Congo/Guadeloupe : Les Kongos de la Guadeloupe – Rites d’une identité préservée – par Justin-Daniel Gandoulou

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Les Kongos de la Guadeloupe

Rites d’une identité préservée

 Un livre de Justin-Daniel Gandoulou

ACH003072359.1327608773.320x320Paru aux Editions L’Harmattan en 2011, Justin-Daniel Gandoulou consacre son livre à l’étude d’une famille guadeloupéenne d’origine kongo. Il s’intéresse particulièrement à la célébration d’un rituel manifestement africain, le  » grapp a kongo « , qui est une forme de célébration des morts à laquelle cette famille est très attachée et dont elle transmet l’héritage de génération en génération. L’auteur explique de façon convaincante que l’attachement à ce rituel est une forme d’affirmation identitaire africaine…

gandoulou2Elève de Georges Balandier, Justin-Daniel Gandoulou est docteur en Anthropologie sociale et culturelle. Maître de conférences à l’Université de Rennes2 et membre du laboratoire ESO Rennes, il a publié, notamment chez l’Harmattan, plusieurs ouvrages sur les fameux sapeurs congolais, dont il reste le découvreur.

 

Entretien

Comment est née la rencontre qui a permis l’écriture de ce livre ?

Tout avait commencé lorsqu’au printemps 1994, un ami, Alphonse NZINDOU, artiste-musicien de l’ensemble « Les Palatas », anciennement « Les Perles », était venu me rendre visite chez moi à Rennes. Au cours de notre conversation, il aborda un sujet  qui ne cesse d’intéresser les spécialistes des sciences humaines et sociales, en l’occurrence l’identité. Il s’agissait d’une famille guadeloupéenne d’origine kongo[1] – la famille Massembo – qu’il avait rencontré en Guadeloupe quelques années plus tôt. Cette famille, me confia-t-il, avait conservé des éléments des traditions culturelles kongos, plus d’un siècle plus tard. J’étais à la fois subjugué et dubitatif. Pour me convaincre, quelques jours plus tard, il m’apporta une cassette vidéo contenant des images d’une cérémonie – le « grapp a kongo » – au cours de laquelle cette famille rendait hommage à ses ancêtres kongos, moyennant un rituel précis. J’étais impressionné par ces survivances de traits culturels kongos, dans une société guadeloupéenne longtemps soumise aux épreuves de l’histoire.

Quelques années s’étaient écoulées, avant d’être invité à prendre part à une manifestation – Carrefour des Cultures – organisée par la commission culturelle de l’Office Municipale des Sports et de la Culture (O.M.S.C.) à Capesterre Belle-Eau, en Guadeloupe. C’était précisément en octobre-novembre 2000. L’accent était mis sur les Kongos et la musique, sans doute parce que les apports culturels – noms de personnes, de lieux, la langue créole de la Guadeloupe, mais aussi l’alimentation et la musique – issus du monde bantou et particulièrement du grand groupe ethnique kongo sont nombreux et manifestes dans la société guadeloupéenne. Par l’intermédiaire d’Alphonse NZINDOU, j’y étais donc invité en qualité d’Anthropologue. J’étais accompagné de mon collègue et ami (également Anthropologue), Abel KOUVOUAMA. Nous devions faire une conférence sur le Congo. A cette occasion, les Kongos de la Guadeloupe, et à travers eux le « grapp a kongo » devaient être mis à l’honneur. C’est dans ces circonstances que j’étais entré en contact, pour la première fois, avec la famille Massembo, et le « grap a kongo » en particulier. Nous   fûmes conviés   à la cérémonie du « grap a kongo » au soir du 1er novembre 2000. C’est à partir de ce moment-là qu’avait germé en moi, l’idée de m’intéresser de très près au « grap a kongo ».

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En quoi consiste la cérémonie du  » Grapp a Kongo  » et depuis quand ce rite existe-t-il ?

