1970 – « La tentative de coup d’Etat anti-socialiste de Pierre Kikanga » par ses ayant droit.

Pierre KIGANGA, dit SIROKO, est né le 27 juillet 1936 à Brazzaville, de Kinvouele Pierre et de Ndoundou Valentine.
Il embrasse très tôt le métier des armes en intégrant vers les années 50, l’école dite des  » Enfants de troupes  » à Brazzaville (Général Leclerc).
Le 30 juin 1960 on note les appréciations suivantes sur la fiche d’aptitude au grade supérieur: « Le Sergent KIGANGA est titulaire du BI et BE. Intelligent et autoritaire. Bon instructeur. Fera un très bon Sous/Officier lorsqu’il aura acquis plus d’expérience (…) Imbu de sa supériorité intellectuelle par rapport à ses camarades. Très au courant de l’actualité dans tous les domaines qui touchent à l’évolution de la Communauté ».
Après une formation à l’Ecole militaire d’application pour les futurs officiers d’active à Saint-Maixent (France) courant 1961-1963, il rentre au Congo avec le grade de sous-lieutenant  » officier d’active  » et affecté à Pointe-Noire.
En 1964, il est Sous-lieutenant commandant la deuxième Compagnie des parachutistes Congolais à Pointe-Noire. Des difficultés résultant des sympathies supposées à l’égard de l’ancien Président de la République Fulbert Youlou affectent sa progression de carrière.
En 1968, il est arrêté dans l’affaire d’atteinte à la sûreté de l’Etat « Jacques Debreton » et lors des événements insurrectionnels du 31 juillet, il est libéré avec d’autres officiers dont certains exerceront les plus hautes responsabilités de l’Etat.
Persistant dans son refus du socialisme scientifique et de la politisation de l’Armée, il est contraint, début 1969, de s’exiler au Congo-Kinshasa ; peu après, la Cour de Brazzaville prononce sa condamnation à mort par contumace.
Alors qu’il avait d’avance accepté librement de se porter au devant du sacrifice ultime de sa vie, le mouvement insurrectionnel du 23 mars 1970 qu’il menait avait été vraisemblablement victime de défections et trahisons par des personnes qui exerceront par la suite d’importantes fonctions au Congo.

Nous tenons à exprimer notre vive reconnaissance pour la considération que vous nous témoignez en nous faisant l’honneur de nous ouvrir vos colonnes.
Nous sommes en effet particulièrement sensibles à la possibilité qui nous est offerte pour la première fois, de rappeler au plus grand nombre et de mettre en perspective la tentative armée de Pierre KIGANGA, Officier de l’Armée du Congo, menée avec d’autres le 23 mars 1970, pour mettre à bas le socialisme scientifique alors nouvellement imposé au peuple du Congo.
Notre plume, si alerte qu’elle pourrait être, nos voix, si loin qu’elles pourraient porter, ne sauront qu’imparfaitement rendre compte de l’esprit de sacrifice qui a animé les hommes courageux, mesurés en nombre, mais forts leur devoir d’insurrection, tombés au champ d’honneur pour le triomphe de leurs idées, certains encore vivants, qui ont, soit lutté les armes à la main, soit manifesté leur sympathie aux insurgés.
Après les contraintes exercées sur chef de l’Etat en août 1963, les événements politiques de juillet 1968 suivront leur pente naturelle jusqu’à l’instauration en décembre 1969 d’un régime politique qui a imposé un parti unique de type soviétique au peuple du Congo et à l’Etat.
Résistant déclaré, Pierre KIGANGA, comme quelques uns, ne se cachait pas pour manifester son aversion pour ce régime politique qu’il jugeait dangereux, notamment dans l’Armée, où les militaires de formation devaient souvent s’effacer devant des contractuels déguisés en commissaires politiques.
Son franc-parler lui a valu des difficultés politiques qui l’ont conduit en exil au Congo-Kinshasa en 1969 ; c’est ainsi que nous serons placés en résidence surveillée au domicile familial par la police politique du pouvoir de l’époque.
En juillet 1969, par une opération éclair en pleine nuit, des personnes en armes, profitant du relâchement de la surveillance du pouvoir, vinrent nous chercher pour nous faire traverser le fleuve pour l’exil au Congo-Kinshasa, sur de frêles esquifs qui auraient pu chavirer.

La famille était à nouveau réunie qui aurait pu y mener une existence paisible qu’aucune obligation d’aucune sorte ne pressait de renoncer ; bien qu’ayant été témoins de l’effervescence permanente des réunions politiques et préparatifs intenses, l’extrême jeunesse de nos années nous avait caché l’essentiel.

