JULES HANSEN (1849-1931) : DESSINATEUR-GÉOGRAPHE – L’exploration de l’Afrique mise en cartes

 Jules André Hansen par Alexandre Quinet, vers 1875 (Société de géographie, portrait 162)

figure 1 – Jules André Hansen par Alexandre Quinet, vers 1875 (Société de géographie, portrait 162)

Jules Hansen est un des principaux cartographes français qui participent au renouveau des sciences géographiques à la fin du XIXe siècle. L’Afrique occupe une place prépondérante dans ses travaux. Hansen se voit confier des documents rapportés par les explorateurs : carnets de notes, itinéraires, manuscrits, journaux de route dont il compile les informations avant leur mise en cartes. Par son travail sur les données géographiques, par son rôle charnière entre explorateurs de terrain et institutions géographiques de métropole, Hansen est un personnage central dans la chaîne de transmission de l’information et la construction du savoir géographique sur l’Afrique.

La production cartographique de Jules Hansen peut se diviser en deux ensembles : ses travaux au Grand Duché de Luxembourg[1] et le reste de son oeuvre multiforme, liée notamment au mouvement d’exploration sur les cinq continents. Cet exposé se centrera sur les travaux cartographiques concernant le seul continent africain[2] . La carrière de Jules Hansen est d’abord le fruit de rencontres qui lui ont permis de devenir un des dessinateurs-géographes les plus recherchés, les plus demandés de sa génération.

Dans son abondante production, son travail à partir des documents rapportés par les explorateurs constitue le coeur de son activité. Il était ainsi intéressant de se plonger dans le quotidien du cartographe en abordant les conditions dans lesquelles sont réalisées ses cartes, ceci afin de mieux cerner le dessous de la production cartographique : commandes officielles, projets refusés, difficultés financières et enfin l’engagement personnel d’Hansen dans la conduite de certains travaux.

L’exposé suivant est basé sur trois sources principales : les archives de la Société de géographie (SG) – notamment une abondante documentation fournie au décès d’Hansen par sa veuve[3] – conservées au Département des Cartes et Plans de la BnF ; le fonds Hansen du Département ses Cartes et Plans de la BnF (CPL) constitué de plus de quatre cents documents cartographiques majoritairement manuscrits provenant de son atelier cartographique[4] ; le fonds Hansen aux Archives de Paris (AP) constitué d’une très importante correspondance relative à son activité professionnelle[5] .

1 Premières rencontres, premiers travaux

D’une famille originaire du Danemark, Jules Hansen (fig 1) est né à Paris en 1849 et fait ses études à l’École des Arts décoratifs, avec une spécialité en dessin géométral, et à l’École des Arts et Métiers. Au sortir de ses études en 1866, il a l’occasion de rencontrer plusieurs personnalités qui vont l’introduire dans le monde de la géographie. Il fréquente la Bibliothèque impériale où il rencontre Eugène Cortambert, alors conservateur du Dépôt des cartes et son fils Richard qui remarquent ses qualités de dessinateur et font appel à son « crayon géographique » pour la réalisation de petits travaux telles ces cartes des cinq continents publiées dans une Petite Géographie illustrée [6] . Hansen est présenté dès 1869 à la librairie Hachette qui fait désormais appel à lui pour de nombreux travaux. Richard Cortambert le met en relation avec le célèbre dessinateur-géographe Alexandre Vuillemin, au faîte de sa carrière. Le jeune Hansen pense un temps parfaire sa formation de cartographe en Allemagne dans l’un des grands établissements géographiques de Gotha ou de Leipzig mais la guerre de 1870 va mettre fin à ce projet[7] . Eugène Cortambert recommande alors Hansen à deux personnalités du monde de la géographie : Émile Levasseur et Charles Maunoir.

Le premier est engagé dans la réforme de l’enseignement de la géographie dans le primaire et le secondaire. Levasseur introduit Hansen chez l’éditeur Charles Delagrave et lui confie la réalisation de cartes pour des atlas à destination des écoles. Le travail mené par Hansen donne entière satisfaction à Levasseur qui, outre son appui auprès des maisons d’édition, lui donne un « coup de pouce » financier en 1873 en abandonnant à son profit un petit pourcentage de ses droits d’auteur[8]. Levasseur résume les qualités des premières productions cartographiques d’Hansen : elles « sont composées avec le soin des détails, la conscience dans les recherches, et le désir d’exprimer les faits géographiques par des signes clairs et propres à l’enseignement »[9].

