« Aubeville : le rêve fracassé » par Jacques Margaine (Mémoire de l’Aube – Nov-Déc.) 1986

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NDLR : Nous reprenons in extenso le texte concerné, nous ne portons aucun jugement sur ce qu’il contient, ni sur ce qu’il ne contient pas (aucune référence aux natifs du pays). Nos lecteurs sont maîtres de leurs conclusions.
Recherche menée suite à une suggestion de Marc Thomas

Dix-sept nouveaux futurs colons s’apprêtaient, le 9 octobre1948, à aller rejoindre un important groupe d’Aubois en Afrique Equatoriale, à Aubeville, cette communauté agricole de 2000 hectares que le commandant Yvan avait entrepris de créer et faire prospérer avec ses compagnons résistants du « Commando M » et leur famille. Ils allaient y cultiver le tabac et l’arachide.

Nous avons déjà eu l’occasion (voir le n°4 de la « Mémoire de l’Aube » (juillet-août 1986) d’évoquer brièvement la naissance d’Aubeville mais, au moment où la nouvelle colonie allait s’enrichir de nouveaux pionniers, il nous a paru intéressant de faire revivre plus largement l’étonnante expérience.

Tout, au vrai, n’a pas commencé à la fin juillet 1947 quand trois cent tonnes de matériel furent embarquées à bord du paquebot « Hoggar » qui quittait Marseille à destination de Pointe-Noire avec la première équipe de colons comprenant vingt-et-une personnes y compris les femmes.

Une nuit d’octobre

A4Il nous faut, en réalité remonter à une nuit d’octobre 1943 pour connaître le personnage qui allait être à l’origine de la grande aventure d’Aubeville. Cette pluvieuse nuit-là – rapporte un hebdomadaire aujourd’hui disparu – un homme tombait littéralement du ciel près de Nogent-sur-Seine. L’arrivée de ce mystérieux parachutiste était, nous dit-on, impatiemment par les résistants aubois. Dès son premier contact avec la terre ferme on sut qu’il était l’envoyé de l’espace. Il s’agissait de Maurice Dupont, le « commandant Yvan » dans la clandestinité, venu de Londres pour prendre le commandement des maquisards de la région.

« Le commandant Yvan – raconte un journaliste – va mettre sur pied le « Commando M ». Il a choisi cette initiale en souvenir de l’île Maurice où il est né, son père étant colon. A la tête de ses hommes il harcellera sans cesse les Allemands, multipliant les coups de mains et les sabotages. A la libération, son commando compte à son actif soixante-douze déraillements de trains. Il compte aussi dans ses rangs une soixantaine de morts ».

Et le biographe de poursuivre : « Leur tâche faite et bien faite, les survivants de cette glorieuse unité se sentent quelque peu désemparés d’avoir à se séparer. Ils ont vécu ensemble tant d’heures difficiles qu’ils souhaitent continuer à être groupés dans la paix comme ils le furent dans la guerre.

« Tout de nos propres mains »

Leur chef pense immédiatement à la « Grande France », aux colonies où il a vu le jour. Là-bas, il y a des terres à conquérir sur la brousse ; là-bas, peut se tenter une magnifique expérience communautaire ».

On nous rapporte les propos mêmes que le commandant Yvan a tenus à ceux qui furent ses compagnons dans la Résistance : « Nous créerons tout de nos propres mains. Nous défricherons nos champs, nous bâtirons nos maisons. Nous partagerons notre peine et nous partagerons aussi nos gains. »

Où s’installera la future communauté ? Pour le commandant Yvan, alias Maurice Dupont, le Moyen-Congo est l’endroit idéal. Une concession de 2.000 hectares située près de Madingou, à 260 km de Brazzaville, lui est accordée.

Il va s’agir, maintenant, d’acheter le matériel indispensable à la mise en train de l’exploitation. Les futurs colons réunissent tous leurs fonds disponibles. Certains compagnons n’ont pas hésité à vendre leur entreprise personnelle mais la somme rassemblée n’est pas suffisante. Les industriels troyens vont être sollicités. Ils répondront favorablement. L’équipement est assuré. Il comprend – nous dit-on – un bulldozer pour le défrichage, des tracteurs, des charrues, une scierie, des camions, des roulottes qui permettront d’attendre la construction des premières cases. Le tout provient en majeure partie des surplus américains.

Situation d'Aubeville près de Madingou (Bouenza)

Situation d’Aubeville près de Madingou (Bouenza)

Le grand départ

Et c’est le grand départ de fin juillet 1947.

« Petit à petit – rapporte la chronique d’Aubeville – la communauté prend corps. Sur la toile de fond que constitue la Mont Maudit se détachent des silhouettes de bâtiments : un réfectoire qui sert de salle de réunions, une installation frigorifique, une centrale électrique, des douches et des maisons individuelles comprenant une salle commune et deux chambres à coucher, qui remplacent les roulottes du début ».

Nous avons sous les yeux une lettre envoyée, le 30 décembre 1947, c’est-à-dire dans les tout premiers mois de l’installation, par les Troyens d’Aubeville à leur famille. Elle permet, dans la simplicité, de mesurer par comparaison l’importance du travail qui sera accompli par la suite.

