Coup d’Etat militaire ou complot politique ? 31 Juillet 1968 : Quel a été le rôle de la bande des quatre ?

Compilation par Wilfrid Olivier Sathoud

JPEG - 52.1 ko

La bande des 4 – Lissouba, Lopes, Thystère-Tchicaya, Sathoud

 

Le 31 juillet 1968, l’armée congolaise déposait le président Massamba-Débat dans une dynamique qui allait offrir la présidence de la République à Marien Ngouabi. Ces évènements ne sont à ce jour toujours pas élucidés de manière convaincante tant la version officielle est empreinte des poncifs de l’idéologie marxiste léniniste qui ont été ceux du pouvoir congolais durant les 27 années qui suivirent. Le contexte sociopolitique congolais a désormais bien changé, il nous semble utile de tenter de rouvrir le débat à l’aide de quelques documents d’archive, avec le recul du temps et par devoir de recherche de la vérité historique.

Dans son ouvrage : « Chronologie des principaux faits et évènements au Congo » [1], Jean Guy Bambi, nous sert la thèse officielle :

Le 22 juillet 1968 :
- Dans un message à la Nation, le Président Massamba-Débat demande à ceux qui le désirent, de faire leur acte de candidature à la Présidence de la République avant midi du Samedi 27 juillet 1968.

Le 27 juillet 1968 :
- Le Président Massamba-Débat fait une autre, déclaration dans laquelle il précise que comme aucun candidat à la Présidence de la République ne se prononce, il demeure à son poste jusqu’à la fin de son Mandat

Le 29 juillet 1968 :
- Le Capitaine Ngouabi est arrêté et gardé à la Gendarmerie Nationale à Brazzaville sur les instructions du Président Massamba-Débat.

POURQUOI ?
- Le Capitaine Marien Ngouabi n’a pas l’intention de faire un coup d’Etat mais il est tout simplement parmi tous ceux qui souhaitent que la direction politique du pays trouve des voies et pouvant guérir les maux dont souffre la révolution congolaise. C’est ainsi que le Capitaine Ngouabi va devenir l’un des camarades qui constituent pour le Président Massamba-Débat, des éléments dangereux à écarter ou à éliminer de la scène politique au Congo, et pourtant, il s’agit ici des éléments progressistes décidés coûte que coûte à faire triompher la révolution socialiste au Congo.
- Effectivement le 25 juin 1966, le Président Massamba-Débat rend publique une Décision faisant du Capitaine Ngouabi un simple Soldat de 2ème Classe.
- Le 27 Juin 1966, un Mouvement Populaire de protestation manifeste contre la Décision prise par le Président Massamba-Débat. Le Capitaine Ngouabi est maintenu dans son grade.
- Au cours de la même année (1966), le Capitaine Ngouabi étant déjà affecté au bureau d’études de l’état-major général de l’armée populaire nationale où il est resté sans attributions précises met donc à profit ce temps creux de sa carrière militaire écrivant un Ouvrage intitulé : « Soldat du peuple »
- En Juillet 1968, restant toujours sans attributions précises, le Capitaine Ngouabi se rend à Fort-Rousset (Owando), son village natal pour y passer un petit séjour. Ensuite, il revient à Brazzaville où il va être arrêté le 29 Juillet 1968.

Le 31 Juillet 1968 :
- Le Capitaine Marien Ngouabi est libéré par un groupe de para commandos

Le 1er Août 1968 :
Le Président Massamba-Débat dissout l’Assemblée Nationale.

Le 2 Août 1968 :
- Les para commandos investissent la maison d’arrêt de Brazzaville d’où ils libèrent tous 1es détenus politiques.
- Le Président Massamba-Débat se retire pour se réfugier à Boko, son village natal (localité située à près de 140 Km au. Sud de Brazzaville).
- L’Armée Populaire Nationale et une partie de la Défense Civile assurent le maintien de l’ordre et invitent la population de Brazzaville à garder son calme.

