« Les derniers jours de M. de Brazza » par Félicien Challaye

Le matin du 17 septembre, en arrivant à Santa-Cruz de Ténériffe, la Mission Brazza apprit, par un télégramme de Dakar, la mort de son chef. Ce brutal message nous émut sans nous surprendre. Le lugubre pressentiment s’était imposé à nous, trois jours auparavant, quand nous avions vu M. de Brazza quitter le bord, à Dakar, épuisé de maladie, de lassitude et de tristesse ; à cet instant tragique nous avions éprouvé d’avance toute la douleur de cette future mort.

Savorgnan de Brazza sur son lit de mort

Savorgnan de Brazza sur son lit de mort

 

M. de Brazza a succombé à une dysenterie dont il souffrait depuis plus d’un mois. La maladie n’aurait peut-être pas eu de conséquences fatales s’il n’avait été affaibli par un pénible voyage, accablé aussi de chagrin par l’attristante vision qu’il avait eue du Congo actuel.

Désireux d’accomplir avec la plus scrupuleuse conscience la mission d’inspection que le gouvernement lui avait confiée, il voulut voir, de ses yeux, toute la colonie. En quatre mois, il réussit à la parcourir toute : Gabon, Ogôoué, Congo, Oubangui, territoire du Haut-Chari jusqu’à la limite même du territoire du Tchad.

Véritable tour de force, en ce pays immense, mal pourvu de moyens de communication. La traversée du Haut-Chari, surtout, fut pénible, — plus pénible, dit un jour M. de Brazza, que bien des explorations. — Faire plus de cinq cents kilomètres à cheval, parfois sous la lourde chaleur, parfois sous une pluie continue ; coucher sous la tente ou dans d’humides cases en terre ; vivre de conserves, généralement sans viande fraîche, presque toujours sans légumes frais, sans œufs, sans lait ; boire l’eau douteuse des ruisselets et des marigots ; c’est assez pour lasser l’homme le plus jeune et le plus robuste. Or, M. de Brazza avait mené une vie si rude, au cours de ses premières explorations, qu’il était, à cinquante-trois ans, prématurément vieilli.

Oubliant ou dominant sa fatigue, il consacrait à son enquête toutes les forces de son corps et de son esprit. Entretiens avec ses collaborateurs et les Européens du pays, longs interrogatoires de noirs, visites de villages éloignés : il travaillait du matin au soir. Je ne l’ai jamais vu se reposer que quand la maladie ou la fièvre l’y obligeait absolument. Même quand il se taisait, on devinait que son esprit cherchait à approfondir ses habituelles pensées. A la table commune, où madame de Brazza et lui prenaient leurs repas avec tous les membres de la mission, il laissait rarement la conversation s’égarer loin du Congo. Par une question soudaine, par une remarque inattendue, il orientait toujours la discussion vers l’unique objet de ses réflexions et de ses inquiétudes. Concentration d’esprit vraiment extraordinaire, ne laissant aucun répit à cette intelligence surmenée.

Une immense tristesse vint alourdir encore le poids de toute cette fatigue physique et intellectuelle. M. de Brazza aimait passionnément ce Congo ; qu’il avait exploré et gagné à la France, puis gouverné et organisé ; il souffrit de le trouver en une situation vraiment alarmante. Il vit une administration despotique et avide établir des impôts mal calculés ou vexatoires, en exiger le recouvrement par des procédés souvent brutaux, effrayer les indigènes et les éloigner des postes au lieu de les en rapprocher par une efficace protection. Il vit les compagnies concessionnaires, rapaces et cyniques, essayer de reconstituer un nouvel esclavage, tâcher d’imposer aux noirs, par la menace ou la violence, un travail mal rémunéré, au lieu de chercher à les attirer par un libre et loyal commerce. Il apprit les brutalités fréquentes d’Européens tombés au niveau des nègres les plus barbares. Il connut dans tous ses détails l’odieuse histoire du Haut-Chari : portage obligatoire, camps d’otages, razzias et massacres. De ces sinistres découvertes, M. de Brazza souffrit au plus intime du cœur. Ce chagrin héroïque, cette tristesse sublime usèrent ses forces, hâtèrent sa fin.

