« Le Kimuntu, source de la sagesse Kongo » par Olivier Bidounga

On sait que dans les langues bantoues, le mot Muntu désigne « l’homme », Bantu, « les hommes ». Chez les Kongo, Lari et Soundi du Congo[1] , le mot Kimuntu, « ce qui fait l’homme », recouvre toutes les qualités requises chez l’être humain de bonté, de générosité, de vérité, de justice, de respect, de solidarité, en un mot d’humanisme… On peut être Muntu sans avoir le Kimuntu… L’exact contraire de Kimuntu, c’est ce que nous appelons Bungungu, soit le mensonge, la malveillance et la dépravation des mœurs…

Le Kimuntu revêt ainsi une philosophie et un art de vivre liés essentiellement à la parole, celle que pratique le Nzonzi, rencontré dans un article précédent, lequel a recours le plus souvent aux proverbes…. [2]

Le premier dit : Kimuntu tshi Yidika Muntu :
« c’est le Kimuntu qui fait l’homme », sous-entendu qui lui donne un contenu : intelligence, dignité, envergure, créativité…

Un autre proverbe, souvent cité par le Nzonzi, précise ce qui relève strictement du comportement des hommes :

Mbwa mbwa, muntu muntu :
« les affaires des animaux sont celles des animaux, les affaires des hommes sont celles des hommes ! » [3]

Enfin, un autre adage, plus difficile à traduire en français, exprime un des fondements de la sagesse kongo :

Mambu wa lombo ma bakila mu n’nwa bakidi mo mu lutambi : « la faute, tu peux la commettre par la bouche comme par le pied. » C’est à dire, une parole peut être aussi grave qu’une violence physique ; fais attention à ce que tu dis ; tourne sept fois ta langue dans ta bouche…

A un degré supérieur, le Kimuntu recouvre naturellement le Kinzambi, «les choses de Nzambi », c’est à dire la spiritualité manifestée par la force ou la puissance de Dieu (Nzambi Puungu), dieu créateur unique des Kongo, qui existait bien avant le dieu judéo-chrétien qu’ont introduit les pères missionnaires. On peut aujourd’hui pratiquer le Kimuntu en dehors de cette dimension spirituelle ; par contre, sans posséder le Kimuntu, on ne saurait parler de Dieu.

Au Congo comme dans de nombreux autres pays d’Afrique, se sont développées depuis soixante ans des églises syncrétiques peu ou prou influencées par les différents courants du christianisme importé, fondées par de faux prophètes qu’on appelle bi-Nzambi-Nzambi et qui se targuent de détenir la vérité et la sagesse : mais ce n’est pas le Kimuntu qui les anime et on ne saurait les prendre au sérieux !

Le Kimuntu représente un ensemble de valeurs hautement culturelles et spirituelles : on peut avoir le Kimuntu en don, certains sont effectivement dès un âge tendre prédisposés au bon sens et à la sagesse. Mais cet ensemble de valeurs est précisément ce que les anciens Kongo ont toujours espéré transmettre à leurs successeurs et répandre à travers ce que nous appelons Lusantsu, c’est-à-dire l’éducation à laquelle nous accordons une grande importance. Un enfant, on l’observe dès sa naissance : dort-il bien, tète-t-il bien, donne-t-il des preuves de sa vitalité, comment réagit-il aux sollicitations de l’environnement ? Mais cela ne suffit pas, à un moment donné, il faudra pourvoir à son éducation, laquelle passe par l’apprentissage d’un ensemble de règles et d’interdits qui permettront de modeler positivement sa personnalité au cœur de la société… C’est cela, le Kimuntu, la somme des idéaux qui permettent de façonner l’individu par la douceur, par la patience, mais aussi la fermeté, laquelle peut aller jusqu’à une sanction sévère, comme on le verra plus loin.

