Albert Schweitzer, premier médecin sans frontières

AS portrait

Albert Schweitzer est né le , après l’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Empire allemand. Sa langue maternelle était l’alsacien de Haute-Alsace. Étant à la naissance un nourrisson rachitique, les médecins de Kaysersberg recommandent à sa famille d’aller vivre dans un endroit où l’air est pur. À l’âge de six mois, Albert part avec sa famille s’installer à Gunsbach, où son père a trouvé un poste de pasteur luthérien(EPCAAL) et d’instituteur. Initié très tôt à la musique, il joue de l’orgue paroissial dès l’âge de neuf ans.

De 1885 à 1893, il passe ses années d’études secondaires à Mulhouse et obtient sonAbitur (équivalent allemand du baccalauréat) en 1893. En octobre de la même année, il commence des études de théologie luthérienne et de philosophie à l’université de Strasbourg, tout en étudiant l’orgue à Paris, chez Charles-Marie Widor.

Le jour de la Pentecôte 1896, Albert Schweitzer prend la décision qu’à l’âge de trente ans, il se consacrera à un service purement humanitaire.

De retour de Paris et Berlin où il a étudié la théologie et la philosophie pendant trois ans, Albert Schweitzer passe ses doctorats de philosophie (1899) et de théologie (1900) à Strasbourg. Il devient ensuite pasteur luthérien à l’église Saint-Nicolas de Strasbourg, où il bénit notamment, le , le mariage de Theodor Heuss, futur premier président de la République fédérale d’Allemagne.

Sa thèse de théologie sur la Sainte-Cène est publiée en 1901 ; l’année suivante, Albert Schweitzer est nommé chargé de cours à la faculté de théologie protestante de l’université de Strasbourg. De 1903 à 1906, il est le directeur du Collegium Wilhelmitanum, qui est le séminaire protestant luthérien (connu sous le nom de Stift) de Strasbourg. Il joue régulièrement de l’orgue à l’église protestante Saint-Nicolas de Strasbourg, dont il est organiste titulaire. En automne 1904, il lit un article dans le journal de la Société des missions évangéliques de Paris, et décide de devenir médecin et d’aller s’installer à Lambaréné au Gabon.

schweitzer orgnisteAlbert Schweitzer donne des séries de concerts d’orgue afin d’aider au financement de son hôpital. Il est aussi un spécialiste de Jean-Sébastien Bach, à qui il a consacré une monographie (1905). Avec le pasteur Jean-Paul Meyer (responsable des paroisses protestantes des communes de L’Hôpital et de Freyming-Merlebach – Moselle – durant la période 1909-1939), Schweitzer corrige les épreuves de son ouvrage sur Bach. Proche ami du pasteur Meyer, il fait installer, grâce au financement de son hôpital dans l’église protestante de la ville de L’Hôpital (Moselle), un orgue qu’il souhaite d’abord transporter à Lambaréné. Il reviendra de temps en temps à L’Hôpital (Moselle), pour y revoir son ami Jean-Paul Meyer et donner des récitals sur « son » instrument, pour le financement de son œuvre.

Albert Schweitzer et Hélène Bresslau

Albert Schweitzer et Hélène Bresslau

En 1905, Albert Schweitzer commence ses études de médecine à la faculté de médecine de Strasbourg. En 1912, il suit un enseignement sur la médecine tropicale à Paris. Reçu docteur en médecine en 1913, il part pour Lambaréné (alors en Afrique-Équatoriale française) le 21 mars, en compagnie d’Hélène Bresslau (1879-1957), une institutrice et fille du professeur Harry Bresslau, qu’il a épousée en 1912.

