« Le balalisme » par Jean-Pierre Bat (mémoire de DEA extrait) – 2006

matsoua

Force d’inertie, de paralysie et de contestation de la vie politique coloniale, le balalisme, terme forgé au début des années 1950 par des savants et des administrateurs français face à l’importance de ce mouvement ; désigne l’identification politique et sociale du groupe Lari à la voie ouverte par André Grenard, dit Matsoua. « Evolué », selon le vocabulaire colonial de l’entre-deux-guerres, ce Congolais parvient, entre 1926 et 1941, à canaliser sur sa personne le mouvement contestataire du groupe Lari de la région du Pool. Après sa mort, il se transforme en « Jésus-Matsoua » et son mouvement, nourri dès sa création par les messianismes congolais, directement influencé par le kimbanguisme, se transforme en un courant mystico-politique que le pouvoir colonial ne parvient plus à contrôler et qui risque à tout moment d’enrayer le fonctionnement administratif du territoire. Les matsouanistes attendent le retour de Matsoua qui doit les délivrer. Toute la question est alors de savoir si une succession est possible ou si le « vote pour les os » constitue la seule expression politique des Laris, continuant ainsi à tourner le dos à l’évolution politique du territoire congolais.

À un moment où l’élargissement de l’espace politique à l’échelle territoriale devient un enjeu électoral majeur, celui qui parvient à récupérer l’électorat lari peut espérer se poser en arbitre de la vie politique du territoire. Aux élections de janvier 1956, l’abbé Fulbert Youlou crée la surprise en réussissant le coup de force de canaliser sur sa personne le bloc matsouaniste lari. Ses origines et son statut ecclésiastique ne sont pas étrangers à son triomphe, les matsouanistes le désignent sous le terme de « Kiyunga » : la soutane.

L’évolution politique congolaise

Trois dimensions sont prises ici en compte. La première s’incarne dans la concurrence entre les leaders politiques congolais de 1945 à 1956 : Jean-Felix Tchicaya d’une part, co-fondateur du RDA au côté de Felix Houphouët-Boigny et grand pourfendeur du colonialisme de Brazzaville à l’Assemblée française, et Jacques Opangault d’autre part, chef de la section congolaise de la Section Française de l’Internationale Ouvrière puis fondateur du Mouvement Socialiste Africain. Chacun s’appuie sur son groupe de populations d’origine : Tchicaya sur les Vilis de la région de Pointe-Noire et du Kouilou, Opangault sur les M’Bochis du Nord. Cet équilibre est rompu en 1956 par Fulbert Youlou qui, après un faux départ en 1946, entre dans l’arène politique de manière sensationnelle en remobilisant politiquement les Laris.

Ces duels entre élites ne sont rien sans la politisation de la société congolaise. Cet aspect recouvre la seconde dimension de l’évolution politique congolaise, de 1945 à la crise de 1958 : la concurrence des cadres d’expression politique discriminants et restrictifs imposés par l’administration coloniale qui ne se réforme que trop tardivement – la loi-cadre Defferre n’est appliquée qu’à partir du printemps 1957 –, et la naissance d’une opinion politique populaire, facilitée par des moyens d’information modernes. Cette politisation de la société congolaise constitue l’espace de légitimité mais aussi de lutte des leaders du territoire.

Enfin, une troisième dimension vient complexifier cette évolution politique : l’intervention de la République française soucieuse, voire inquiète selon les analyses, face aux aspirations émancipatrices dans les colonies. Si le pouvoir colonial représente sans conteste le grand intervenant local, la France d’Outre-mer ne peut pas constituer un interlocuteur d’avenir pour les hommes politiques congolais. La ive République, consciente de ce problème et désireuse de maîtriser les mouvements d’émancipation, confie à certains de ses agents la mission d’approcher des responsables politiques. C’est ainsi que le SDECE s’attache pour le Congo à assurer la victoire de Youlou à partir de 1956 : à l’échelle du territoire congolais, pour le mettre sur un pied d’égalité avec ses deux principaux opposants ; à l’échelle africaine, en obtenant son adhésion et celle de son parti au RDA début 1958 – concurrençant ainsi directement Tchicaya qui se retire alors du RDA –, et à l’échelle française, en lui ouvrant les portes d’un univers normalement réservé aux seuls députés africains, en l’occurrence à Tchicaya. Cette politique se concrétise dès novembre 1956 par la victoire de Youlou à la mairie de Brazzaville, suivie par celle de son allié vili Stéphane Tchitchelle à Pointe-Noire, au cœur du fief de Tchicaya. Entre 1957 et 1958, Tchicaya est peu à peu écarté du jeu politique congolais qui, à partir de l’automne 1957, se polarise entre Youlou et Opangault selon le paradoxe suivant : Opangault dirige le gouvernement congolais, mais Youlou jouit de la majorité à l’Assemblée à une voix près, à la suite de « l’affaire Yambot ».