La Haute Sangha – Le développement de l’influence française au nord du Congo français – Historique et résultats des dernières missions 1891-1894 par Edmond Ponel

Le mont Ngaoundéré (Cameroun)

Edmond Dominique Hubert Ponel (Nancy, — Paris, ), se destine à la Marine, lorsqu’il doit interrompre ses études en raison de la guerre de 1870. Il travaille finalement dans l’industrie et rejoint en 1884 la Mission de l’Ouest-Africain. Nommé chef du poste de Pombo, nouvellement créé par Pierre Savorgnan de Brazza, il devient commandant de Nkoundja sur l’Oubangui et consacre ses loisirs à étudier scientifiquement la région, fournissant de nombreux renseignements à Élisée Reclus pour sa Géographie Universelle et son L’Afrique méridionale qui sera publié en 1888.

Commandant le territoire des Modzaka (1889), il l’explore jusqu’au delà de Kouango puis participe à la fondation du poste de Bangui. En 1890, Ponel est le nouveau chef de poste de Bangui. Le 17 août 1891, il accueille l’explorateur Brunache envoyé, avec Dybowski, sur les trace de Crampel qui a disparu, par le Comité de l’Afrique française. Ponel part en amont de Bangui, recruter des pirogues chez les Banziris qui ont leur village au bord de l’Oubangui. En attendant son retour, l’explorateur Brunache mal abrité dans une hutte mise à sa disposition par les pêcheurs, pendant une tornade, fait construire par les Kassaïs de son expédition un case plus étanche, puis une autre, et conclut-il, « ainsi naît ce poste des Ouaddas ».

Après le massacre de la mission Crampel, il visite les vallées de l’Ombéla et de la Kémo pour préparer la route à Jean Dybowski.

En 1892, il accompagne Brazza sur la Sangha puis, avec quelques rescapés de la mission Fourneau, embarque sur la Courbet, une chaloupe à vapeur, pour remonter la rivière le plus au nord possible. Sur laMambéré, il fonde le poste de Bania puis atteint Baboua le 31 octobre 1892.

Brazza le charge ensuite de continuer vers le nord pour soutenir la mission Mizon dans l’Adamaoua. Il part ainsi du poste de Batouri, le 26 décembre 1892, avec quatre tirailleurs sénégalais et rejoint Ngaoundéréle 15 février 1893. Il prend la route inverse de Mizon et atteint Yola le 10 avril où, mal accueilli par le sultan Zoubir, il doit faire demi-tour. Malade et épuisé, il regagne la Sangha en juin 1893.

C’est la relation de cette mission qu’il relate dans le très intéressant texte qui suit.

L’acte diplomatique du 24 décembre 1885 réglait les sphères d’influence de la France et de Empire Allemagne dans l’Ouest africain par un échange des prétendus droits acquis dans le Rio Nunez et la Mellacorée par les négociants de Brème et de Hambourg, établis sur ces rivières en échange de ceux que nous possédions sur l’estuaire du Cameroun.

L’ instrument diplomatique déterminant la frontière entre la nouvelle colonie allemande et le Congo français était conçu en ces termes :

« Le gouvernement de S.M. l’Empereur d’Allemagne renonce en faveur de la France à tous les droits de souveraineté ou de protectorat sur tous les territoires qui ont été acquis au Sud de la rivière Kampo par des sujets de S.M. l’Empereur.

            Il s’engage à s’abstenir de toute action politique au Sud une ligne suivant ladite rivière depuis son embouchure au point où elle rencontre le méridien 7°40’ longit.E. de Paris, et à partir de ce point le parallèle prolongé sa rencontre avec le méridien situé par 12°40’ de longit.E. de Paris 15° long. de Greenwich. »

Un paragraphe de l’Exposé des motifs du projet de loi portant approbation de l’arrangement de 1885 ,soumis la Chambre le 1er février 1886 disait :

« La limite commune dans la baie de Biafra a été calculée de façon à réserver aussi complètement que le permettait le défaut de données géographiques précises sur cette région les droits reconnus la France par la conférence de Berlin dans le bassin du Congo et celui de Oubangui N’Kundjia. »

Telles furent les données précises sur lesquelles M. de Brazza établissait dès 1887 le plan expansion méthodiquement suivi depuis 1888, par les premières missions de Crampel et de Fourneau entre Ogooué et la rivière Campo, et l’occupation de la rive droite de Oubangui par A.Dolisie.

I

 En 1889 alors que nos frontières du Nord se trouvaient assurées pendant que nous occupions successivement le moyen Oubangui, et la région des rapides au delà du 4° N., l’exécution du plan de pénétration vers le Soudan central entrait dans une nouvelle phase où l’initiative privée groupée par le Comité de Afrique française venait, joindre ses efforts aux tentatives officielles entreprises par le gouvernement de la Colonie.

Pendant que les missions Crampel, Dybowski, Maistre partaient du Haut-Oubangui vers le Nord, Cholet puis Fourneau reconnaissaient la Sangha dans une marche parallèle, presque simultanée ayant un objectif unique, qui était de limiter les possessions allemandes au 12°40’ longit. E. de Paris et assurer au Nord expansion de la Colonie vers le Soudan oriental, récemment relié après une convention internationale à l’Algérie par une zone soumise l’influence française.

En 1891 les désastres de la mission Crampel au N. de l’Oubangui et de la mission Fourneau dans la Sangha, loin arrêter ce mouvement, eurent pour conséquence de décider le Commissaire général à se porter en personne vers ces régions inconnues pour reprendre la conduite des opérations dans la zone la plus directement visée par les missions allemandes parties du Cameroun, est-à-dire le bassin supérieur de la Sangha.

 Dans les derniers jours du mois de septembre 1891, il quittait Loango, et reprenant bord de la vedette Amiral-Courbet l’itinéraire de Cholet et de Fourneau, il remontait la Sangha jusqu’au seuil rocheux de Djoumbé, qui barre la rivière par 4°08’ de lat. N. et environ 13°23’8″ de longit. E. où il fondait le poste de Bania sur une colline de la rive droite dominant les rapides.

Suivant l’habitude générale des riverains des grands cours eau de l’Afrique centrale, les fleuves ou rivières les plus importants sont désignés par des termes génériques ayant tous le sens de « grande eau » (Bali, Kibali, Lebagni, Nana), tandis que leurs enfants, les affluents portent tous un nom distinctif tiré généralement du nom des populations riveraines : aussi la Sangha prend-elle successivement les noms de Bonga dans son cours inférieur du nom de ses riverains les Ba-Fourous Ba-Bonga ; de Sangha dans sa partie moyenne du nom des Ba-Sangha d’Ouesso et enfin de Masa vers Ba-Yangha, du nom des indigènes Bou-Masa qui habitent ses îles auprès du confluent de ses deux branches supérieures la Kadeï Massiepa et Ikéla Mambéré.