M. de Brazza souffrit d’abord d’indispositions passagères en revenant de Fort-Crampel à Fort-de-Possel. Malaises légers dont nul ne s’étonna : il est rare qu’on fasse impunément les pénibles étapes de la route du Haut-Chari. Puis, vers le milieu d’août, sur le vapeur Albert-Dolisie, redescendant le Congo, il commença à souffrir de la dysenterie et dut s’aliter quelques jours avant d’arriver à Brazzaville.

A Brazzaville, du 19 au 29 août, il garda la chambre, passa ses journées étendu sur une chaise longue. Il continuait pourtant à s’occuper activement de sa mission. Comme je suivais alors toutes les audiences du procès Toqué-Gaud, il me faisait appeler chaque soir pour m’en demander le compte rendu oral. Je l’entends encore me dire, mêlant le français et l’anglais en une question plaisante : «Quels sont les gossips (potins) de la ville? » Il gardait toujours le même entrain, la même ardeur passionnée.

Le 29 août, au matin, nous quittons Brazzaville. Ciel noir et gris, vaguement funèbre, teintes d’automne (c’est la fin de la saison sèche), pâle lumière morose : impression de lourde mélancolie,on ne sait pourquoi… Pour aller de sa demeure au bateau (la distance est grande), M. de Brazza a fait demander un tipoye. Au moment de s’étendre sur cette espèce de hamac, il change brusquement de décision, déclare qu’il préfère marcher. Poussé par quelque scrupule de vaillance, il veut quitter debout la cité qui porte son nom. Il part, accompagné de quelques fonctionnaires, suivi de quelques membres de la mission. A certains moments, il titube presque de fatigue, s’appuie à son parasol, se raidit,fait effort pour marcher droit. Il parle à peine, le front rêveur, l’œil vague, l’air soucieux. Il ne regarde ni ne voit les êtres et les choses parmi lesquels il marche. C’est le passé qu’il évoque, ou c’est peut-être l’avenir : il se rappelle la pacifique vaillance de ses explorations juvéniles; il imagine la grandeur glorieuse de la Brazzaville future… Il traverse ainsi toute la ville, à pied, pâle et grave, silencieux et fier.

A bord du Maceio, qui nous ramène enFrance, les docteurs qui soignent M. de Brazza se taisent par discrétionprofessionnelle; ils ne peuvent s’empêcher de paraître étrangement inquiets.Pourtant nul n’ose croire à un réel danger. M. de Brazza nous a jadis conté, enriant, qu’il a été plusieurs fois condamné par les médecins et qu’il ne s’enporte pas plus mal. Une fois, paraissant endormi, il entendit deux docteurs,échangeant leurs impressions à voix basse, lui donner deux heures à vivre; le lendemainil se levait, rétabli. Nous comptons tous que ce miracle de vitalité etd’énergie se renouvellera bientôt.

La maladie s’aggrave peu à peu. Quelques jours après l’escale de Libreville, M. de Brazza fait appeler M.Hoarau-Desruisseaux, inspecteur général des colonies, lui remet la direction dela mission, lui donne le mandat de transmettre au ministère les résultats de l’enquête. Cette œuvre (dont M. de Brazza est si justement fier), pour qu’il la confie aux soins d’un autre, il faut qu’il se sente incapable de l’achever lui-même ; il faut qu’il se sache très malade… A l’un des membres de la mission, ému jusqu’aux larmes, il déclare qu’il est sûr de mourir bientôt…

Cependant, le sort du Congo le préoccupe plus que le sien. Quand il a la force de parler, c’est du Congo qu’il parle. Un jour, il fait appeler celui de ses collaborateurs qu’il a chargé d’étudier la question du portage dans le Haut-Chari; il lui communique des idées nouvelles sur la façon de traiter ce difficile sujet. A un autre membre de la mission, il dit qu’il redoute surtout que l’administration, complice des sociétés concessionnaires,n’abandonne à leur tyrannie les malheureuses populations du Congo; rappelant les atrocités célèbres de la société concessionnaire du Congo belge, la Mongala, il répète à plusieurs reprises : « Il ne faut pas que le Congo français devienne une nouvelle Mongala. » Brève formule résumant les graves préoccupations de ses derniers jours…

A Conakry, les médecins du bord et de la ville sont unanimes à juger qu’il importe de soigner M. de Brazza en un grand hôpital, muni de tous les médicaments nécessaires et de l’indispensable confort; ils décident que M. de Brazza devra s’arrêter à l’hôpital de Dakar.Madame de Brazza et l’un des membres de la mission resteront près de lui.

