1947 – EXPLOITATION CLANDESTINE ET TRAFIC D’OR DANS LE MAYOMBE


 

L’historienne néerlandaise Meike de Goede[1], nous a fait parvenir les photographies d’une note confidentielle du 24 octobre 1947, émanant du « Contrôle des mines du Moyen Congo ». Les clichés proviennent des archives coloniales de Brazzaville et sont difficilement lisibles. Bien que nous les joignons à cet article, nous avons décidé d’en faire une transcription pour en facilite la lecture. Toutes les notes sont de la rédaction.

Il est particulièrement choquant de voir que la colonie déniait aux autochtones le droit d’user de leur sous sol, de poursuivre les prospections sur des concessions abandonnées et d’utiliser du matériel abandonné par les concessionnaires.
On verra aussi que seuls les fonctionnaires locaux sont soupçonnés de malhonnêteté.

GOUVERNEMENT GENERAL DE L’A.E.F.
SERVICE DES MINES
CONTRÔLE DES MINES DU MOYEN-CONGO
N° 2.826/M.-

Brazzaville, le 24 Octobre 1947

 

NOTE

EXPLOITATION CLANDESTINE ET TRAFIC D’OR DANS LE MAYOMBE
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L’attention du service des mines a été attiré à nouveau, par les exploitants miniers du Mayombe sur l’existence d’exploitations clandestines effectuées par la population autochtone.

La société minière de Dimonika et la Société Minière du Kouilou à Kakamoéka ont signalé récemment de tels faits confirmant les rumeurs de sources diverses.

Les centres d’extraction illicite se situent principalement sur d’anciens permis d’exploitation qui n’ont été exploités que partiellement et sur des permis de recherche encore non reconnus ou vus seulement en prospection volante mais où aucun européen n’est installé.

Dans les deux cas, l’extraction de l’or est effectuée par d’anciens manœuvres et capitas installés sur place ou au voisinage et qui profitent de la connaissance des lieux de leur expérience rudimentaire. Les permis étant à l’écart des exploitations ou de toute autre activité. Il leur est facile de s’adonner librement à de tels gisements[2]. Ils travaillent soit à la battée[3] dans les rivières fortement minéralisées soit au long-tom[4] dans les rivières en partie exploitées où les appareils de lavage ont été abandonnés sur place.

Les principaux centres d’exploitation clandestins sont :

A- SOCIÉTÉ MINIÈRE DU KOUILOU – Permis 293-20.

Ce permis dérive du P.G.R.A. n°20, il est situé à l’Est et contigu aux permis en cours d’exploitation. Les travaux de prospection n’ont commencé sur ce permis qu’en Août 1947 et aucune reconnaissance n’avait été faite jusqu’à cette date. En juillet 1947, le nommé PAKA Félix fut appréhendé porteur de 1 Kg 700 d’or alluvionnaire très pépitique. Après enquête, celui-ci avoua avoir extrait cet or de la rivière Suba sise sur le permis  293-20 juste en amont du confluent de cette rivière avec le Kouilou.[5] M. SYLVOZ, Directeur technique de la société et M. Raymond, Juge d’instruction de Pointe-Noire se sont rendus sur les lieux. Un début d’exploitation a été reconnu et cette rivière s’est avérée minéralisée. Malgré tout, le cube de gravier lavé était insuffisant pour prover l’extraction à cet endroit même de 1 kg 700 d’or.

Cet incident a permis de reconnaître la minéralisation du bassin de cette rivière et M. SYLVOZ a envoyé immédiatement une équipe de prospection début Août. Au cours de la prospection de ce bassin, le prospecteur a découvert un nouveau centre d’exploitation clandestine. Celui-ci se trouve sur un sous-affluent rive gauche de la rivière Suba, 13 KM en amont du Confluent de celle-ci avec le Kouilou. Le flat, en partie exploité est compris entre 2 séries de rapides distants de 60 m. qui ont provoqué la concentration en or alluvionnaire.

Le lit de la rivière, d’une largeur moyenne de 4 mètres a été exploitée dut les 45m. amont ainsi qu’une partie du flat rive droite sur une largeur moyenne de 6mètres.

Pour le calcul du cube du gravier lavé on peut diviser la zone en 3 parties.

1°- Partie avale :              Longueur de la partie exploitée :                  20 m.

                                            largeur       »     »       »             »           :                 6 m.