Il convient d’abord de dire que la cérémonie du « grapp a kongo »s’était installée après l’arrivée des « premiers Massembo » en Guadeloupe, en 1865. Ils avaient eu le souci du culte des ancêtres parce qu’ils venaient du Congo. Dans la société congolaise, vous le savez bien, on voue un culte aux ancêtres. Alors ces Congolais (Kongos) qui avaient été christianisés n’étaient pas indifférents à la date du 1er novembre – c’est la Toussaint -. Vous comprenez donc qu’en arrivant en Guadeloupe, les Massembo avaient déjà connaissance de cette fête. En Guadeloupe, la majorité de la population – catholique – se rendait au cimetière pour honorer les morts. Les Massembo ne pouvaient pas faire autant puisqu’ils n’avaient pas encore enregistré de pertes dans la famille. N’ayant donc pas de sépultures en Guadeloupe pour aller s’y recueillir, ils ne pouvaient se contenter que d’une pensée forte pour les défunts dont les sépultures se trouvaient au Congo.

Face à cette configuration, ils s’étaient organisés dans la famille pour célébrer, à leur manière, ce qui est communément appelé « fête des morts » avec les chants et danses ramenés du Congo, avec certains rythmes, etc. Ils y associaient des éléments et gestes symboliques pour constituer le rituel du « grap ». C’est le cas des chants comme « Sola ya ku sola » qui ouvre et clôture la cérémonie ; de la tenue africaine qu’ils endossent au début de la cérémonie et du coup de fusil tiré en l’air au moment d’aller inviter les défunts à se joindre à la cérémonie ; de la tenue blanche endossée à minuit au moment d’aller raccompagner les morts ; des libations faites avec du rhum (substitut du vin de palme) ; d’une branche de cette plante bien connue des Congolais, en l’occurrence le « m’sanga-vulu » ; d’un carré de tissu blanc, symbole de paix et de pureté. Se joignaient aux Massembo, pour cette manifestation, d’autres kongos qui partageaient les mêmes préoccupations. A noter quecette façon particulièrement ritualisée de célébrer la mémoire des défunts à la « kongo » que les Massembo avaient désigné par l’expression « grap a kongo » n’était pas évidemment commune à tous les immigrés. C’était, me semble-t-il aussi, une façon de souligner leur attachement aux traditions culturelles du pays d’origine qu’ils entendaient perpétuer. Tous les détails du déroulement de la cérémonie sont consignés dans mon livre.

Vous dites que ces rites Kongos constituent un exemple d’identité préservée. Quels sont les moyens utilisés alors pour la transmission et la préservation de cette identité ?

Vous savez, lorsqu’on parle d’identité, on parle inévitablement de culture. C’est bien la culture qui nous distingue les uns des autres. Elle distingue essentiellement les différents groupes humains. Dotés d’une culture d’origine en arrivant en Guadeloupe, les Kongos, en plus de leurs noms, avaient voulu être reconnus comme tel. Du reste, beaucoup parmi eux, s’étaient vus attribuer de nouveaux noms d’inspiration française, anagrammique ou mythologiques. Ils avaient été soumis au laminatoire assimilationniste. D’autres – c’est notamment le cas de la famille Massembo – n’avaient pas voulu céder à cette dépersonnalisation. Ils n’avaient pas voulu laisser disparaître ce qu’ils avaient de plus cher au monde, en l’occurrence leur culture.

Quant à la cérémonie du « grap a kongo », constituée d’un ensemble d’éléments symboliques et ritualisés, elle était et est la manifestation de cette forme de résistance à l’acculturation forcée et programmée par les colons. A travers elle, les Kongos avaient cherché à préserver leur identité.

S’agissant de la transmission de la culture, il convient d’abord de rappeler que c’est un procédé présent au cœur de toutes les sociétés, et qui consiste à faire passer aux générations futures les modèles de penser et d’agir de leurs prédécesseurs.

Nous avons vu qu’en arrivant en Guadeloupe, les Massembo à l’instar de la plupart des Kongos, s’étaient efforcés de garder vivante leur mémoire collective. Mais comme nous l’avons déjà noté, face au dispositif assimilationniste de la société guadeloupéenne de l’époque, on peut penser qu’ils étaient loin d’imaginer que cette mémoire leur survivrait, 150 ans plus tard. Pour préserver et transmettre leurs traditions culturelles, ils utilisaient et encore aujourd’hui différents canaux. Il s’agissait de la transmission verticale, c’est-à-dire d’ascendants à descendants par la bouche et par les objets et les rites, mais aussi de la transmission horizontale, c’est-à-dire entre les gens d’une même génération.