Elle reçoit de l’Ouest la Sékoli Likouala reconnue par de Brazza et Pecile, en 1886 et la N’Goko ; à l’Est la Likouala Liboumbi ou Likouala aux herbes, que on cru longtemps être un canal de jonction avec le bas Oubangui.

Le débit de la rivière évalué 300 mètres cubes la seconde près de son confluent avec le Congo où elle atteint une largeur de 1 500 mètres, diminue de plus des deux tiers en même temps que ses rives se resserrent au delà Ouesso : dans les gorges Ewo et de Lipa, la Sangha n’a pas plus de 80 mètres de largeur ; au delà son lit s’évase et mesure près de 600 mètres dans le bassin de Ba-Kottos au confluent de la Kadeï et de la Mambéré en aval de Nola.

Il en faut cependant que la partie navigable de la haute Sangha arrête Nola : si sa branche occidentale, la Kadeï est coupée de seuils formant des chutes et de dangereux rapides, l’Ikela Mambéré offre des biefs navigables dépassant le 6° N. au delà des seuils de Djoumbé, et de Bou Boua. La Sangha est navigable en toutes saisons jusqu’au confluent de la N’Goko, pendant 8 mois jusqu’à Ba-Yanga. Il serait imprudent de dépasser ce point avec des embarcations vapeur calant plus de 0,50 après les mois de crue établie de fin juillet au 15 novembre, sans une pratique profonde de la rivière.

De même que l’Alima et l’Oubangui, la rivière Sangha baigne trois régions de formations géologiques distinctes. Ce sont vers son confluent avec le Congo les terres basses marécageuses de la zone alluviale où abondent les palmiers (eleïs guineensis, raphia vinifera) qui étendent depuis le 1° de lat. S., jusqu’au 2°30’ de lat. N., puis une région vallonnée au sol argileux enfoui sous la végétation dense de la grande forêt équatoriale, au delà de laquelle, entre le 4°et le 4°30’ N. viennent les plaines du pays aux herbes, dont les grands vallonnements en forme de coupoles régulières élèvent progressivement jusqu’au massif central des Ghendéro de Adamaoua. Dans la Sangha, c’est vers Leme, en amont d’Ouesso, que se manifestent les premiers mouvements du terrain, qui succèdent aux terres d’alluvions. Vers Ba-Yanga ce sont de véritables collines précèdent de quelques heures la chaîne d’Ewoko et de Lipa, à travers laquelle la rivière est creusé un lit étroit et sinueux bordé de pentes abruptes enfermant dans leurs plis des cônes de débris où action des eaux est manifeste En amont de Lipa des clairières de plus en plus fréquentes laissent de profondes échappées sur les plaines semées de borassus, dominées par des collines isolées aux pentes raides, terminées en falaises vers leurs sommets. Ce dernier aspect des rives est plus caractérisé au coude dominé par la montagne de Bakoto, où on aperçoit droit au Nord un cône boisé au pied duquel les deux rivières Kadeï et Mambéré mêlent leurs eaux sous les cases du village de Nola

II

Les bords de la Sangha semblent inhabités dans son cours inférieur ; mais les nombreuses trouées, semblables aux passes des grands fauves, qui entaillent les murailles de verdure des rives, conduisent à des villages construits dans des clairières élevées au-dessus des rives marécageuses par des indigènes de race M’Boschi. Vers Ouesso, on rencontre les nombreux et beaux villages des Ba Sanga, plus loin les îles portent ceux des Bou Masa qui ont dû s’y réfugier pour fuir les vexations des tribus M’Fangs et M’Poumou.

            Quand on atteint les plaines découvertes entre Kadeï et Mambéré, on prend contact avec des gens au teint un rouge cuivré, et on rencontre fréquemment des individus des deux sexes aux yeux verdâtres, qui sont de leur propre aveu étrangers au pays. Ce sont les N’Dérés ou N’Drys, qui s’étendent des bords de l’Oubangui à ceux du Chari, et des rives de la Kadeï au Kengo M’Bomou, c’est-à-dire sur une étendue de plus de 4° en lat. S. à N. et 11° de longit. W. à E. Bien que les types et les idiomes des différentes tribus N’Dérés se soient modifiés au hasard des guerres des mariages, ils ont tous conservé leurs instincts belliqueux et la passion du cannibalisme. Leurs parures consistent en coiffures compliquées, en bijoux de toute nature placés dans les trous du lobe des oreilles, des narines, des lèvres et parfois des joues ; l’interjection « Ndry-ndry » revient sans cesse dans leur conversation. Ils sont tous armés de longues javelines, de couteaux de jet, de flèches, ils habitent tous des cases en forme de ruches, et dans le voisinage des pays musulmans, de grands villages construits en torchis la manière de ceux du Soudan.

Il y a environ cinquante ans que ce pays était habité par des tribus de races Bakota séparées, par la Kadeï des M’Fang Makina qui atteignent l’Ogooué vers Booué. Les N’Dérés Yanghérés et Bouhans chassés des bords de la rivière Ouham (6°5’ N.) par des razzias du Ouadai refoulèrent ces anciens possesseurs du sol. Ceux qui ne purent échapper sont aujourd’hui dispersés le long de la rivière Batouri où ils sont connus sous le nom de Bou-You. Les autres se réfugièrent dans les îles de la Mambéré Mayo, rivière ; Béré, herbes qu’ils nomment Ikela, et de la Kadeï ; d’où l’épithète de Pandes ou Yapana, littéralement : gens des îles, que leur donnent leurs vainqueurs. En échange, ici comme dans l’Oubangui les vaincus désignent les gens de terre ferme sous le sobriquet général de N’Dry.

Enfin les Fang Makina repoussés dans le Sud-Ouest, se réfugièrent dans la grande forêt équatoriale et dans la région marécageuse de la rivière N’Goko, où ils se font redouter sous les noms de Dzem, Dzirna ou N’Djimous. En se reportant la date des premières installations Pahouines près du Gabon,  il est pas douteux que la poussée des N’Drys ait hâté le mouvement de migration des tribus M’Fang vers l’Ouest où, elles sont arrêtées hui par la mer entre Libreville et le Cameroun. Il y a trente ans, ils étaient peine connus au Gabon.

Tant que les N’Dérés venus des hautes plaines où air et la lumière circulent librement, où les rivières près de leurs sources offrent que des obstacles insignifiants la marche, n’eurent lutter que contre les autochtones, ils poussèrent droit au Sud, en suivant le cours de la Batouri. Arrêtés par la forêt, dont les masses profondes et l’obscurité leur causent une terreur superstitieuse, les clans avant-garde s’établirent définitivement près de la Kadeï à quelque distance en amont de Nola laissant à l’Est les débris de la tribu Bakota des Goundis. Ceux-ci leur servent actuellement d’intermédiaires avec les Bafourous de Bonga, qui viennent en pirogue acheter ivoire en échange de la poudre et des fusils.