Ses origines placent d’emblée Schweitzer à la croi­sée de deux cultures. Sa province natale, en effet, participe à la fois au monde germanique et au monde français, dualité qui a fa­vorisé sa richesse culturelle, mais a aussi provoqué des malheurs politiques. Les affrontements de 1870, 1914 et 1939 créent des sentiments et des situations complexes et embrouillés. On le constate dans la famille Schweitzer. Deux des ses oncles, Charles et Auguste, optent en 1871 pour la France, tandis que son père, Louis, devient allemand. Le choix des uns et des autres s’explique plus par des commodités que par des motifs politiques ou patriotiques. Ses deux oncles vivaient et travaillaient dans la France « de l’intérieur » bien avant 1870, tandis que le ministère pastoral qu’exerçait son père le maintient en Alsace. Charles, oncle d’Albert et le grand-père de Jean-Paul Sartre, il­lustre l’écartèlement des alsaciens. Il déteste l’Empire allemand, se révol­te de voir l’Alsace soumise à sa souveraineté, se fâche tout rouge, à la grande frayeur de sa femme, quand il croise des soldats prussiens dans les rues de Colmar. En même temps, par son enseignement à Paris et ses publications, il contribue à la connaissance de l’Allemagne et en sert la culture dans notre pays. Il aime la civilisation germanique, mais pas l’État allemand, attitude ambiguë fréquente chez les alsaciens de cette époque (on trouve parfois une ambiguïté analogue dans leurs sentiments à l’égard de la France).

Les Schweitzer sont tous bilingues. Quand ils se rencontrent, ils parlent en allemand (pas en dialecte semble-t-il) ; quand ils s’écri­vent ils le font en général en français. Si Albert s’exprime couramment dans les deux langues, il précise que sa langue maternelle est l’allemand. Lors de ses études pour le doctorat, Albert passe une année à l’Université de Paris et une autre à celle de Berlin. Dans l’avant-propos de son livre sur Jean-Sébastien Bach, paru en 1904, écrit en français, Schweitzer s’excuse des éventuels germanismes de son style, et ajoute :

“ C’est là l’héritage fatal de ceux qui vivent et qui pensent en deux langues. Mais ne sont-ils pas nécessaires à la science et à l’art surtout, ces esprits qui ap­partiennent à deux cultures ? Si de tout temps, le beau privilège de l’Alsace a été de faire connaître l’art français et la science française en Allemagne et, en même temps, de frayer la voie en France à ceux des penseurs et des artistes alle­mands qui ont une importance euro­péenne, cette tâche ne s’impose-t-elle pas aux Alsaciens de notre géné­ration qui sont  restés en contact avec la culture française plus qu’à ceux de n’importe quelle autre époque ?”

Schweitzer voit donc dans cette situation entre deux cultures à la fois une misère (un héritage fatal), une grandeur (un beau privilège) et surtout une vocation (favoriser une connaissance et une compréhension mutuelles). Il évoque également l’idée d’une culture européenne. Il ap­pelle à un dépas­sement de l’antagonisme entre la France et l’Allemagne; il entend travailler “à un rapprochement”. Dans cette perspective, il choisit, en général, la voie la plus difficile. Dans une lettre écrite avant la guerre au pasteur Alfred Boegner, il écrit : “C’est notre devoir à nous protestants alsaciens d’apparte­nir au protestantisme français … L’Allemagne est assez riche en protestan­tisme”. Mais lorsqu’il est interné en tant que citoyen al­lemand en 1917 et 1918, il demande et obtient d’être libéré non pas en qualité d’alsacien, mais dans le cadre d’un échange entre prisonniers civils des deux nations. Après l’armistice, redevenu français, il envoie de nombreux colis à ses amis alle­mands qui subissent un rationnement sévère ;  la po­lice française  le soupçonne de sentiments pro-allemands et le met sous surveillance durant les années 1919-1921. En fait, ses solidarités se situent des deux côtés. Il n’entend abandonner ni renier personne : quand il se voit obligé de choi­sir, il se met toujours aux côtés du plus faible et, à la différence de ses pa­rents, il ne prend pas l’option qui lui faciliterait les choses.

C’est à  Paris, en 1905, qu’Albert Schweitzer ressent l’appel de l’Afrique,  sous la forme d’une brochure publiée par une congrégation évangélique qui demande des hommes et des moyens pour une mission en Afrique. Aussitôt, il démissionne de son poste de directeur du séminaire de Strasbourg et s’inscrit comme simple étudiant en médecine dans la méme ville. En 1912, à  37 ans, le but est atteint. Albert Schweitzer est docteur en médecine. Il peut se consacrer tout entier à  son grand projet : construire un hôpital indépendant au coeur de la forét équatoriale et l’entretenir. Une tournée de concerts triomphale à  travers l’Europe – Albert est un organiste réputé, spécialiste de Bach – lui procure deux ans d’autonomie. Malgré les tensions de plus en fréquentes entre l’Allemagne et la France, il choisit de se rendre à  Lambaréné, où une mission française est implantée. En février 1913, Schweitzer embarque. Mais il ne part pas seul. Durant ses études de médecine, il s’est épris d’Hélène Breslau, fille d’un professeur d’université de Strasbourg, et l’a épousée en 1912.