Toute la famille Massembo s’accorde à reconnaître que les grand’mères ont joué un grand rôle dans la transmission des trait culturels kongo. Elle le faisait en restant attentive au fond et à la forme, tels qu’elles les avaient hérités de leurs ascendants. Mais pour ce qui concerne la génération actuelle, le rôle le plus significatif revient aux plus vieux et notamment à Rose-Aimée la doyenne du clan et à Violette décédée en 2002. En effet, en plus de la danse et des chansons qu’elles ont transmis, à l’instar de ce qui se fait dans le pays kongo, devant la case et autour du feu, à la nuit tombée, Violette et Rose-Aimée avaient l’habitude de réunir l’ensemble de la famille (neveux et nièces, cousins et cousines, fils et petits-fils, etc.) pour lui transmettre ce qu’elles savaient de la culture kongo, au grand bonheur de tous. C’est devant leur case que se trouvait en quelque sorte le « mbongi » des Massembo. Figurez-vous que chez les Massembo comme partout aux Antilles, semble-t-il, la mère demeure le personnage le plus influent ; ensuite, viennent la grand-mère, les tantes, sœurs et frères, cousines et cousins, puis le père, les oncles.Les femmes apparaissent ici comme les gardiennes du temple, nous dirons mieux les garantes de la transmission des traditions culturelles. Pour les générations plus jeunes, une transmission symbolique se combine à une transmission fonctionnelle : maintien de liens avec les racines kongo, revendication de la « kongolité ».

Quel regard le Guadeloupéen en général porte-t-il sur cette dimension de la culture de son pays ? Est-il facile d’être Kongo en Guadeloupe aujourd’hui ?

Il y a deux choses qu’il convient de comprendre, en ce qui concerne la situation des Kongos et des Massembo en particulier, en Guadeloupe. Tout d’abord, ils étaient l’objet d’un préjugé défavorable dès leur arrivée en Guadeloupe. Je parle bien de tous ceux qui étaient arrivés juste après l’abolition de l’esclavage pour suppléer à la carence de la main d’œuvre dans les plantations de canne à sucre. C’est-à-dire en tant que travailleurs engagés, immigrés, sous contrat. Ils étaient noirs, sommairement vêtus, ne savaient parler ni le français ni le créole et se nourrissaient de tout ce qu’ils pouvaient trouver sur place, qui s’apparentait aux mets connus dans leur pays d’origine et n’avait pas grand-chose à voir avec la nourriture locale habituelle. Ils étaient donc considérés comme des sauvages, même par leurs « frères » nouvellement affranchis. Ils étaient stigmatisés à outrance et victimes d’ostracisme. Par exemple, leurs difficultés à parler le français ou le créole les poussait à ne s’exprimer que dans leur langue maternelle que les autres ne comprennent point, alors on se moquait d’eux : « Kongo ka palé wani wana » (le Kongo parle n’importe comment). Comme ils étaient de couleur noir ébène, lorsqu’on parlait d’eux, ont disait « Kongo Nwè » c’est-à-dire« Kongo Noir». Grosso modo, ils n’étaient que des parias. Des êtres peu dignes d’intérêt.

Ensuite, s’agissant particulièrement des Massembo, leur situation dans la société guadeloupéenne était encore plus difficile. Je dirai même psychologiquement traumatisante. En plus de l’identité ethnique et de la couleur de la peau qu’ils partageaient avec l’ensemble des Kongos, ils avaient opté pour une contre-acculturation communément appelée résistance culturelle, comme je l’ai dit plus tôt.. Ils avaient adopté une attitude de conservatisme défensif qui s’incarne dans le « grap a kongo ». A partir du moment où – au fil des années et d’une génération à l’autre – la signification du rituels et des chants du « grap a kongo » commençait à échapper aux générations suivantes et donc se trouvant dans l’incapacité de les expliquer au public kongo ou non, qui venait assister à la cérémonie, ils laissaient libre cours aux spéculations et affabulations de toutes sortes : « Ils sont sales, ils ont des pratiques occultes, ils constituent une secte etc. ». La peur de l’inconnu ne pouvait qu’accroitre la marginalisation et l’ostracisme dont ils étaient l’objet.

Vous savez, lorsque des individus ou des groupes d’individus se sont forgés une opinion sur un fait social dont ils ne maîtrisent les tenants ni les aboutissants, parfois même les témoignages les plus précis ne suffisent pas à les rassurer.