Le gros de invasion des N’Dérès arrêté vers le Sud par la forêt, à l’Ouest par le cours de la Kadeï, tenta de se frayer passage par les points guéables de la Batouri entre les rivières Boné et Bouari ; ils furent arrêtés par les tribus M’Bouris d’origine occidentale, établis Gaza et le long des rives de la rivière Boumbé. Quelques années plus tard, ceux-ci devenaient tributaires des Foulbés de Adamaoua, qui tentèrent pendant plus de dix ans de briser la résistance des N’Dérès Yanghérés sans y parvenir.

Cinq ans avant arrivée de Fourneau dans le pays, Sidi-Liello chef de la dernière armée Foulbé, retournait avec ses troupes à N’Gaoundéré pour revendiquer ses droits sur le Haut-Adamaoua, laissés vacants par la mort de son père. Derrière lui restaient de nombreuses colonies de marchands Haoussas qui suivent toujours les armées Foulbés dans leurs incursions en pays païens. Quelques mois après ceux-ci étaient massacrés à l’instigation de Bafio, le grand chef actuel des N’Dérès Bouhan.

Les anciens partisans des Foulbés soumis par la force comme N’Gouachobo chef du clan des M’Ras, ou ralliés comme le chef Bouari, Maingay, étaient objet une guerre acharnée, incessante tandis que Dangoro, zaouro[1] de Gazza tentait vainement de rétablir l’autorité de l’émir dans la région.

 Ce sont les chefs des différents clans N’Dérès poussés par Bafio l’irréconciliable ennemi de toute immixtion étrangère, qui ont tenté arrêter notre marche vers le Nord en attaquant la mission Fourneau campée dans le village de Zaourou Koussio, le 11 mai 1891 et ont obligée la retraite

III

Telle était la situation le 12 janvier 1892, quand M. de Brazza vint établir le poste de Bania sur une colline dominant de 23 mètres le seuil rocheux de Djoumbé. Pendant que M. Decressac-Villagrand s’occupait de la construction du poste le Commissaire général commençait immédiatement les pourparlers avec les chefs indigènes et, envoyait quelques jours plus tard son secrétaire particulier, Léon Blot, renouer nos relations avec le chef Djambala, qui avait bien accueilli Fourneau ; quelques jours après il était rejoint par le capitaine d’artillerie Decœur, MM. Goujon et Fredon, amenant un gros convoi de ravitaillement, des porteurs et quelques milicien. Dès le retour de Blot Bania, action politique engagée sous forme enquête, en quelque sorte tâtons, prenait corps ; Djambala, fidèle alliance, nous donnait tous les renseignements sur état des esprits et de précieuses indications sur ancienne conquête musulmane, dont les traces se manifestaient de jour en jour plus clairement par les vêtements, les formes de salutation et emploi du dialecte des Foulbés assez répandu chez les indigènes. Grâce à l’influence personnelle de Djambala, à ses démarches, Gouachobo, zaourou des M’Ras et Bafio lui-même consentaient à soumettre leurs vieilles querelles à l’arbitrage du commissaire général. Celui-ci, toujours fidèle son ancienne tactique de conciliation, voulait obtenir des chefs de la terre, avec le libre passage, le concours des populations pour la reconnaissance du pays et installation de nos établissements futurs. Après de longs palabres, où les deux vieux ennemis luttaient de ruse et de mauvaise foi, les pourparlers étaient rompus mais nous avions des postes établis chez Djambala. Gouachobo et Bafio, et le capitaine Decœur avait pu reconnaître le cours de la Mambéré en amont des rapides de Djoumbé. au village de Sazziki, ou Saga Siki. Malheureusement il avait contracté la dysenterie et se voyait obligé de regagner la côte quelques jours après la mort de Léon Blot, enlevé par un accès de fièvre pernicieuse, le 21 mars 1892.

Dans la nuit du 28 au 29 mars un courrier envoyé du poste de Djambala apportait au Commissaire général une lettre de Mizon, l’ informant de son arrivée sur le territoire du Congo Français, où il parvenait après avoir traversé le premier Adamaoua du N. au S.  Pendant que Mizon se dirigeait vers la Kadeï, Brazza quittait Bania le 31, au moment où le dernier convoi comportant 72 miliciens et 22 porteurs accostait la rive du poste, et se portait sa rencontre par la Mambéré et la Kadeï. Ce fut le 5 avril qu’ils se rencontrèrent dans île de Cou- massa, à 30 milles en amont du confluent des deux rivières.

L’arrivée des renforts conduits par deux anciens agents de la colonie, MM Blom et Ponel, permettait au Commissaire général d’élargir le cadre de ses opérations Il laissait des ordres pour continuer la reconnaissance entreprise par le capitaine Decœur et dirigeait une forte reconnaissance vers le N.E., pour se rendre compte de la zone action des Musulmans venus du Nord sur toute la ligne entre le 5° et 6° le de latitude. Cette reconnaissance poussée 525 kilomètres jusqu’au 5°45’ N. à la rivière Bi, revenait à Bania le 1er juillet, ayant relevé les lignes de partage entre la Mambéré, le cours supérieur de la Likouala aux Herbes ou rivière Bali et rapportait des renseignements sur le Ouham, que on a su depuis être le cours supérieur du Logone. De nombreux renseignements ethnographiques complétaient les premières connaissances que nous avions sur la race des N’Dérés, et leurs relations avec les Bozérés de Bangui et les Ouadahs, que la culture et la mise en œuvre du coton, inconnues chez les N’Dérés permet d’identifier avec les débris de l’avant-garde des armées Foulbé, coupée du gros de la colonne et installée depuis cette époque entre l’Ombéla et la Kémo (5°8’0 » N.) au sommet du coude de l’Oubangui

IV

Pendant ce temps (mai à juillet), les territoires entre Kadeï et Mambéré étaient sillonnés de reconnaissances, la route de pénétration des Musulmans, reconnue par Goujon jusqu’à Nadjiboro et le Commissaire général avait atteint Gaza où il laissait un poste. Le contact était pris avec les Foulbés et les marchands Haoussas, et quelques jours, après un envoyé de émir (lamido) de N’Gaoundéré, le Serki[2] M’Fada venait le rejoindre Djambala, porteur une lettre du lamido. Le 4 juillet suivant, Brazza rentrait à Bania avec les guides et les porteurs Haoussas de Mizon, accompagné par la députation de Sidi-Mohamed Abou ben Aissa.