De Port-Gentil, le couple remonte l’Ogooué sur un vapeur jusqu’à  Lambaréné. C’est la fin de la saison des pluies, la plus chaude sous l’équateur. A perte de vue, on ne voit que l’eau et la forét. Le long des rives, les palétuviers, sources de nombreuses endémies, trempent leurs racines dans le fleuve et forment une muraille. Parfois, au détour d’un bras du fleuve, une clairière péniblement défrichée sur laquelle sont plantées quelques cases, puis la forét se referme sur une vie grouillante que les Schweitzer découvrent au fil de l’eau.

La rumeur de l’arrivée du  » féticheur blanc  » a précédé Albert Schweitzer et les malades se pressent au débarcadère. A cette époque, Lambaréné est une petite station de forestiers, un relais vers Port-Gentil, capitale économique du Gabon. La mission et la  » ville  » française occupent les hauteurs de la rive nord de l’Ogooué. Encore aujourd’hui, alors qu’un pont mène sur la berge sud, on y voit des maisons de style colonial et une église bâtie dans les années 1930. L’activité s’est déplacée sur l’autre rive, où sont bâtis la nouvelle ville et l’aérodrome.

Mais en 1913, tout est à  faire. Les Schweitzer sont logés dans une maison en bois bâtie sur pilotis – dont il ne reste aucune trace. Sans tarder, Albert Schweitzer se met au travail. Pour la plupart, les pathologies à  traiter n’ont strictement rien à  voir avec ce qu’il a pu étudier en Europe. Il crée un nouveau concept d’hôpital africain intégrant, selon les coutumes locales, la parentèle du patient. En fait, durant sa vie, Albert Schweitzer construira successivement trois hôpitaux à  Lambaréné.

Hopital lambnaréné

L’hôpital de Lambaréné

Le premier voit le jour en 1913 après les consultations et les soins en plein air. Les Schweitzer s’organisent et engagent Joseph, un ancien malade, comme interprète. Sa connaissance du pays et des hommes sera précieuse au couple. Six mois après leur arrivée, ceux-ci s’installent dans un bâtiment en planches – aujourd’hui disparu – recouvert de tôles ondulées, qui comprend une pièce d’auscultation, une salle d’opération sommaire et une petite pharmacie. Un peu plus tard, un nouveau bâtiment en bambou couvert de palmes voit le jour. Il permet non seulement d’installer les malades, mais aussi ceux de leur famille qui les y amènent et restent avec eux jusqu’à  leur guérison, ou leur mort. A ces rôles de médecin et d’architecte, Schweitzer ajoute celui de pédagogue auprès des Africains qui ne comprennent, alors, pas grand-chose à  la médecine. Il exerce également son ministère religieux et, très souvent, il préche en plein air devant la petite chapelle de la mission. Pour se délasser, le soir, quand le calme s’étend sur l’hôpital, le docteur joue sur un piano, d’une construction spéciale, muni de pédales d’orgue que la société Bach de Paris lui a fait parvenir.

La Première Guerre mondiale vient interrompre la mission des Schweitzer. Considérés comme Allemands, ils sont stupidement emprisonnés. La raison prévaut et ils reprennent leurs activités en tant que sujets allemands internés. Mais en 1917, alors que le conflit est dans une phase délicate, les Schweitzer sont expulsés d’Afrique et internés dans un camp des Pyrénées.

Libéré à  la fin de 1918, Schweitzer accepte de reprendre son ancienne paroisse à  Strasbourg. C’est là  que naît sa fille. Il a alors 44 ans, et Lambaréné lui semble très loin d’autant que les dettes contractées pour l’hôpital sont lourdes. Mais l’appel de l’Afrique se fait plus fort. En Suède d’abord, puis dans le reste de l’Europe, Schweitzer reprend ses tournées triomphales et son oeuvre est unanimement saluée… Méme par le gouvernement français qui se hâte de revendiquer la gloire de cet  » enfant d’Alsace « .

