1904, l’Allemagne se livre en Namibie au premier génocide du XXème siècle

Le génocide de Namibie, le premier génocide du XXème siècle

Même s’il y eut quelques implantations de colonies de peuplement allemandes au XVIIe siècle, notamment en Afrique, l’empire colonial allemand fut fondé après l’unification de la nation allemande en 1871 et la naissance de l’Empire allemand, ou Deuxième Reich.
Il cessa d’exister après la Première Guerre mondiale.
L’Allemagne s’établit dans le Sud-Ouest africain (actuelle Namibie) en 1883, avant de coloniser le Kamerun (Cameroun) et le Togoland (Togo) en 1884, puis l’Afrique orientale allemande (devenu Tanganyika et aujourd’hui partie continentale de la Tanzanie) et le Ruanda-Urundi en 1885. La conférence de Berlin 1885 entérina l’existence de cet empire.
L’Allemagne ne fût donc pas acteur de la traite, pourtant elle agit dans ses colonies avec une brutalité qui n’avait rien à envier à celle des autres puissances coloniales. Cette brutalité connut son paroxysme avec la répression de la révolte des herero de Namibie qui répond en tous points à la définition du génocide.

« À l’intérieur de la frontière allemande, tout Herero, avec ou sans fusil, avec ou sans bétail, sera fusillé. Je n’accepte plus ni femme ni enfant, je les renvoie à leur peuple ou fais tirer sur eux. Telles sont mes paroles au peuple herero. Le grand général du puissant empereur. Von Trotha ».

Le peuple herero de Namibie se soulève (12 janvier 1904) puis est écrasé par l’armée allemande (11 août)

Source : Jacques Serieys Sélection 7 (in gauchemip.org)

Les Herero ont été de farouches résistants à la colonisation allemande dans la région centrale du Sud Ouest africain (devenu pour l’essentiel la Namibie aujourd’hui). La dernière révolte la plus sanglante fut celle menée par le chef Samuel Maherero. Tout commença en janvier 1904 et dura jusqu’à 1907. Pour en venir à bout, les allemands utilisèrent les méthodes les plus sanguinaires, les plus barbares qui soient. L’extermination était l’objectif à atteindre. L’armée coloniale du Reich, emmenée par le Général Lothar Von Trotha, se livre alors à une impitoyable répression. Puits empoisonnés, travaux forcés, camps de concentration : leur nombre passa en trois ans, au cours de ce que certains historiens qualifient de « premier génocide du 20e siècle », de 97 000 à moins de 20 000.

Malgré le déséquilibre des forces en présence, les atrocités, la dispersion, ils continuèrent à revendiquer leur indépendance. La cause des Herero fut-elle entendue ? Un siècle plus tard, l’Allemagne finit par présenter des excuses aux Hereros, par la voix de sa ministre de la Coopération et du Développement. « Nous Allemands, acceptons notre responsabilité morale et historique, je vous demande de nous pardonner », a déclaré Heidemarie Wieczoreck-Zeul au cours d’une cérémonie commémorative organisée au nord de la Namibie.

Des milliers d’Allemands (20 000 à 25 000) vivent à ce jour en Namibie. Seule, la question de réparation demeure sans réponse.

V. BISSENGUE
(16 août 2004)

1) Colonisation du Sud-Ouest africain par l’Allemagne

Le Sud-Ouest africain est un territoire grand comme deux fois la France, semi-désertique et inhospitalier, bordé à l’ouest par l’océan Atlantique et au sud par le fleuve Orange. Avant l’arrivée des Européens, il est seulement habité par des groupes clairsemés.

Ce sont en premier lieu des Aborigènes à la peau cuivrée : les Hottentots et les Khoisans ou Bochimans (déformation de l’anglais Bushmen, hommes du bush). Ils comptent des tribus telles que les Sans, les Samaras ou les Namas. Ces pasteurs adaptés au climat semi-désertique descendent des populations qui habitaient le continent africain avant l’arrivée des Noirs.

Les Noirs, ou Bantous, sont également représentés dans le Sud-Ouest africain. Ils appartiennent à la tribu des Ovambos et à celle des Hereros. Dès le milieu du XIXe siècle, ils sont en relation avec des missionnaires britanniques.