Il n’entre pas dans le cadre forcément restreint de cette étude de décrire les phases de action diplomatique suivie sans interruption depuis cette époque avec la cour de N’Gaoundéré,  dont mon voyage ne fut un épisode. La présence du Serki M’Fada près du Commissaire général avait réveillé toutes les méfiances haineuses des chefs indigènes et nous eûmes successivement à constater les assassinats de trois de nos courriers, pendant que les bruits de guerre se répandaient de tous côtés et que les communications entre Bania et Gaza devenaient de jour en jour plus dangereuses. Les reconnaissances faites par Blom et Goujon, celles du Commissaire général, avaient démontré l’insuffisance des sentiers indigènes et urgente nécessité ouvrir une route stratégique et commerciale partant de Bania pour relier notre port de la Mambéré au marché de Gaza en traversant la région de hautes plaines coupée par la rivière Batouri,.c’est-à-dire la zone habitée par les Boundamonos les Bouton les Yanghérés inféodés au clan des Bouhâns dont les chefs Bafio Foro, Bou N’Diba étaient nos ennemis déclarés.

Une grosse action de police dirigée par Goujon débarrassait les abords de la route, pendant que les porteurs transformés en terrassiers aménageaient la voie destinée au halage terre de la vedette Courbet au delà du rapide de Djoumbé, sous la direction de MM Gentil et Fredon et du mécanicien Besançon.

Dès le 20 août, ces travaux d’aménagement étaient terminés et le Courbet amené au point atterrissage était placé sur le berceau de charpente construit cet effet. Il ne fallut pas moins de 12 journées de travail incessant pour gagner le bief supérieur. Cette opération qui n’eût été un jeu avec les moyens dont nous disposons en Europe, fut exécutée bras aide de deux palans et de rouleaux de bois, disposés sous les longerons du berceau. D’énormes longrines de bois équarri supportaient tout l’appareil lui offrant une plate-forme de 60 mètres de longueur, qu’ il fallait transporter entre chacun des halages. Cinquante hommes suffirent ce travail que les indigènes suivaient avec un scepticisme railleur. Le 21 septembre, alors que le gros de nos forces entamait les travaux de la route de Bania Gaza, M. de Brazza embarquait au village de N’Siéka et remontait la Mambéré à bord du Courbet ; il reconnaissait le bief navigable de 325 kilomètres qui sépare les rapides de Djoumbé du seuil de Bouboua, situé près des villages de Kassala à 25 kilomètres en amont du confluent de la Nana Poundé, et à environ 2 jours de marche à l’Est de Doka. L’importance de cette pointe était considérable sur esprit des populations ; au point de vue géographique elle avait pour résultat de déterminer la direction N.W.W. de la haute Mambéré et de fixer le cours de la Nana Poundé, désignée jusque-là comme allant vers l’Est. En rapprochant la direction générale des affluents secondaires de la rive droite du Congo, qui se déversent dans l’Oubangui et la Sangha, il devenait assez facile de déduire la forme générale du bassin, qui vers le Nord affecte la forme un éventail dont les branches dirigées suivant l’inflexion de la ligne de partage auraient pour pivot central les hauteurs qui vers le 5°20’ divisent les bassins de l’Ombèla et celui de la Kémo, qui vient de l’E.N.E. Au delà de cette rivière, les cours de la Kandjia, du Kouango, de la rivière Kotto et enfin du Kengo M’Bomou et ses affluents offrent une direction symétriquement opposée.

Cette division des bassins devient autant plus explicable que le terrain se retrouve presque identiquement composé de roches de même nature. Les schistes, les bancs quartzeux ou micacés forment les seuils parallèles de Dzinga Monbonga, et de Bangui sur l’Oubangui, de même que ceux de Djoumbé et Bouboua où ils se trouvent mêlés des granités.

Lorsque de Brazza revint Bania, dans les premiers jours d’octobre, les travaux de la route, poussés activement, avaient percé la forêt bordière de la Mambéré et atteint les bords de la rivière Batouri en traversant les hauts plateaux herbeux plantés de palmiers-éventails qui sont avec le Karité les arbres caractéristiques des régions découvertes au Nord du 4° degré. Suivant une ligne générale N. 37° W. cette route de campagne large de 8 mètres permet le libre accès du gros bétail, des chevaux amenés par les Haoussas, et emploi des ânes pour remplacer le portage dos hommes employé jusque-là. Placée entre les clans hostiles des Yanghérés de ,’W. et des Boundamonos, elle coupait en deux le centre de résistance et facilitait la surveillance et escorte des convois. La rivière Batouri (45m de largeur sur 3m de profondeur) présentait un obstacle sérieux au passage ; aussi la création un camp permanent entouré d’un solide abatis comme les zéribas du Haut-Nil fut-elle décidée. Le poste commandait le passage de la rivière, qui fut franchie sur un pont chevalets ; au delà l’avancement était assuré par la création de petits postes construits tous les dix kilomètres sur le modèle réduit du camp de Batouri. Entre ces postes les corvées de travailleurs créaient une piste directe, élargie par l’escouade venant les relever. Au delà du campement de N’Dissa, les dernières forêts disparaissent pour faire place la région des hauts plateaux qui continuent jusqu’à l’Adamaoua. Si quelques forêts se rencontrent encore, elles perdent aspect de la forêt équatoriale, les arbres sont espacés, elles prennent le caractère de la haute futaie Europe. Dans les plaines des arbres rabougris, couverts une écorce carbonisée par les incendies annuels qu’allument les indigènes pour chasser le gibier, tranchent sur la terre rougeâtre, couverte de plaques de cendres qui, sous le ciel brumeux, à l’aspect de nos campagnes en hiver. De loin en loin les feuillages sombres des plantations de manioc, ou la frondaison brillante des bouquets de bananiers rompent l’aspect monotone de ce paysage de saison sèche. Toute la végétation semble être concentrée dans les ravins fangeux qui séparent brusquement les ondulations du terrain en forme de coupoles. Sablonneux au sommet, couverts de cônes argile rouge sur leurs flancs, ces boursouflements réguliers du sol sont formés de minerais ferreux qui affleurent en bien des points. Le palmier huile à disparu, il est remplacé dans les fonds humides par le raphia et arbre kola dont la noix fait objet un commerce considérable avec l’Adamaoua, qui n’en produit point. La région de la Mambéré fournit la plus grande partie du kola et de l’ivoire qui approvisionnent les marchés de N’Gaoundéré et Yola. Aussi les conquérants Foulbés, chassés de cette région par la résistance infatigable des indigènes, entretiennent-ils à proximité les centres commerciaux de Gazza sur la rivière Boumbé et de Delélé, au S.W. des bords de la Kadéï. Dans ces colonies lointaines, l’émir de N’Gaoundéré a établi près des Zaourou indigènes des fonctionnaires chargés de percevoir les droits de marché, moyennant un droit de fermage fixé annuellement par le conseil des notables de la capitale. Ces agents éloignés qui portent le titre de Madougou, sont d’origine haoussa, quelquefois ils viennent du Bournou ; véritables consuls, ils dirigent la propagande faite par les traitants dans les villages où ceux-ci ont su se créer des relations personnelles. L’ouverture de la route de Gazza à Bania leur offrait avantage de pouvoir venir vendre dans nos postes leurs bestiaux et les bêtes de somme qu’ils élèvent contre les marchandises ayant cours près des indigènes, sans compter les facilités et la sécurité du transport des denrées et de l’ivoire sous la protection des escortes de nos propres convois.

