« La traite des Noirs et ses acteurs africains du XVe au XIXe siècle » de Tidiane DIAKITE

Paris, Editions Berg international, 2008, 240p.
Aujourd’hui les historiens sont à peu près d’accord sur une évaluation autour de 12 millions d’Africains victimes de la traite mais peu de travaux ont cherché à analyser l’impact économique, sociologique ou psychologique sur les peuples du continent africain. Voilà l’objectif que s’est fixé Tidiane Diakité : rechercher le rôle des Africains eux-même dans la traite atlantique par une approche socio-économique pour tenter d’évaluer la portée du phénomène sur le continent. Il s’agit de combler un “trou” dans l’histoire de la traite atlantique : écrire l’histoire de la part africaine. Cet objectif ambitieux est réussi même s’il se heurte aux sources disponibles essentiellement européennes. L’auteur focalise son étude sur les événements qui se passent sur le continent africain et c’est nouveau dans les travaux sur ce sujet.

Tidane Diakité est historien, d’origine malienne, professeur agrégé, le phénomène de la traite atlantique lui tient à cœur depuis longtemps, il en fit le thème de ses recherches. Mais il est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages : Appel à la jeunesse africaine (ed. L’Harmattan, 2001), L’Afrique et l’aide ou comment s’en sortir (ed. L’Harmattan, 2002), L’Afrique expliquée, réponse aux questions des jeunes (Editions Cultures Croisées, 2006) et il a participé en 2007 à un ouvrage collectif : L’Afrique enseignée : Territoire(s), identité(s), culture(s) (éditeur Le Manuscrit). Il écrit aussi sur l’école française où il enseigne : Mutations et crise de l’école publique, Le professeur est mort, vive le prof (ed. L’Harmattan, 2006). On le retrouvera sur son blog : http://ti.diak.over-blog.com/categorie-634724.html

En dépit de leurs titres les deux premiers chapitres sont surtout consacrés à l’action des Européens.
Après avoir rappelé les premiers contacts entre européens, portugais en tête, et africains, il faut se demander si ce qu’il se passe à partir du XVè siècle est seulement une suite de l’esclavage ancien existant sur le continent. C’est l’occasion d’évoquer les justifications religieuses de la traite (baptiser les descendants de Cham masque l’aspect économique qui fut très vite dominant) et la tardive condamnation de l’esclavage par le pape en 1815. Les premières captures vers 1444 sont pratiquées par razzia ; ce sont pas moins de 3589 Africains qui sont ramenés à Lisbonne de 1486 à 1493 ; occupés à des tâches domestiques, ils sont aussi objets de curiosité. C’est vers 1511-1512 que les premiers navires emmènent des esclaves vers l’Amérique. L’auteur rapporte le rôle de quelques rois, comme le roi Makoko au Kongo, dans les échanges avec les Européens pour la livraison des prises de razzias aux navires portugais bientôt concurrencés par les Anglais, les Hollandais et les Français.

Demande de bois d’ébène

Malgré son titre : Les rois vendent le bois d’ébène, ce second chapitre consacré aux XVII et XVIIIème siècles montre surtout l’évolution des positions européennes sur la question de la traite. Dans un premier temps des condamnations morales et juridiques caractérisent la position des autorités anglaises ou françaises mais les besoins de main d’oeuvre pour la mise en valeur de l’Amérique font taire ces réticences avec par exemple en France les premiers assouplissements sous Louis XIII et surtout l’oeuvre de Colbert et la proclamation en 1685 du code noir. La demande accrue d’esclaves fait alors pression sur les royautés africaines qui se lancent dans des expéditions guerrières pour approvisionner la traite au profit d’une demande toujours plus large anglaise… mais aussi danoise ou même suédoise. Prenant appui sur les documents de traite, produits par les Européens ; l’auteur décrit les populations concernées, les conditions du commerce, le nombre de captifs, les tarifs, la disposition plus ou moins grande des Africains proches des comptoirs à livrer ou non des esclaves. De larges extraits de ces documents sont une mine pour tout enseignant qui souhaiterait faire travailler des élèves sur ce thème. De cette étude il ressort que si les Européens se querellent pour le contrôle des comptoirs, les souverains africains vendent des esclaves pour se procurer des armes mais aussi des tissus, de l’alcool, du blé ou des lingots de fer, assez loin de l’image souvent retenue de la pacotille. Ils deviennent ainsi un maillon essentiel du trafic.
Au chapitre trois, on entre cette fois de plein pied dans le rôle des Africains dans le phénomène de la traite. Il est consacré aux conditions de l’échange fondé sur la signature de traités qui garantissent aux Européens la construction puis la pérennité des forts et comptoirs. Toute une “chaîne” de traite se met en place du XVe au XVIIIe siècle. A un bout les rois et les courtiers qui approvisionnent, à l’autre bout une population d’”acteurs obligés” : esclaves et “acquérats”(hommes libres) qui produisent les vivres, assurent la sécurité et la garde dans les comptoirs et sont rendus dociles par la connaissance de leur sort en cas de passage dans la catégorie des “produits” de la traite. C’est aussi entre les deux toute une gamme d’intermédiaires et en particulier les métis qui par leur connaissance des langues et des coutumes des deux protagonistes sont très vite devenus incontournables.