Faisant prévaloir les intérêts supérieurs du pays sur ceux de sa famille, Pierre KIGANGA avait décidé, avec l’aide de quelques Congolais en exil et de beaucoup de relais importants en interne, notamment dans l’Armée et la Gendarmerie nationales, de renverser ce régime, illégitime à ses yeux, car imposé sans que le peuple n’ait été consulté.
Le matin du 23 mars 1970 nous a saisi à la gorge pour ne plus nous lâcher, près de quarante ans après ; nous sommes dans un premier temps réveillés en sursaut à la maison par des cris de personnes très émues aux larmes de joie et qui nous font entendre l’hymne national « La Congolaise » exécuté à la radio du Congo, et que nous découvrions donc, et nous disent que c’est le signe que le mouvement insurrectionnel était passé à l’action de manière satisfaisante.
Mais peu de temps après, pour nous c’est le cauchemar d’apprendre à la même radio que le mouvement insurrectionnel n’a pas eu une issue victorieuse et Pierre KIGANGA, notre père, a été tué dans les combats ; il n’avait que 33 ans.

Finalement, nous l’avions très peu connu en raison de ses nombreux voyages pour formation militaire. Nous voulons honorer la mémoire de celui qui, avec d’autres, a donné sa vie que leur idéal du Congo libre vive à jamais.

Ce n’est que plusieurs années après, en rentrant à Brazzaville suite d’une amnistie, que nous apprîmes que le 23 mars 1970, à l’audition surprise de l’hymne national  » La Congolaise « , des scènes de liesse avaient eu lieu spontanément dans les cités, les populations brandissaient les anciennes couleurs du drapeau national vert, jaune et rouge ; que Pierre KIGANGA avait pris la parole dans un quartier populaire de la capitale et beaucoup de jeunes gens sympathisants, enthousiastes s’étaient rendus à la maison de la radio qui était aux mains des insurgés, pour célébrer la fin du régime politique imposé.

Peu de personnes savent ou se rappellent encore que la répression fut terrible : Cour martiale, condamnations à mort exécutées, dissolution de la Gendarmerie nationale, évictions de la fonction publique, et également exécution sommaire de beaucoup de simples citoyens, souvent très jeunes, trouvés à proximité des bâtiments de la radio du Congo, soupçonnés simplement de sympathie en faveur du mouvement insurrectionnel.
Beaucoup ignorent que leurs corps suppliciés, après avoir été exposés comme des trophées, sont jetés dans une impressionnante fosse commune au cimetière de la Tsiémé à Brazzaville où leurs restes mortuaires sont toujours.
La disgrâce a ainsi jeté sur eux ses funestes pelletés communes et prolonge encore à ce jour la négation de leur dignité ; ils n’avaient même pas eu l’aumône de veillées mortuaires traditionnelles, qui avaient été formellement interdites.
On attendrait de la République qu’elle soit bienveillante avec ses valeureux fils, surtout quand elle se rend finalement compte qu’ils ont mené des actions pour la réhabiliter.

Chacun sait qu’en 1991, à la faveur d’un puissant mouvement du peuple du Congo, la République proclamée depuis décembre 1969 comme « populaire » a disparu dans sa propre forêt, avec ses oripeaux : drapeau, hymne, devise, sa religion d’Etat et ses slogans magnifiant le pouvoir au bout du fusil, sauf bien entendu quand il est tenu par des résistants au régime.
C’est le peuple du Congo qui a instamment réclamé et obtenu le retour de l’ancienne dénomination de la République, de l’hymne, de la devise et du drapeau qu’ils avaient tenté de réhabiliter, ratifiant ainsi de manière éclatante quoi qu’implicite la légitimité de leur action ; et c’est une humble richesse dont nous sommes fiers.
Cependant, cette filiation écrasante n’est pas toujours facile à porter pour passer inaperçu et nous le vérifions dans regard et l’attitude des interlocuteurs qui la découvrent par contrainte administrative ; c’est presque toujours : silence, incrédulité, émotion, effusions et souvent sympathie.

En ce mois de mars où se télescopent moult commémorations, il nous a paru opportun, par delà leur sort tragique, de rappeler la dignité et le respect dus aux morts, et la situation de beaucoup de morts notamment lors des événements politiques récents, sans sépultures décentes.

La République, à défaut l’Etat, devraient être d’autant plus dignes de leur mémoire en réparant l’outrage, que beaucoup sont des victimes innocentes des conflits qu’ils n’ont pas souhaités, et auxquels ils n’ont pas participé et dont le sort et celui des ayants droit est trop souvent sacrifié sur l’autel des cérémonies de  » minutes de silence « .
Confrontés à la violence psychologique sans cesse ravivée, certains ressentent encore douloureusement cette fracture non résorbée, liée à l’absence de considération pour leurs morts, qui donne le déplorable sentiment que certains restes mortuaires seraient plus dignes d’intérêt que d’autres.
La République, à défaut l’Etat ne peuvent continuellement rester clos à cette exigence élémentaire qu’on est en droit d’attendre.

Par Famille Kiganga Siroko