Charles Maunoir est en 1870 le chef du dépôt des cartes au Dépôt de la Guerre et le secrétaire général de la Société de géographie. En 1872 il confie à Hansen ses premiers travaux cartographiques destinés au Bulletin de la Société de géographie. L’exigence est de règle : « vite et bien tel est le modeste programme qui vous est imposé » lui écrit-il en 1873[10]. L’une des premières réalisations d’Hansen concernant le continent africain est cette surprenante Afrique nécrologique[11] accompagnant l’article d’Henri Duveyrier, tour de force cartographique localisant les lieux de décès des principaux explorateurs sur le continent africain.

Présenté par Eugène et Richard Cortambert, Hansen devient officiellement membre de la Société de géographie le 2 février 1876 en tant que dessinateur-géographe[12]. Il a désormais la charge de réaliser les cartes du Bulletin de la Société de géographie et devient le cartographe attitré de la Société.

2 L’Afrique des explorateurs

Dans ce dernier quart du XIXe siècle, l’exploration de l’Afrique est étroitement liée à l’accélération de la colonisation. La Société de géographie qui suit avec attention l’avancée des connaissances géographiques, représente une des principales institutions vers laquelle se tournent les voyageurs, les explorateurs pour présenter et publier le résultat de leurs travaux. Fidèle à l’une des missions premières de la Société de géographie, celle de « faire graver des cartes », Charles Maunoir a besoin de s’adjoindre les services réguliers d’un cartographe pour faire face au flux permanent d’informations géographiques rapportées par les explorateurs et charge Jules Hansen de cette tâche.

Voyageurs, explorateurs, militaires rapportent une grande variété de données : notes, tables de relevés, journaux de route, itinéraires, documents bruts ou déjà retravaillés, sur base cartographique – c’est-à-dire positionnés géographiquement – ou nécessitant une mise en carte. Le travail du dessinateur-géographe est alors dans certains cas un travail de dessin, une mise au net, une compilation, dans d’autres cas il s’agit d’une création cartographique à partir de documents fournis par l’explorateur avec détermination de l’échelle, choix des éléments à représenter[13] .

Un premier ensemble de travaux concerne le Congo français. Les trois expéditions menées par Savorgnan de Brazza de 1875 à 1885 vont permettre de lever des milliers de kilomètres d’itinéraires. Au retour de son premier voyage, Brazza est invité à présenter une communication à la Société de géographie. Pour cette séance qui se tient dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne le 24 décembre 1879, Brazza a fait réaliser une carte du cours de l’Ogooué. Cette carte faite dans l’urgence de cette manifestation est revue quelques jours plus tard par Brazza lui-même qui apporte des corrections dans l’orthographe et le placement de la toponymie et l’adresse à la Société de géographie.Charles Maunoir la transmet alors à Hansen avec cette mention « Faire très vite les corrections ». Cette carte corrigée sera publiée – à côté de la première – hors-texte dans le premier volume du premier semestre 1879 du Bulletin de la Société de géographie.

Hansen est en contact avec tous les membres des missions Brazza : Charles de Chavannes, Jules Dutreuil de Rhins, Noël Ballay et leurs successeurs. Il dresse les itinéraires du cours de l’Oubangui relevés par Crampel en 1890 puis ceux relevés par Maistre et Mizon entre Oubangui et Bénoué, itinéraires publiés dans le Bulletin de la Société de géographie.

Figure 2 : Carte pour servir à l’intelligence du rapport sur M’Boco Songko avec le cours du Niari et l’itinéraire de Loango à Brazzaville [1885-1887] par Joseph Cholet, 15 Mai 1888 (détail) (BnF, Département des cartes et plans, Ge C 22600).

Figure 2 : Carte pour servir à l’intelligence du rapport
sur M’Boco Songko avec le cours du Niari et l’itinéraire
de Loango à Brazzaville [1885-1887] par Joseph Cholet,
15 Mai 1888 (détail)
(BnF, Département des cartes et plans, Ge C 22600).