Avant de se séparer de ses collaborateurs,— prévoyant qu’il les quitte pour toujours, — M. de Brazza se préoccupe de leurassurer quelques compensations pour les ennuis, les fatigues, les périls dulointain voyage. Il fait écrire au Ministre des colonies des lettres détailléesexprimant l’opinion qu’il s’est faite de chacun d’eux ; il demande pour euxquelques récompenses, quelques croix de la Légion d’honneur. Sollicitudetouchante : bien que déjà incapable d’écrire, il veut signer lui-même cesLettres, comme pour donner à ce testament un caractère plus sacré. Trois fois,il essaie de prendre la plume; trois fois, sa main trop faible se refuse à ceteffort.

A Dakar, c’est par une après-midi de clair soleil, d’ardente lumière joyeuse, qu’on transporte à l’hôpital M. de Brazza mourant. Quatre marins montent à bord une civière. M. de Brazza paraît,soutenu, ou plutôt porté. Apparition lugubre : son long corps raide est d’une maigreur squelettique ; son visage est livide ; ses yeux sont fixes et vitreux;sa barbe a poussé, inculte et blanchâtre. Le grand homme n’est plus qu’un cadavre encore un peu vivant… Étendu sur la civière, M. de Brazza répond d’un geste vague au salut d’adieu des membres de la mission. Au passage, je peux serrer,

pour la dernière fois, sa main maigre et moite… Une douloureuse émotion fait trembler les cœurs. Il y a des larmes dans quelques yeux. Ce départ, cette séparation, cette marche à la mort prochaine, c’est plus triste qu’un enterrement…

Je ne rappellerai pas ici l’histoire du grand homme qui nous a quittés. Je dirai seulement quel regret il laisse à ceuxqui ont passé près de lui les six derniers mois de sa vie.

Admirant l’explorateur audacieux, patient et habile, nous aimions l’homme pour ses qualités belles et rares, pour l’élégante noblesse de son cœur fier, pour son idéalisme chevaleresque, pour sa bonté secrète et sa générosité primesautière, pour son amour de la patrie volontairement choisie, pour sa passion de la liberté et de la justice. Son nom symbolisera,dans l’histoire du monde, une politique indigène nouvelle, faite d’intelligence psychologique, de sympathie et d’équité : la seule méthode coloniale qui puisse convenir à une démocratie comme la nôtre, civilisatrice et libératrice.

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A propos de l’auteur :

Félicien Robert Challaye, né le 1er novembre 1875 à Lyon et mort le 26 avril 1967 à Paris, est un philosophe et journaliste français, anticolonialiste et pacifiste.

Dreyfusard et rédacteur des Cahiers de la Quinzaine de Charles Péguy au début du XXe siècle, il se rallie au régime de Vichy pendant la Seconde Guerre mondiale.

Origines familiale et formation

Né dans le 6e arrondissement de Lyon, il est le fils d’un comptable et d’une sous-directrice d’école primaire.

Il fait ses études secondaires au Lycée Ampère et, après le baccalauréat, prépare avec succès le concours d’entrée à l’École normale supérieure où il est le condisciple de l’historien Albert Mathiez et de Charles Péguy. Il est reçu premier à l’agrégation de philosophie en 1897.

Il effectue ensuite son service militaire à Romans. Il est rappelé à l’ordre pour la lecture du journal L’Aurore, qui a publié le J’accuse…! de Zola le 13 janvier 1898.

Les débuts (1898-1914)

Ultimes études

En octobre 1898, il est boursier d’étude en Allemagne, à l’Université de Berlin. Pendant les deux années suivantes, il consacre sa bourse universitaire (avec une allocation de la fondation Albert Khan) à des enquêtes outre-mer : Inde, Java, Annam, Égypte, Japon, etc..

