La colonisation portugaise en Afrique. Aperçus sur quelques mythes et certaines réalités – Par René PELISSIER Directeur de recherche au CNRS

mat_0769-3206_1993_num_32_1Pelissier René. La colonisation portugaise en Afrique. Aperçus sur quelques mythes et certaines réalités. In: Matériaux pour l’histoire de notre temps, n°32-33, 1993. Colonisations en Afrique . pp. 2-9; doi : 10.3406/mat.1993.404107
http://www.persee.fr/doc/mat_0769-3206_1993_num_32_1_404107

La colonisation portugaise en Afrique.
Aperçus sur quelques mythes et certaines réalités

Par René PELISSIER Directeur de recherche au CNRS (CEHSC-Paris X)


Deux exemples perdus

Traditionnellement, l’historiographie distinguait – et souvent distingue encore – trois empires portugais successifs depuis 1415.

Le premier, reposant sur les richesses de l’Asie, est dit oriental et d’essence maritime et mercantile. Fondé initialement sur la puissance de l’artillerie navale et la création de comptoirs-points d’appui, il est progressivement affaibli puis rongé par

  1. l’incommensurable disproportion des forces entre les États locaux et la démographie anémique de la métropole[1]
  2. l’irruption dans les mers chaudes des ennemis ou concurrents des Habsbourg espagnols[2]
  3. la médiocrité et l’avidité des soldats et des gestionnaires dépêchés depuis Lisbonne[3].

Pour lui, qui n’a été colonial que marginalement, les jeux sont faits dès le XVIIème siècle.

Le deuxième empire, également démesuré sur la carte mais d’une opulence moins factice et plus durable, est dit brésilien et continental. Solidement amarré aux plantations et aux mines, il offre pendant deux siècles au moins une chambre d’expansion à l’émigration et des ressources apparemment inépuisables à la Couronne et aux revendeurs des productions américaines. Devant la poussée de la frontière luso-brésilienne vers l’intérieur, sa masse croissante est de nature à flatter l’orgueil national et, si le Portugal fait encore bonne figure au XVIIIème siècle, il le doit uniquement à sa « vache à lait » brésilienne. Mais l’indépendance (1822) de cette colonie trop forte pour une matrice trop chétive tombe sur le Portugal avec des conséquences dramatiques. Pays à l’agriculture arriérée, sans industrie notable, sans marine ni armée importantes, le Portugal entame donc le XIXème siècle dans le doute et le désespoir. La guerre civile, l’impécuniosité de l’État, la désorganisation de l’administration, leur inadaptation et leur impuissance devant les nouvelles donnes internationales, reflets de la démoralisation de la société en général, président donc à la reprise « crépusculaire et rhumatismale » des aventures coloniales. Or, à l’exception des reliques insignifiantes du premier empire[4] il n’y a plus que l’Afrique noire où Lisbonne puisse espérer conserver une place au soleil et, si possible, l’élargir.

Le troisième et dernier empire sera donc africain et c’est de lui dont on traitera ici en commençant par nuancer le schématisme du découpage impérial précité. Il ne se justifie que dans une optique purement économique. Du premier et du second, il ne veut retenir que les aires d’enrichissement maximal, mais il convient cependant de se rappeler que le premier trouve son origine dans les comptoirs marocains, guinéens[5] et est-africains et s’édifie en même temps que s’amorce la colonisation du second. De même, si ce dernier doit peu de chose au premier – sinon des plantes et une mentalité coloniale quasi orientale dans ses modes de mise en valeur -, l’essentiel de sa vigueur dépend de l’Afrique qui, à défaut de lui fournir des modèles, lui envoie, depuis le XVIIème siècle, des millions d’esclaves qui permettent de faire tourner la colonisation brésilienne[6].

Cette mise au point étant faite, il convient maintenant de savoir de quel empire luso-africain l’on parle dans les années 1830-50, et de dénoncer d’entrée de jeu une confusion. Le terme « contact » n’est pas le synonyme de « colonisation ». C’est une évidence qui, longtemps, a eu du mal à s’imposer au Portugal où il semble que la gloire d’avoir été le premier État européen à s’être lancé le long des côtes africaines, à y trafiquer, à s’y installer et à y évangéliser devait suffire à l’investir d’un monopole sur toute l’Afrique tant maritime qu’intérieure. Sans entrer dans le détail des vicissitudes de Lisbonne en Afrique entre 1415 et le milieu du siècle dernier, un fait est incontestable. Contrairement au second empire, le troisième va naître ou renaître à partir de têtes de pont qui n’ont cessé de se raréfier ou de se rétracter.

En mer et sur la côte occidentale

En longeant la côte on en mesurera l’importance relative. De Ceuta et de Tanger à la Sénégambie, il n’y a plus rien de portugais sinon, au large de Dakar, l’archipel du Cap- Vert, déboisé et ravagé par des famines périodiques. C’est l’exception luso-africaine majeure car c’est uniquement[7] dans cette dizaine de terres émergées de quelque 4 000 km2 en tout que les Portugais ont maintenu une présence ininterrompue depuis le XVème siècle[8]. Avec une population très inégalement métissée d’environ 80 000 âmes, dont 5-6 000 esclaves, cette colonie a servi et sert encore d’entrepôt d’esclaves pour le Brésil et joue de plus en plus un rôle d’escale pour les marines étrangères. Elle a également l’insigne mérite d’être pacifique et non disputée par une autre puissance[9]. En plus, elle dispose de minuscules dépendances dans les rivières de Sénégambie cinq comptoirs de traite[10] et quelques îlots côtiers dont plusieurs sont contestés par la France et la Grande-Bretagne. En tout, la superficie des territoires « cap-verdiens » sur la terre d’Afrique est d’une soixantaine de km2 pour moins de 5 000 habitants, dont près de 2 000 esclaves. Retenons ces chiffres, car cette Guinée du Cap-Vert, au commerce licite pratiquement livré aux Français du Sénégal et Britanniques de Gambie et de Sierra Leone (et à leurs métis respectifs), sera la semence d’où naîtra la Guinée-Bissau actuelle (36 000 km2 pour environ un million d’habitants en 1994). En d’autres termes, qui parle encore de cinq siècles de colonisation ou d’exploitation portugaise en Guinée Bissau confond abusivement quelques ancrages menacés avec le pays profond qui représente 600 fois la base initiale. Mutatis mutandis cela voudrait dire que Saint-Louis du Sénégal est l’ex-A.O.F.