Figure 3 : De Bouanza à Brazzaville, itinéraire de Joseph Cholet, 26 janvier-8 février 1887 (Société de géographie, carton A-AN (8))

Figure 3 : De Bouanza à Brazzaville, itinéraire
de Joseph Cholet, 26 janvier-8 février 1887
(Société de géographie, carton A-AN (8))

Autre collaborateur de Brazza, Joseph Cholet rend compte à la Société de géographie de ses différentes missions au Congo français lors de la séance du 7 novembre 1890. Pour la réalisation d’une carte retraçant ses itinéraires entre Loango et Brazzaville, il a préalablement été mis en contact avec Hansen et lui a fourni ses esquisses et ses carnets de route, tableaux où sont donnés des relevés au podomètre, l’heure, l’azimut de la direction suivie et la pression barométrique (fig. 2 et 3). Le travail d’Hansen est alors un travail de sélection d’informations géographiques, de généralisation cartographique, de vérification des itinéraires à l’aide de carnets de routes pour aboutir à un document simplifié, réduit, inséré cette fois-ci dans le corps de l’article (fig. 4 et 5).

Figure 4 : Esquisse des itinéraires entre Brazzaville, Manianga et Loango par Joseph Cholet, [entre 1888 et 1890] (BnF, Département des cartes et plans, Ge D 23079).

Figure 4 : Esquisse des itinéraires entre Brazzaville, Manianga et Loango par Joseph Cholet,
[entre 1888 et 1890] (BnF, Département des cartes et plans, Ge D 23079).

Figure 5 : Esquisse des itinéraires entre Brazzaville, Manianga et Loango : 1885-1887, par Joseph Cholet. Comptes rendus du Bulletin de la Société de géographie, 1890 ` (BnF, Département des cartes et plans, Ge FF 6 CR (1890).

Figure 5 : Esquisse des itinéraires entre Brazzaville, Manianga et Loango : 1885-1887,
par Joseph Cholet. Comptes rendus du Bulletin de la Société de géographie, 1890 `
(BnF, Département des cartes et plans, Ge FF 6 CR (1890).

En 1887 Hansen est nommé « cartographe du Congo français» par Pierre de Brazza, titre qu’il conserve jusqu’en 1896. Le résultat de deux décennies de travaux se concrétise dans deux œuvres cartographiques majeures commanditées par le Service géographique des colonies et dressées par Hansen : l’Atlas des côtes du Congo français en vingt-deux feuilles à l’échelle du 1 : 80 000 publiée en 1893 d’après des levés d’Henri Pobéguin et la carte générale du Congo français en deux feuilles à l’échelle du 1 : 1 500 000 publiée en 1895 d’après les itinéraires des principaux explorateurs. Ces deux documents seront commentés ci-dessous.

Mais Hansen est engagé sur d’autres fronts. Les expéditions françaises au Soudan, vers le Niger et Tombouctou rapportent également leur contribution à l’avancée des connaissances géographiques.

La mission Galliéni de 1880 a pour but d’explorer les régions entre les fleuves Sénégal et Niger. Elle comprend des officiers chargés de la reconnaissance des routes suivies : les lieutenants Jean Vallière et Camille Piétri. Vallière, à côté de ses qualités de topographe, possède un remarquable coup de crayon et rapporte toute une série de croquis pris sur le vif des paysages traversés. Tous ces documents produits au cours de la mission seront au retour transmis à Hansen pour la réalisation d’une cartesynthèse Itinéraires de Médine à Nango par la mission Galliéni publiée en 1882 dans le Bulletin de la Société de géographie. Le travail d’Hansen est ici un travail de raccordement, d’assemblage des différents itinéraires de reconnaissance, de dessin au net des croquis de Vallière et de leur réduction après mise au carreau, enfin un travail de composition générale où les vues et les cartes de détail sont assez judicieusement réparties dans la feuille.

Par arrêté en date du 31 janvier 1889, Hansen est chargé de l’exécution des travaux techniques du Service géographique des Colonies et devient le « cartographe du Ministère des Colonies ». Hansen est dans ces années en contact avec le grand explorateur de Madagascar, Alfred Grandidier qui travaille à une œuvre cartographique de grande ampleur. À côté de ses propres relevés, Grandidier entreprend un gigantesque travail de compilation, de vérification et de mise en concordance des informations rapportées par les principaux explorateurs de l’île, de 1823 à 1890. Il transmet à Hansen des croquis manuscrits d’itinéraires qu’il a lui-même tracés à partir de carnets de route des voyageurs pour la réalisation de cartes. Les résultats de ces travaux en commun sont publiés dans le Bulletin de la Société de géographie en 1893 : quatre planches dessinées par Hansen d’une incroyable densité d’informations où sont donnés pour chaque explorateur la route suivie et le profil topographique de son itinéraire.