Chez les Kongo, qui sont une société matrilinéaire, l’enfant appartient toujours à la mère, selon la règle ancienne du matriarcat, et l’oncle maternel (l’aîné des oncles), le Mfumu Nkanda, a plus d’importance que le père : ainsi, les enfants sont les héritiers potentiels de cet oncle ; en même temps, un père doit se préoccuper de la « perte » de ses enfants qui constituent pourtant pour lui même une garantie sociale majeure… C’est pourquoi la tradition kongo a prévu différentes dispositions, dont celle du mariage unique. Une femme kongo se mariait en effet une seule fois. En cas de décès du premier mari, la famille de celui-ci se réunissait en conseil et désignait l’un de ses frères ou neveux pour prendre en charge la veuve et sa progéniture, afin de garantir le lignage : il s’agit ici d’une succession simple. La seconde disposition est celle du Lutsumu, c’est à dire la « restitution » du sang pour la perpétuation du lignage, institution capitale chez les Kongo. Les familles les plus prévoyantes avaient pris soin en effet de marier la fille de la sœur du père au fils de ce dernier, dans une forme ancienne d’endogamie.

Une femme en âge d’être grand-mère se sentira plus proche des enfants de ses filles que des enfants de ses fils pour lesquels elle n’aura pas la même affection. D’où l’importance de la grand-mère maternelle : quand un enfant naît, c’est elle en effet qui lui apporte les premiers soins de la vie et les premiers enseignements du Lusantsu, parce que c’est elle qui détient à la fois le savoir (notamment la connaissance de la nature) et le pouvoir de rester en communion avec les esprits ou ancêtres Mbuula. Par exemple, elle mettra dans l’eau du premier bain divers ingrédients nécessaires à la protection et à la défense de l’enfant, accompagnés des formules (Nsibu) qu’elle adresse aux ancêtres qui donneront plus tard à l’enfant sa maturité [4].

Une autre compensation est celle du nom que le père donne à l’enfant selon deux usages coutumiers, celui du Sulu (« événement ») qui est le fait de nommer un enfant par rapport aux événements vécus (ex. : Bouèso : la chance, Zingu : la guerre…) et celui du Tômbola (« souvenir »), qui donne à l’enfant le nom d’un grand-père ou d’un ami proche. Par ailleurs, le père garde la responsabilité de l’éducation de ses garçons, comme on verra plus loin.

Mais l’autorité particulière dont jouit l’oncle maternel est, selon la croyance kongo, cimentée par le Kundu, forme de sorcellerie qu’on ne doit pas confondre avec celle du Ndoki, et qui réunit des qualités positives de vision et de protection que lui garantit la complicité avec les ancêtres (Mbuula) de la famille ; à ce titre c’est à lui qu’incombe la responsabilité des malades de la famille, c’est donc lui qui prend contact avec le Nganga pour lutter contre le Ndoki.

A l’âge de quatre ans, le petit garçon quitte les jupes de sa mère pour rejoindre son père qui, on l’a vu, va se charger de l’éduquer jusqu’à son apprentissage professionnel : c’est lui qui transmet à la fois la connaissance de la nature environnante (plantes, animaux…) et les savoir-faire – construire une maison, chasser, pêcher, cultiver la terre, récolter le Malavu Mansamba (vin de palme), etc… L’éducation des garçons se déroule dans le Mbongi familial, abri constitué de piliers en bois supportant un toit à deux pentes recouvert de chaume avec un foyer central : c’est là que les hommes du lignage se retrouvent pour discuter et prendre en commun tous leurs repas, assis sur des chaises longues Tanawa, consommant les nourritures déposées par les épouses dans des assiettes ou des marmites à même le sol… L’homme qui se dérobe à cette obligation collective, en restant dans la cour de sa femme, est appelé Mfuékéné (« égoïste »). Le petit garçon se retrouve donc au milieu d’une communauté d’hommes qui remplit le rôle de « père ». Du reste, l’enfant appelle « Tata » non seulement son père mais les frères, voire les amis de son père. De leur côté, les filles quant à elles restent dans la cour de leur mère dont elles reçoivent l’éducation requise, assises bien souvent sur les petits bancs Bazébilamba.

Nkumbi Ntshila Bula tshialembo tshi Tata, buna tshi Ngudi. « la longue queue du lérot, s’il ne la tient de son père, il la tient de sa mère ! »

Nzonzi Ntumbu Kanata, ka tshibâkuako. « Le Nzonzi amène une aiguille pour coudre et non pas un tshibaku (sorte de ciseau appelé aussi nkanku qu’utilise le malafoutier pour détacher les branches du palmier [5] ) » Sous-entendu : il vient pour unir et non pour séparer !