V

Cette région des plateaux une altitude variant de 400 à 500 mètres, semble disposée naturellement pour élevage du bétail. La température moyenne dépasse pas 23°, les nuits sont particulièrement fraîches et nous avons pu constater des différences nycthémérales de 17°. Les maxima observés à Berberati et au camp de la rivière Boné pendant le semestre de juin à décembre 1894 atteignaient +-32° 1/5 ; les minima particulièrement en octobre tombaient vers 4h30 du matin jusqu’à + 7°,3. Les brumes sont quotidiennes et ne se dissipent souvent que vers 9 heures du matin. Plus on avance vers le Nord, à mesure que on franchit chacune des quatre terrasses qui séparent la région des plaines des hautes vallées de l’Adamaoua central, plus on constate de différences de température entre les jours et les nuits. Au mois de février 1893, au campement du pic de Katil, le thermomètre marquait + 3°. Ces conditions climatériques, et les brises constantes du S.W., font espérer que cette partie de notre colonie pourra devenir un lieu de peuplement pour les Européens, un centre de production agricole et élevage.

 Pendant que nous poussions hâtivement les travaux de la route, Dangorro, zaourou de Gazza, avait repris la campagne contre les N’Dérés, et Bafio avait pu réunir de nouveau contre nous tous les clans qui s’étaient montrés hostiles. Djambala avait succombé la variole et sa mort nous était imputée ; son fils Zabou, trop jeune pour le remplacer, d’un caractère faible, était tenu en suspicion, et forcé de donner des gages de fidélité à son clan, placé sous influence de Sounda, l’alter ego de notre vieil ennemi. Dès les premiers jours de décembre, les indigènes se groupaient aux abords des campements, les vieilles femmes aux mollets barbouillés de rouge, qui servent de courriers entre les villages, se montraient plus nombreuses, en même temps que les signaux de jour et de nuit se multipliaient de tous côtés. Le 19, le camp du Roumi, commandé par M. Goujon était attaqué ; des nuées de flèches tombaient sur nos travailleurs, et les assaillants poursuivis par M. Gentil, accompagné de cinq miliciens fuyaient en désordre, laissant des morts sur le terrain. Au bruit de la fusillade le camp de N’Diba commandé par M. Fredon, prenait les armes et rencontrait un groupe de fuyards transportant un des leurs tué dans attaque du Roumi, et les dispersait après un engagement rapide. Deux jours plus tard, les contingents de Dangorro faisaient jonction avec nous et contribuaient dégager la route.

Le 24 décembre, le gros de la colonne ralliait le camp de N’Dissa, quartier général de M. de Brazza, et le surlendemain 26, je prenais la route de Gaoundéré, accompagnant le Serki Fada et les anciens porteurs de Mizon, qui avaient pu juger de notre manière d’être vis-à-vis des indigènes. Ce lourd convoi de 43 Haoussas, chargés d’ivoire et de kola, et d’échantillons de nos marchandises destinés émir de N’Gaoundéré, fut accompagné jusqu’à Gazza par une escorte de trente miliciens sous les ordres de MM. Goujon et Fredon. L’état du pays nous forçant de laisser à l’Est le premier itinéraire levé par M. Blom, nous dûmes reprendre, au village de Barro, l’ancienne route de M. Mizon traversant la rivière Boné affluent de la Kadeï pour longer par les crêtes de la rive gauche la rivière Boumbé, que on suit jusqu’au village de Daribongo sur le territoire des M’Bouris de Gazza. Après avoir franchi dans une marche lente de dix heures, dix-sept torrents qui vont la Boumbé, on traverse cette rivière au village de N’Dira sur un pont de liane de 30 mètres ; puis prenant à revers la colline qui ferme au Sud la vallée de Gazza, on traverse un plateau étroit, coupé à pic vers le Nord, au pied duquel on aperçoit 150 mètres au-dessous, cette première ville réellement placée sous influence musulmane vers le Sud. C’était l’heure de la prière du soir, et l’appel aux fidèles emplissant la vallée nous donna impression d’entrée brusque dans un milieu différent et très lointain des pays que nous venions de quitter. Dans la vallée ouverte vers l’Ouest, nous apercevions au pied de escarpement, sur des terrasses nivelées au sommet des contreforts, les cases d’argile aux toits coniques des hameaux indigènes dominés par les bâtiments rectangulaires du poste, et plus bas vers la prairie, dévalant sans ordre au gré des pentes, les habitations de la ville marchande entourées de clôtures de paille tressée comme les loughans du Sénégal. Une large arête granitique sépare le quartier M’Bouri du groupement musulman. La grande prairie bordée par la Boumbé sert parquer le bétail destiné être vendu. Le marché de Gazza est un labyrinthe bordé d’échoppes où les Haoussas et les Cirtas du Bournou installent leurs petits étalages de sel, de perles, d’étoffes de Kano et d’Europe qu’ils se procurent aux pontons de la Royal Niger Company Yola. Un des plus achalandés est le marchand de cuirs de chèvre ou de mouton préparés Kano qui cumule en même temps les fonctions de fabricant de sandales en cuir de bœuf. Mais les rois du marché sont sans contredit les bouchers, qui tirent parti de la dépouille entière un animal jusques et compris herbe ruminée mais non digérée que leurs victimes ont dans estomac. Dans intervalle des jours de marché, la principale occupation des musulmans est de chercher la combinaison de carrés magiques et de talismans parmi lesquels on peut citer introuvable nom de la mère de Sidi Mouça (Moïse), qui donnera la puissance et la richesse son heureux inventeur. Quelques-uns entre eux savent composer les pâtes empoisonnées dont ils enduisent les hampes des sagaies et des flèches ; ces poisons, effet rapide quand ils sont frais, contiennent certainement des sucs de strychnées fort répandues dans le pays, ainsi que le strophantus et le datura. L’enduit de consistance gommeuse qui les réunit est un composé de la résine molle de l’acajou blanc, l’okoumé de Ogooué et du suc concentré d’une fourmi noire très commune dans les brousses marécageuses.