Toutes ces données enfin ont été réutilisées par Jules Hansen pour la réalisation de deux documents achevés en 1895 : une carte de «format portatif» publiée chez Challamel (fig. 6) et surtout une carte détaillée en onze feuilles à l’échelle du 1 : 750 000 [14]. Ces deux documents parus dans le contexte de l’expédition militaire à Madagascar ont été très remarqués.

Figure 6 : Carte de Madagascar par J. Hansen, Challamel, 1895 (BnF, Département des cartes et plans, Ge D 2146).

Figure 6 : Carte de Madagascar par J. Hansen, Challamel, 1895 (BnF, Département des cartes et plans, Ge D 2146).

Alors que la carte de petit format, saluée par la presse, permet « de suivre avec facilité les opérations du corps expéditionnaire »[15], le second document, d’une précision jusqu’alors inégalée, sert directement la conquête coloniale sur le terrain. La cartographie joue ici pleinement son « rôle d’aide de camp » au projet colonial[16]. Galliéni remercie d’ailleurs Hansen en 1897 : « Je m’empresse de vous faire connaître que votre carte de Madagascar au 1 : 750 000 a rendu à tous les plus grands services ici, et que sa mise à jour constante sera de la plus grande utilité »[17] .

1895 enfin est l’année où voit le jour un projet voulu par la Société de géographie : une carte générale d’Afrique à l’échelle du 1 : 10 000 000[18], document dressé par Hansen et destiné à être régulièrement mis à jour tant l’activité des explorateurs condamne les cartographes à de perpétuels recommencements[19]. Cette carte sera publiée à nouveau en 1897 et 1899. La notoriété d’Hansen l’amène à être sollicité par les journaux, notamment le journal Le Temps pour ses cartes du Congo, du Dahomey, du Haut-Nil ou encore les Abords de Tombouctou, carte publiée dans Le Petit-Temps[20] du 7 avril 1894[21] .

Autre facette moins connue de son activité. Hansen est sollicité par la Société de géographie pour de petits travaux cartographiques : cartes simples à distribuer lors des séances de quinzaine et dessins sur verre pour projections lumineuses. Pour le Rapport sur les progrès des sciences géographiques que signe chaque année Charles Maunoir, Hansen réalise des « tracés sommaires d’itinéraires » publiés dans le rapport et une douzaine de vues sur verre destinées à être projetées lors de la présentation du rapport en décembre[22]. Cette illustration cartographique du rapport permet de visualiser l’itinéraire suivi par un ou plusieurs explorateurs, la contribution de différents voyageurs à la découverte d’un espace géographique ou encore les progrès de la connaissance géographique sur un espace précis (fig. 7).

Figure 7 : [Cours du Niger en amont de Tombouctou : situation en 1894 et 1895] par Jules Hansen, 1895 (Société de géographie, XA-785).

Figure 7 : [Cours du Niger en amont de Tombouctou : situation en 1894 et 1895] par Jules Hansen, 1895
(Société de géographie, XA-785).

Le quotidien du cartographe

Entrons maintenant dans le quotidien du cartographe et les coulisses de la production cartographique.

Jules Hansen quitte le domicile familial au début des années 1870 pour s’installer au 53, rue de Vaugirard. Il déménage à la fin de la décennie pour le quartier du Val-de-Grâce, au sud du Panthéon, tout d’abord au 22, rue des Fossés Saint-Jacques puis au 12, rue Tournefort avant de se fixer définitivement en 1887 au 4, rue Laromiguière[23] .

On lui écrit soit à son domicile, soit à la Librairie Hachette (79, boulevard Saint-Germain), soit à la Société de géographie (3, rue Christine puis 184, boulevard Saint-Germain). Charles Maunoir qui habite au 14, rue Jacob demande très fréquemment à Hansen de passer soit à la Société de géographie soit directement chez lui pour discuter de nouvelles commandes. Maunoir joue souvent le rôle d’intermédiaire entre le cartographe et les explorateurs. Il relance Hansen par lettre, par télégramme, par consignes laissées par écrit à la Société de géographie le priant de rapporter des documents prêtés, de fournir des épreuves en bleu, d’apporter des corrections à un document ou de faire connaître l’avancée de tel ou tel de ses travaux. Hansen travaille seul les toutes premières années de son activité mais dès 1877 il emploie un dessinateur-géographe Eugène Létot pour l’aider. Il ne cesse désormais de s’entourer de collaborateurs pour faire face à l’afflux de commandes. Hansen prend de jeunes apprentis pour une durée de cinq années en s’engageant à leur apprendre la profession de dessinateur-géographe. Néanmoins, dans chaque projet cartographique, il garde toujours la maîtrise de la conduite de la carte et de la préparation de la maquette, laissant le plus souvent la mise au net à ses auxiliaires.