Le 3 Août 1968 :
- Les Cadres de l’Armée Populaire Nationale se réunissent à la Base Aérienne de Maya-Maya à Brazzaville.
- A l’issue de cette réunion, plusieurs décisions sont prises à savoir :

  1. Le lieutenant Augustin Poignet, Ministre de la Défense Nationale, assume les fonctions de Chef de l’Etat pendant l’absence du Président Massamba-Débat.
  2. Le capitaine Marien Ngouabi est nommé commandant en chef de l’armée populaire nationale en remplacement du capitaine Damas Ebadep.
  3. Le lieutenant Louis-Sylvain Goma est nommé chef d’Etat-Major Général de l’Armée Populaire Nationale.
  4. Le Couvre-feu est décrété de 19 H.30’ à 6 h. du matin.
  5. Tous les Membres du Gouvernement présents à Brazzaville sont invités à se réunir ce 3 Août 1968 à 18 heures sous la présidence du Lieutenant Augustin Poignet.

Le 4 août 1968 :
- Le Capitaine Ngouabi invite le Président Massamba-Débat à rejoindre ses collaborateurs dans l’Intérêt National.
- Au cours de la matinée, le Président Massamba-Débat regagne Brazzaville où il préside au palais présidentiel, le conseil des ministres de 11h30 à 12h30.
- A l’issue de ce conseil, tous les membres du gouvernement présentent leur démission collective dans le souci d’aider le chef de l’Etat à résoudre la crise qui règne dans la capitale.
- Le Couvre-feu est reporté de 22 h. à 6 h. du matin.

Le 5 août 1968 :
- Le « Conseil National de la Révolution (C.N.R) est créé. Il est dirigé par le Capitaine Marien Ngouabi.
- Le Président Massamba-Débat est également membre du CNR.

Le 6 Août 1968 :
- Le Président Massamba-Débat rend publique la nouvelle Equipe Gouvernementale

Le 14 Août 1968 :
- Publication de « L’Acte Fondamental » du CNR abrogeant la Constitution du 8 Décembre 1963.

Le 20 août 1968 :
- Le Capitaine Alfred Raoul est nommé Premier Ministre du gouvernement provisoire par décret n° 68/228 du 20. 08.1968.
- Les Eléments dirigés par Ange Diawra, obéissent aux ordres du CNR tandis que ceux qui sont dirigés par André Hombessa et installés au Camp de la Météorologie, s’opposent.

Le 30 août 1968 :
- Une Patrouille mixte « APN – Défense Civile » est arraisonnée à la hauteur du Camp de la Météo par les récalcitrants du dit camp. C’est ainsi que pendant près de 18 heures, il se produit quelques échanges de coups de feu entre les deux corps. Pourtant, il ne s’agit pas pour les camarades combattants de l’APN de tuer leurs frères congolais. Ils veulent tout simplement intimider ces jeunes entêtés afin de leur arracher les armes qu’ils détiennent car ces derniers ne sont que des enfants âgés de 12 à 15 ans.
- Dans la nuit du 30 au 31 Août 1968 pendant l’affrontement « APN – Défense Civile », le Président Massamba-Débat intime l’ordre aux Jeunes du camp de, a météo de déposer les armes dans une « Déclaration Radiodiffusée ». Quoi que cet ordre ne soit pas exécuté ;

Le 31 août 1968 :
- Les Vaillants Combattants de l’Armée Populaire Nationale, finissent par désarmer leurs frères cadets.

Le 3 septembre 1968 :
- Publication des deux actes :

  1. Portant dissolution des Directions do la CSC, de la JMNR, et de l’ URFC.
  2. Portant création des comités provisoires de la « Défense de la Révolution ».

Le 4 septembre 1968 :
- Le Président Massamba-Débat démissionne par entêtement et obstination insensés

Le 5 septembre 1968 :
- Le Capitaine Alfred Raoul (Premier Ministre) assure également les fonctions de Chef de l’Etat jusqu’à nouvel ordre.

JPEG - 52.1 ko

Lissouba, Lopes, Tchicaya, Sathoud

Le 26 Juillet 1968 quatre intellectuels congolais (Pascal Lissouba, Henri Lopes, Jean-Pierre Thystére-Tchicaya et Jean-Edouard Sathoud) adressaient une lettre collective au Président Alphonse Massamba-Debat.
En voici la teneur intégrale :

Brazzaville, le 26 Juillet 1968

Monsieur le Président de la République,
Chef de l’Etat et du Gouvernement,
Secrétaire Général du Parti.