Bâ Malavu Ba Luona Dio ka bu Leluako. « Le palmier, on se vante du vin qu’il donne, et non de son tronc glissant ! » (ne vante pas ta force, mais ton intelligence !)

Ngolo ka Bilékuako. « La force, ce n’est pas la richesse. »

De manière générale, avant que les occidentaux n’imposent leur école et leur catéchisme, les Kongo étaient très soucieux de transmettre à leur progéniture le meilleur de leur culture, soit justement le Kimuntu. L’éducation traditionnelle chez les Kongo passait par une notion importante, celle du Houissa (« convaincre, faire comprendre ») : le Kihouissa représente tout ce qu’on met en œuvre pour faire comprendre les choses, c’est donc l’équivalent de la pédagogie.

Et ce que le Kihouissa enseigne, ce sont les différentes règles de vie ou préceptes touchant des sujets universels, qu’illustrent le plus souvent les proverbes Bingana, sous-tendus par la logique Kingana

La première de ces règles est celle de respecter la vie (Lunji), sacrée par essence chez les Kongo, Soundi et Lari, parce que donnée par Nzambi-Puungu : à la chasse on ne tue que le gibier dont on a besoin, ayant soin d’invoquer au préalable le concours des ancêtres. Pour ce qui est de la vie de l’homme (Lunji tshia Muntu), on ne peut l’ôter impunément : tuer (Wonda) est un interdit majeur, qui ne peut même pas effleurer l’esprit. Tandis que le tueur (Wondélé) sera jugé à mort, celui qui a tué sans préméditation (tshi Wonzu Wonzu) sera condamné par la société à réparer l’acte commis (Futiri Maambu)… Comme dans d’autres cultures, l’exception de l’interdit concerne l’état de guerre (Nzingu).

Respecter les parents : Batata, Maama…Tata Nzambi Ntoto, Maama Nzambi Ntoto : « tu respecteras comme Dieu ton père et ta mère »… Il n’y a pas lieu de s’étendre sur cette règle universelle.

Respecter l’âge des anciens Bambuta… Dans la société kongo, on respecte infiniment les personnes âgées : ce sont elles qui détiennent la connaissance et garantissent les règles sociales… Mbuta Muntu Ka Mana Kawula Niamba Binkayi Bibolélé : « le vieux quand il crie, c’est que la crue a touché ses parties sexuelles ! » Sous-entendu, ce sont les anciens qui donnent l’alerte et signalent les abus ou les déviations de la société. Parfois, tel d’entre eux pourra s’exclamer : Aïe ! Tu Tumunu Kwa Ba Mbwa ! « Ah ! c’est maintenant les chiens qui nous commandent ! ». Sousentendu, les valeurs sont inversées, les mœurs dépravées…

Respecter le bien d’autrui : Mbwa ka nwa Mamba, Tshaku Tshaku Tshangana Tshangana : « le chien, quand il boit de l’eau, (on l’entend dire) : ce qui t’appartient t’appartient, ce qui appartient à l’autre lui appartient » ! [6] Chez les Kongo, l’on ne vole point les biens du voisin, l’on ne lève point non plus les yeux sur sa femme, considérée comme la propriété inaliénable du mari. Nkento Nkanda Nkoumbi Muntu Mosi Kwa Zakalawo : « la femme est comme la peau du lérot, il n’y a qu’une seule personne qui peut s’y asseoir (sous-entendu parce que cette peau est très petite)…

Respecter le bien public : Ntuari désigne le « bien commun », ce qui est à la fois « à toi et à moi » ; le pluriel Biantuari désigne le respect qu’on doit à ce bien commun et les règles qui l’organisent, recouvrant à la fois l’entente en milieu social, l’art de vivre en communauté, de former un groupe homogène où règnent la cordialité, le respect et l’harmonie : par exemple il est hors de question de vandaliser ou de s’approprier le travail fait aux champs ou sur un chantier de construction par une association bénévole ou un groupe d’entraide comme ceux qu’on appelle Mabundu … [7] .