 Ce ne fut que six jours après notre arrivée à Gazza que nous pûmes continuer la marche ; une grosse caravane devait nous accompagner trouvant un semblant de sécurité voyager sous la protection de mes cinq hommes d’escorte. Le 7 janvier, nous franchissions la rivière Boumbé sur les pierres du petit rapide qui la coupe au pied de Gazza et gagnions les villages de Gore travers des éboulis d’énormes blocs de granité pareils des croupes d’éléphants paissant au milieu des herbes, tandis que des bouquets de dattiers sauvages mettaient leur note jusqu’alors inconnue dans le paysage. Au delà de ce village on traverse successivement le sol tourmenté des villages de Mambamgo dominant la vallée étroite de la rivière Sapi, en suivant une ligne de hautes collines abruptes qui conduisaient un cône de 850 mètres d’altitude aux pentes granitiques, où on arrive la rivière Kira, limite de la terre de Zaria.

 Le village de Guindé, où réside Biramo, est construit en pisé, la demeure du chef est entourée d’une muraille enserrant dans ses lignes rectangulaires les habitations des femmes. L’entrée est percée dans un pavillon cylindrique, servant de salle de réception et d’écurie comme dans toute habitation des riches Foulbés. Depuis ce village on aperçoit la vallée de la rivière Boumbé largement ouverte de N. à S. Au sortir de ces beaux villages la route traverse une région de savanes rocheuses, dépeuplée en apparence, dont les vallonnements masquent la vue. Un brusque crochet sur le flanc un de ces monticules conduit une terrasse allongée couverte des grands villages du clan des Zaria, au delà desquels se dresse un cône granitique tronqué de plus de 100 mètres de hauteur, placé comme une borne au confluent des rivières Banagouna et Bamboufou, qui sont les génératrices de la Boumbé. Il faut contourner pendant plus de 2 kilomètres le cône de Babôgo pour entrer dans la vallée grandiose de Zaria. Du côté de l’Ouest les pentes abruptes plongent sur la Bamboufou, que on traverse sur un pont fixe de 25 mètres de long sur 3 de large ; à l’Est les pentes plus praticables sont couvertes de blocs de granité gris rectangulaires rappelant les dolmens de Bretagne. Sur un éperon commandant la vallée, d’où l’on jouit d’une vue de plus de 50 kilomètres au Nord aussi bien qu’au Sud, s’élèvent les cases de la résidence de Gobou, le jeune zaourou de toute cette terre.

Les indigènes sont d’un abord agréable et hospitaliers : le chef donne lui-même exemple de la modération et interdit toute curiosité gênante, ce que on ne rencontre pas souvent en pays fétichiste.

La route qui, depuis Gaza, suivait une direction très marquée vers l’Ouest, tourne en sens opposé moins de 2 kilomètres de Zaria après avoir traversé la ligne de faîte entre Mambéré et Kadeï, près du village de Godaoua, puis elle se maintient sur le versant oriental regardant la Mambéré, où on traverse les rivières Moye, Isim, N’Gom, rappelant par les consonances nasales de leurs noms l’idiome des Fangs du moyen Ogooué. Après une marche fatigante en pleine montagne, on atteint le col étroit de Tchiakani d’où la route dévale sur des affleurements de granité polis par le temps, entre de hautes cheminées isolées de la masse par les agents atmosphériques. L’altitude de ce col est d’environ 1 000 mètres, il domine les plaines qui ouvrent infini vers l’Est ; un ruban de verdure sombre indique le cours de la Mambéré à 25 kilomètres environ. Le village de Tchiakani est difficilement abordable du côté du Sud : la route est coupée par une rivière aux bords fangeux, à l’Ouest il est couvert par une arête de granité surmontée énormes blocs de forme ovoïde, à l’Est ce sont des ravins vertigineux. Vers le Nord, suivant la ligne de faîte, s’ouvre un étroit sentier fermé par un mur en blocs frustes, n’offrant qu’une ouverture assez large pour laisser passer un cheval. Un bourricot bâté doit être déchargé pour traverser ce tourniquet d’un nouveau genre.

Le zaourou n’a pas fait élever cette barrière seulement pour la défense, c’est aussi un moyen de contrôle sur les caravanes venant du Sud, sur lesquelles il prélève un péage consenti par le lamido[3] Parmi ses diverses industries il convient de compter la vente des vivres dont il faut approvisionner avant de traverser les selitades qui étendent durant trois jours entre son village et Doka désignée après anciens renseignements comme la capitale des Baias De Tchiakani au principal groupe des hameaux du clan de Zouga la pente générale du terrain abaisse au ravin dangereux où la rivière Bindigué roule ses eaux claires et glacées entre des rives boisées remplies de fondrières au delà on retrouve des plateaux semblables aux hautes plaines bordières de la Batouri.

 VI

Deux étapes conduisent Koundé après la traversée d’une rivière de 20 mètres de largeur sur 0,90 de profondeur, désignée parles indigènes sous le nom de Kadeï ; immédiatement après commence ascension des rampes de la montagne, d’où l’on débouche sur une crête dominant la colline oblongue exactement orientée d’W. en E., où la ville de Koundé apparaît, construite en amphithéâtre faisant face au Sud. Sur trois de ses faces la ville est défendue par les ruisseaux de Mandé au Sud, la rivière Koundé à l’Est et un torrent nommé Tapari, comme tous les petits cours eau encaissés dans des berges rocheuses, qui tombent en fraîches cascades dans les replis des hautes vallées de Adamaoua, à l’Ouest un cône boisé domine les deux terrasses supérieures de la ville, où on voit les habitations des chefs indigènes et la place du marché. Vers l’Est quelques fermes appartiennent des propriétaires Foulbés ; le reste de la ville, aux ruelles tortueuses et sales, est occupé par les Haoussas et les Bornouans. Dans la maison du Madougou, se trouve le tombeau d’Ardo-Aïssa,  l’un des conquérants des pays païens du Sud ; C’est Koundé que on entre dans l’Adamaoua proprement dit ; si l’aspect d’ensemble de la ville est agréable à distance, un séjour quelque peu prolongé au milieu de la population éminemment flottante des marchands Haoussas est une dure épreuve.