Je dois par la même occasion noter qu’Alphonse NZINDOU et moi-même nous rendons régulièrement en Guadeloupe pour prendre part activement à la cérémonie du « grap a kongo ». Lors de cette manifestation, nous nous employons à expliquer au public le sens des gestes rituels et donnons la traduction et la signification des chants du répertoire du « grap a kongo ». En outre, par les différentes émissions auxquels nous étions invités et les interviews que nous avions données aux médias guadeloupéens, nous avons contribué à la mise en lumière et à la dédiabolisation. La publication du livre « Kongos de la Guadeloupe » est venue couronner cela. Il me semble que nous avons – dans une certaine mesure – contribué à changer le regard des Guadeloupéens sur les Kongos et mieux encore sur les Massembo et leurs traditions culturelles. Beaucoup de Kongos marchent aujourd’hui la tête haute et n’ont plus honte de revendiquer leurs origines à commencer les Massembo.

Qu’est-ce qui, en tant que Kongo vous-même vous a marqué tout au long de ces recherches sur les Kongos de Guadeloupe ?

De toute évidence, ce qui m’a d’abord marqué, c’est ce qui a constitué la problématique de ma recherche. Mon étonnement devant la préservation des traits culturels kongos par la famille Massembo, trois siècles durant bien qu’il y ait eu quelques pertes. Vous imaginez un peu ce que représentent trois siècles ? Réussir à préserver ses traditions culturelles dans un environnement social quelque peu hostile, où les colons et leur système s’emploient au quotidien à effacer votre identité ? Mais malgré tout, vous réussissez à garder l’essentiel. Il fallait y arriver. Il faut donc saluer la détermination des Massembo à continuer le « combat » en dépit de la stigmatisation et la marginalisation par l’ensemble de la société guadeloupéenne. Vous savez, lorsque je suis arrivé pour la première fois sur la cour Massembo (« tsibélo tsia ba Massembo »), après m’avoir serré la main, une Massembo d’une soixantaine d’années, s’était mise à passer ses deux mains sur ma tête puis sur tout le long de mon corps. J’en étais surpris et gêné. En fait, c’est la première fois qu’elle se trouvait – en dehors d’Alphonse NZINDOU déjà connu dans la famille – face à un autre Kongo venu non pas de la Guadeloupe mais de « métropole », et de surcroît universitaire. Elle voulait simplement exprimer son émerveillement et son immense fierté de voir, face à elle un Kongo incarnant une autre image plutôt valorisante, loin de ce qu’on lui a toujours fait croire. Ce d’autant plus que les Massembo étaient considérés comme des moins que rien, comme ils le disent eux-mêmes. Du reste, durant toute la période de ma recherche, ce qui m’a également frappé, c’est leur grande fierté d’être kongos, et leur désir de le faire savoir à qui veut l’entendre, depuis que le« grap a kongo » a été mis en lumière. Ils marchent désormais la tête haute et n’ont qu’un rêve : voir un jour le Congo.

« Un des intérêts majeurs de cet ouvrages », écrit Denys Cuche, votre préfacier, c’est la question de l’immigration des Africains dans les Antilles. D’après vous, qu’est ce qui reste de l’histoire de cette immigration aujourd’hui ?

Lorsqu’on parle de l’immigration des Africains dans les Antilles, on parle essentiellement de ces individus, de ces familles que les Colons étaient allés chercher dans le bassin du Congo et ailleurs pour aller travailler dans les plantations, après l’abolition de l’esclavage, avec le statut de travailleurs engagés, de travailleurs sous contrat. Disons que de l’histoire de cette émigration, restent les différents apports – et pas des moindres – dans la culture guadeloupéenne, que ce soit par exemple sur le plan culinaire, sur le plan de la langue (créole), sur le plan de la danse, sur le plan de la musique, sur le plan de l’art, etc. L’apport des Kongo y est très pertinent et remarquable. D’ailleurs partout dans les Caraïbes, on reconnaît la trace des Kongo, lorsqu’ils y sont passés ou lorsqu’ils s’y trouvent.

Vous évoquez un voyage mémorable de la famille Massembo au Congo-Brazzaville. C’est le retour au pays des ancêtres. Pouvez-vous nous relater quelques faits saillants de ce voyage ?