Au Nouvel An 1924, il est prét à  repartir. Cette fois, il est seul. Le long séjour africain, suivi d’une détention rigoureuse, a sérieusement affecté la santé d’Hélène Schweitzer, et leur enfant n’est pas en âge de voyager.

A Lambaréné, il ne reste presque rien de l’hôpital qu’il avait construit à  grand-peine. Des ruines et des toits percés et pourris. Albert édifie son deuxième hôpital sur le modèle du premier, mais plus grand et tenant compte des progrès de la médecine. Son obstination triomphe. Un an après, l’arrivée d’un jeune médecin et d’une infirmière lui permet de poursuivre la reconstruction et l’organisation de l’hôpital en le soulageant des tâches médicales. Dans les années qui suivent, un autre médecin et plusieurs infirmières bénévoles rejoignent Lambaréné.

Abandonnant l’ancien site sur la colline, Schweitzer implante, en 1927, son troisième hôpital au bord de l’Ogooué, à  trois kilomètres en amont – c’est celui-ci, transformé en musée, que l’on peut visiter actuellement. Le déménagement s’effectue à  bord du Tack sa mycket (Merci beaucoup, en suédois), un vapeur qui lui a été offert par des amis suédois. L’hôpital peut accueillir 200 malades et leurs familles. Il dispose d’équipements modernes. On y trouve, en liberté, des animaux caractéristiques d’une communauté africaine : poules, canards, chèvres, singes, antilopes, chiens…

Mais, à  l’été de 1927, il est temps de rentrer en France. Désormais, la vie d’Albert Schweitzer se partage entre l’Alsace o๠il se ressource auprès de sa famille, l’Europe, indispensable à  la poursuite de son grand oeuvre, et l’Afrique. Cette Afrique qui lui inspirera quelques-unes de ses meilleures pages dont le célèbre A l’orée de la forét vierge .

En 1928, Albert Schweitzer retourne à  Lambaréné en famille. Par la suite, il effectuera plusieurs séjours, dont un de douze ans englobant la Seconde Guerre mondiale. C’est au cours de l’un de ces séjours qu’il obtient le prix Nobel de la paix en 1952. Mais trop occupé avec ses malades, il ne se rendra à  Oslo qu’en 1954. Désormais, une remarquable équipe médicale le seconde. L’argent du prix Nobel permet de substantiels aménagements et la construction d’un bâtiment supplémentaire.

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A Lambaréné, la sépulture du Docteur Schweitzer

L’automne de la vie de Schweitzer est marqué par le décès d’Hélène, sa compagne, sa complice, à  Zurich en 1957. Lui-méme s’éteint en 1965 à  90 ans. Ma vie et mes pensées,publié en 1960, constitue son testament humanitaire. Alors que le monde entier prend le deuil du  » grand docteur blanc « , à  Lambaréné, le lampadaire qui signale le débarcadère des pirogues s’éteint :  » Il est minuit docteur Schweitzer. « 

Bien qu’il ait été longtemps inquiet de la pérennité de son oeuvre – au point de dire sous la plume de Gilbert Cesbron :  » Le cimetière : voilà  tout ce qui demeurera reconnaissable quand les termites auront dévoré mon hôpital, quand la forét aura tout effacé…  » -, l’hôpital a fonctionné de nombreuses années encore et ce n’est qu’à  la fin du XXe siècle qu’il a été remplacé par un ensemble ultra-moderne édifié par une fondation allemande. Clin d’oeil de l’histoire qui aurait réjoui Albert Schweitzer.

Les soupçons de l’administration coloniale française

Le dossier de police proposé donne à voir ces deux dimensions du personnage : un manuscrit autographe de Schweitzer, et les rapports de renseignement rédigés à son égard. L’administration coloniale redoute dans les années 1920 et 1930 d’éventuelles menées allemandes depuis le Cameroun.

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Lettre manuscrite de la main d’Albert Schweitzer

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Rapport de 1934 soupçonnant Schweizer de sympathies pro-allemandes

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R2

 

Idem en 1935

Rapport 1 Rapport 2

 

Code couleur des sources :

fr.wikipedia.org/wiki/Albert_Schweitzer

chroniqueshistoire.fr

andregounelle.fr

archivescolonialesbrazzaville.files.wordpress.com