 Pour faire coïncider leurs ambitions avec les frontières actuelles, les Portugais, relayés par les Cap-Verdiens, devront se battre interminablement. On dénombre 81 campagnes et expéditions, mineures ou majeures, de 1842 à 1936, contre tous les voisins africains de leurs comptoirs devenus expansionnistes pour ne pas être absorbés. Soulignons dès à présent l’une des caractéristiques de la colonisation portugaise en Afrique continentale non seulement elle n’est pas plus acceptée iréniquement que ses concurrentes, mais en plus elle est inlassablement remise en question par ceux censés en être les bénéficiaires[11]. Pour se rendre maîtres de cette « enclave », les Portugais devront donc engager plus de 8 000 soldats réguliers, et, comme leur armée coloniale est toujours faible et mal commandée, ils devront s’appuyer sur des auxiliaires « semi-assimilés », tantôt amis, tantôt ennemis et, plus singulier encore, sur plus de 40 000 alliés ou mercenaires africains. Même si la petite Guinée portugaise est un cas extrême dans l’histoire militaire luso-africaine, il est bon de le connaître afin de s’apercevoir qu’à travers siècles et méridiens le premier empire a légué au troisième une tradition de violence et d’utilisation massive et habile des guerriers locaux[12]. Dès qu’elle rencontre une résistance autochtone cette colonisation cherche instinctivement à compenser son état d’infériorité en manipulant les rivalités ethniques et religieuses préexistantes et elle y parvient presque toujours, n’en déplaise aux uns et aux autres. En définitive, la Guinée portugaise connaîtra moins de deux générations de colonisation paisible avant le début de la « guerre de libération ». Insalubre, son économie de traite reposant sur les oléagineux (arachides) n’attira pas de grands planteurs mais des maisons de commerce (cf. le Sénégal) et, assez paradoxalement, cette première terre d’Afrique noire à avoir été vue {circa 1446) par les Portugais n’en comptait que moins de 2 500 en 1950. Néanmoins, eu égard aux difficultés du milieu, ils avaient atteint l’objectif fixé par le président Salazar aux petites colonies sans investissements dispendieux, montrer le drapeau, obtenir une ou deux matières premières à des prix maintenus artificiellement bas, et faire oublier la déliquescence du début du siècle[13].

 Si l’on continue la descente de la côte africaine, de la Guinée au Cabinda, au milieu du siècle dernier, les Portugais ont également tout perdu, sauf, loin de la mer, l’archipel de Sao Tomé et Principe[14], dont les 964 km2 vont devenir au début du XXème siècle les terres les plus rentables et la plus formidable chaudière capitaliste de l’empire[15]. L’histoire moderne de cet archipel se confond, en effet, pratiquement avec celle du développement forcené de la culture du cacao dans des plantations (roças) données en modèle aux autres colonies africaines[16]. A la fin de la période coloniale, Sao Tomé et Principe ne sont plus que deux isolats surpeuplés (75 000 habitants en 1970) et prisonniers d’une ancienne monoculture en perte de vitesse qui a bouleversé et recomposé la société locale[17].

 En Angola : une colonisation tardive

L'Angola portugais en 1845-1848

L’Angola portugais en 1845-1848

 Du Cabinda au désert du Namib, nous abordons maintenant le premier des deux grands blocs coloniaux lusophones et, ici, les réalités et les enjeux prennent d’autres dimensions. Enfanté au forceps, l’Angola de la fin des années 1950 est non seulement le symbole d’un Portugal tropical régénéré par l’effort et la stabilité, mais également l’image en creux d’un nouveau Brésil qui se crée à l’est de l’Atlantique, malgré les « vents mauvais du changement » qui soufflent sur l’Afrique en général et ses richesses en particulier. Pour schématiser à l’extrême, nous dirons que, à bien des égards, c’est l’Algérie du Portugal, une Algérie du Centenaire, sans vignes ni musulmans évidemment, mais avec une agriculture conquérante (café, coton, etc.), les diamants et, en plus, les promesses du pétrole et du fer. Paradoxalement, treize ans de guerre coloniale (1961-1974) ne feront que renforcer ce triomphalisme artificiel. Pourtant, pour en arriver là, que de difficultés traversées depuis la « découverte » du Congo en 1482 et l’établissement au royaume de Kongo du programme d’assistance qui tourne vite à l’aigre.

 Allons à l’essentiel une fois le mirage des mines d’argent du XVIème siècle évanoui, le territoire portugais et ses antennes non encore repliées n’ont plus qu’une fonction : exporter des esclaves aux Amériques, et au Brésil en premier lieu. La fin progressive et chaotique de trois siècles de traite négrière laisse l’Angola portugais des années 1840-50 en mauvaise posture. En dresser la topographie précise est un exercice extrêmement compliqué[18]. Il suffira de dire qu’ici existe une colonie effectivement soumise, centrée sur la capitale Luanda, et s’étendant sur environ 3° de longitudes vers l’est. C’est unique à l’époque en Afrique noire, mais ce n’est qu’un pédoncule dont la superficie est probablement inférieure au trentième de celle de l’Angola actuelle (1 246 700 km2, soit quatorze fois le Portugal sans ses « îles adjacentes »). Luanda comptabilise également comme sien une douzaine de forts côtiers au Centre et au Sud. A cela s’ajoutent des terroirs dont les autorités africaines sont dites vassales de la Couronne. Tout additionné, les auteurs portugais arrivent arbitrairement à 386 463 (?) âmes, dont 1832 blancs (87 % à Luanda) et 5 770 métis vers 1 845.

Pour transformer cet échafaudage, informel et fragile, en l’Angola tel qu’on le connaît dans ses limites présentes, il faudra aux Portugais a) tout d’abord, se battre contre les voisins africains du socle initial afin de briser les écluses commerciales qu’ils constituent sur le chemin de l’Afrique centrale b) ensuite, marchander beaucoup plus âprement qu’en Guinée le tracé des frontières, face à quatre impérialismes concurrents français, léopoldien, britannique et allemand[19]. Savoir jusqu’où Luanda pouvait s’étendre était naturellement l’une des conditions de l’occupation. Mais elle n’était pas la plus importante, car il restait à convaincre les Bantous inclus dans ce gigantesque quadrilatère, presque partout tiré au cordeau, de devenir des Angolais, ou plutôt des sujets portugais, c’est-à-dire de payer l’impôt à l’administration et de fournir des travailleurs aux colons et à Sâo Tomé. Pour y parvenir il nous faut maintenant sonder les gouffres de l’occupation africaine par un colonisateur instable mais exigeant.

 De 1848 à 1878, l’armée coloniale passe 22 % de son temps à se battre quelque part sur ce théâtre flou, 44% de 1879 à 1926 et, à l’intérieur de cette dernière période, les deux décennies fatales (1902-1920) voient cette même armée tourbillonnante consacrer 83% de son temps à une campagne ou à une autre. Ici, contrairement à la Guinée et même au Mozambique, la conquête est essentiellement l’affaire de l’armée régulière (et même métropolitaine) qui mobilise au minimum 40 000 soldats dans plus de 180 campagnes ou expéditions répétitives[20]. En 1900, les neuf dixièmes de l’Angola au moins restent encore en dehors de la domination portugaise. Du peu qui précède, il ressort déjà nettement que la colonisation portugaise, si elle a bien été la première à s’être frottée à l’Afrique noire, a été la dernière[21] à s’y être implantée effectivement, même dans les zones qui lui avaient été reconnues internationalement. C’est une constatation qui n’a pas fini de déranger ceux qui en sont restés au cliché des cinq siècles de colonisation portugaise. Comment l’expliquer ?

