Le Scandale Gaud-Toqué, l’arbre qui cachait la forêt

Georges Toqué

Georges Toqué

Avril 1900, les trois missions Saharienne, Afrique Centrale et Congo font leur jonction au bord du Chari. Le 22 avril la victoire de Kousseri marque le début de l’implantation française au Tchad sous l’autorité d’Emile Gentil, Commissaire du Gouvernement.

Les journaux sont remplis des faits d’armes des glorieux conquérants tout cela attire en Afrique équatoriale de nombreux militaires ou civils, ambitieux rêvant de carrières rapides et brillantes, mais parmi lesquels pourront se glisser quelques incapables que l’on devra, par la force des choses, utiliser tant bien que mal. Quand Gentil propose au jeune administrateur Toque, âgé de 22 ans de se joindre à lui, c’est l’enthousiasme, c’est le rêve… Mais, après la période glorieuse, vient la période besogneuse et ingrate de l’administration et du ravitaillement des troupes de l’avant dont les effectifs et besoins ne cessent d’augmenter.

Administrateur d’un poste situé sur la route du portage, avec des adjoints dont il essayera de couvrir les fautes et exactions. Toqué se trouvera emporté dans un tourbillon politico-journalistique dans lequel, en fin de parcours, ses actes, sa personne et même le Congo n’auront plus grande importance.

George Toqué né à Lorient le 3/2/1879, sera condamne à mort par le conseil de guerre de Paris le 25 juillet 1919 en raison de sa compromission avec les Allemands pendant la guerre. Il sera fusillé à Vincennes le 15/5/1920.

Quid ?

Le 14 juillet 1903, à Fort Crampel, en Oubangui-Chari, George Toqué, et un commis des affaires indigènes, Fernand Gaud, décident de faire exécuter Pakpa, ancien guide, en lui attachant une dynamite autour du cou [certains disent que la cartouche lui avait été enfoncée dans l’anus, ce qui semble être corroboré par l’illustration ci dessous] .

Au procès, les accusés rappellent qu’ils ont déclaré avant cette action épouvantable : « Ça a l’air idiot ; mais ça médusera les indigènes. Si après ça ils ne se tiennent pas tranquilles ! ». Gaud dira à son procès qu’il voulait faire constater autour de lui l’étrangeté de cette mort : « Ni trace de coup de fusil, ni trace de coup de sagaie : c’est par une sorte de miracle qu’est mort celui qui n’avait pas voulu faire amitié avec les Blancs. » (propos rapportés par Félicien Challaye, qui accompagna Brazza dans sa mission d’inspection). Ils sont condamnés à des peines légères (à cinq ans de réclusion), mais le scandale est tel qu’il conduit au lancement d’une enquête administrative.

Ce sommet de l’horreur fait un bruit qui remonte jusqu’à Paris. Les chambres sont saisies, les interpellations se succèdent, les discussions s’avivent. La presse s’empare de ce scandale, et c’est d’ailleurs elle, le Journal des débats, qui lance l’idée de l’enquête administrative.

La Commission est désignée ; elle est présidée par Brazza. À ses côtés figurent Hoarau-Desruisseaux, inspecteur général des colonies, Félicien Challaye, un jeune agrégé de philosophie qui représente le ministre de l’instruction publique, un membre du Cabinet des colonies et un délégué du ministre des affaires étrangères.

Les chambres adoptent un crédit extraordinaire de 268.000 francs. Le 5 avril 1905, Brazza quitte Marseille. Le 29 avril, il est à Libreville. L’enquête commence.

Brazza découvre alors l’horreur et notamment au Congo mais surtout en Oubangui Chari. Il faut se reporter là au seul témoignage écrit encore disponible à ce jour qui est celui de Félicien Challaye, accompagnant Brazza. Le rapport de Brazza quant à lui n’a jamais été publié. Mais on peut rapporter quelques terribles exactions ; les femmes et les enfants sont enlevés et parqués dans des camps d’otages jusqu’à ce que le mari ou le père ait récolté assez de caoutchouc… À Bangui, les otages sont enfermés à la factorerie, et employés à débrousser le poste. Les hommes apportent le caoutchouc mais la quantité semble insuffisante. On décide de ne pas libérer les otages et de les emmener à Bangui. Ce sont les femmes qui pagayent seules dans les pirogues. Quand lassées elles s’interrompent, les auxiliaires Ndris et les gardes régionaux les frappent rudement…

A Bangui, dans une case longue de six mètres, sans autre ouverture que la porte, on entasse les soixante-six otages, on ferme la porte sur eux. Cette prison est comme une cave sans lumière, empestée par les respirations et les déjections. Les douze premiers jours, il se produit vingt-cinq décès. On jette les cadavres à la rivière…

Un jeune docteur nouvellement arrivé entend des cris et des gémissements ; il se fait ouvrir la case, proteste contre ce régime et exige la libération des malheureux. Il ne reste plus que vingt et un otages…

On se résigne à renvoyer les survivants dans leurs villages ; plusieurs sont si faibles, si malades, qu’ils meurent peu après leur libération. Une femme rentre dans sa famille, allaitant l’enfant d’une autre ; son petit à elle est mort ; elle a adopté l’enfant d’une morte…

Marchant vers Fort Crampel, au bord du chemin gît un squelette abandonné. Brazza ordonne qu’on enterre cet homme selon la coutume.

A Fort Crampel, Brazza découvre un véritable camp de concentration dans lequel sont entassés les otages. Brazza est effondré. La douleur morale s’ajoute à la maladie car il est pris de terribles diarrhées.
Brazza mourra à Dakar le 14 septembre 1905 lors de son voyage retour.

Georges Toqué a été l’auteur d’un livre au titre on ne peut plus évocateur