                                            Hauteur moyenne du gravier   :                0,70 m.
Soit un cube de         : 20 X 6 X 0,70    =      84 m³

2°- Partie centrale           : 20 X 10 X 0,90 =          160 m³

3°- Partie amont              : 15 X 6 X 0.70    =             63 m³

De plus, une trentaine de trous ont été exploités et ont servi de prospection. Le cube de gravier extrait de chaque trou est évalué à 1m³. Ces trous ont été reconnus en aval de la partie exploitée et sur l’affluent mère. L’ensemble du cube de gravier lavé voisine donc de 360m³.

Les teneurs enregistrées sur la périphérie de la partie travaillée sont très variables par suite de la présence d’un or exclusivement pépitique. Celles-ci sont nettement inférieures à la réalité étant donné que les concentrations sont situées au centre du flat.

Le résultat des battées a montré la présence de fortes teneurs au bed-rock, celles-ci diminuent progressivement jusqu’à la partie supérieure du gravier.

La moyenne générale de ces teneurs s’établit comme suit :

1°-          Dans les 20 cm. de gravier à la base :                      T =  125 g/m³

2°-          Dans les 35 cm. de gravier intermédiaire :             T = 11,2 g/m³

3°-          Dans les 35 cm. de gravier supérieur :                    T =      2 g/m³

                Soit une teneur moyenne de 35 g/m³ sur la périphérie de la zone exploitée.

Le poids d’or extrait, compte tenu de cette teneur serait de : 360 X 35 = 12.600 grammes.

Toutefois, ce chiffre est nettement inférieur à la réalité, on peut admettre que le poids d’or extrait évolue entre 20 et 25 Kgs.

Le lavage du gravier a été fait à l’aide d’une cuvette émaillée ; M. GULBENKIA N’, prospecteur de la Société Minière du Kouilou a retrouvé une cuvette de ce type et 2 pelles sur l’emplacement d’un campement construit à proximité de la rivière exploitée par les exploitants clandestins. Ceux-ci sont, pour la plupart, des villageois installés sur la piste de Kakamoéka – N’Tima où de nombreux villages sont installés. Une piste non dégagée mais qui est très fréquentée, relie ce centre d’exploitation au village Malembé situé sur la piste désignée ci-dessus. M. SYLVOZ a pu reconnaître parmi les villageois d’anciens travailleurs de la Société et un capita au camp de Louvolo.

Aucune mesure n’a pu être prise contre ces villageois faute de preuves.

B- EX-PERMIS WARNANT – Permis d’exploitation n° CYLYT-6 et LYVI-6.[6]

Des traces d’exploitation clandestine ont été signalées régulièrement sur ces deux permis situés au Nord-Est du domaine minier de la Société Minière du Kouilou. Ils ont été abandonnés en 1943. Les anciens manœuvres fixés sur cette région et éloignés de tout centre administratif, peuvent continuer librement à exploiter certains gisements reconnus sur ce domaine minier.

C- PERMIS S.A.N. – Permis d’exploitation CXIII-3 et CCLXTI-3.[7]

Ils sont situés également sur le district de Madingo-Kayes et à proximité de la limite administrative des Territoires du Moyen-Congo et du Gabon. Cette exploitation a été arrêtée en 1946 et des raisons identiques aux précédentes facilitent l’exploitation clandestine.

D- SOCIÉTÉ MINIÈRE DU MAYOMBE – CLVI – 47

Ce permis est situé sur la rive gauche du fleuve Kouilou à 10 km en amont de Kakamoéka. Un villageois porteur de poudre d’or, a reconnu l’avoir extrait dans un affluent gauche de la rivière Mandji, sise sur ce permis qui est en partie exploité et a été abandonné en 1945.

E- SOCIÉTÉ MINIÈRE DE DIMONIKA

Cette société détient dans la région du Km 102 deux permis d’exploitation CXV-SIV et XLII-467 ayant appartenu à M. ROMANO. Ce dernier n’a exploité que partiellement ces deux permis, le 1er jusqu’à 1946 et le second jusqu’en 1945. Tous les anciens travailleurs originaires de la région du Km 102 s’adonnent librement à l’exploitation de es rivières, soit à la battée soit au long-tom.

F- PERMIS ROMANO – Permis d’exploitation n°XCIV-442 et VI-441.

Ces exploitations clandestines ont déjà été l’objet d’un rapport du service des mines en Décembre 1946.