La pénurie d’hommes et de moyens semble bien être déterminante. Le Portugal du XIXème siècle n’est pas un pays dont la population s’est collectivement enrichie avec les deux premiers empires. C’est un euphémisme. Passe encore pour l’oriental, si lointain et si mythique que n’importe quels falbalas oniriques suffisent à le parer de vertus consolatrices. Le second, lui, a disparu, mais le développement économique du Brésil agit comme un irrésistible aimant pour qui songe à quitter la misère métropolitaine. De 1850 à 1950 plus d’un million et demi de Portugais y émigreront. Face à ce jeune géant, qu’offrait l’Afrique noire et notamment l’Angola ? Une réputation détestable et repoussante. L’Angola c’est initialement le pays où l’on déporte les criminels[22]. La « moralité » de ce segment de la communauté blanche au début de notre siècle déteint encore sur les attitudes des rares colons volontaires[23] et crée des tensions récurrentes avec les Africains. L’avidité du colon – commerçant ou tentant sa chance dans l’agriculture, sans capitaux propres – et l’inconscience de son encadrement administratif sont deux causes essentielles de la résistance et des révoltes. Dans l’imaginaire portugais, jusque dans les années 1920 et même 1930, l’Angola reste une terre d’expiation dangereuse et de maladies sans remèdes. Qui n’a pas de crédits ou de connaissances techniques n’a qu’un moyen de s’y enrichir, et l’on ne va en Afrique que pour cela Il lui faut exploiter[24] l’ignorance, la faiblesse ou la passivité de l’Africain avec la complicité d’une administration mal payée et de ce fait souvent vénale[25].

En Angola : un nouveau Brésil ?

Dans ces conditions, pendant des décennies, l’Angola restera un pays de petits blancs, dont les effectifs s’accroissent très lentement (environ 9 000 en 1 900, 78 000 en 1 950) jusqu’à la course au café qui provoque un essor stupéfiant après la seconde guerre mondiale (172 500 en 1960, doublant presque en 1974). Simultanément, mais un peu tardivement, cette population européenne change de caractère sur un autre plan.

Devenue familiale, l’émigration engendre proportionnellement beaucoup moins de métis qu’auparavant. Le métissage si souvent mis en avant dans les colonies portugaises devient en Angola un phénomène secondaire à la fin de la période coloniale (54 000 métis en 1 960 pour 4 600 000 noirs peut-être moins de 80 000 en 1 970 pour 5 600 000 noirs). Par ailleurs, malgré les tentatives onéreuses de création de colonies agricoles blanches à l’intérieur, l’implantation des nouveaux arrivants est majoritairement urbaine[26]. Quoiqu’il en soit, cet afflux de métropolitains en quête d’un Eldorado africain, loin d’être entravé par les révoltes de 1961, sera, bien au contraire, accéléré par la guerre coloniale (1961-1974) et donnera à l’Angola, devenu terre de promission, une forte impulsion économique.

Elle tranchera sur la précarité antérieure des finances angolaises. Celles-ci étaient, année après année, renflouées par la métropole et une péréquation intra-coloniale, jusqu’à ce que le président Salazar ait décidé, dans les années trente, que les grandes colonies devraient a) équilibrer leur budget, b) fournir des matières premières à bon marché et des débouchés obligés (tissus, vins, conserves, etc.) à l’embryon industriel métropolitain c) absorber l’excédent démographique d) « continuer le Portugal outre-mer », selon l’expression consacrée. Même si les ambitions salazaristes ne se seront pas toutes réalisées, il est indéniable que l’Angola des dernières années coloniales atteindra son apogée économique[27] offrant, à tort ou à raison, l’aspect trompeur d’un second Brésil en voie de blanchiment qu’il suffirait de « maintenir portugais encore quatre siècles » pour sortir de l’Histoire la tête haute en ayant démontré la pertinence des méthodes lusitaniennes. Que l’on accepte ou non cette mythologie, le fait demeure que la colonisation en Angola s’effondrera (1974) en pleine verdeur, au moment même où elle commençait à être rentable, non seulement pour quelques grandes sociétés portugaises et étrangères, mais également pour une part notable du peuplement blanc et même, très accessoirement, de la population africaine.

Inversement de l’image de naguère, le joyau de l’empire nourrissait sa population et même l’éduquait – à doses encore homéopathiques – et, rattrapant son retard, rapportait des devises à la métropole, exportait ses surplus alimentaires vers l’Afrique centrale et, militairement, tenait la dragée haute aux trois mouvements nationalistes qui voulaient l’indépendance. Certes, le pays avait subi une violente saignée en 1961-62 et, depuis lors, environ 600 000 réfugiés angolais avaient mis une frontière entre eux et les bienfaits de la colonisation portugaise, mais dans l’optique salazariste et post-salazariste (et celle des colons) ce n’était pas un mal la guerre était humainement et économiquement encore supportable, les « mauvais avaient été éliminés » et l’on se retrouvait entre « Portugais de toutes les couleurs », certains étant, malgré tout, plus surveillés que d’autres. Comme il n’y avait pratiquement pas – contrairement au Mozambique – de colonies étrangères, ni noires ni blanches[28], l’Angola était devenu la colonie – ou, dans la nouvelle terminologie, la province d’outre-mer, puis l’Etat – la plus portugaise de l’ensemble ultramarin de Lisbonne. On ne pouvait en dire autant du Mozambique[29].

Au Mozambique : une colonisation menacée

Le Mozambique portugais (1854-1857)

Le Mozambique portugais (1854-1857)

Au sud et au sud-est de ce Brésil qui aurait manqué sa destinée manifeste en ne s’étendant pas jusqu’aux rivages de l’océan Indien, les Portugais n’avaient rien perdu en 1830-50 puisqu’ils n’y possédèrent jamais rien[30] avant la baie de Lourenço Marques. Par cette sentinelle du Sud-Mozambique nous entrons finalement dans une autre histoire coloniale, car ici l’influence du premier empire (et singulièrement de l’Inde portugaise) et des sociétés asiatiques, y compris musulmanes, restera longtemps prépondérante dans les comptoirs[31]. Reste dans la sphère dite mozambicaine des années 1850 un front de mer d’environ 2 000 km, sinon plus, fermé à la navigation étrangère. En fait, la générosité approximative du liseré côtier courant sans discontinuer sur la carte est, là aussi, un leurre. De réellement portugais, on n’y trouve que quelques places de sûreté[32] puis, peut-être plus intéressant, car menant vers l’Afrique centrale, le bas et moyen-Zambèze avec une partie de ses rives[33]. Il est impossible de donner la superficie de tous ces établissements reliés à la rame et à la voile mais leur population peut s’estimer à 70-100 000 habitants, dont quelques centaines de métropolitains et milliers (?) d’Indiens (dont des Goanais). Le début du XlXème siècle y est bien plus catastrophique pour les Portugais qu’en Angola. Les invasions déclenchées par le Mfecane (expansion zouloue) chassent les rares commerçants de leurs foires fortifiées dans les Etats aurifères et ravagent sur la rive sud du Zambèze les terres domaniales données à bail (prazos) à des lusitanisés[34]. Plus au sud, Pempire » du Gaza, issu du Mfecane, est une puissance qui ne sera liquidée qu’en 1895. Sur la côte, au nord de Quelimane, des émirats swahilis opposent une barrière longtemps infranchissable pour la piètre garnison de la première capitale, Moçambique. La traite négrière, avouée ou clandestine, favorisée par les Français, les Zanzibarites et les Comoriens dévaste pratiquement tout l’intérieur, de la Zambézie au Rovuma, et ce jusqu’au début du XXème siècle. Les difficultés du colonisateur ne s’arrêtent pas là. A la suite de Livingstone, les missionnaires britanniques s’installent autour du lac Nyassa. Londres revendique également Lourenço Marques et, plus tard, bloquera la poussée vers l’Angola[35]. Le bilan est implacable. De 1854 à 1916, les Portugais engagent dans 160 actions militaires contre leurs futurs sujets un minimum de 16 400 soldats réguliers, 58 000 cipayes, 100 000 auxiliaires indigènes 163 mois de combats[36].