Au printemps 1883, un jeune marchand allemand, Heinrich Vogelsang, aborde dans une crique du nom d’Angra Pequena. Il prend contact avec un chef local, Joseph Fredericks, et conclut avec lui l’achat des terres environnantes. C’est ainsi que le 12 mai 1883, il hisse le drapeau allemand au-dessus de la crique et télégraphie à son associé, un riche négociant du nom de Franz Lüderitz : « Territoire acheté au chef contre paiement unique ».

A Berlin, l’empereur Guillaume 1er et son chancelier Otto von Bismarck suivent avec intérêt les tribulations africaines de leurs concitoyens. L’empire allemand n’a pas encore de colonies à la différence de la République française et du Royaume-Uni et ils commencent à s’en inquiéter, vu que les territoires disponibles en Afrique commencent à se faire rares.

Le 24 avril 1884, le gouvernement allemand du chancelier Bismarck informe officiellement Londres qu’il accorde sa protection à Lüderitz et Fredericks. De ce jour date la naissance de l’empire colonial allemand. Le premier gouverneur de la colonie du Sud-Ouest africain (Südwest-Afrika en allemand) est un certain Dr H. Goering, dont le fils Hermann s’illustrera d’une triste façon aux côtés d’Adolf Hitler.

En 1894, Hugo von François, frère de Curt, publie Nama und Damara. Deutsch Süd-West-Afrikaun, un reportage photographique sur les autochtones de la colonie ouest-africaine : ici un Nama et un Damara.

Sous l’impulsion du gouverneur, les colons allemands fondent une capitale proprette, Windhoek, et développent de vastes plantations en employant les indigènes à des travaux forcés, en volant leur bétail et à l’occasion leurs femmes (d’où l’apparition, rapidement, d’une communauté métissée).

Les Hereros sont confinés dans des zones tribales et ne bénéficient pas des garanties du droit allemand.

2) Révolte des Hereros

Illustration propagandiste allemande montrant une femme de colon agressée par des Noirs (avant 1904).

Samuel Maharero, chef de la résistance Héréro (1904).

C’est dans ce contexte qu’éclate la révolte des Hereros. Un groupe de guerriers conduit par un certain Samuel Maharero attaque les colons du poste d’Okahandja. 123 Allemands sont massacrés en trois jours. Six mois plus tard, un nouveau gouverneur, le général major Lothar von Trotha, débarque dans la colonie avec un renfort de 3500 soldats. Il a mission de chasser les Hereros du territoire ou de les exterminer.

Le 11 août 1904, les troupes allemandes conduites par Lothar von Trotha encerclent 7500 Hereros et leur chef Maharero sur le plateau de Waterberg. Leurs armes puissantes ont facilement raison des assiégés. Les survivants sont chassés avec leur bétail vers le désert du Kalahari.

Le 2 octobre, un ordre du jour de Von Trota enlève aux Hereros tout espoir de retour. Cet ordre d’extermination (Vernichtungsbefehl) est ainsi rédigé : « À l’intérieur de la frontière allemande, tout Herero, avec ou sans fusil, avec ou sans bétail, sera fusillé. Je n’accepte plus ni femme ni enfant, je les renvoie à leur peuple ou fais tirer sur eux. Telles sont mes paroles au peuple herero. Le grand général du puissant empereur. Von Trotha ».

A Berlin, le chef d’état-major allemand, le comte Alfred von Schlieffen, peut écrire : « L’aride désert Omeheke finira ce que l’armée allemande a commencé : l’extermination de la nation Herero ».

Le 11 décembre de la même année, le chancelier allemand Bülow ordonne d’enfermer les Hereros survivants dans des camps de travail forcé et peu après, les dernières terres indigènes sont confisquées et mises à la disposition des colons allemands.

Dans les trois années qui suivent, des dizaines de milliers de Hereros succombent à la répression, aux combats, à la famine et aux camps. De près d’une centaine de milliers, leur population tombe à 15.000.

Source : Hérodote

3) Précisions sur la politique de Von Trotha

General Lothar Von Trotha

« Ma politique a toujours été d’exercer celle-ci par le terrorisme brutal, voire par la cruauté. J’anéantis les tribus insurgées dans des flots de sang et d’argent. C’est la seule semence pour faire pousser quelque chose de nouveau qui soit stable. » Ainsi parlait le « Grand général du puissant Kaiser, Von Trotha », comme il se dénommait lui-même.