“Hansen travaille avec Georges Erhard puis ses fils pour la gravure de ses cartes et Albert Fernique[24] pour certains travaux photographiques. Ses principaux éditeurs sont à proximité : Delagrave, rue des Écoles, Le Soudier, boulevard Saint-Germain, Challamel, rue Jacob, Barrère, rue du Bac. C’est ainsi un va-et-vient permanent d’épreuves, de corrections, de « bon à tirer » entre les divers acteurs de la production cartographique qui se déroule dans un périmètre géographique très restreint.

Hansen cumule, à partir de 1889, les trois responsabilités de « cartographe de la Société de géographie », « cartographe du Congo français » et « cartographe du Ministère des Colonies ». Il est extrêmement sollicité entre 1885 et 1895, écrasé de travail, sous la pression permanente des commandes à honorer mais il ne cesse pas pour autant de soutenir, des projets cartographiques qu’il juge intéressants et de s’y engager.”

Les difficultés de la production cartographique

Revenons à son activité comme cartographe du Congo français.

Hansen reçoit en juillet 1891 du Commissaire général du gouvernement au Congo français la commande de réalisation d’une carte à grande échelle de la colonie. Il réagit à la commande en faisant une contre-proposition éditoriale : le travail envisagé devrait prendre la forme d’un atlas des itinéraires d’explorateurs plutôt que d’une carte d’ensemble, projet qu’il justifie dans une lettre d’août 1891. Le sectionnement en planches permet de conserver intacts les tracés d’itinéraires alors que la carte d’ensemble au contraire oblige d’emblée à éliminer certains détails. La carte d’ensemble est coûteuse à remettre à jour alors que l’atlas peut s’enrichir à tout moment de nouveaux itinéraires. Enfin, quand l’échelle de la carte d’ensemble se révèle insuffisante et qu’une nouvelle carte plus précise est décidée, « les itinéraires originaux sont disséminés, difficiles à se procurer, égarés ou détruits et le fruit de longues années d’exploration au cours desquelles des vies d’hommes ont été en jeu est perdu »[25]. La proposition d’Hansen séduit tout d’abord et on lui demande d’argumenter son projet, mais malgré cela le projet d’atlas est ajourné en janvier 1892 sous prétexte de ressources budgétaires insuffisantes alors même que la carte d’ensemble est maintenue[26] .

Ironie supplémentaire, le ministère de la Marine et des colonies lui demandera six mois plus tard de réaliser un Atlas des côtes du Congo Français d’après les travaux d’Henri Pobéguin ancien chef de station alors administrateur par intérim en Côte d’Ivoire[27] , preuve qu’un projet cartographique a beaucoup plus de chances d’aboutir s’il est porté par un administrateur en poste que s’il émane d’un simple cartographe.

Face à ce refus, Hansen réalise et publie à peu de frais en reproduction photographique plusieurs de ses cartes restées manuscrites. Deux documents sont disponibles en 1893 : la Carte du Haut-Nil et du Moyen Congo au 1 : 750 000 en treize feuilles et la carte détaillée des Rives du Congo, de Kasongoué à l’embouchure du fleuve au 1 : 400 000 en seize feuilles (fig. 8). La carte du Haut-Nil et du Moyen Congo colle à l’actualité et matérialise déjà les tentatives françaises d’implantation dans ces régions, théâtre six ans plus tard de la Mission Marchand et des événements de Fachoda. La carte des Rives du Congo est saluée par la Société de géographie : « Cette carte donne l’état des connaissances sur la grande artère de l’Afrique équatoriale ; elle appelle l’attention du voyageur sur les faits inconnus ou encore douteux, lui pose des points d’interrogation, lui indique la manière d’agir pour y répondre scientifiquement. C’est en un mot une œuvre belle et utile »[28] .