Avides sans scrupules chassés souvent pour dettes, et autres méfaits, de leurs pays origine, ces parias du Soudan se portent en masse vers les colonies du Sud, où ils peuvent exploiter sans vergogne ni contrôle l’ignorance des païens ; Koundé est leur quartier général. Au milieu de cette population peu sympathique, quelques marabouts lettrés ont établi des écoles où les enfants munis de planchettes psalmodient du matin au soir quelques versets du Coran ; de rares élèves vont jusqu’à apprendre quelque peu l’écriture. Parmi ces lettrés, je retrouvai un des anciens habitants de Gazza, Malal El Hadji, auquel j’apportais un exemplaire du Coran de la part de M. de Brazza : c’était un cadeau inestimable, qui me valut quantité de renseignements sur N’Gaoundéré et les émirs qui se sont partagé l’Adamaoua. Pendant les douze jours que je fus contraint de passer Gazza, il me fut donné de constater quel ascendant le seul nom du lamido a sur les indigènes soumis, qui sont traités plus en tributaires qu’en sujets, par la tourbe Haoussa, avec l’assentiment tacite du Madougou. De graves dissensions s’étaient élevées entre celui-ci et le Zaourou, des plaintes, des dénonciations avaient été faites à N’Gaoundéré par les deux parties et le lamido les avaient sommés de comparaître en personne avant l’époque du Ramadan. Après avoir usé de tous les dilatoires, il leur fallut se conformer aux ordres du maître ; mais cependant ils ne se mirent en route qu’après avoir consulté les talismans pour le choix du jour de départ. Le 3 février, je pouvais enfin quitter Koundé en compagnie de deux grosses caravanes de plus de 600 individus sans, compter la suite du zaourou composée de soldats armés de flèches et de longs boucliers de cuir, et comportant cavaliers cuirassés coiffés du haut bonnet rouge des Touareg. Au delà de la rivière Koundé la route court sur un plateau boisé où on débouche sur la petite rivière Bali, profonde et rapide, qui se dirige vers l’Ouest à travers un massif aux sommets coniques isolés, de 600 à 700 mètres de hauteur. Un col rocailleux donne accès dans une vallée aride, sans ombrage, d’où l’on gagne droit au Nord, par trois cols étroits, les crêtes qui dominent le village de Gankombol, dans la vallée de la rivière Lom. C’est par le flanc d’une arête escarpée couverte de gros blocs de granité que l’on descend dans la vallée de cette rivière, que quelques-uns identifient avec le cours supérieur de la Sannaga, tandis que autres, à l’avis desquels je me rallie, voient le cours supérieur de la Kadeï ; quoi qu’il en soit, il est certain qu’elle est pas plus navigable que le cours supérieur de ces deux rivières, du moins au point de vue purement géographique, il serait intéressant examiner ces deux hypothèses. On franchit la rivière soit sur les roches des petits rapides, au pied des villages du chef Doppio, soit dans une mauvaise pirogue ou bac payant appartenant au chef de la rive droite ou chef de la pirogue (Gan-Kombol), d’où le nom donné par les Haoussas à ce village, et le terme devenu géographique par l’usage auquel Flegel et Mizon se sont conformés. C’est à Gankombol que commence la ligne de faite qui divise les bassins du Congo et de l’Océan : la route serpente sous des taillis de hauts arbres de la famille des légumineuses aux troncs droits, et d’un blanc grisâtre suivant une direction générale N. S. sans s’écarter beaucoup des sommets, d’où les flancs raides des montagnes apparaissent déchiquetés par des combes au fond desquelles la végétation reprend toute la vigueur des forêts de la zone équatoriale. Dans les plis profonds qui séparent ces montagnes, on rencontre fréquemment des ruisseaux fortement encaissés, où les eaux ont rongé les berges de manière former des intervalles assez rapprochés des cuves où eau bouillonne grand bruit ; ce sont les Kangma ou ruisseaux des trous. L’un des plus remarquables est la rivière Laouvé, affluent du Lom, qui longe le versant E. de la chaîne. C’est dans cette direction que s’incline la route pour gagner, par des chemins coupés de nombreux tapari, au milieu de bouquets de dattiers sauvages, le Mayo-Légal ou rivière du bois que on traverse sur un tronc arbre de 30 mètres jeté d’une rive à l’autre. Puis il faut franchir un col où on découvre la vallée de Mandé et le Dan- Haoussa (camp des Haoussas) qui s’étend d’Ouest en Est au pied du massif central de Adamaoua. Vers le N. N. W. apparaissent d’immenses plaines couvertes de borassus tandis qu’au Nord le parallélépipède rectangulaire du Dan-Haoussa surplombe les montagnes voisines comme une forteresse. Mandé est le dernier village Baïa, commandé par un zaourou ; c’est aussi le point où cesse la culture du manioc au delà ce sont les farines de mil, de millet et de sorgho sucré qui forment la base de alimentation.

VII

II faut marcher deux jours dans des montagnes inhabitées pour atteindre le pic et le col de Nyambaka, où la route s’insinue dans un couloir large à entrée de moins de 10 mètres entre les pentes à pic des deux cônes réguliers entre lesquels serpente le torrent de Nyambanka. Au Nord ouvre un cirque dominé par les falaises perpendiculaires du pic principal d’une hauteur de 800 mètres. Ici encore se pose le problème du bassin de la Kadeï. Dans la vallée qui ouvre largement vers l’Ouest au pied du Nyambaka coule une rivière aux herbes (M’Béré) qui traverserait le territoire de Tibati, se joindrait au Lom à une journée de marche au N. W. de Koundé, et les deux rivières unies porteraient leurs eaux dans la Kadeï au village de N’Dima ( ?). Il me fut impossible de vérifier cette question importante, quelque désir que j’en eusse : ma situation d’envoyé près du lamido et les méfiances éveillées parmi mes compagnons de route par mon travail quotidien m’obligeaient à éviter les questions trop pressantes et je dus me contenter des indications plus ou moins sûres ils voulurent bien me donner. Il faut trois journées de marche pour aller de là chez l’émir Tibati ; dix jours pour atteindre le pays des Lakka, et les pays soumis à Bouba-N’Djedda se trouvent à 2 jours de marche dans le Nord. Nyambaka est donc un point stratégique de premier ordre, dont les Foulbés apprécient importance. L’installation d’un poste européen sur ce point provoquerait certainement hostilité de émir de N’Gaoundèré. En suivant les crêtes qui courent vers le Nord on aperçoit 20 kilomètres dans l’Est le pic isolé de Bakari Bata qui est sur le territoire de Bouba N’Djedda. Après avoir traversé les campements Haoussas du torrent de Bingué et les affleurements de granité du plateau d’Ore Laïndé, on se trouve brusquement en présence du pic de Katil dont il faut longer les parois inaccessibles au travers d’un chaos de roches granitiques et de schistes à la surface profondément striée en pentagones réguliers d’environ 20 centimètres de côté. Dans ce cadre impressionnant d’une grandeur titanesque, on rencontre à chaque pas des crânes et des débris de squelettes. Ce sont les restes des esclaves enlevés dans les razzias de la région de l’Est et qui ne pouvant plus avancer sont abandonnés par la colonne. Presque tous ont os frontal percé un coup de lance ou fracturé par les massues de bois dur cerclé de fer des Bou-Mris, auxiliaires des Foulbés.