Enseignement

À partir de 1901, il enseigne au Lycée de Laval, où il est un des fondateurs de l’Université populaire dont il sera président. Il est muté ensuite à Evreux (1902-1903), puis enseigne au Lycée Louis-le-Grand, au Lycée Hoche à Versailles, au Lycée Janson-de-Sailly, au Lycée Charlemagne et au lycée Condorcet, où il termine sa carrière en 1937.

Journalisme

Très proche de Péguy, qui lui fait découvrir le socialisme, Challaye devient un ardent dreyfusard. En 1906, il publie un dossier explosif dans les Cahiers de la Quinzaine, « Le Congo français ». Il s’éloigne ensuite de son maître quand ce dernier rompt avec Jaurès.

Anticolonialisme

En 1905, Félicien Challaye est envoyé au Congo avec Pierre Savorgnan de Brazza par le ministre des Colonies pour enquêter des scandales révélés par la presse. En 1906 il publie — seul : Savorgnan étant décédé — ses notes de voyages dans la revue de Péguy Les Cahiers de la Quinzaine sous le titre « Le Congo français » (notes qu’il reprendra dans le volume Souvenirs sur la colonisation en 1935). En 1911, il signe un article intitulé « Politique internationale et journalisme d’affaire » dans la Revue du mois où il dénonce les agissements de la compagnie de la N’goko Sangha, société concessionnaire opérant au Congo et en Oubangui-Chari, actuelle République centrafricaine.

La guerre et l’entre-deux-guerres (1914-1939)

Mobilisé pendant la première Guerre mondiale, il est favorable à l’Union sacrée et est décoré de la Croix de guerre.

L’anticolonialisme

Après le conflit, et à la suite de nouveaux voyages en Chine au Japon et en Indochine, Challaye participe activement au combat anticolonialiste au sein de la Ligue de défense des indigènes (qui deviendra en 1927 la Ligue contre l’impérialisme et l’oppression coloniale) et du PCF. En 1931, lors du congrès de la Ligue des droits de l’homme, Challaye dénonce l’hypocrisie du prétexte civilisateur de la colonisation défendu alors par une fraction de la Ligue. Il s’éloigne du Parti en 1935, tout en publiant la même année ses Souvenirs sur la colonisation.

L’ultra-pacifisme

Membre du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, il condamne l’antisémitisme et le nazisme mais refuse toute idée de conflit avec l’Allemagne. Challaye rejoint alors la minorité ultra-pacifiste de la Ligue des droits de l’homme. Il écrit en 1933 : « Si douloureuse qu’elle puisse être, l’occupation étrangère serait un moindre mal que la guerre. » En 1933 il publie Pour une paix désarmée même en face de Hitler. Il préside également la Ligue internationale des combattants de la paix. Il se rend en Allemagne à l’automne 1938 et en revient persuadé de la volonté pacifiste des dirigeants allemand

La Seconde Guerre mondiale

En décembre 1939, il est un moment incarcéré pour avoir signé le tract pacifiste de Louis Lecoin : Paix immédiate.

Après l’armistice et l’instauration du régime de Vichy, il se rapproche de Marcel Déat et de son parti collaborationiste RNP. Il reçoit Subhas Chandra Bose lors de son passage à Paris en mai 1942. Il écrit dans une revue de la gauche vichyste L’Atelier animée par d’anciens militants, venus à la collaboration par pacifisme intégral. Il collabore également à Aujourd’hui, journal collaborationniste dirigé par Georges Suarez. Il publie encore dans Germinal. Cependant, il ne dénonça personne et ne fut pas longtemps inquiété à la Libération, perdant seulement son honorariat.

L’après-guerre (1945-1967)

Il soutient les mouvements indépendantistes algériens, tunisiens.
À partir de 1951, il participe avec Émile Bauchet, Robert Jospin et Paul Rassinier aux activités du Comité national de résistance à la guerre et à l’oppression (CNRGO, future Union pacifiste de France), notamment à son organe La Voie de la paix.
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