Un autre élément majeur distingue le Mozambique de l’Angola. Sur le versant atlantique, l’épaisseur du pays le protège, en quelque sorte, des convoitises trop affichées des puissances coloniales voisines. Au Mozambique, le découpage fait que les Portugais tiennent les ports les plus proches d’un hinterland britannique ou afrikaner dont l’expansion économique exige des voies d’accès fiables et rapides. La monarchie portugaise étant financièrement exsangue et les capitaux métropolitains extrêmement réservés lorsqu’il s’agit de s’aventurer en Afrique, le Portugal doit faire appel à de grandes compagnies étrangères (dont deux obtiennent des droits régaliens sur d’immenses concessions territoriales) qui sectionnent le pays en plusieurs tronçons administrativement séparés et parfois étanches. Dans les années 1880-90, le Portugal a aliéné ses fonctions (fiscalité, administration et conquête incluses) – mais non sa souveraineté – sur à peu près 50 % du territoire mozambicain actuel (environ 780 000 km2)[37]. Ce n’est qu’en 1941 que le président Salazar fera racheter la dernière compagnie à charte, unifiant ainsi pour la première fois le Mozambique.

Au Mozambique : les influences externes

Pour comprendre rapidement la géopolitique de ce pays longiligne, il suffit de savoir que tous ses chemins de fer étaient et restent orientés vers ses voisins occidentaux[38] et que l’économie coloniale, sans être négligeable dans le secteur primaire (noix de cajou, coton, oléagineux, thé, etc.), était avant tout fondée sur le tertiaire (ports et chemins de fer, exportation de main d’œuvre vers l’Afrique du Sud et la Rhodésie, tourisme) anglo-afrikaner parfois pesants (notamment dans les relations raciales) avaient pour effet de démarquer quelque peu le peuplement blanc de celui prévalant en Angola. En règle générale, le niveau social des Européens y était relativement plus élevé et leur implantation plus récente. Les modèles culturels (au Sud tout au moins) y étaient influencés par l’attraction sud-africaine. L’emplacement même de la nouvelle capitale, Lourenço Marques (devenu Maputo) avait été dicté par des impératifs extra-nationaux (débouché du Transvaal) mais, trop excentré, il était mal commode pour gouverner un tel pays. Pas plus qu’ailleurs, le métissage n’y était important (0,5 % de la population en 1960, contre 1,4 % de Blancs et 0,3 % d’Indiens). Le christianisme, lui même, s’essoufflait à dépasser l’Islam qui sur une population de plus de 8 000 000 en 1970, était déjà crédité de 900 000 croyants, contre 900 000 catholiques et 200 000 protestants. Bref, le Mozambique faisait impression dans ses villes, mais la lusitanisation, aiguillonnée par la nécessité de faire pièce à des nationalistes, militairement plus actifs qu’en Angola mais moins qu’en Guinée, était beaucoup trop récente et superficielle en brousse pour leur opposer une digue suffisante. Avec environ 200 000 Portugais installés sur place en 1974, si Lisbonne pouvait encore passer pour le propriétaire de l’Angola, il n’était déjà plus que le gérant du Mozambique.

Spécificités portugaises

En définitive, à la veille de son écroulement, le domaine portugais en Afrique (plus de 2 millions de km2) constituait l’avant-dernier[39] empire européen important et avait conservé l’aspect colonial traditionnel a) éparpillé et accessible uniquement par mer et par air, b) déversoir de l’émigration métropolitaine c) fournisseur de matières premières et acheteur de produits nationaux dont les prix étaient fixés en fonction des intérêts du centre ; d) symbole majestueux (ici plus de vingt-trois fois la superficie du Portugal) du poids de la métropole dans le concert des nations. Toute colonisation est convaincue de sa supériorité sur ses concurrentes et, par définition, sur ses sujets. Compte tenu de son ancienneté quasi « archéologique », du point de départ particulièrement bas et des difficultés que nous avons esquissées ou laissées de côté, malgré la fragilité de la matrice à l’arrivée (un pays toujours pauvre de moins de dix millions menant une triple guerre coloniale impopulaire[40], dans l’hostilité quasi générale de l’opinion internationale), la portugaise pouvait se vanter d’être la championne des colonisations européennes. Certains Portugais en étaient fiers et éblouis, d’autres restaient sceptiques sur les chances de pérennité d’une telle situation. Presque tous, néanmoins, revendiquaient une spécificité – une « manière d’être Portugais dans le monde » – qui ne prête pas à sourire et qui, jusqu’à présent, a déjoué toutes les analyses des psychologues, des sociologues et des politologues. Il est bien évident que nous ne tenterons pas ici la « fission de l’âme portugaise », mais au moins peut on retenir quelques constantes dans l’histoire du troisième empire. Parmi les plus facilement repérables nous citerons, de façon non limitative :

  • La nécessité de pallier l’insuffisance quantitative des vecteurs blancs par l’assimilation[41] d’une mince couche d’Africains sélectionnés, relais entre le « civilisé » et le « barbare », d’où un clivage inévitable[42] entre colonisés, fondé naturellement sur la connaissance de la culture mais aussi, ce qui est plus rare et bien plus contraignant, l’absorption des idéaux et même de la mentalité des Portugais.
  • L’alliance d’un paternalisme et d’un sentimentalisme bon enfant envers les « membres de la famille » ainsi étendue, à une dureté fréquente et parfois insoutenable envers qui n’en fait pas partie et notamment celui qui est resté dans sa société traditionnelle[43].
  • La difficulté d’actualiser modes de pensée, attitudes et politiques et de préparer des transitions souples ou des changements d’orientation raisonnablement ordonnés[44].
  • L’apparition corrélative au sein des « membres de la famille » de contestataires précoces[45], souvent métis, qui dénoncent les inégalités dont ils se disent victimes en retournant les outils intellectuels du colonisateur[46] contre lui et en s’abritant derrière les griefs bien plus graves de l’indigène[47].
  • Au-delà de ces « querelles de famille », une méfiance (parfois justifiée par l’histoire) à l’égard de l’étranger, d’où un repli sur soi de la société luso-tropicale (tout au moins dans ses noyaux dominants) lui assurant une certaine cohésion, malgré les différences entre les races ou les couleurs qui la composent.
  • Une résilience séculaire de la langue portugaise et de ses créoles, quelles que soient les conditions politiques et sociales du moment, y compris le dénuement, l’exil et la compétition linguistique. Finalement, c’est peut être là, dans cette lusophonie d’Afrique, ancienne ou nouvelle, que le troisième empire aura remporté sa plus grande victoire. Posthume mais impressionnante.