Figure 8 : Rives du Congo : entre l’embouchure et Kasongoué, dressée par J. Hansen, 1894 (BnF, Département des cartes et plans, Ge FF carte 3236).

Figure 8 : Rives du Congo : entre l’embouchure et Kasongoué, dressée par J. Hansen, 1894
(BnF, Département des cartes et plans, Ge FF carte 3236).

Il est intéressant de constater qu’Hansen n’hésite pas à s’engager à publier des cartes détaillées même si l’information géographique est en certains endroits partielle, provisoire, lacunaire. Il suit le rythme même des explorations quand les commanditaires officiels souhaitent des œuvres cartographiques synthétiques, achevées ou de prestige. Sa longue pratique de la cartographie lui fait voir immédiatement les lacunes à combler ou l’information déficiente. Outrepassant son rôle de cartographe, il se permet de donner à certains endroits des conseils aux futurs explorateurs reprenant ici la longue pratique des « questions aux voyageurs » : « Faire une triangulation expédiée en indiquant à la boussole les angles que forment entre eux les villages, les caps principaux, les embouchures etc.».

Hansen a peut-être agacé sa hiérarchie, prenant du retard pour le grand projet de carte d’ensemble alors qu’il consacre du temps à réaliser d’autres travaux. Il se fait rappeler à l’ordre pour n’avoir pas rendu des croquis et documents qui lui ont été confiés car il projette déjà la réalisation d’une carte détaillée du Congo français au 1 : 250 000. Camille Guy, chef du Service géographique au Ministère des Colonies lui écrit en des termes très clairs en 1895 : « J’ai refusé d’une manière très nette de prendre à la charge du Ministère la nouvelle publication que vous vouliez entreprendre en ajoutant que vous pouviez la faire pour vous et à vos frais si vous le désiriez mais qu’il était inutile de compter sur la plus petite coopé- ration pécuniaire ou autre de notre part »[29]. L’année suivante Hansen quitte ses fonctions officielles comme cartographe du Congo français.

L’activité d’Hansen ne se résume pas à des commandes officielles et des travaux demandés par la Société de géographie. Il est parfois concepteur d’une carte et trouve un accord avec un éditeur. C’est le cas de la Carte du Dahomey & pays limitrophes[30] publiée par Le Soudier en 1892. Cette carte conçue et dressée par Hansen est intéressante par son cadrage resserré, par les couleurs utilisées qui en font une carte emblématique des découpages coloniaux.

La publication d’une carte est souvent une entreprise risquée financièrement et doit intervenir au moment opportun. Hansen soumet ses deux projets de cartes de Madagascar à l’éditeur Augustin Challamel en 1894. Challamel ne veut pas s’engager dans la publication de la carte détaillée en onze feuilles et promet seulement à Hansen de lui prendre dix exemplaires. C’est donc encore une fois à ses frais, en souscription, qu’Hansen réalise cette carte par reproduction photographique de ses documents manuscrits.

Challamel accepte par contre de publier la petite carte mais il est réticent sur le prix envisagé : « les cartes de Madagascar ne peuvent avoir en ce moment qu’un débit restreint » écrit-il à Hansen[31]. Quatre mois plus tard, en octobre 1894, la situation a changé. Challamel souhaite une réalisation rapide afin de pouvoir bénéficier des événements qui se précipitent et s’engage sur mille exemplaires. Malheureusement, quand la carte d’Hansen est prête, le ministère de la Guerre et l’éditeur Henry Barrère ont déjà publié chacun une carte de Madagascar d’échelle équivalente. La concurrence oblige alors Challamel et Hansen, associés à parts égales à baisser considérablement le prix de vente et à démarcher eux-mêmes les libraires. Autant la carte détaillée publiée par Hansen fut sans équivalent et trouva des clients malgré son prix, autant la carte éditée par Challamel subit les effets de la concurrence et ne fut pas une bonne opération commerciale.

Beaucoup de travaux cartographiques restent ainsi inédits faute de trouver un éditeur. À plusieurs moments de son activité professionnelle Hansen s’est engagé personnellement, à ses frais, dans la réalisation de cartes qu’il jugeait utiles, intéressantes à publier. Un des meilleurs exemples de l’opiniâtreté d’Hansen est certainement l’Atlas du cours du Niger (fig. 9).