« Le camp –écrivent-ils – s’organise. Les hangars se montent et bientôt tout le monde pourra vivre dans sa paillote. Le four à pain fonctionne et on nous fait du pain bien meilleur qu’à Troyes. Ici, il n’y a as de restrictions. Les semis de graines potagères et de tabac sont faits. Il n’y a plus qu’à attendre que ça pousse, en souhaitant que les éléphants, les buffles les antilopes ou sangliers qui traversent la concession ne fassent pas de dégâts. Nous faisons la chasse. Les bananes, oranges, pamplemousses et citrons poussent à profusion.

Nous avons construit un réfectoire où on a installé la T.S.F. et une glacière qui fonctionne bien grâce au groupe électrogène amené de Troyes.

Les ventilateurs des roulottes fonctionnent à merveille. Bientôt, nous aurons des douches. Pour l’instant, nous nous contentons du ruisseau qui passe à quelques centaines de mètres du camp.

Actuellement, nous avons dessouché 150 hectares et nous en avons labouré 50. Trente autres ont été ensemencés. Seul problème, le matériel se fatigue très vite et il y a beaucoup de casse. La santé est bonne, le moral élevé. Quand noud aurons retourné 1 500 ou 2 000 hectares, ça ira mieux. »

Plus tard, Aubeville aura son four à chaux, sa scierie, son atelier de mécanique. On cultive le riz, le maïs, le tabac, les arachides ; avec les tourteaux on élève des porcs.

Bref – apprend-on encore – c’est la prospérité sous la devise du maquis transférée au milieu de la brousse : « Plutôt la mort que l’esclavage ».

« Mais – reprend la chronique d’Aubeville – les difficultés vont commencer. Les récoltes sont mauvaises, elles se vendent mal. Viennent s’ajouter des difficultés morales. Courageusement Maurice Dupont lutte pour sauver Aubeville ».

Des coups de feu dans un jardin

C’est alors qu’une véritable tragédie va se produire dans la colonie. Par respect pour les familles concernées nous avons volontairement occulté les noms et la personnalité des protagonistes mais voici les faits tels que les a relatés en son temps une publication parisienne :

« Un matin, Mme X., femme d’un colon d’Aubeville tire à coups de carabine sur deux de ses aies elles aussi épouses de colons qui venaient de lui rendre visite. L’une est tuée, l’autre grièvement blessée. <D’après la première version, de cet étrange fait divers les deux victimes auraient voulu cueillir des fleurs dans le jardin de Mme. X. qu’elle traversaient en s’en allant. La propriétaire le leur aurait interdit ; elles auraient passé outre à cet ordre qu’elles prirent pour une plaisanterie et Mme .X les aurait abattues sans hésiter.

Conclusion logique : on se trouve devant un drame de la folie, devant le classique « coup de bambou » qui fait chavirer brusquement les esprits les mieux trempés et peut transformer en assassin le colon le plus paisible.

Mais à cette version s’en est substitué une autre : Mme. X aurait effectivement voulu plaisanter et, pour pousser la blague jusqu’au bout, elle aurait pris la carabine de son mari. Croyant que l’arme n’était pas chargée, elle aurait pressé sur la détente. On se trouverait donc en présence d’un banal accident. C’est la thèse qui semble prévaloir jusqu’à maintenant, d’autant plus qu’avant de rendre le dernier soupir une des victimes aurait murmuré : « C’est affreux, C’est un accident ».

A la suite de ce drame qui avait, comme on peut le penser, terriblement secoué la colonie, la question fut posée : « Aubeville, cité de la fraternité, réussira-t-elle à survivre à un coup de fusil tiré pour une brassée de fleurs ? »

L’avenir devait répondre : Aubeville n’avait été qu’un beau rêve aujourd’hui fracassé.

Jacques Margaine

In jschweitzer.fr on trouve ces renseignements complémentaires.

A5Dans les années 1980, Gilbert Galafré, français ayant fait sa scolarité à Brazzaville, veut se faire céder une part du capital industriel du Commandant Dupont parce que ce dernier a  » trop d’affaires « . Dupont veut lui céder sa scierie Socobois en gérance. Gilbert, ancien élève du Lycée Savorgnan de Brazza a eu pour collègue de classe Mambouana Tamba, fils du chef Léonard Tamba Simba. Ce dernier a quatre épouses, mais une est défigurée par un coup de fusil tiré par son mari. Or, c’est Gilbert qui lui avait vendu l’arme ! Il est jugé, mais il y a prescription, la vente datant de plus de 10 ans. Il écope quand même 4 mois ferme de prison  » pour avoir posé ses pieds sur la table, lors de sa garde à vue  » ! Ecœuré, après avoir purgé sa peine, il retourne en France.

En 1992 arrivent Lissouba et sa mouvance, qui squattent Aubeville et en font une base d’entraînement de sa milice, la fameuse réserve présidentielle.

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Maurice Dupont et son épouse Janine à Aubeville

D’un premier mariage, Yvan a eu 1 fille (Yvette), et 1 garçon (Jean-Marie).
Il s’est marié ensuite avec Jeanine, la fille de Balthazard, ancien garagiste à Troyes, qui avait pour nom de résistance Mammouth, parti avec son épouse et sa fille, avec Yvan. Ils n’auront pas d’enfant. Janine est décédée d’un accident de chasse.
Sa troisième épouse Marie -Madeleine, congolaise, lui donne 2 filles (Janine et Marie-France). Marie-Madeleine mourra d’une mauvaise chute.
Enfin, il épouse Georgette Pemba, congolaise, qui lui donne un fils (Jean-Luc, qui nous a donné ces renseignements familiaux) et deux filles (Marie-Chantal et Marie-Clara).