René PELISSIER
Directeur de recherche au CNRS
(CEHSC-Paris X)

 

Orientation bibliographique à l’usage des francophones

La littérature consacrée aux découvertes, à l’expansion et à la décolonisation portugaises est si immense qu’aucune bibliographie globale n’a jamais vu le jour. Qu’il soit donc bien clair que – sans même parler des dizaines de milliers d’articles existants – les quelques livres récents indiqués à la suite ne représentent qu’une infime partie des titres publiés sur l’un des aspects du thème la colonisation en Afrique aux XIXe et XXe siècles. Pour ne pas noyer le lecteur éventuel, nous avons écarté a) tout ce qui concerne les premier et second empires (sauf la magistrale mise en perspective de C.R. Boxer) b) tous les textes en portugais, rarement accessibles hors de quelques bibliothèques parisiennes c) tous les écrits couvrant des périodes ou des sujets trop restreints d) tout ce qui a trait à la décolonisation et aux polémiques qu’elle a suscitées. Toutefois, la plupart des œuvres citées à la suite contiennent des bibliographies qui, cumulées, devraient permettre de retrouver – après beaucoup d’efforts – 2 ou 3 000 autres titres pertinents, en une quinzaine de langues.

En français

La colonisation portugaise en Afrique n’a jamais beaucoup intéressé les historiens français et encore moins leurs éditeurs. L’auteur de ces lignes s’excuse donc de citer quelques-uns de ses propres travaux mais, compte tenu des critères de sélection retenus, le choix est mince

1 °) deux guides de lectures :

René Pélíssier, Africana, 1981 206 p. et Du Sahara à Timor, 1 991 350 p. Analysent plus de 1 000 livres et brochures sur l’Afrique lusophone, parus entre circa -\ 950 et -\ 990.

2°) quatre ouvrages de fonds : René Pélissier, Les guerres grises. Résistance et révoltes en Angola (1845- 1941), 1 978, 630 p. La colonie du Minotaure. Nationalismes et révoltes en Angola (1926-1961), 1978, 727 p.

L’ensemble constitue la première thèse de doctorat d’Etat sur l’Afrique portugaise et peut servir d’introduction à qui veut s’informer sur l’Angola.

René Pélissier, Naissance du Mozambique. Résistance et révoltes anticoloniales (1854-1918), 1984, 2 vol., 884 p. L’équivalent des Guerres grises pour connaître le Mozambique.

René Pélissier, Naissance de la Guinée. Portugais et Africains en Sénégambie (1841-1936), 1989, 488 p. Même chose pour la Guinée portugaise (Guiné) avec des prolongements en Casamance.

3°) un recueil d’études :

René Pélissier, Le naufrage des caravelles. Etudes sur la fin de l’Empire portugais (1961-1975), 1979, 297 p. Initiation progressive à la connaissance de l’Afrique lusophone avec des développements sur l’histoire de Sâo Tomé et Principe.

Tous ces livres et les deux autres cités aux notes n° 21 et 24 constituent la collection « Ibero-Africana » (10 vol., 4 000 pages) publiée aux Editions Pélissier. 78630 Orgeval, les deux premiers titres (sur l’Angola) étant toutefois épuisés.

En anglais

  • David M. Abshire & Michael A. Samuels (eds), Portuguese Africa. A handbook, Pall. Mall Press, Londres, 1969, 480 p. L’histoire y est survolée, mais le livre reste une mine d’informations encyclopédiques.
  • Eric Axelson, Portugal and the Scramble for Africa 1875-1891, Witwatersrand University Press, Johannesbourg, 1967, 318 p. Capital pour la lutte diplomatique et les difficultés du Portugal en Afrique centrale.
  • Charles R. Boxer, The Portuguese seaborne empire 1415-1825, Hutchinson, Londres, 1969, 426 p. La meilleure synthèse sur les deux premiers empires. Lumineux.
  • Gervase Clarence-Smith, Slaves, peasants & capitalists in Southern Angola, 1840-1926, Cambridge University Press, Cambridge, 1979, 132 p. Première monographie d’histoire régionale angolaise en anglais.
  • Gervase Clarence-Smith, The third Portuguese empire (1825-1975), Manchester University Press, Manchester, 1985, 257 p. L’anti-Hammond. S’efforce de démontrer que l’impérialisme portugais est, lui aussi, économique.
  • James Duffy, Portuguese Africa, Harvard University Press, Cambridge (Mass.), 1959, 389 p. Livre pionnier couvrant l’histoire depuis le début. Hostile aux thèses portugaises de l’époque.
  • James Duffy, A question of slavery, Clarendon Press, Oxford University Press, Londres, 1967, 240 p. Concerne le travail indigène de 1850 à 1920. Minutieux.
  • J. Hammond, Portugal and Africa 1815-1910, Stanford University Press, Stanford (Ca), 1966, 400 p. Soutient que l’impérialisme portugais est avant tout non économique, voire anti-économique. Détaillé pour le Sud-Mozambique.
  • Thomas H. Henriksen, A history, Rex Codings, Londres, 1978, 276 p. La première histoire complète du Mozambique en anglais. A titre introductif.
  • Mabel V. Jackson Haight, European powers and South-East Africa, Routledge & Kegan, Paul, Londres, 1 967, 368 p. Pour les relations internationales sur la côte mozambicaine de 1 796 à 1 856.
  • Malyn Newitt, Portuguese settlement on the Zambesi, Africana Publishing Corporation, New York, 1973, 434 p. Brillant traité d’histoire régionale mozambicaine.
  • Malyn Newitt, Portugal in Africa. The last hundred years, C. Hurst & Co., Londres, 1981, 278 p. La meilleure synthèse historique pour tous les territoires. Claire et équilibrée.
  • Charles E. Nowell, The rose-colored map, Junta de Investigaçôes cientificas do Ultramar, Lisbonne, 1982-83, 275 p. Pour les voyageurs portugais et la tentative de jonction Angola-Mozambique.
  • Leroy Vail & Landeg White, Capitalism and colonialism in Mozambique, Heinemann, Londres, 1981, 419 p. Détaillé sur l’histoire économique du district de Quelimane (Mozambique).
  • Douglas L. Wheeler & René Pélissier, Angola, Greenwood Press (pour la réédition), Westport (Ct.), 1978, 296 p. Reste la seule histoire d’Angola (jusqu’en 1 970) publiée en anglais par des historiens.