Figure 9 : Feuille n°9 de l’Atlas du cours du Niger entre Manambougou et Tombouctou, cartes dressées par J. Hansen, 1898 (BnF, Département des cartes et plans, Ge DD 4034).

Figure 9 : Feuille n°9 de l’Atlas du cours du Niger entre Manambougou et Tombouctou, cartes dressées par J. Hansen,
1898 (BnF, Département des cartes et plans, Ge DD 4034).

En 1887, l’expédition dirigée par le lieutenant Edmond-Jules Caron est chargée par Galliéni de reconnaître la navigabilité du Niger des environs de Bamako à Tombouctou et d’en dresser une carte hydrographique. Demi-échec sur le plan politique, puisqu’elle ne parvient pas jusqu’à Tombouctou, cette mission est d’une importance considérable par la somme d’informations géographiques rapportées. Le 9 avril 1888, le lieutenant Caron est invité à donner le récit de sa mission dans une séance extraordinaire de la Société de géographie tenue dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. Une carte sommaire de son voyage est publiée dans le Bulletin et Caron reçoit l’année suivante de la Société de géographie le Grand prix pour voyages d’études, missions et travaux. Toutes les conditions paraissent alors réunies pour une publication prestigieuse et pourtant, en 1890, cet atlas de cartes du Niger est encore inédit, le Dépôt des cartes et plans le jugeant trop cher à éditer. Caron refuse de le publier à ses frais et écrit à Hansen : j’estime qu’un voyageur qui a payé de sa personne n’a pas l’obligation de se mettre encore en dépenses »[32] . Hansen lui fait alors une première offre de publication mais il est dans une période extrêmement chargée et il faut attendre 1896 pour que le projet prenne corps.

Hansen demande alors l’autorisation de consulter les manuscrits des cartes de la mission Caron[33] aux archives du Service hydrographique et commence le travail. Un an plus tard, il écrit au Ministre des Colonies pour lui indiquer que son travail est prêt à tirer jusqu’à la planche 26 mais que le manque de fonds l’oblige à suspendre le dessin. Hansen demande une souscription à hauteur de trente exemplaires payables à la livraison. Il indique qu’il compte mettre à jour sa carte à l’aide des dernières observations faites par la Mission Hourst.

Le Ministre des Colonies accepte alors de souscrire à dix exemplaires de ce document quand les quarante et une feuilles seront terminées ! Toute l’année 1897 Caron et Hansen recherchent des engagements de paiement nécessaires pour achever le travail.

Le 26 décembre 1897, plus de dix ans après son expédition, le lieutenant Caron reçoit enfin les feuilles de l’atlas et remercie Hansen pour son soutien et sa persévérance dans la réalisation et la publication de cette œuvre cartographique : « un jour viendra certainement où nous en serons récompensés par la justice des géographes »[34] .

En effet cet atlas du Moyen-Niger au 1 : 50 000 qui corrige les données rapportées par Caillié, Barth et Mage est intéressant à plus d’un titre. C’est d’abord un document hydrographique contenant toutes les informations nécessaires à la navigation : chenal navigable, forme et nature du rivage, nature des fonds ; c’est ensuite un atlas des paysages avec de nombreux profils et vues remarquables ; c’est enfin une carte détaillée des implantations humaines le long du fleuve et de l’utilisation agricole du sol.

Conclusion

La production cartographique d’Hansen sur l’Afrique est d’une extrême diversité dans les échelles utilisées : de l’inventaire du cours du Moyen Niger au 1 : 50 000 à la grande carte-synthèse de l’Afrique au 1 : 10 000 000, Hansen a répondu à tous les défis cartographiques qui lui étaient lancés. Cette production témoigne des nombreuses utilisations possibles de la carte : compte rendu cartographique de mission d’exploration, document de prestige, supports de conférence, matériel pédagogique, illustration d’un article de journal, document stratégique pour opérations militaires…

Jules Hansen n’a pas été qu’un simple exécutant de commandes officielles ou privées, il a été un des acteurs majeurs de la mise en cartes du continent africain à la fin du XIXe siècle. En contact direct avec l’information géographique rapportée par les explorateurs, dans le respect du travail effectué sur le terrain, il a toujours éprouvé la nécessité de diffuser, de publier rapidement une information cartographique à jour. Face à des éditeurs frileux ou des administrations réticentes à accorder des financements, Hansen s’est personnellement engagé, parfois à grands frais, dans la réalisation et la publication de cartes.