Respecter la parole donnée : Lulèndo qu’on peut traduire par honneur, fierté, c’est là une question essentielle chez les Kongo. Le contraire de cette qualité, c’est Lumpampani, c’est-à-dire vanité, vantardise, extravagance, soit le contraire du Kimuntu. A un niveau supérieur, Lulendo sous-entend non seulement la parole donnée, la dignité morale, mais aussi la grâce divine. Ainsi les Kongo disent : Lulendo lua Nzambi, « à la grâce de Dieu », ou encore : Tata Nzambi kasa luléndo luandi : « que Dieu le Père fasse son Lulendo », c’est à dire : que sa volonté soit faite !

Aimer la vérité. Le proverbe dit : Wa una Yokela wa Mana Zinguila ba ku Tungudidi (quand tu mens, ne t’éternise pas, car tu peux à tout moment être rattrapé par ton mensonge et subir la critique). L’honnête homme doit aller vers la vérité Budjéléka, et se défier du mensonge Bungungu.

Respecter les règles. Celui qui enfreint les règles tsiéno, le Kimpumbulu (« hors-la-loi ») sera puni en proportion de la gravité de sa faute : il sera écarté du groupe et traduit en justice un jour de marché… Violer une femme, par exemple, qui est considéré comme une faute très grave chez les Kongo entraînera son auteur à être enterré vivant sur la place même du marché : sur sa tombe sera planté un arbuste appelé « Nsaanda »… Lorsqu’en pays kongo, l’on trouve cet arbre qui ressemble au saule pleureur européen, l’on sait que gît dessous un ancien Kimpumbulu.

Faire montre de pudeur en toute circonstance. Ainsi, le grand écrivain et dramaturge congolais Sony Labou Tansi, disparu en 1995, s’appelait en réalité : Nsoni za Bouta Nsi, « c’est la pudeur (littéralement la honte) qui enfante le pays », sous-entendu, c’est la pudeur qui, récusant les mauvais comportements, a permis de construire le pays !

Protéger les siens contre le mal et contre la sorcellerie : il s’agit là d’une mission importante que nous appelons Nloko (de loka, maudire ou jeter le mauvais sort), qui représente à la fois l’art de maudire et l’art de contrer la malédiction. Ainsi, dans un contexte traditionnel, la danse du Nloko était un rituel particulier où l’on dansait nu, parce que les sorciers, qui agissent eux-même nus dans la clandestinité, en ressentent la honte publiquement ! Autrefois, lors d’un décès, le NgangaNgombo désignait l’auteur de ce malheur, le Ndoki présumé : les membres de la famille du défunt, adultes comme enfants, allaient danser nus devant la maison de la personne soupçonnée, pour lui faire honte et le contraindre à avouer son crime et à ne pas récidiver. Aujourd’hui au Congo, dans le contexte politique difficile qu’on connaît, la danse du Nloko a pris curieusement un nouvel essor : lors des veillées mortuaires, en pleine ville, on voit des individus, souvent jeunes, rejoindre la cérémonie sans y avoir été invités et se dénuder spontanément, comme pour exorciser les anciens crimes de guerre et exprimer leur mal de vivre. Un autre cas est celui des jumeaux (Nsiimba) qu’on élève avec la plus grande prudence chez les Kongo, parce qu’ils suscitent la jalousie de l’un envers l’autre. Au premier né on donne le nom de Nzuzi et à celui qui vient après le nom de Nsiimba. Dans les jours qui suivent cette naissance, la famille se doit d’organiser la danse rituelle du YaalaNsiimba ou « danse des jumeaux » : les parents et leurs invités vont ainsi danser nus, montrant leurs parties sexuelles et échangeant des grossièretés censées confondre les sorciers à qui la nudité fait honte.

Ce que le Kimuntu nous enseigne ici est dans la manière de garder les enfants au-delà de toute jalousie et loin des affaires de sorcellerie. Il s’agit là d’une tradition très ancrée chez les Kongo : la honte récuse le mauvais comportement et incite à rester dans le droit chemin…

