UN SITE DE PROTO ET PRÉHISTOIRE AU CONGO (BRAZZAVILLE) : MAFANBA par J.-P. EMPHOUX[i]- 1964

Le Professeur Vansina, au cours de son enquête ethno-historique sur le plateau de Mbé, avait décelé des indices d’une très ancienne occupation du plateau par l’homme. Une tournée de prospection archéologique nous a permis de découvrir sur le plateau même et sur les rives du Congo de nombreux sites archéologiques.

D’autre part les recherches du R.F.Van Moorsel, de l’Université Lovanium de Léopoldville, ont permis la découvertede sites à industrie lithique et de sites protohistoriques à poterie dans la région du Stanley-Pool sur la rive gauche du fleuve.

Les rives droites du fleuve, en amont de Brazzaville n’ont fait l’objet d’aucune étude archéologique méthodique. Nous avons donc entrepris la réalisation d’un programme de fouilles systématiques.

Au cours de la première série de prospections, le site de Mafanba nous est apparu comme très prometteur, les crues du fleuve (notamment celle de 1960-1961) ayant érodé les rives et mis aujour des fragments de poterie.

Mafanba est situé à environ 20 km en aval de Ngabe sur la rive droite du Congo. Le fleuve forme ici un élargissement en forme de profonde baie. Le courant est moins violent, et, selon les riverains, c’est un des endroits les plus poissonneux du bas-fleuve. Mafanba setrouve à la partie aval de l’élargissement du Congo.

L’actuel village de Mafanba a été établi sur les ruines d’un ancien poste à bois. Antérieurement au poste à bois, existait, à une centaine de mètres en amont, le village de Mokélé, abandonné il y a une trentaine d’années après la mort de son chef, Ngobila. Le site de Mafanba, dans le couloir du Congo, apparaît donc comme un emplacement privilégié pour une installation humaine.

Les deux fouilles ont été effectuées entre le bord du fleuve et le village actuel, installé sur le sommet de la première terrasse, du 9 au 24 mars 1964 (voir fig. 1, 2 et 3).

FOUILLE 1

·        de 0 à 0,45 m, terre noirâtre très humide.

·        La présence à quelques centimètres de la surface de tessons de poterie non décorée, semblable à la poterie actuelle.

·        0,45-0.50m, présence d’une couche archéologique nettement marquée [couche archéologique A] de poterie décorée.

·        0,50à 0,90 m, couche stérile de terre noirâtre.

·        0,90à 1 m, couche de sable blanc sale très fin.

·        0’90à 1 m, immédiatement au contact de la couche de sable fin, présence d’un niveau lithique à industrie très caractéristique du Tsitolien (couche archéologique C).

·        La fouille a été arrêtée à 1.50 m, l’argile ocre à nodules latéritiques secontinuant plus bas.

FOUILLE 2

Effectuée à 50 m environ en amont de la précédente.

La succession des couches est la même que pour la fouille 1, à l’exception d’une fine couche à poterie noire et décorée entre 0,60 et 0,65 m.

·        On retrouve la couche archéologique A entre 0,40 et 0,50 m avec toutefois une densité d’objets plus grande que dans la fouille 1.

·        Présence entre 0,60 et 0,65 m d’une fine couche à poterie noire et décorée, absente de la fouille 1 (couche archéologique B).

·        Niveau lithique (Tsitolien) entre 0,90 et 1 m de densité moindre que dans la fouille1.

INVENTAIREDES OBJETS

Certains objets ont été découverts sur la plage même du fleuve ; il est probable qu’ils proviennent étant donné la facture de leur décoration, de la couche archéologique A. Nous les avons cependant éliminés de cet inventaire pour ne garder que la totalité des objets découverts in situ.

POTERIE

A) COUCHEARCHÉOLOGIQUE A

1 -PIPES

Très nombreuses, elles sont réduites aux fourneaux[ii], les tuyaux, sans doute faits de fibres végétales, ayant disparu.

Leur forme générale permet de les classer en deux catégories :

A – FOURNEAUX COUDÉS ET FOURNEAUX COUDÉS A SOCLE (Planches I à VI)

a -Fourneaux coudés: le coude formé par le rattachement du fourneau et du manche à la partie inférieure de la pipe peut être, comme sur le spécimen No 19, d’angle très aigu.

 

Dans cette catégorie qui comporte 63 pipes, nous avons effectué une classification d’après la richesse et la qualité des décorations.

·        Les dimensions sont très variables, puisque le fourneau proprement dit de la plus grande pipe mesure 15 cm de long (NO 38) ; le plus petit (No 17) ne mesurant que 5 cm.