Le travail d’Hansen peut ainsi se raccrocher à la longue tradition des géographes-cartographes de cabinet. Il est un des derniers représentants de cette période de cartographie d’exploration où le dessinateur-géographe et l’explorateur se rencontrent et travaillent dans une grande proximité, période qui s’achève au début du XXe siècle avec la création des services géographiques et la mise en place d’une cartographie régulière.

Notes :

1 En effet Hansen mène à partir de 1883 et ce pendant 23 ans une œuvre immense, conduite sur le terrain qui est la carte topographique du Grand Duché de Luxembourg à l’échelle du 1: 50 000 en 15 feuilles publiée en 1907. Cette œuvre est accompagnée de toute une série de cartes thématiques que la documentation considérable accumulée pendant ces années lui a permis de réaliser.
2 Cet article n’a pas l’ambition de donner un panorama exhaustif de sa production mais de se centrer sur quelques travaux cartographiques pris dans les zones géographiques sur lesquelles il a particulièrement travaillé.
3 SG CARTON GU-HE (550).
4 Ce fonds est entré au département en plusieurs étapes : quatre lots de cartes achetés entre 1944 et 1951, un lot donné en 1959 et divers autres documents entrés également en don.
5 Fonds entré en 1977. Inventaire analytique établi par Philippe Grand (AP).
6 Voir à ce sujet la « main courante », liste des travaux réalisés par Hansen ouverte à partir de 1869 (AP).
7 Lettre de Richard Cortambert à Hansen du 5 janvier 1870 (SG).
8 5% de ses droits d’auteur sur la carte de France et 10% sur le petit atlas de la France qu’il vient de publier. Voir Lettre de Charles Delagrave à Jules Hansen du 18 novembre 1873 et relevés des droits d’auteurs (AP).
9 Lettre d’Emile Levasseur à Jules Hansen du 3 janvier 1875 (AP).
10 Lettre de Maunoir à Hansen du 23 janvier 1873 (AP).
11 Visible à l’adresse suivante : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b7759096n
12 Hansen parrainera à son tour en vue de leur admission à la Société de géographie plusieurs dessinateurs, notamment Louis Thuillier et Edmond Dumas-Vorzet en 1878, Calixte Alary, dessinateur au Dépôt des cartes et plans de la Marine en 1879.
13 Une carte peut être ainsi « dessinée par Hansen », une autre « dressée par Hansen ».
14 Carte conservée à la BnF dans une version assemblée de 2 x 1,20 mètres (CPL Ge A 1084).
15 L’estafette, 27 mars 1895.
16 D.N. Livingstone, 1992, The geographical tradition. Episodes in the History of a Contested Enterprise, Oxford.
17 Lettre du 25 octobre 1897.
18 Visible à l’adresse suivante : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b7759109t
19 Bulletin de la Société de géographie, 1895, t. 16, p. 453.
20 Supplément au journal Le Temps.
21 Ces journaux ont néanmoins des cartographes officiels (Émile Giffault au journal Le Temps) qui ne voient pas toujours d’un bon oeil la publication des travaux d’un confrère.
22 Hansen est conseillé par Alfred Molténi, projectionniste officiel de la Société de Géographie pour la réalisation de vues sur verre et l’utilisation des vernis transparents.
23 1887 est l’année de sa nomination comme « cartographe du Congo français ». Cette nomination a peut-être eu une incidence financière.
24 Rue de Fleurus.
25 Lettre de Hansen au Commissaire général du Congo français du 8 août 1891 (AP).
26 Lettre du 6 janvier 1892 (AP).
27 Lettre du Sous-secrétaire d’État des colonies à Hansen du 3 juin 1892 (AP).
28 Bulletin de la Société de géographie, 1895, t. 16, p. 489.
29 Lettre de Camille Guy à Hansen du 26 décembre 1895 (AP).
30 Visible à l’adresse suivante : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b7759087p
31 Lettre d’Augustin Challamel à Jules Hansen du 18 juin 1894 (AP).
32 Lettre de Caron à Hansen du 20 avril 1890 (AP).
33 Lettre du Ministre de la Marine du 25 janvier 1896 à Hansen (AP).
34 Lettre de Caron à Hansen du 26 décembre 1897 (AP).

Olivier Loiseaux
Bibliothèque nationale de France
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