Et offre locale

Les acteurs africains se procurent des esclaves par divers moyens : faire augmenter le nombre des délinquants ou personnes dont les autorités peuvent ou souhaitent se débarrasser (prisonniers pour dette, femmes adultères…) Prendre les victimes par ruse, et surtout faire la guerre aux peuples voisins. C’est l’attrait croissant pour les produits occidentaux qui conduisent à la prise d’esclaves à monnayer. Le commerce est encadré par les nombreux traités signés entre les rois, les chefs locaux et les divers représentants des puissances européennes. Des extraits nombreux et indispensables de traités et de récits des capitaines de navire et comptes de comptoir mettent le lecteur au coeur de la relation en particulier de Louis XIV puis Louis XV avec des royautés de la côte sénégambienne et notamment le roi Amony.
A partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle les souverains africains tirent profit de la rivalité entre nations européennes exacerbée par le besoin croissant de main d’oeuvre outre atlantique pour le développement de l’économie sucrière, ils sont désormais en mesure d’exiger certaines marchandises comme les fusils et la poudre dont ils vérifient la qualité. Cette demande accrue fait monter les prix, aiguise les appétits dans les deux camps car si la traite enrichit les ports de Nantes, La Rochelle, Bordeaux ou Liverpool, elle assure la richesse aux rois africains, on estime à 250 000 livres les revenus en 1750 de Tegbessou, roi du Dahomey qui livre 9 000 esclaves par an. La puissance des chefs locaux est d’autant plus grande qu’ils sont désormais équipés d’armes efficaces, environ 300 000 fusils sont exportés chaque année vers l’Afrique dans la seconde moitié du XVIIIe. Les peuples ont le choix entre “attaquer” et vendre des esclaves ou fuir loin vers l’intérieur des terres. C’est la contrebande qui se développe voire même une situation d’anarchie et insécurité le long des côtes du golfe de Guinée, ce qui domine : le droit du plus fort, du mieux armé. La méfiance est grandissante entre les protagonistes de ce commerce.
Le chapitre cinq est consacré à la remise en cause de ce marché qui était devenu au fils des générations la norme. On retrouve avec ce thème de la lutte contre la traite un domaine déjà bien exploré par la production historique. Les premières résistances des victimes s’expriment sur les lieux de vente par la révolte et le marronage. Les excès de la répression et l’action d’anciens esclaves libérés vont petit à petit faire naître un courant abolitionniste en Grande Bretagne, qui s’appuie au-delà des arguments humanitaires sur l’économiste Adam Smith : “le travail accompli par des hommes libres coûte finalement moins cher que celui effectué par des esclaves. Outre l’exemple anglais, l’auteur analyse le mouvement abolitionniste français. Mais l’analyse de la réaction des vendeurs face à l’interdiction de la traite est apport nouveau. Ce fut globalement l’incompréhension, malgré quelques propositions anglaises d’indemnisation, l’arrêt de la traite était effectivement une menace de ruine pour biens des souverains africains, et la contrebande se développa au XIXe siècle notamment vers le Brésil. Il leur fallait surtout trouver des revenus de substitution : la production d’huile de palme, de café, de cacao ou d’arachide va progressivement se développer mais son rapport est plus lent et moins assuré. Il est rappelé ici que l’un des arguments de la colonisation dans la seconde moitié du siècle était la lutte contre les Etats noirs qui ne respectaient pas l’abolition de la traite. L’auteur constate, en s’appuyant sur les récits des voyageurs vers l’intérieur du continent comme René Caillé, le général Faidherbe ou le père Prosper Augouard, que l’esclavage persiste à l’intérieur de l’Afrique. Si on tente une évaluation économique, il est clair que l’on peut citer des villes ou des hommes en Europe ou en Amérique qui ont prospéré sur et à partir de la traite. Pour l’Afrique que reste-t-il des fortunes amassées par un roi du Dahomey comme Tegbessou ? Par contre les conséquences politiques sont plus visibles : naissance de villes-Etats ou puissantes monarchies côtières qui cependant s’effondrèrent à l’abandon de la traite à l’exemple du Congo.
Dans sa conclusion Tidane Diakité met en évidence deux réalités : l’absence de documents écrits par les sociétés africaines qui ne permet pas de faire contre poids aux sources européennes et la construction durable de part et d’autres d’une image dégradée de l’Africain et du Noir en général. Pour lui la conséquence la plus handicapante n’est peut-être pas la ponction démographique mais les effets cultuels et psychologiques : l’abandon de sa culture, la tentation du gain facile pour des produits matériels en provenance d’occident qui explique selon notre auteur le maintien encore aujourd’hui de l’esclavage des enfants par exemple, ce qu’il nomme la “culture de traite” dont l’Afrique doit se défaire.
Un ouvrage qui apporte un point de vue nouveau, bien documenté et riche de très nombreux textes qui en font une mine pour qui veut faire travailler des élèves sur la traite atlantique. On attend avec impatience la suite annoncée sur la traite orientale.
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