Respecter la mort : le Kimuntu induit de respecter la vie mais aussi la fatalité terrestre de la mort (Lufwa). Lorsque un individu de grand âge arrive au terme de sa vie, on dit que Nzambi l’a rappelé : « Nzambi ku mbonguélé ». Mais s’il s’agit d’un enfant, d’un adolescent ou d’un adulte dans la force de l’âge, on dit : « Dia bandidi » : on l’a mangé, c’est à dire envoûté, ensorcelé ! Nous avons vu dans un précédent article que la mort chez les Kongo n’est jamais anodine et comment le Nganga Ngombo recherche la cause du décès [8] : que l’on meure de maladie ou d’épidémie, individuellement ou en groupe, qu’on décède par accident, qu’une femme meure en couches, etc, dans tous les cas, le décès est attribué à la malfaisance du Ndoki. Désigné par le Nganga, ce dernier aura tout avantage à avouer sa faute et à promettre de ne plus recommencer ! Si le crime du Ndoki est mis à jour par le Nganga, ils ne peut être canalisé ou apaisé que par la sagesse du Nzonzi, autre personnage jouant un rôle important dans l’équilibre de la société kongo[9] .

Le Kimuntu se manifeste dans le respect qu’on doit au mort, à la fois dans cette enquête policière sur les causes de son décès, mais aussi dans la manière dont on reçoit les invités aux funérailles et dont on observe le deuil ultérieurement, lequel peut durer chez les Kongo de six à douze mois selon les usages et possibilités familiales.

En conclusion, le Kimuntu représente un humanisme à part entière chez les Kongo… Kimuntu tshi Yidika Muntu, rappelait-on au début de cet article : « c’est le Kimuntu qui fabrique l’homme », sous-entendu qui lui donne sa dignité et son contenu d’humanité que caractérisent l’intelligence, l’envergure, la sagesse… Quand on dit qu’une personne a le Kimuntu, c’est pour saluer son humanité et son esprit.

Mayéla ménandi : « il est intelligent ! »

Kena na tchi Muntu ko : « il n’a pas le Kimuntu », sous-entendu il est irrespectueux, brutal, vulgaire, c’est un rustre !

C’est aussi le Kimuntu qui a permis de concevoir et de réaliser les objets qui servent les hommes dans leur vie quotidienne mais aussi les œuvres d’art que l’on admire aujourd’hui dans les musées occidentaux. On est là à la source-même de la civilisation kongo. C’est enfin le Kimuntu qui forme et nourrit ceux qui portent la société sur leurs épaules, c’est-à- dire non seulement les chefs coutumiers Mfumu, mais aussi les hommes qui ont fait l’histoire du Congo en luttant contre le colonialisme et pour l’indépendance, tels Mabiala Manganga, Bouéta Mbongo ou André Matsoua… Pour ce qui est du chef, dans sa compréhension traditionnelle, il y a une formule dialoguée typique que lance à la foule le Nzonzi en présence du Mfumu : « Mfumu na mfumu ? »
L’assistance répond : « Nganga na nganga !»
Le Nzonzi: « Nganga na nganga ? »
L’assistance : « Mfumu na mfumu ! »
Le Nzonzi : « Wuba wuna ? »
L’assistance : « Wéna méso! ».
C’est-à-dire : « Avec les chefs, comme avec les Nganga, on ne peut tromper celui qui voit » ; sous entendu, du chef on attend la meilleure solution… Maba ma ntséké, ma fwa ma yingana (ou ma sasa) : « les palmiers de la plaine, s’ils meurent, ils repoussent». Sous-entendu, quand vous perdez un chef, au bout d’un certain temps il revient toujours…

Ainsi, dans toute affaire importante concernant l’avenir de la société, le chef incarnait, aux yeux des Kongo, l’ensemble des valeurs du Kimuntu. Tout du moins dans un contexte traditionnel quelque peu idéalisé. Car qu’observe-t-on aujourd’hui dans nos pays ? A Brazzaville comme à Kinshasa, le Kimuntu semble faire cruellement défaut à nos dirigeants qui encouragent le mouvement messianique pour légitimer leur prise de pouvoir et la répression de la moindre opposition ! [10] Quelles sont à ce jour les valeurs qui ont pris le relais du Kimuntu pour structurer l’homme et lui permettre de vivre en société ?… Pourquoi et comment en est-on arrivé là ? Cette question déchire le cœur de ceux qui aiment le Congo et la culture kongo dont les fondements, à force d’être critiqués ou négligés, ont été balayés tragiquement par le colonialisme historique et toutes les formes du néo-colonialisme moderne…

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Bibliographie :

Jean-Loup AMSELLE et Elikia M’BOKOLO, Au cœur de l’ethnie, La découverte Poche, éditions La Découverte et Syros, Paris, 1999.