Vous savez, dans la mesure où les Massembo  restent attachés à leurs origines, on peut imaginer qu’ils n’aient qu’un rêve, c’est de fouler un jour le sol congolais, la terre de leurs ancêtres. Ce voyage représente sans doute l’expression la plus aboutie de la tentative de reconnexion avec la mémoire ancestrale. Si l’occasion leur était donnée à tous d’y aller, ils ne seraient pas nombreux à hésiter. De tout le clan, seule Marie-France Massembo a eu, jusqu’à ce jour, l’opportunité de casser le mur de l’hésitation. Lors de son tout premier voyage au Congo, Marie-France était accompagnée de trois autres Guadeloupéens kongos n’appartenant pas à la famille.

M.F. Massembo ©Alfred Jocksan

M.F. Massembo
©Alfred Jocksan

C’était en 1994. Ils étaient allés jusqu’au village Massembo-Loubaki. Là, ils avaient reçu un accueil triomphal digne d’enfants retrouvés, après tant de temps de séparation. Une cérémonie grandiose était organisée pour les accueillir. Toutes les notabilités du village étaient présentes. Au son du tam-tam, Marie-France montra son savoir-faire en matière de danse kongo. Sa virtuosité en ce domaine ne tarda pas à convaincre le village de ses vraies origines kongo. A l’occasion, un vieux grabataire décida de sortir de son lit à la grande stupéfaction des villageois. Et ce vieux tellement heureux et plein d’émotion, leur signifia : «  Maintenant que j’ai assisté au retour des miens partis loin, vers des horizons inconnus, depuis longtemps, je peux m’en aller vers l’Eternel ». Le deuxième fait marquant de ce voyage concerne un autre Guadeloupéen, membre de la délégation et portant le nom de Gabaly. Celui-ci comprit de suite que son nom était la transformation du nom « Ngambari » qui désigne le village et le cours d’eau, non loin de Massembo-Loubaki. Une escale devant la rivière « ngambari » fut pour Gabaly, un accomplissement. Convaincu de ses origines kongo, il fut rapidement et vivement saisi d’émotion, il s’approcha de la rivière, s’accroupit, puis plongea sa main droite dans la rivière et ramena un peu d’eau pour se rafraichir le visage en marmonnant mélancoliquement quelques mot en créole, traduits : « Ceci c’est ma rivière. Je viens d’ici ».

Enfin lors de son deuxième voyage, en 2001, Marie-France réussit à surprendre agréablement les membres de la chorale évangélique de Bacongo, en pleine répétition. Invitée cet après-midi-là par Alphonse NZINDOU à le rejoindre en ces lieux, très grande fut sa surprise dès qu’elle poussa la porte de la salle des répétitions. Elle fut chaleureusement accueillie par toute la chorale réunie qui entonna immédiatement le chant bien inscrit dans le répertoire du« grap a kongo », en l’occurrence « Sombo sombo lulandeno ka lumbaka ko ». Ce chant bien connu des Kongos se danse avec un seul pied. Sans se faire prier, Marie-France se mit à danser avec un seul pied, au grand bonheur des choristes qui firent autant. L’hôte précisa : « ce chant et la danse qui va avec, c’est ma mère qui me l’ont appris ». Il y a tellement de fait à mettre en évidence que j’invite éventuels lecteurs de se référer à mon livre.

Je ne puis oublier ce moment des plus émouvants, lorsque Marie-France se rendit devant la stèle qui trône près de la mer, à Tchivélica d’où embarquèrent ses aïeux Massembo. Main droite posée sur ladite stèle, les yeux pleins de larmes tournés vers la mer, elle fit : « c’est d’ici que mes aïeux sont sortis ! ». Voici ce qu’elle me confia, au sujet de ce voyage : « J’avoue que le voyage au Congo, c’était d’abord pour moi une curiosité à assouvir. Je voulais aller voir comment était le pays d’où sortaient mes ancêtres. Lorsque l’avion dans lequel je me trouvais commençait à amorcer l’atterrissage, j’étais prise d’une vive émotion, comme cela ne m’était jamais arrivé. A Brazzaville, quand je lisais des noms, je me disais « Ah c’est comme nos noms ».