En vue de pallier à cet état de chose un poste de gendarmerie a été créé au Km 102. M. FILLARD a été affecté en mars 1947 mais aucun moyen n’a été mis à sa disposition pour faciliter sa tâche. Il serait nécessaire que ce gendarme obtienne des auxiliaires sûrs qui puissent le seconder utilement en circulant sur les innombrables pistes qui sillonnent la région.

De telles mesures devraient être prises également pour la région Nord du Kouilou : district de Madingo-Kaye, en créant un nouveau poste de gendarmerie à Kaye ou dans une localité voisine. Elles permettraient de mettre un terme à de tels agissements sur l’ensemble de cette région.

D’autre part, l’or extrait clandestinement ou détourné des chantiers de la Société Minière du Kouilou et de la société minière de Dimonika est écoulé pour une grande part à Pointe-Noire, le reste étant dirigé soit sur le Cabinda Portugais soit sur le Congo-Belge. D’après la rumeur publique, l’or écoulé à Pointe-Noire quitterait le port par l’intermédiaire des cargos de passage.

Ce dernier fait mérite une particulière attention et l’on constate qu’aucun contrôle efficace n’est exercé à l’entrée de ce port. Les douaniers chargés de cette fonction se composent exclusivement d’éléments autochtones qui sont, parait-il, de moralité douteuse. Il est apparu que ces douaniers servent d’intermédiaires pour l’écoulement de l’or entre les trafiquants installés à Pointe-Noire et les équipages qui troquent cet or contre des marchandises diverses.

Il serait donc nécessaire qu’un contrôle sévère existe au port de Pointe-Noire ; ceci nécessiterait, d’une part, la présence de douaniers européens à l’entrée l’intérieur de l’enceinte du port, la création d’un détachement de gendarmerie et l’augmentation du nombre d’inspecteurs de police dans cette localité. Ces derniers auraient pour mission de « pister » les nombreux trafiquants, en particulier les sénégalais et les Aoussas.

Ce personnel pourrait vérifier conjointement avec le trafic de l’or, à l’entrée et la sortie des marchandises du port, M. le juge de pais à compétence étendue de Pointe-Noire signale que des vols importants ont lieu régulièrement et cite en particulier l’exemple de la C.C.S.O. de Pointe-Noire qui accuse une perte de 490 000 francs pour le mois de Septembre seulement.

Ces chiffres impressionnants doivent permettre d’attirer l’attention des services compétents. Devant cette situation qui devient inquiétante et pour freiner de tels agissements, il serait nécessaire que des mesures soient prises en conséquence pour l’intérêt même de la colonie.

Signé : BRIOT

ANNOTATION DE M. LE GOUVERNEUR DU MOYEN-CONGO :

Faire copie pour Kouilou et Niari et donner instructions pour organisation tournée contrôle actif dans régions indiquées.  Il serait intéressant pour le Niari d’étudier la route Kibangu N’Tima Kakamoéka et pour le Kouiloud’établir une voie de communication le long de la [frontière ?][8] du Cabinda.

Brazzaville, le 13 Novembre 1947

SADOUL

Notes

[1] Meike de Goede prépare une thèse d’histoire sur le matsouanisme.

[2] Est-ce une coquille ? L’auteur a sans doute voulu dire agissements.

[3] La battée est un récipient susceptible de permettre, par agitation des sédiments sous eau, la séparation de l’or du fait de sa densité exceptionnelle (19,3 contre 2.7 en moyenne pour la majorité des constituants des alluvions). Mais le procédé, long et fatiguant, ne permet que de traiter une dizaine de litres de sédiments à la fois.

[4] Le « long-tom » permet le traitement de quelques m3/jour : une auge d’environ 4 m x 0.75 m sert à recevoir les alluvions qui sont arrosées d’eau par diverses méthodes manuelles. Le fond est garni d’une tôle trouée ou d’une grille qui permet la séparation des graviers les plus volumineux par rejet à la pelle. La partie fine (sable, argile et or) tombe sur le sluice qui n’est qu’une goulotte en bois de plusieurs mètres de long, faiblement inclinée et garnie de taquets qui bloquent les éléments les plus denses (or et minéraux lourds).

[5] Ponctuation ajoutée par le transcripteur

[6] Déchiffrage incertain

[7] Idem

[8] Mot manquant