HISTOIRE DU ROYAUME DE LOANGO – par Pambo Hervé

Le mot de Loango, répandu par les Européens, désignait tout a la fois le royaume, sa capitale et le port où ils venaient trafiquer. Le royaume semble avoir été un vassal ou un tributaire du royaume de Kongo avant de proclamer son indépendance à la fin du quinzième siècle ou au début du seizième. Jusque vers 1670, les gens de Loango vécu­rent selon leur rythme propre, à l’écart et à l’abri du grand commerce transocéanique qui ravageait déjà l’Afrique côtière. Ils entrèrent ensuite dans le circuit mais sans que cela entraînât de grands bouleversements. Le royaume couvrait le territoire compris entre le fleuve Chiloango au Sud et Mayumba au Nord.

Des quatre pro­vinces qui le composaient celle de Loangiri – appelée aussi parfois Loango – entre le Chiloango et le Kwilu était de loin la plus importante. Là se trouvait la capitale, Bouali, que l’Anglais Andrew Battell, en 1610, comparait, après d’autres, au paradis. Au XVIIIe siècle, elle comptait près de 15000 habitants repartis en 500 foyers alors que la moyenne était de 100 habitants pour un village et de 500 pour un centre important; la cour du roi couvrait à elle seule près de la moitié de la ville.

Le port naturel de Bouali, à une distance de cinq kilomètres de l’agglomération, était Loango Bay, qui devint le principal comptoir commercial pour les Européens. La même province abri­tait Loangele (ou Loangiri); centre religieux où étaient enterrés les Maloango ; on entourait leurs tombeaux de défenses d’éléphants entières ; aux XVIIIe et XIXe siècles, on prit l’habitude d’enterrer les rois à Lubu, autre localité de la province. Les trois autres provinces jouaient un rôle politi­que et spirituel moins important: Loangomongo (haut Loango) à l’est de Loangiri ; Pili, de part et d’autre du Kwilu, et le Chiloango, entre le Kwilu et Mayumba.

L’autorité de Maloango s’étendait au-delà de ces quatre provinces, sur un territoire plus grand que le royaume lui-même: le cap Sainte-Catherine, la plus grande partie du Mayombe et le Bukkameale, région mal connue, située à quelque trois cent cinquante kilomètres au nord-est de Bouali et peuplée selon certains par les redoutables Jaga qui ravagèrent le royaume de Kongo à la fin du XVIIième siè­cle ; tout à fait au Sud, sur la rive droite du fleuve Congo, les rois de Ngoyo et de Kakongo furent longtemps tributaires du Maloango. Ainsi l’autorité de ce dernier était reconnue sur un espace certes moins large que celui de son voisin, le Kongo, mais d’une étendue déjà plus significative.

Représentation imaginaire de la cour du Maloango Niambi au XVII e siècle. La scène, décrite par les voyageurs, représente le moment tabou, où le roi boit.

Deux institutions assuraient la cohésion de la société Vili : à la base, les liens de parenté ; au sommet, l’institution monarchique. L’abbé Proyart, excellent connaisseur de Loango, soulignait correctement l’importance des lignages en 1776 quand il écrivait : « les Vili offrent l’image la plus sensible del’origine des sociétés; ce sont moins les besoins réciproques qui les rapprochent, que les liens du sang qui les empêchent de se séparer ». Le même Proyart a laissé du Maloango l’image d’un autocrate achevé : «Le gouvernement chez ces peuples, est purement despotique; ils disent que leur vie et leurs biens appartiennent au roi; qu’il peut en disposer et les en priver quand il lui plait, sans forme de procès, sans qu’ils aient a s’en plaindre; ils lui donnent en sa présence des marques de respect qui ressemblent à l’adoration ».

Cette dernière phrase est la plus proche de la réalité : comme dans les autres monarchies de l’Afrique pré-coloniale, la royauté, limitée par ailleurs par de nombreuses institutions, était par essence sacrée. Ainsi le Maloango était censé entretenir des relations particulières avec Nzambi, Dieu. C’est pourquoi il portait des titres tels que Ntotela (chef suprême), Nganga Mvumbi (gardien des fétiches) ou Ntinu (juge suprême).