Notre pays traverse en ce moment des jours et des nuits d’angoisse au cours desquels nous craignons de voir s’écrouler l’édifice qui reste encore le phare d’une Afrique désireuse d’indépendance réelle et l’exemple d’un petit pays qui a décidé de prendre le taureau du sous-développement par les cornes.

Les quatre signataires de cette lettre n’ont pas l’intention, par une telle démarche, de se porter candidats à quelque poste de ministre ou de membre du Bureau Politique. Nous voudrions simplement couper court aux spéculations de tous ceux qui cherchent à faire des intellectuels des apprentis sorciers assoiffés de pouvoir.

Le savant le plus génial, l’artiste le plus doué, n’est pas forcement le meilleur politique

Par les responsabilités que nous occupons ou avons occupées, nous pensons que la solution de la crise actuelle ne réside pas dans le remplacement d’un HOMME par un autre, que le savant le plus génial, l’artiste le plus doué, n’est pas forcément le meilleur politique. Il y a une réalité économique, sociale, internationale et culturelle, complexe et en mouvement, non encore étudiée, et que les slogans les plus humanistes ne pourront refaçonner en un tour de main.

Lénine, si souvent cité, avait coutume de rappeler que le pouvoir se prend en un jour, quelquefois en quelques heures, mais que pour transformer l’économie, il faut des dizaines d’années et, pour transformer l’homme, il en faut bien plus encore.

La pratique de notre propre Révolution nous autorise à nous défier des recettes politiques tant il est vrai l’expérience de la vie fait refuser aux peuples, aujourd’hui, de recevoir le socialisme comme un dogme figé : comme une science, il progresse et ne naît que de la réalité objective. Pour tout citoyen conscient, l’alternative est claire : il s’agit de prendre position pour ou contre le désordre et l’anarchie qui remettraient en cause les acquis d’une économie encore fragile et emporteraient dans la tourmente les fils qu’elle a mis tant de temps à former, faisant du Congo un pays exsangue.

Permettez alors, Monsieur le Président, que nous vous apportions notre analyse, notre compréhension et notre soutien dans les termes et les limites que voici.

Votre appel du 22 juillet dernier, Monsieur le Président, a suscité en nous une impression inconfortable. Connaissant votre riche personnalité, celle du combattant d’avant août 1963, connaissant votre courage pour avoir vécu à vos cotés les heures les plus douloureuses sinon de notre histoire, du moins de la Révolution, on ne peut qu’être surpris, voir ému.

Qui n’a pas été séduit par les discours, les positions fermes et courageuses du premier Président de la première Assemblée Nationale, face à un Youlou au faîte de sa gloire, tout-puissant et tout despote ! Qui ne reconnaît en vous le défenseur zélé de ces étudiants honnis par le pouvoir en place, persécutés et pourchassés ? Vous avez, par votre action personnelle, contribué à faire admettre dans la masse d’abord, à imposer ensuite dans la vie publique, ces fils légitimes du pays. Ces fils ne peuvent et ne souhaitent être quittes d’une dette aussi lourde envers vous.

Le moins qu’ils puissent vous dire aujourd’hui est qu’ils ont grandi et qu’ils souhaitent lever les malentendus et les équivoques créés et entretenus par les seuls ennemis de la Révolution.

Monsieur le Président, aux heures les plus sombres, les plus douloureuses de la Révolution congolaise, certains d’entre nous furent à vos cotés. Il nous souvient comme d’hier le piteux spectacle qu’ils offraient, tremblant de tous leurs ressorts, dramatisant tout, craignant leur propre ombre. Comment ne pas, avec la rétrospective, admirer votre belle assurance !…plus que tout, cette phrase que nous rappelons en substance, qui nous a forgés et façonnés :

« La peur n’est pas un remède contre le danger, elle en est parfois la cause… »

Il est difficile, Monsieur le Président, avec tout le respect que nous vous devons, de reconnaître notre combattant à travers l’allocution du 22 juillet. Est assez dire ?