[1] A leur apogée, moins de 15 000 Portugais en Asie.

[2] Surtout les Néerlandais et les Britanniques, mais aussi, plus erratiquement, les Français et même les Danois.

[3] Cette geste des grands Descobridores (décou­vreurs) et de leurs succes­seurs, magnifiée jusqu’à devenir la justification de l’existence du Portugal dans le monde, a pesé si lourdement sur la mentalité des élites portugaises pen­dant plus de cinq siècles qu’il n’est pas sûr que toutes s’en soient psycho­logiquement dégagées, même vingt ans après la décolonisation de 1974.

[4] Goa et les Places du Nord, le minuscule pertuis chinois à Macao et la nébuleuse « Océanie portugaise » en fait, la « moitié » de l’île de Timor et ses dépendances.

[5] Au sens très large, à l’époque, englobe l’Angola

[6] Cette main-d’œuvre est si indispensable que la traite négrière brésilienne sera la raison d’être (jusque dans les années 1850) de la plupart des comptoirs sénégambiens, angolais et même mozambicains, bien après la perte du second empire.

[7] Avec Sao Tomé et Principe, un temps occupé par les Néerlandais au XVIIème siècle.

[8] Encore que certaines îles n’aient été colonisées que depuis le XVIIIème siècle.

[9] Survolons l’histoire contemporaine du CapVert en disant que si les conditions écologiques (sahéliennes) de l’archipel interdisent tout développement agricole majeur, la plasticité de la population survivante et un vernis d’enseignement local fournissent au troisième empire a) des fonctionnaires et de petits colons qui, littéralement, « créolisèrent » la Guinée portugaise b) des masses de travailleurs agricoles chassés par les famines qui durent s’exiler vers les plantations de Sâo Tomé et Principe et l’Angola c) des centaines de milliers d’émigrants vers la Nouvelle Angleterre, l’Afrique occidentale et certains pays européens. Leur soutien financier était indispensable aux 270 000 habitants restés sur place en 1970.

[10] Dont Ziguinchor en Casamance, cédé à la France en 1886-88.

[11] Un territoire ethniquement, démographiquement et spatialement presque identique à la Guinée-Bissau, la Casamance, elle-même réputée épineuse, a un taux de belligérance qui n’atteint pas même le tiers de celui de l’ex-colonie portugaise.

[12] Selon le bon vieil adage divide et impera accommodé au contexte luso oriental qui, d’Ormuz à Timor, a fait ses preuves. On peut le développer ainsi comme nous ne disposons ni des effectifs ni de l’armement suffisants pour les vaincre, divisons nos ennemis (en Guinée portugaise, les Musulmans, Peuls notamment, contre les animistes) et, tout en les surveillant, feignons de récompenser les vainqueurs. Dans le cas guinéen, remarquons l’adaptabilité portugaise. Traditionnellement hostiles (ex. Maroc, Afrique orientale, etc.) à l’Islam, les représentants de Lisbonne finiront par établir un modus vivendi et même un partenariat avec la grande chefferie peule. Nous sommes aux antipodes de la situation vécue au Mozambique pendant la conquête. Dans le contexte guinéen, l’on notera simplement que la capitale actuelle (Bissau) faillit pourtant tomber sous les coups des animistes à une date aussi tardive que 1915 et que la « pacification » de la colonie se termina en 1936 par un massacre d’autres animistes, commandé aux Musulmans par le gouverneur, laissé sans troupes régulières pour venir à bout d’une minuscule île des Bissagos.

[13] Dès lors, qu’en 1956 la population africaine connût un taux d’analphabétisme de 99,7 % importait moins à Lisbonne que l’état des pistes (moyen) et la densité des postes administratifs (remarquable).

[14] Et cette « microscopique » dépendance sur la côte du Dahomey, le fort de Saint Jean-Baptiste d’Ajuda, à Ouidah, tenu un temps par un négrier brésilien. Après sa réoccupation par les Portugais de l’archipel, ils essaieront d’en faire l’assise d’une zone de protectorat du Dahomey. Ce pays les intéresse car le roi Behanzin leur vend des travailleurs (esclaves) pour les plantations insulaires. Les Français couperont à ces velléités, mais les Portugais conserveront le fort (enclavé) jusqu’en 1 961

[15] Premier exportateur de cacao d’Afrique avec 11,5 % de la production mondiale, atteignant un sommet, inégalé depuis, de 33 320 tonnes en 1914.

[16] Selon le trinôme suivant a) éviction ou expropriation des petits et moyens propriétaires, souvent métis b) consolidation de leurs terres en macro-domaines c) recours à une main-d’œuvre servile importée d’Afrique portugaise (Angola avant tout) dans des conditions longtemps scandaleuses. D’une fertilité et d’une morbidité extraordinaires, l’archipel enrichira pendant des décennies quelques dizaines d’entrepreneurs portugais à la mentalité quasi féodale. Leurs successeurs ne seront pas à la hauteur de ces pionniers du capitalisme sauvage, les plantations vieilliront mal, les coûts de production augmenteront au-delà du raisonnable et les tensions sociales s’aviveront (« guerre » de Batepá de février 1953).

[17] Fortes communautés de travailleurs « contraints », angolais, mozambicains et cap-verdiens, côtoyant des insulaires « de souche » ayant acquis une profonde aversion à l’égard du travail manuel, synonyme d’esclavage « rocien ».

[18] Cf. René Pélissier, Les guerres grises. Résistance et révoltes en Angola (1945-1941), pp. 33-62. Voir la bibliographie.

[19] Le premier et le dernier sont initialement aisés à satisfaire après la renonciation aux prétentions exagérées de Lisbonne, mais le fantastique projet d’une continuité territoriale massive (la « carte rose ») entre l’Angola et le Mozambique coupant ainsi l’Afrique australe britannique de l’Afrique centrale, orientale et même septentrionale (le « rêve du Cap au Caire ») se heurtera à la puissance de Londres. Pour avoir trop tardé à occuper les hinterlands respectifs de leurs deux colonies en gestation, les hommes politiques portugais des années 1870-80 perdirent l’occasion unique de joindre les océans atlantique et indien. Il y avait évidemment beaucoup de démesure et d’irréalisme – deux des constantes de l’histoire coloniale portugaise – dans cette tentative politique dont l’échec faillit conduire le Portugal à une guerre avec la Grande Bretagne et renverser la Monarchie lusitanienne. Il reste que, même une fois ce projet de jonction Angola-Mozambique enterré (1890-91), les appétits des deux monstres froids du voisinage (Leopold II et Cecil Rhodes) manquèrent (jusqu’à l’arbitrage italien de 1905) amputer l’Angola actuel d’un quart de son territoire au Nord-Est, à l’Est et au Sud-Est.