Si sa bonne santé était le symbole de la prospérité du royaume, à sa mort des interdits très stricts, lesxima, étaient imposés au peuple: pas de marche, pas de bruit ou de festivités ; toutes les activités devaient être arrêtées et tous les feux éteints. Le roi était en particulier responsable de la pluie (mvoule). Une fois l’an, au début de la saison des pluies en décem­bre, se réunissait un grand festival; le peuple, après avoir remercié le roi pour sa protection, lui demandait de faire tomber la pluie; une fois les festivités terminées, le roi, dressé sur son trône, tirait une flèche vers le ciel et, rap­porte un témoin, « il y avait ce jour-la une grande réjouissance, parce que souvent il pleuvait ». Un rite important attaché à la royauté concernait le feu : à son couronnement, le Maloango allumait le ntufia (feu sacre), qui brûlait jusqu’à sa mort; des flambeaux allumés à ce feu étaient transportés religieusement dans les capitales provinciales et, de là, dans les foyers lignagers. Enfin le roi célébrait particulièrement la mise à mort du léopard (Tchikoumbou) totem de son clan et symbole de son pouvoir. Seuls le roi et les nobles avaient le droit de porter une peau de léopard ; on ne pouvait tuer le léopard que près de la capitale et le roi se déplaçait en personne pour examiner l’animal mort. La réputation de grand féticheur (Nganga Mvumbi) faite au roi avait fini par rejaillir sur tout le peuple Vili, que ses voisins redoutaient – et redoutent encore – comme ayant des pouvoirs magiques.

Le système de succession au trône était beaucoup plus simple et plus stable qu’au Kongo. Au Kongo, le roi était choisi parmi les fils du souverain défunt, mais les candidats devaient faire la preuve de leur valeur souvent au prix d’une guerre civile; de plus, alors que l’ensemble de la société obéissait aux règles de filiation matrilinéaire, la suc­cession au trône était patrilinéaire. Cette contradiction n’existait pas au Loango, où toutes les formes de succession étaient matrilinéaires ; d’autre part les héritiers au trône occupaient automatiquement les charges de Manicaye, Manibock, Manisalag et Manicabango. A la mort du Maloango, le Manicaye devenait Maniloango, le Manibock passait au rang de Manicaye, leManisalag à celui de Manibock, le Manicabango à celui de Manisalag, et un nouveau Manicabango était désigné . La mort du roi n’ouvrait donc pas une « crise de régime ».

Le second personnage du royaume était une femme, appelée Makunda. On ignore encore si c’était une des femmes du roi ou seulement une princesse. Elle était, d’une part, chargée de protéger et de défendre les femmes contre les vexations et les mauvais traitements que leur fai­saient subir leurs maris. D’autre part elle incarnait la justice au même titre que le Maloango. En effet, n’importe quel Vili pouvait faire appel auprès de la Makunda ; il suffisait qu’il gagnât la capitale en suivant des routes spéciales appelées Nzila Si Nzambi (chemins de Dieu) ou Nzila Ivanga Nzambi(chemins crées par Dieu) ; ces routes assu­raient une immunité totale à qui les empruntait. Il en exis­tait quatre; orientées suivant les quatre points cardinaux, des frontières du royaume, elles convergeaient à Bouali. Cette possibilité d’en appeler à la justice de la Makunda constituait une sérieuse garantie pour les gens du commun – hommes libres, servants ou esclaves – qui formaient la majorité de la population. D’une manière générale la condition de la femme n’était pas mauvaise, du moins dans l’aristocratie.

En définitive l’organisation politique et les genres de vie originels furent dans l’ensemble préserves alors que l’éco­nomie et les rapports sociaux subirent naturellement les effets du commerce atlantique.

Hervé PAMBO MBOUMBA
Alias  Balèkambi
In hpambo.over-blog.org