Après ce que vous avez vu et entendu au cours de cette enquête, comment voyez-vous l’avenir du « Grap a Kongo » ? »

Le « grap a kongo » vient de très loin. C’est la manifestation identitaire d’une famille qui tient à ses origines. C’est tellement important aux Antilles de savoir d’où l’on vient. Ce qui n’est malheureusement pas donné à tous les Antillais. Les Massembo ont cette chance et ne souhaitent pas la gâcher. Ainsi font-ils beaucoup d’effort pour pérenniser le « grap a kongo » en préparant la relève. En outre, dans la mesure où la commune de Capesterre Belle-Eau (Guadeloupe) a saisi l’importance culturelle de cette cérémonie et qu’elle l’a reconnue comme patrimoine de la Guadeloupe, elle fait tout pour lui apporter son soutien. De notre côté, moi-même et Alphonse NZINDOU ne cessons de conseiller la famille afin qu’elle préserve à jamais ce patrimoine et ne cède pas à sa folklorisation. A savoir que, comme dans toute manifestation qui connaît un réel succès comme c’est le cas du « grap a kongo »,les protagonistes doivent veiller à ce que la renommée dont jouit de plus en plus le « grap a Kongo » dans l’ensemble de la Guadeloupe et au-delà ne leur monte pas à la tête au point, je le répète, de céder à la mercantilisation et la folklorisation. Le« grap » devra demeurer non seulement une affaire de famille mais strictement inscrite dans la tradition culturelle kongo.

Quels prolongements comptez-vous apporter à ce travail ?

Permettez-moi de rappeler ce que j’ai déjà signalé, au sujet des Kongos de la Guadeloupe. Il y a, pourrais-je dire, trois catégories de Kongos : ceux qui assument leur identité kongo sans état d’âme et avec fierté, c’est le cas des Massembo. Ensuite ceux qui ont honte d’assumer publiquement leur « kongolité » et ont peur d’être stigmatisé. Enfin ceux dont les noms sont d’origine kongo mais ne savent pas qu’ils le sont. Alors devant cette configuration et après avoir travaillé sur la première catégorie (les Massembo), je compte, avec mon complice Alphonse NZINDOU, prolonger la présente recherche en étudiant les deux dernières catégories de Kongos. Essayer aussi de susciter et ressusciter le lien avec d’autres Kongos des Caraïbes et pourquoi pas du Congo.

Souhaitez-vous ajouter autre chose ?

Je voudrais terminer cette interview en disant que j’ai été choqué par le manque d’intérêt de certaines autorités congolaises que j’avais approchées de près ou de loin – notamment celles chargées de la culture – pour la question des Massembo particulièrement. Savez-vous qu’il existe aux Antilles, une commune appelée Pointe-Noire comme au Congo ? Eh bien, lors du premier voyage de Marie-France à Brazzaville, le Maire de Pointe-Noire (Antilles) avait confié aux Guadeloupéens qui accompagnaient Marie-France la mission de se rendre à Pointe-Noire (Congo) pour rencontrer son Homologue et lui remettre la médaille de sa ville. C’était pourtant l’occasion de tisser et développer des liens du genre jumelage. Figurez-vous que le Maire de Pointe-Noire (Congo) n’a pas donné suite à ce premier contact. Vous êtes aussi censé savoir qu’il existe non loin de Pointe-Noire, à Tchivelica, une stèle de fortune dédiée à la déportation et à l’émigration des Congolais vers les Amériques et Iles des Caraïbes. Eh bien j’ai revu cette stèle récemment à la télévision congolaise lorsque le chef de l’Etat congolais faisait visiter ces lieux de mémoires à son Homologue ivoirien. Cette stèle est non seulement tombée à terre et coupée en deux mais elle est aussi en piteux état. Les pouvoirs publics ne semblent pas s’en préoccuper. J’avais honte pour le Congo en voyant ces images, surtout en voyant le président ivoirien. C’est un manque de considération pour ce pan important de l’histoire du Congo. Certes, il a fallu cette visite pour entendre dire par une haute autorité congolaise que ces lieux de mémoire seront valorisés. Il était temps, n’est-ce pas ? Et, Dieu merci, lorsque Marie-France Massembo s’y était rendue, la stèle était encore debout. Mais, on parle souvent de Gorée comme Haut-Lieu d’embarcation qui appelle régulièrement des touristes du monde entier. Pensez-vous que si Tchivélica était valorisé à juste titre, il n’attirerait pas de nombreux touristes peut-être plus que ce qui a été fait pour Pierre Savorgan De Brazza ?


[1] Les Kongos sont issus du grand groupe ethnique kongo, qui appartenait à l’ancien royaume de Kongo (en Afrique centrale, au 16è siècle).

Propos recueillis par Marc Talansi.

NdlrLe livre  » Les Kongos de la Guadeloupe Rites d’une identité préservée «  est en vente ici chez l’Harmattan

(Extrait de Mwinda.org)