Chaque citoyen est volonté : il est vouloir et pouvoir. Ce pouvoir, vous le rappelez vous-même, vous a été confié, volontairement, sciemment. Comment concevoir qu’il fut mis aux enchères ?

Monsieur le Président, quoi de plus grave qu’une rupture avec les Etats-Unis d’Amérique, dont on connaît la puissante brutalité, quoi de plus inquiétant qu’une rupture deux fois presque consommée avec la France, dont nous sommes encore largement tributaire, quoi de plus dramatique qu’un déferlement militaire à votre domicile, qu’une flambée de tribalisme agressif, qu’une vague de terreur, emportant certains de nos meilleurs fils, quoi de plus préoccupant, de plus affreux, que ce déferlement de commandos de la mort pendant des semaines, que dire des colis, ces « oranges » d’un type spécial, don des yankees, que dire enfin de cette action perfide de l’impérialisme dont Dubreton et Laurent semblent être les sous-produits de la pire espèce ?

Rien que tout cela ne vous a fait départir de votre calme, de votre sourire légendaire, de votre propos incisif. Qu’est-ce dont tout ce qui vient d’être rappelé ? Une élection inspirée au niveau d’une région ? Une vague de contestation des jeunes, dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’est pas l’exclusive du Congo ? Est-ce enfin la, maintenant légendaire, rumeur de complots d’une institution bien congolaise : « radiotrottoir » ?…

La région et la tribu constituent, à l’heure actuelle au Congo, deux réalités objectives qu’il serait souhaitable de prendre en considération. Nous citoyens de ce pays, nous sommes, malgré nous, prisonniers de nos origines ethniques et régionales. Dés lors, nous devons nous attendre à ce que cette appartenance à une région, à une tribu, s’exprime d’une façon ou d’une autre. Il dépend de l’organisation de la vie nationale et du fonctionnement des institutions publiques, pour que cette expression revête un caractère constructif. Quoi qu’il en soit, il ne convient pas de surestimer les manifestations de cette appartenance.

Ce n’est pas parce que cette appartenance est réalité qu’elle doit constituer un obstacle à l’édification rationnelle de la nation. En d’autre termes, notre attachement à notre patrie doit nous interdire de penser que, faute de pouvoir venir à bout du tribalisme et du régionalisme au niveau mental, il n’y a plus d’autre voie à l’édification du pays qu’un appui total et exclusif sur sa tribu ou sa région : le Congo de demain sera l’œuvre de tous ses enfants, ou ne sera pas.

L’année 1968 à cette particularité d’être marquée, dans bon nombre de pays du monde, par une énorme vague de fond que roule la jeunesse et qui tend à remettre en cause les structures établies.

Une analyse même sommaire de cette réalité montre que cette protestation s’explique, dans une large mesure, par le fait que la jeunesse est tenue à l’écart des problèmes brûlants de son pays et que, de ce fait, elle n’en saisit pas les dimensions et les multiples aspects ; faut-il alors s’étonner qu’elle conteste les solutions parfois laborieuses que les responsables tentes d’apporter à ces difficiles problèmes.

Il nous semble nécessaire de commencer par définir les conditions d’installation du socialisme en partant d’une analyse objective des réalités de notre pays. Il faudrait, pour cela, résoudre un certain nombre de préalables : la notion de démocratie ne saurait être la même dans notre pays qui accuse des différences énormes dans leur développement économique. La nation congolaise doit être édifiée à partir du matériel humain et du fond traditionnel « in situ ».

La définition d’une certaine éthique de l’individu dans la société congolaise mérite toute notre attention.

Toutes ces notions élucidées ou définies, au cours de discussions franches et loyales, devraient concourir à l’élaboration de notre propre démocratie, préalable et tremplin vers le socialisme scientifique.