[20] Le Sud-Angola est la poire d’angoisse des Portugais qui y conduisent au minimum 45 expéditions et opérations diverses, de 1881 à 1916, durant un total de 30 mois. Cela uniquement contre les Africains car, en plus, ils se font envahir en 1914 par les Allemands et en une seule bataille (Naulila, 18 décembre 1914) se débandent, ce qui les obligera à mobiliser en 1915 un corps expéditionnaire métropolitain de plus de 7 500 hommes pour finalement, avec un général (Pereira de Eça), plus de 372 officiers, 10 000 soldats et 71 canons et mitrailleuses disséminés au Sud-Angola, briser (à Môngua, 17-20 août 1915) la résistance du dernier roi indépendant, Mandume, de l’Ovambo en-deçà de la frontière angolaise. Inconnue, ou presque, Môngua fut la plus grande bataille rangée de l’histoire coloniale subsaharienne si l’on exclut celles d’Ethiopie (Adoua, 1896) et d’Afrique du Sud (Isandhlwana, 1879). En 1940-41, en pleine pax lusitana donc, cette même Armée coloniale se paiera encore le « luxe » de monter une ultime campagne de plusieurs mois (avec recours à l’aviation) pour disperser ou capturer quelques milliers de voleurs de bétail au Sud Angola.

[21] Avec l’Espagne au Rio Muni. Qui voudrait établir quelques points de comparaison entre les deux colonisations ibériques en Afrique peut lire un récit de voyage René Pélissier, Don Quichotte en Afrique. Voyages à la fin de l’Empire espagnol, Orgeval, 1 992. Voir la bibliographie.

[22] Et ce jusque dans les années 1930 où la principale forteresse de Luanda sert encore de pénitencier. S’ils ne meurent pas rapidement, incarcérés, ils sont souvent incorporés dans l’Armée. Ayant purgé leur peine, voleurs, vagabonds et meurtriers survivant s’installent comme employés, petits commerçants ou petits planteurs.

[23] Implantés notamment au Sud-Angola où, à la fin de la colonisation, une ville, Sá Da Bandeira (devenu Lubango), aura même une population blanche supérieure en nombre à ses citadins africains.

[24] Ce n’est pas sans raison que le seul livre de voyage français sur l’Angola (et Sâo Tomé et Principe), à la fin de la période coloniale, s’intitule Explorar. Le portugais est l’unique langue européenne (ou tout au moins ouest-européenne) qui n’a qu’un seul verbe pour traduire deux actions aussi distinctes qu' »explorer » et « exploiter ». Les autres langues coloniales sont plus timides ou moins franches. Pour les Portugais, linguistiquement et psychologiquement, la nuance est impossible. Cf. René Pélissier, Explorar. Voyage en Angola et autres lieux incertains, Orgeval, 1979. Voir la bibliographie.

[25] A titre anecdotique, on peut répéter la boutade d’un des principaux recruteurs de main-d’œuvre indigène, c’est-à-dire légalement tenue de s’employer (en principe six mois par an), avant l’abolition du régime du travail obligatoire (1962). Ce curieux entrepreneur résumait ainsi son métier « J’achète des Blancs et je vends des Noirs ». La coercition ne pouvait s’exercer qu’avec la complicité de certains administrateurs faisant pression sur les non-assimilés africains, soit environ 99 % de la population africaine, classée dans la catégorie étroitement codifiée des indigènes. L’indigénat ne fut supprimé dans les colonies (provinces d’outre-mer) portugaises continentales qu’en 1961, après l’éclatement des révoltes en Angola.

[26] Si Luanda fait figure de micro-Sâo Paulo, c’est avant tout parce que la loi interdit aux capitalistes locaux de rapatrier leurs bénéfices au Portugal. Ils investissent donc dans l’immobilier urbain qui offrira une forte rentabilité jusqu’à la fin de la colonisation.

[27] Outre ses exportations agricoles (café en premier lieu, mais aussi coton, sucre, sisal, oléagineux, bananes, tabac, etc.), l’Angola disposait de richesses halieutiques, forestières, hydroélectriques et surtout minérales (pétrole, diamant, fer, etc.) extraordinairement variées et importantes pour un pays d’Afrique tropicale. L’industrie manufacturière était en pleine essor (taux d’accroissement annuel de 13 % entre 1962 et 1970). Les transports aériens, ferroviaires et routiers et surtout les investissements dans les villes, donnaient à une grande partie du pays l’aspect d’un front pionnier inattendu pour un pays sortant d’une telle histoire et menant une interminable guerre coloniale.

[28] Sauf quelques planteurs ou hommes d’affaires et surtout des missionnaires de différentes provenances. Ces derniers étaient déclarés « bons » s’ils étaient catholiques mais, pour avoir instillé les ferments de la révolte dans l’esprit de leurs ouailles, « expulsables » s’ils étaient protestants. Beaucoup plus christianisé que le Mozambique, en 1960 l’Angola comptait 2 450 000 catholiques et 800 000 protestants, le reste était animiste.

[29] Ni a fortiori de la Guinée.

[30] Sinon les colonnes de pierre érigées par els Descobridores et les tombes de naufragés.

[31] Lorsqu’elles sont musulmanes, ces sociétés peuvent être aussi agressives que la concurrence européenne. L’ampleur des pertes portugaises au nord du « champ » mozambicain est comparable à celle enregistrée en Afrique occidentale. Du Cabo Delgado à l’île de Socotora, tous les points d’appui ont été abandonnés car non rentables ou reconquis par les sociétés locales (généralement Swahilies) avec l’aide des Arabes de l’Oman.

[32] Principalement, la première capitale, Moçambique, puis à son septentrion, Ibo. Au centre, Quelimane et son triangle, Sofala, Chiloane, etc. Au sud, les couronnes des ports d’Inhambane et de Lourenço Marques.

[33] Et deux escales fluviales encore portugaises Sena et Tete.

[34] N’étant plus protégés par le représentant invisible (le gouverneur à Moçambique) de leur suzerain, plusieurs de ces senhores de prazos se transforment en chefs de guerre, bantouisent leur descendance et constituent leurs prazos en Etats secondaires prédateurs et ennemis de l’administration, impuissante. Particulièrement dangereux est le Massangano qui infligera défaites sur défaites aux expéditions goanaises et métropolitaines envoyées contre lui.

[35] Pour sa part, l’insatiable Cecil Rhodes fera tout pour chasser les Portugais d’un front de mer qui désenclaverait sa Rhodésie. Même le sultan de Zanzibar leur disputera un quignon de terre, tout au nord.

[36] Et quand les Portugais croient pouvoir enfin souffler, la guerre de 1914-18 nécessite l’envoi de 20 000 soldats métropolitains, une terrible révolte embrase la partie de la Zambézie et, finalement, l’armée allemande envahit le Nord Mozambique pendant dix mois en 1917-18, poursuivie par les troupes coloniales britanniques.