·        La décoration n’apparaît que sur le fourneau ou sur le manche, d’une manière très maladroite (N°-2-3-4-5-34-43-56-63).

·        Le N°1 ne possède qu’un bourrelet en anneau, grossièrement incisé à l’extrémité destinée à recevoir le tuyau.

·        Le N°4 possède deux bourrelets incisés à la même extrémité.

·        Les autres spécimens de cette série sont ornés de sillons plus ou moins nombreux autour des fourneaux.

·        Les crêtes, entre les sillons, sont coupées de profondes incisions sur les spécimens N° 2,3 et 10.

·        Les sillons ceinturant les fourneaux N° 2, 6, 8 et 50 sont limités à leur base parune ligne de points triangulaires faits à la molette.

·        N°11- Un double sillon parallèle à l’ouverture du fourneau limite deux registres d’incisions obliques.

·        N°26- Cinq registres d’incisions obliques (6 sur le NO 40) sont limités entre eux par un seul sillon dans le plan d’ouverture du fourneau.

·        Sur les autres spécimens, fourneau et manche sont décorés d’incisions ou de couronnes en motifs très variés.

·        N°15-44-48-58et 59 (?) – Trois couronnes profondément incisées de traits verticaux ceinturant le fourneau. Le No 36 en possède six. Ces couronnes sont séparées entre elles par trois ou quatre sillons.

·        Sur quelques spécimens, le fourneau (N°33 8-39 et 58) ou le manche (N°13-14-23-47-65) sont ceinturés, près de l’ouverture, par un double bourrelet portant de fines incisions verticales. Le profond sillon séparant les deux bourrelets est interrompu en trois endroits par un remplissage entre les bourrelets.

·        N°37 et 9 – Seul le fourneau de ces deux pipes subsiste. La partie avant, seule, est ornée de fins chevrons, certainement faits à la molette végétale.

·        Le fourneau a le plus souvent une forme tronconique légèrement resserrées à sa partie supérieure.

·        Seulsl es N°3 66-67-68 et, dans une moindre mesure le N°45, ont l’extrémité supérieure du fourneau largement ouverte et bordée d’un bourrelet.

·        Contrairement à l’extrémité de tous les fourneaux, celle du N°20 présente un étranglement.

·        L’extrémité destinée à recevoir le tuyau végétal a dans la majorité des cas été recouverte d’un engobe de couleur rouge.

·        Un bourrelet en anneau termine le manche des N°17-62-67-68 et 56. Les autres spécimens ne possèdent aucune décoration sur la partie terminale du manche.

b – Fourneaux coudés à socle (8 spécimens). N°24-40-41-49-50-51-52-54.

 

Ce que nous avons appelé socle est un cylindre de 0,5 à 1 cm de hauteur rajouté au coude extérieur de la pipe. Une exception cependant, le socle du spécimen 42 n’est pas cylindrique mais possède la forme d’un champignon.

·        Ce socle est soit ceinturé de sillons parallèles à la base plane sur les spécimens 40-49 et 52, soit incisé verticalement sur les N°51 et 53, soit sans aucune décoration (N° 41 et 42).

·        Les motifs décoratifs sont comparables à ceux de la série la plus richement décorée des fourneaux coudés.

·        Une double ligne le plus souvent coupée d’incisions relie les fourneaux sur leurs parties externes (N°40-49-51-53-54).

2. GOULOTS DE GARGOULETTES

(planche VII) 12 spécimens

Le col est généralement de forme cylindrique sur les spécimens N°72-74-75-76-77-79-80-81-82 – à l’exception duN°73 qui est légèrement renflé, du N°83 qui s’évase très rapidement vers la panse et du N°78 qui après un renflement du col présente un décrochement, avant l’évasement vers la panse.

L’extrémité du goulot est largement éversée sur tous les spécimens exception faite pour les N°77-78 dont l’extrémiténe présente aucun rebord.

Décoration:

Tous les spécimens sont ornés.

·        N°75et 76 – Deux registres d’impressions à la molette végétale, séparés par quatre profonds sillons, ceinturent le goulot.

·        N°72-74- La décoration du goulot a été faite par impression d’une molette végétale délimitant une série de losanges dans le sens de la hauteur.

3. FRAGMENTSDE POTS


(Planches VIII, IX et X)

Aucun pot n’a été découvert entier. Les fragments, de petites dimensions, permettent cependant d’avoir des indications sur les types de décoration.

·        De nombreux spécimens sont ornés d’impressions à la molette végétale ; ainsi les N°114,116 et 120 possèdent un ou plusieurs rangs de chevrons â angle aigu et à axe vertical.

·        Le N°106 a été décoré à la molette de maïs.