En dernière analyse, nous voulons considérer votre déclaration du 28 juillet, non comme un défi, mais comme un appel à la raison, à la sagesse, à la franchise et à la coopération. C’est pourquoi nous nous permettons de dire que les conditions d’édification du socialisme ne sont pas réunies. Il faut donc, sous peine de dévaloriser ce terme, le mettre pour un temps entre parenthèse car quand bien même vous souhaiteriez l’appliquer, une analyse de notre société montrerait que vous n’auriez pas suffisamment de collaborateurs du haut au bas de l’échelle pour empêcher que ce rêve ne se transforme en un cauchemar pour un peuple qui ne peut encore saisir totalement les subtilités que Marx a conçues au terme d’une longue quête philosophique et scientifique.

Commençons simplement à ne parler plus que de « DEMOCRATIE NATIONALE ».

Cette doctrine méritera une mise au point plus élaborée. Nous vous proposons d’en faire le thème de cette nouvelle étape de la Révolution que vous avez fixée à partir de la semaine qui suivra le cinquième anniversaire des « Trois Glorieuses ».

Dans cette optique, il est certain que des nécessaires réformes doivent être aménagées. Qu’il nous soit permis de suggérer à cet effet la désignation d’un comité de personnalités de votre choix, chargé de dégager les lignes directrices des actions futures dans le but d’assainir l’atmosphère et de ressouder l’unité nationale.

Monsieur le Président, les cadres intellectuels ne sont pas à l’affût des postes de postes mais souhaitent que l’on considère qu’ils sont, à leur manière, susceptibles d’apporter leur contribution à la construction nationale.

On leur reproche de contester. Mais c’est leur manière d’être. Tout intellectuel est habitué à contester. Les connaissances n’avancent que par la remise en cause des principes établis et des travaux antérieurs, ce qui ne veut pas dire qu’ils veuillent par là sa présenter en candidats légitimes au pouvoir.

Monsieur le Président, voila ce que nous voulions vous dire, dans ces moments difficiles. Si notre phrase est franche, elle n’a pas pour but cependant de vous accabler, mais de vous aider à faire le point et de vous assurer de notre confiance. Le découragement qui semble vous habiter est la rançon d’un long travail sans repos au service du peuple. Il ne doit pas vous conduire aux solutions de désespoir. Si notre lettre ne réussissait qu’à vous faire sortir de l’isolement ou vous avez l’impression d’être, nous aurions atteint notre but.

Encore un mot, c’est pour expliquer pourquoi nous ne sommes que quatre : c’est que l’urgence de la situation ne nous permettait pas de toucher tout ceux qui pourraient s’associer à ce document. Nous serions heureux que d’autres personnalités – intellectuelles ou non – s’ y associent, car nous tenons moins à la paternité de notre opinion qu’à ce qu’elle reflète le point de vue du plus grand nombre.

Nous vous prions d’agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de notre soutien révolutionnaire, et l’assurance de notre considération la plus respectueuse.

Pascal LISSOUBA, Professeur au Centre d’Etudes Supérieur de Brazzaville ;

Henri LOPES, Directeur Général de l’Enseignement ;

Jean-Pierre THYSTERE-TCHICAYA, Directeur de l’Ecole Normale Supérieur d’Afrique Centrale ;

Jean Edouard SATHOUD, Directeur Adjoint de la Banque Centrale ;

Le 3 Septembre 1968 le Président Alphonse Massamba-Debat présentait en ces termes sa démission à l’armée congolaise :

JPEG - 21.4 ko

A. Massamba-Débat en meeting à BZV en 1968

« Le 15 Août 1963 notre Armée remettait entre mes mains les pouvoirs d’Etat Congolais.

Le 19 Décembre 1963 le Peuple Congolais entérinait le choix en m’élevant à la magistrature suprême.

Arrivé en fin de législature je me devais, afin d’accélérer le processus de renouvellement de nos institutions, de créer les conditions les plus favorables pour permettre au Peuple de jouir de sa liberté de choix. La dissolution de l’Assemblée et la suspension des activités du bureau politique répondaient à cet impératif. Inutile d’ajouter que pour plus d’efficacité j’envisageai la convocation d’une conférence nationale des cadres qui devait fixer les grandes taches et les orientations possibles à proposer au peuple, conférence dont le CNR (Conseil National de la Révolution), au sujet de la formation duquel j’invitais, dans ma déclaration du 29 Juillet, salle de l’information, les fédérations et organes spécialisés du parti à me faire parvenir les candidats choisis démocratiquement en leur sein, serait un organe technique. On sait comment a été constitué le présent CNR.