En mai 1904, cet officier, dont la réputation de cruauté est déjà faite en Chine et dans l’Est africain allemand (Tanzanie, Burundi et Rwanda), est appelé dans le Sud-ouest africain (actuelle Namibie), sous domination allemande depuis 1884. Les colons sont confrontés à un soulèvement sans précédent des Hereros. Originaires du Nord, ces derniers constituent alors l’un des principaux peuples du territoire. Le 12 janvier 1904, sur ordre d’un de leurs chefs, Samuel Mahero, des attaques sont lancées contre la ville d’Okahandjo, dans le centre du pays…

A partir du mois d’août, Von Trotha fait encercler les Herero de façon à ce que la seule voie possible de fuite fût l’Est, vers le désert du Kalahari, raconte Ingolf Diener, spécialiste de la Namibie, dans l’un des rares ouvrages en français publiés à ce jour sur ce pays d’Afrique Australe (Apartheid ! La cassure : la Namibie, un peuple, un devenir, Arcantère éditions, Paris, 1986). Par la suite, Von Trotha met en place une stratégie implacable. Il établit un cordon militaire le long du désert, envoie des commandos chargés d’éliminer les Herero et d’empoisonner les points d’eau. En mai 1906, alors que le gouverneur civil, von Lindequist, a déclaré la fin de l’opération, le bilan est terrifiant… Par la suite, ce peuple, privé de tout ce qui symbolisait son identité (terres, boeufs, insignes tribaux), et pour partie parqué dans une « réserve tribale », servira de main d’oeuvre servile aux colons. Des femmes feront même office d’esclaves sexuelles auprès de certains Allemands.

Héréros ayant survécu après avoir fui à travers l’aride désert d’Omaheke (vers 1907)

4) Plaintes contre trois entreprises et l’Etat Allemand

Aujourd’hui, les descendants des victimes veulent des réparations. Pendant des années, le massacre des Herero a en effet été largement ignoré de la communauté internationale, en dépit des appels lancés, notamment aux Nations unies, par le chef Hosea Kutako, l’une des figures historiques de la communauté. Lorsque les Allemands furent privés de leurs colonies africaines, pendant la première guerre mondiale, l’Afrique du Sud, alors toujours rattachée à la couronne britannique, produisit certes un rapport accablant sur ces événements. Mais pour mieux obtenir un mandat de la Société des Nations (SDN) sur le Sud-ouest africain, qui passera quelques années plus tard sous sa domination et donc celle du système d’apartheid.

Mais en juin dernier, un cabinet d’avocat a formellement déposé plainte devant un tribunal du district de Columbia, aux Etats-Unis, contre trois entreprises allemandes auxquelles il réclame deux milliards de dollars US de dommages et intérêts. Les trois compagnies en question, la Deutsche Bank AG, Woerman Line (devenue depuis SAFmarine) et Terex Corporation sont accusées d’avoir aidé l’Allemagne impériale à mener les massacres commis au début du siècle. En septembre dernier, une autre procédure en réparation, cette fois contre l’Allemagne, a été lancée, avec, à la clef, deux autres milliards de dollars de dommages et intérêts.

Le moment n’a pas été choisi au hasard. La question des réparations pour l’esclavage et la colonisation a été l’un des principaux thèmes de la conférence de l’ONU sur le racisme à Durban, en Afrique du Sud, du 31 août au 7 septembre dernier. Les représentants des Herero s’appuient également sur la jurisprudence récente concernant les victimes des nazis, qui ont obtenu des compensations, aux Etats-Unis, pour l’holocauste, de même que pour le travail forcé dans les industries allemandes pendant la seconde guerre mondiale. C’est d’ailleurs aussi pour cette raison que les avocats ont préféré s’adresser à la justice américaine, à leurs yeux davantage susceptible d’accéder à leurs demandes.

5) L’Allemagne a jusqu’à maintenant accueilli plutôt froidement les demandes des Herero

En 1996, une délégation a tenté de rencontrer le chancelier Kohl, en visite à Windhoek, la capitale namibienne. Sans succès. « Il n’a pas voulu les recevoir, confie Ingolf Diener. En fait, la Namibie est le pays qui reçoit le plus d’aide des Allemands et ceux-ci estiment que c’est une forme de réparation pour les exactions de la colonisation. » Du coup, l’Allemagne n’est pas seule à être embarrassée.