 Il ne faut rien moins que l’aspect paisible et gracieux des cultures de Sonkounga et les pâturages où paissent les grands bœufs de race Kanouri mêlés aux animaux plus petits de la race montagnarde des Boborros, pour chasser l’impression pénible du spectacle rencontré dans la matinée. Dans ce roumdé (district agricole), plantation de quelques gros personnages de N’Gaoundéré on retrouve aspect des cultures civilisées et les mœurs patriarcales des régions de grands pâturages du Midi de la France. Depuis la place principale du village on aperçoit les silhouettes lointaines des Ghendhéros, la pyramide des Babai, les petits cônes d’éruption de la vallée de Marrouans, les trois pics de Dibi et vers l’W. N. W. d’autres massifs bizarrement dentelés aux couleurs changeantes suivant les heures du jour.

 On quitte Soukounga pour entrer dans la région volcanique de Dibi, où les basaltes boursouflés, les laves noires et grises forment des levées visiblement normales à la direction des cratères éventrés qui dominent les étangs circulaires de Marrouan et de Dibi. Vers le S. S. E. les traces de l’action volcanique consistent en crevasses aboutissant une faille centrale, suivant le grand axe de la vallée remplie de végétations et de grands arbres qui empêchent apercevoir le torrent que on entend rouler dans les profondeurs.

Après avoir contourné les contreforts des pics de Dibi, et au delà du grand village du Zaourou Bouba, nous longions les pâturages de la haute vallée entre les pentes des Labaï-Gendhero et du Gaou Mangal, d’où on débouche brusquement au-dessus des marécages de la Kalebina. Bien qu’il fût à peine deux heures de l’après-midi, il nous fallut camper dans un des villages de la rive gauche, la rivière large de 30 mètres et profonde de plus de 3 mètres est pas guéable, et les pirogues-bacs avaient été conduites en amont chez le zaourou chargé de percevoir les péages. Il fallait prendre patience, bien que nous apercevions à moins de 10 kilomètres devant nous la muraille granitique qui protège la vallée de N’Gaoundéré vers le Sud.

 Tout nous faisait supposer que nous pourrions arriver dans après- midi du jour suivant dans cette ville qui était le premier objectif de notre voyage, mais nous comptions sans les exigences de l’étiquette et les usages qui veulent que étranger prévienne l’émir de son arrivée et attende l’autorisation d’entrer dans sa résidence. Nous fûmes arrêtés au pied des gorges chaotiques de Marzia, deux heures après avoir passé la rivière et ce ne fut que le lendemain, 17 février, que cinq cavaliers du lamido vinrent nous chercher. Le col de Marzia offre des difficultés insurmontables à la cavalerie ; le sentier court serré entre la paroi rocheuse de la montagne et les éboulis les chevaux laissés eux-mêmes se livrent un exercice vertigineux pour franchir les blocs que les piétons escaladent, jusqu’auprès du col où on aperoit la silhouette du Ta N’Gaoundéré qui rappelle exactement la forme du casque prussien. A 3000 mètres à l’Est on aperoit sur un mamelon le profil des murailles de la perle de l’Adamaona, les toits coniques des habitations et les hautes murailles de terre rouge du tata de émir. Cest là que les six miliciens sénégalais qui avaient escorté le marabout lettré Ibrahim Nyeng, envoyé au mois d’avril 1892, auprès de émir vinrent nous retrouver avec une trentaine de cavaliers qui exécutèrent autour de nous la fantasia ou salut des lances. Après avoir gagné le thalweg de la vallée, la route mal entretenue passe sous les murailles du front méridional de l’enceinte. Presque au Sud-Est un pont jeté sur le fossé commandé par une tourelle carrée donne accès dans l’intérieur de la ville.

La population de N’Gaoundéré ne dépasse pas ordinairement le chiffre de 4500 habitants sédentaires, les Bou M’ris ou Bou M’Boum, anciens possesseurs du sol, quelques chefs de famille Foulbés, et surtout des Haoussas et des Cirtas du Bornou qui s’occupent exclusivement du commerce. Le marché situé à l’E. N. E. de la ville est important, c’est là que se concentre la vie publique. Dans les autres quartiers, très bien entretenus rien ne transpire de existence intérieure des habitations encloses dans de grands mars de pisé.

Tous les matins, l’émir sort de sa résidence pour se rendre dans la prairie qui s’étend au pied des remparts, où les notables à cheval viennent faire quelques exercices. C’est dans ces réunions en plein air qu’il promulgue ses ordonnances, et qu’il propose les mesures prendre et les traités. Trois fois par semaine, il rend la justice, et chaque vendredi il chante lui-même la prière la porte de son tata.

L’étranger venu dans cette ville, aux allures un autre âge, ne peut éviter l’impression du contraste produit par la pompe barbare dé cette cour, au sortir des pays sauvages. L’ordre des préséances y est rigoureux et les différentes cours d’audience sont interdites quiconque n’a pas l’autorisation d’y être admis.

 Je fus retenu à N’Gaoundéré pendant deux mois ; et j’y passai le temps du Ramadan, toujours bien accueilli par l’émir, mais tenu en suspicion par le parti Haoussa, qui compte de nombreux agents anglais parmi ses notables. Malgré les instances de ces derniers et les nouvelles alarmantes qu’ilsils faisaient courir sur la mission Maistre et les événements du Mouri, où était arrivé M. Mizon, Sidi Mohamed Abou ben Aïssa me donna les moyens de gagner Yola, où je vins me heurter au mauvais vouloir de agent de la Royal Niger Company.

Forcé de revenir en arrière, sans ressources, je fus bien accueilli à N’Gaoundéré, et pus y conclure une convention commerciale réservant à la France le droit créer des établissements.

La délimitation de l’Hinterland du Cameroun, intervenue six mois après (février 1894), nous a forcés à abandonner les résultats de cette longue campagne, mais les sympathies que nous ont créées la modération et la sage politique de M. de Brazza porteront leurs fruits. Aussi nous pouvons, sans nous leurrer d’espoirs chimériques, entrevoir le moment où des concessions réciproques pourront amener l’Allemagne et la France à reprendre la délimitation hâtivement consentie dans le dernier accord diplomatique.

 ED PONEL
Administrateur colonial de 1ère classe

[1] Chef indigène corruption du mot arabe giaour

[2] Voir Mizon :  « les royaumes Foulbé du Soudan Central » (Ann de Géogr.T IV et suiv. avril 1895)

[3] Voy. Ann. de Géog., IV, p. 361.