage du Kouilou. Cette importante mission, qui comprenait 2 géologues, 1 hydrologiste, 4 aides-géologues, 250 manoeuvres, etc…, était principalement axée sur l’étude des phénomènes karstiques à l’intérieur de la retenue, ce qui nous a donné l’occasion d’examiner au sol et en survol aérien plusieurs points caractéristiques de la zone kastique Niari-Nyanga.

[2] Au moment où nous les avons observées, c’est-à-dire en saison sèche. Les caractères du cours montrent qu’elles sont parcourues par un écoulement temporaire lors de la saison des pluies .

[3] Il faut souligner l’intérêt de la forêt galerie dans l’analyse du paysage. Les vallées sèches sont fréquemment démunies de galeries, mais il existe des galeries dissimulant non pas un écoulement permanent mais une zone marécageuse. De la même façon nous verrons plus loin que les dolines de niveau avec une rivière active se signalent par un bouquet d’arbre. La forêt peut être considérée comme un indice de la profondeur du niveau aquifère.

[4] Rappelons que, en régime d’étiage, une rivière est alimentée uniquement par ses réserves souterraines et que son débit spécifique doit augmenter de l’amont vers l’aval en fonction de la superficie du bassin versant.

[5] Bassin versant réel < bassin apparent ou drainage > alimentation.

[6] Bassin versant réel > bassin apparent ou drainage < alimentation

[7] Le grand diamètre et la faible profondeur des dolines rendent parfois leur repérage difficile sur le terrain. Cartes et photos aériennes ne donnent que des indications partielles liées à l’échelle du document. La carte au 1/50 000, par exemple, met en évidence des dolines de 50 m de diamètre (1 mm de diamètre sur la carte). De même, d’importants bassins fermés de 3 à 4 m de profondeur ne seront pas figurés, l’équidistance des courbes étant de 10 ou 20 m. Cependant la forme de certaines courbes en arc de cercle permet de supposer l’existence de grandes dolines peu profondes (dolines probables de la fig. 2).

[8] Théoriquement, dans les régions à couverture végétale épaisse, comme le Gabon et le Moyen-Congo, le ruissellement est minime. Ceci se vérifie sous couvert forestier ou lorsque la savane est bien fournie ; mais, lorsque les pentes dépassent une certaine valeur, la végétation devient clairsemée et la marche s’effectue, parfois difficilement, sur un tapis de blocs et de billes de latérite. Les versants sont entaillés par de petits gully. La neutralisation du ruissellement par la végétation disparaît donc lorsque la pente s’accentue. Il est certain que les feux de savane artificiels sont responsables de cette érosion actuelle des sols.

[9] En région de plateau calcaire surélevé par rapport au paysage environnant, le processus est habituellement inverse, les dolines défonçant les vallées sèches préexistantes. En région équatoriale ce mécanisme paraît très rare — la notion de vallée sèche y étant relative —, la doline étant un phénomène d’interfluve — l’affaissement karstique sur un cours d’eau marquant une tendance nette à la formation de pitons esquissés (par ex. voir à ce sujet la feuille SA – 33 – XIX – Kibangou – 4 c – Dembo de la carte au 1/50 000 (Type Outre-Mer) A.E.F. (Moyen-Congo) de d’I.G.N. dans le coin S.O. (vallée de la Louvakou). Des cas intermédiaires sont malgré tout susceptibles de se présenter. Entre le Niari et la vallée de la M’.Poulou (carte SA – 33 – XIX – 4 b – Pont du Niari) s’observe une courte vallée sèche sans galerie forestière prolongée sur 4 km par un alignement de dolines préfigurant un talweg, mais installées sur un replat qui pourrait correspondre à un ancien talweg.

[10] ROUQUETTE, Deux grottes du Gabon. Annales de Spéléologie, t. 7, 1952, pp. 111-114.

[11] Résurgence de la Sian, près de Jacob, 220 km à l’O. de Brazzaville, dans le bassin de la Livouba; ancienne source du poste de Loudima, 240 km à l’O. de Brazzaville; source de la CGOT ou de Malema, 20 km au S de Loudima, bassin de la riv. Loudima, indiquées par J. And et toutes situées sur le Croquis provisoire de 1′ A.E.F. – Cameroun au 1/1 000 de l’I.G.N., feuille 935 a – Brazzaville.

[12] Situé 270 km N 1/4 N.N.O. de Pointe Noire sur la feuille… ibid. 936 a – Pointe-Noire.

[13] Chiffre à rapprocher des d. s. des rivières types III (fig. 2) la valeur semble décroître lorsque le bassin versant augmente. était vérifiée, impliquerait une limitation (pertes de charge dans débit en fonction de la distance parcourue.

[14] J. CORBEL, 73° Congrès A.F.A.S., Poitieis, 1954, Ann. Univ. (2), n°5 et Re•. Géogr. Lyon, t. 30, 1955, n° 1, p. 52.

[15] V. CAUMARTIN et Ph. RENAULT, Notes biospéléologiques, t. 13, 1958, pp. 87-109.