Soucieuses de ne pas froisser leur principal bailleur de fonds, les autorités namibiennes ne souhaitent aucunement endosser les revendications des Herero. D’autant qu’au sein de la SWAPO, le parti au pouvoir, on souligne que d’autres populations ont souffert de la colonisation. « Le gouvernement préférerait donc fondre leur cas dans une demande plus générale de réparation des pays africains pour les méfaits de la domination européenne », explique Ingolf Diener. Ce qui, à l’évidence, est loin de satisfaire le chef suprême des Herero, Kuaima Riruako. Pour lui, toute réparation doit être versée directement aux descendants des victimes du général Von Trotha. A qui donc verser les dommages et intérêts ? C’est bien la question, selon Ingolf Diener : « Ou bien les sommes éventuelles sont versées aux Herero. Mais à qui exactement ? Au chef suprême ? Ou bien elles le sont par l’intermédiaire de l’Etat et dans ce cas d’autres ethnies pourraient réclamer leur dû. Elles pourraient encore l’être au budget. Mais cette fois les Herero vont estimer qu’on vole leur dû. Tout cela crée beaucoup de zizanie. »

La triste histoire des Herero est même devenue une affaire de politique intérieure. L’Alliance démocratique de Turnhalle, le principal parti d’opposition, qui bénéficie d’importants soutiens dans cette communauté, a en effet décidé d’appuyer leur cause.

6) La répression des hereros peut-elle être considérée comme un génocide ? (point de vue de André Larané, site Hérodote

Le drame herero reflète les horreurs dont a été entachée l’expansion coloniale européenne à la fin du XIXe siècle. Il donne aussi un avant-goût des génocides du XXe siècle. Est-il lui-même un génocide ? Non. Il ne relève pas du projet d’extermination d’un peuple, coupable du seul fait d’exister. Il se présente comme une riposte disproportionnée à un soulèvement armé. De ce genre de riposte, l’histoire européenne en est hélas tissée et les peuples africains n’ont pas été les seuls à en pâtir. Que l’on songe seulement à la répression du soulèvement vendéen par les Républicains français et au compte-rendu du général Westerman !

Si les colons allemands ont sévi contre les Hereros et laissé tranquilles les Ovambos et les Hottentots, autres peuples du Sud-Ouest africain, c’est que seuls les premiers les ont attaqués. Cela fait toute la différence entre cet horrible massacre et les génocides ultérieurs d’Arméniens, de Juifs, de Tziganes ou encore de Tutsis.

7) Oui, le massacre des Hereros est un génocide. Remarque personnelle sur le sujet

Premier point : la comparaison que fait André Larané entre les « Républicains français » face aux Chouans et le massacre des Hereros n’est pas défendable sérieusement. Wertermann n’a jamais fait le compte-rendu de la « répression du soulèvement vendéen par les républicains français » mais seulement le compte-rendu de la prise de Parthenay par les seules forces qu’il commandait à savoir l’armée des Côtes de La Rochelle. De plus, il ne s’agissait pas d’extermination des Vendéens mais des Chouans durant une guerre civile entre républicains et royalistes.

Deuxième point : André Larané affirme que le massacre des hereros n’est pas un génocide en se basant sur un seul argument. La répression allemande « ne relève pas du projet d’extermination d’un peuple, coupable du seul fait d’exister ». A mon avis, il n’existe aucun génocide fondé sur le seul reproche à un peuple du fait d’exister. Les raisons sont toujours plus complexes mêlant des raisons d’intérêt, de nationalisme, de racisme… Dans le cas des Arméniens et des Tutsis, une vision unifiante, indivisible, totalisante, non démocratique de la Nation vis à vis de minorités culturelles et ethniques est également en cause.

« Tout Herero, avec ou sans fusil, avec ou sans bétail, sera fusillé ». Cet ordre de Von Trotha est suffisamment clair pour que l’extermination de 80% à 85% de la population concernée en 3 ans soit caractérisée comme un génocide.

Jacques Serieys

Sources :

Parties 1, 2, 6 : Hérodote.net

Parties 3, 4, 5 : http://www.sangonet.com/FichHistoir…

Partie 7 : Jacques Serieys, rédacteur du site