[37] On citera les deux plus voraces (environ 25 % du territoire chacune) a) en Zambézie, la Compagnie de Mozambique, à l’origine française puis dérivant vers les Britanniques b) dans l’Extrême-Nord, la Compagnie du Nyassa, britannique puis s’orientant vers l’Afrique du Sud, l’Allemagne et à nouveau la Grande-Bretagne. La première exerce, pratiquement, un condominium socio-économique parfois menaçant. On portera à son crédit, directement ou par sous-concessionnaires interposés, la construction des chemins de fer du Centre et du port de Beira. La deuxième, de type « congolais », est une simple machine d’exploitation de l’Africain, sans aucune contrepartie, à telle enseigne que l’invasion de l’armée allemande en 1917-18 sera accueillie au Nord-Mozambique comme une libération par les autochtones.

[38] A ce jour, aucune route transitable en toutes saisons ne relie les frontières sud et nord.

[39] Le dernier, étant le russe. Ce n’est d’ailleurs probablement pas un hasard. Au-delà des différences d’échelle évidentes, Portugais et Russes, postés aux deux extrémités de l’Europe, sont deux peuples charnières et expansionnistes par nécessité ou revanche. De toutes les métropoles coloniales du Vieux continent, ce sont le Portugal et la Russie qui ont eu les contacts – sur leur sol et au dehors – les plus longs et les plus conflictuels avec le Sud et l’Orient qui à des degrés divers, coulent aussi bien dans leurs veines que dans leur tête. En totalité ou en partie, ils ont subi de longues périodes de domination par des sociétés non européennes. Tous deux ont une familiarité séculaire avec l’adversité, la pauvreté et l’autoritarisme. Lorsque la résignation ne suffit plus à les rendre supportables, leurs ressortissants hésitent rarement à s’expatrier s’ils le peuvent. Il ne faudrait cependant pas pousser l’analogie trop loin. Si la Russie a conquis son empire par la voie terrestre, c’est le contraire qui a eu lieu pour le Portugal. Et si dans les deux pays, une partie de leurs élites étaient ou sont encore viscéralement convaincues d’avoir une mission universaliste, unique et quasi messianique (« civiliser l’autre »), les portugais ont toujours su que les nombres n’étaient pas en leur faveur. D’où, peut-être, leur réflexe assimilateur sélectif, par force, outremer où ¡l a appris à être patient, il peut être intolérant en métropole. Les minorités qui se trouvaient sur le sol portugais en Europe ont dû se fondre jusqu’à perdre totalement leurs particularités ethniques ou religieuses. Ou partir. Pour s’en tenir, ici, aux seuls Négro-Africains, plusieurs centaines de milliers d’esclaves furent importés au Portugal (Lisbonne et campagnes méridionales) jusqu’au XVIIIème siècle. A la fin des années 1960, on ne trouvait pratiquement plus d’Africains « visibles » au Portugal ce qui, d’ailleurs, suscitait l’étonnement dans une telle métropole. Il sera intéressant de suivre au XXIème siècle l’évolution de la forte colonie africaine – réfugiés de 1975, Cap-Verdiens et émigrés politiques et économiques postérieurs – réimplantée depuis les années 1970.

[40] Les trois guerres coloniales sont, malgré tout, relativement peu meurtrières (au total, avec les décès ultérieurs, probablement moins de 9 000 tués, toutes races et toutes causes confondues et, par suite de l’africanisation des effectifs, les pertes tendent à être encore supportables pour le contingent métropolitain. En revanche, ces guerres lointaines sont économiquement et psychologiquement épuisantes pour toutes les familles portugaises. Avec un service militaire porté à quatre années (dont deux généralement passées en Afrique) et le rappel de plusieurs classes de réservistes, on peut considérer que chaque foyer a eu un homme mobilisé et envoyé en Afrique entre 1961 et 1974. Le manque à gagner dans une société pauvre comme la portugaise est cruel. L’insoumission et l’émigration clandestine – vers la France, le Bénélux et l’Allemagne notamment – atteignent des proportions dévastatrices en certaines provinces. Plus insidieux encore, les officiers subalternes additionnent, sans répit, les commissions de service entre trois théâtres d’opérations malsains, et ce sans espoir de victoire militaire décisive. Il n’est pas fortuit que la révolution d’avril 1974 qui renverse le post-salazarisme soit née parmi les capitaines qui avaient combattu ou combattaient en Guinée où la guerre était beaucoup plus dure qu’ailleurs, alors que l’enjeu y était dérisoire si l’on fait abstraction de la théorie des dominos. Le Portugal aura, une fois de plus, marqué sa différence dans l’histoire moderne, car c’est la première fois que l’encadrement d’une armée devenue essentiellement coloniale abat un régime qui, plus que tout autre, avait fondé sa mystique sur les valeurs impériales et avait tout fait pour les défendre jusqu’au point de rupture.

[41] L’indigénat n’étant supprimé qu’en 1961, c’est cette année-là que l’assimilation prend légalement fin. Dans le code civil, mais pas dans les esprits

[42] Et destructeur pour qui prétend forger une unité nationale hors du moule portugais. On le voit dans les trois pays lusophones continentaux, bien des lustres après le début de leur indépendance.

[43] Reproduisons, sans l’avaliser car l’on a vu les limites du métissage, le vieux dicton africain colporté par des auteurs britanniques un peu trop méprisants pour être totalement innocents « Dieu a créé le Noir, Dieu a créé le Blanc et c’est le Portugais qui a créé le métis ». Il y a une variante franchement désobligeante « et c’est le Diable qui a créé le Portugais » tout métis ou même Négro-Africain habillé à l’européenne et doté de fusils perfectionnés. Comme le « métier » essentiel de ces « assimilés » est la chasse à l’esclave ou tout au moins au négoce, la réputation exécrable de ces négriers au long cours rejaillit sur le Portugais d’Europe, dont la moralité, au demeurant, laisse souvent à désirer, à cette époque, en brousse. Corrigeons cette image en précisant que jusqu’à la débâcle de 1974-75, l’adoption et l’insertion des métis du père dans la cellule familiale blanche étaient encore fréquentes en Angola. De même, le parrainage de jeunes NégroAfricains (parfois fils des serviteurs) qui, dans certains cas, seront rapatriés avec la famille étendue en métropole. C’était une société patriarcale pour l’essentiel.

[44] L’autoritarisme du salazarisme arc-bouté sur ses convictions, et sa déconfiture viennent immédiatement à l’esprit, mais cette sclérose ou cette difficulté à évoluer a des racines bien plus anciennes. Rappelons que la Monarchie qui est renversée en 1910 a eu le plus grand mal à se débarrasser de la traite et de l’esclavage dont le régime du travail obligatoire (aboli en 1962) n’était qu’un avatar très édulcoré. La Première République (1910-26) n’était pas plus tendre envers l’indigène. C’est elle qui, par le massacre, a cloué le cercueil des indépendances ethniques et liquidé les grandes révoltes d’Angola et du Mozambique, nées des abus de la colonisation.

[45] Dès le XIXème siècle en Angola et au Mozambique.

[46] La presse d’opposition et le pamphlet sont très vivaces avant la Seconde République (1926-1974).

[47] A l’occasion, ils savent l’exploiter tout aussi durement que leurs géniteurs ou leurs mentors. Le principal porte-parole de l’angolanité au XIXème siècle sera assassiné par ses esclaves.