·        Une grosse molette de cordelette a été employée pour la décoration des spécimens N°103-105-112-113et 115.

·        Un seul élément figuratif sur tous les spécimens recueillis : une petite fleur àcinq pétales sur le N°96.

4.AUTRES OBJETS

 

Fragments de tuyaux (Planche X) – No 125-126-127 et 128.

Au nombre de 4, ce sont les objets les plus finement décorés. Le conduit est tronconique ; la partie la plus étroite étant à la base du tuyau (partie cassée).

La décoration est faite de motifs circulaires dans le plan des ouvertures sur les objets 125-127-128.

N°126 – Deux séries de 3 ellipses dansle sens de la longueur du tuyau ; l’intérieur de ces ellipses est piqueté depoints.

 

Matériel décoratif (Pendentifs [?] (Planche X)

Les trois objets 122-123-124, sont de petits cylindres décorés d’impressions de cauris. A l’opposé des conduits tronconiques des fragments de tuyaux, les conduits de ces cylindres sont parfaitement cylindriques.

Il n’est pas possible de voir sur ces objets une trace d’usure due au passage d’une cordelette les extrémités étant ébréchées.

Anses. Un seul exemplaire :N°92 (Planche VIII)

Anse en croissant de sectiontriangulaire et aux extrémités largement évasées. Un triple bourrelet profondément incisé forme la décoration.

 

Objets indéterminés

N°90 – De nombreux parallélépipèdes de ce genre ont été découverts dans les deux fouilles. Ils sont percés de deux trous qui peuvent faire penser à une utilisation comme poids de filet ; mais l’absence sur tous les spécimens, de traces d’usureou de lissage dues au passage de cordes végétales ne nous permet pas d’affirmer qu’il s’agit de poids de filet.

 

B) COUCHE ARCHÉOLOGIQUE B

De cette couche à poterie noire nous ne possédons que 6 objets ou fragments d’objets (Planche VIII) :

·        4 pipes (Nos 84-85-86-87),

·        1 anse de pot (N°88),

·        1 fragment de pot muni d’une anse (No 89).

Les pipes sont de petites dimensions.

·        N°86et 87 – Elles ont été lissées au doigt avant d’être décorées et portent un engobe de couleur noire.

·        N°88 – Cette anse en forme de croissant très aplati porte en son centre une fente horizontale.

C) MATÉRIEL LITHIQUE (COUCHE ARCHÉOLOGIQUE C). Planche XI

Le matériel lithique, provenant en grande partie de la fouille 1, comprend 17 pièces en grès polymorphe.

 

·        N°131-134-138-141-142-143-144-145. Ce sont des pointes de flèches sur éclats.

·        N°139-140- Lamelles sur éclats.

·        N°129- Petit racloir sur bout de lame.

·        N°132- Grattoir convexe.

·        N°136- Grattoir sur nucléus.

·        Toutes les pièces recueillies dans cette couche sont unifaciales. Mis à part les pièces 133-135 et 136 toutes les autres proviennent d’éclats.

·        Aucun fragment de poterie n’a été trouvé dans cette couche. Une couche stérile de0,25 à 0,30 m sépare la couche archéologique B de la couche archéologique C.

La Planche XII est un échantillonnage de la poterie décorée non découverte en place mais sur la plage même du fleuve.

 

La poterie fabriquée actuellement à Ngabé n’a aucun point commun avec la poterie recueillie dans les couches A etB. Aujourd’hui l’argile employée est beaucoup plus grossière et la cuisson moins bonne. D’autre part la technique est totalement différente. On remodèle un pot sur un ancien qui a été cassé et dont la potière a recollé grossièrement les morceaux. Aucune décoration n’orne cette poterie si ce ne sont des traits de peinture rouge faits au doigt sur la poterie déjà cuite.

II est à remarquer dans la couche archéologique A la très grande proportion de pipes par rapport aux autres objets. S’agissait-il d’une « fabrique » alimentant en pipes une partie du couloir ? Hypothèse probable, étayée par le fait que la moitié environ des pipes recueillies n’ont jamais été fumées.

Fonds Nicolas Rouzé

[i] Archéologue de I’ORSTOM au Centre ORSTOM de Brazzaville. B.P. 181 (Rép. du Congo).

[ii] Pour des raisons de commodité d’écriture, la partie du fourneau destinée à abriter le foyer sera appelée fourneau – l’autre partie, destinée à recevoir le tuyau sera appelée manche.

Sur les pipes d’Afrique occidentale, voir J. Daget et Z. Ligers. CCU ne ancienne industrie malienne : les pipes en terre» Dakar, B. IFAN B. 1962, p. 12-53.