Collectif : Thierry BAUBET, Karine LE ROCH, D. BITAR & Marie-Rose MORO, Soigner malgré tout, tome 1 : Trauma, culture et soins, La pensée sauvage éditions, Paris, 2003.

Jahn JANHEIZ, Muntu, L’homme africain et la culture néo-africaine, le Seuil, Paris 1961 : à rechercher.

Marie-Jeanne KOULOUMBOU (sous la coordination de), Histoire et civilisation Kongo, L’Harmattan, Paris-Montréal, 2001.

Marc LE PAPE et Pierre SALIGNON, Une guerre contre les civils, réflexions sur les pratiques humanitaires au Congo-Brazzaville (1998-2000), Karthala, Médecins sans frontières, Paris, 2001 ;

Joachim MALOUMBI-SAMBA, Lôngo : le mariage Kôngo, sous le patronage de l’Association Boukaka n’songo, ICES, Corbeil-Essonnes/Pointe noire, 2007.

Robert de MONTVALON, Ces pays qu’on n’appellera plus colonies, Bibliothèque de l’homme d’action, ParisIssoudun, s.d.

Martial SINDA, Le messianisme congolais et ses incidences politiques : Kimbanguisme, Matsouanisme, autres mouvements, Payot, Bibliothèque historique, Paris, 1972.

Adolphe TSIAKAKA, Emile Biayenda, grandeur d’un humble, Editions du Signe, 1999. (1927-1977)

François-Xavier VERSCHAVE, Noir silence : qui arrêtera la Françafrique ?, Les Arènes, Paris, 1999.


[1] Voir O. Bidounga, Note sur un grand fétiche kongo, le Kinguizila, in L’Autre, cliniques, cultures et sociétés, 2001, vol. 2, n° 2, pp 301-310 ; Le Bunganga, source de création des objets qui soignent chez les Kongo, in L’Autre, 2005, vol. 6, pp 419-431. Pour la mise en forme et les relectures de cet article, je remercie à nouveau mes amis Samba Ludovic, Mbemba Basile, Etienne Féau et Marie-Claude Dupré, ainsi que mes amis de la FCD (Fédération des Congolais de la Diaspora).

[2] Dans la société kongo, le Nzonzi est celui qui détient l’art de la parole ou bunzonzi. Voir Olivier Bidounga, Le Bunzonzi, un art de la parole chez les Kongo, Lari, Sundi, in Droit et culture, 53, 2007/1, pp 220-226.

[3] En langue kongo, mbwa désigne précisément le chien, qui est la créature la plus proche de l’homme.

[4] Voir Olivier Bidounga, Le Bunganga, op.cit.

[5] Malavu désigne le vin ; le malavu mansamba désigne le vin de palme ; malafoutier est un mot kongo-français désignant le producteur de vin de palme, appelé aussi Nsongi.

[6] Tshakou tshakou, Tshangana tshangana sont des allitérations qui suggèrent le bruit que fait le chien en lapant son breuvage.

[7] Je remercie mon ami Christian Manckassa pour sa contribution à la réflexion autour du concept de Kintuari.

[8] Voir Olivier Bidounga, Le Bunganga, op.cit.

[9 ]Voir Olivier Bidounga, Bunzonzi, op. cit.

[10] Martial Sinda, Le messianisme congolais et ses incidences politiques : Kimbanguisme, Matsouanisme, autres mouvements, Payot, Bibliothèque historique, Paris, 1972 ; François-Xavier Verschave, Noir silence : qui arrêtera la Françafrique ?, Les Arènes, Paris, 1999 ; Marc Le Pape et Pierre Salignon, Une guerre contre les civils, réflexions sur les pratiques humanitaires au Congo-Brazzaville (1998-2000), Karthala, Médecins sans frontières, Paris, 2001 ; Thierry Baubet, Karine Le Roch, D. Bitar & Marie-Rose Moro, Soigner malgré tout, tome 1 : Trauma, culture et soins, La pensée sauvage éditions, Paris, 2003.