Le 31 Juillet 1968 lorsque notre armée sollicitait deux (2) postes ministériels (Défense nationale et Intérieur) et la Direction des Services de Sécurité, elle imposait de facto un remaniement ministériel ; la démission collective des ministres nous aida à trouver cette solution. Cette démarche de notre Armée (l’unique d’ailleurs) était, que ceci soit souligné en passant, intelligente et venue fort à propos au moment ou notre pays traversait une période particulièrement difficile et dangereuse avec la menace et l’infiltration des mercenaires blancs. Chargé de le défendre, elle ne devait normalement qu’en assurer en même temps la sécurité.

La marche organisée des événements, le cynisme avec lequel ils sont agencés me font découvrir que mon honnêteté et ma bonne foi ont été trompées, non par notre Armée dont j’ai toujours apprécié la droiture, mais par la machine ou elle s’est enlisée et ou elle risque de laisser sa réputation et son honneur.

Je dis ouvertement que si notre Armée n’était pas soumise à des interférences extérieures à elle, eu égard aux entretiens fructueux et fraternels, faits dans une totale compréhension, depuis nos premières séances de travail, elle n’aurait jamais joué malgré elle le rôle humiliant de l’intrigue, de la confusion et de la propagande. Jamais elle ne m’aurait fait ces conditions (que l’armée ignore) déconcertantes d’être privé de liberté d’action et de parole, au point d’écouter, sans ma défense les propos diffamatoires et de la plus haute calomnie diffusés, oh ! Quelle honte pour notre pays, sur les antennes de notre station nationale. Et tout cela est fait sous le bon couvert de notre belle Armée par un groupe de politiciens qui ont trouvé refuge à l’étage de la Mairie et dont la haine pour l’Armée dite « coloniale » n’est plus un secret pour personne.

En période trouble ou critique l’Armée doit demeurer le seul havre de salut de tout le peuple. Avant qu’il ne soit trop tard j’enjoins donc très fraternellement notre Armée à prendre ses responsabilités et je lui renouvelle mon invitation à assumer seule, en dehors de toutes intrigues extérieures, dans l’honneur, la dignité et l’impartialité, tout les pouvoirs d’Etat afin de conduire plus sainement et plus loyalement notre grand peuple vers des élections libres et correctes. »

Brazzaville, le 03 Septembre 1968

Alphonse MASSAMBA DEBAT

Le 4 septembre, le capitaine Marien Ngouabi en qualité de commandant en chef de l’armée congolaise et Président du Conseil National de la Révolution (CNR), lisait sur les antennes de « La Voix de la Révolution Congolase », un communiqué du CNR avisant le peuple congolais de la démission présidentielle :

JPEG - 16.9 ko

M.Ngouabi à Dolisie en 1974

« Le CNR a estimé que le Président de la République a failli dans sa mission essentielle, celle d’assurer le respect des institutions, l’unité nationale. A ce titre, le CNR a pris acte de la démission du Président Massamba Débat et a décidé la constitution d’un gouvernement provisoire dirigé par le premier ministre, jusqu’à la mise en place de nouvelles institutions.

Nous tenons également à rassurer les congolais et le monde que le CNR prend l’engagement d’assurer la sécurité de l’ancien Président de la République.

Le CNR réaffirme son amitié avec tous les peuples du monde épris de paix et de liberté et en particulier avec les Républiques sœurs de l’Afrique Centrale. Le CNR garantit tous les accord et traités internationaux passés jusqu’à ce jour par le Congo Brazzaville avec les puissances étrangères et les organisations internationales.

Nous demandons au peuple d’aider le CNR et le gouvernement provisoire pour que l’unité nationale et la démocratie deviennent effectives. »

En 1977 devant la Cour de Justice Révolutionnaire d’exception mise en place pour juger l’affaire de l’assassinat du Président Marien Ngouabi, l’ex Président Massamba-Débat revenait sur les circonstance de sa démission :

« Ce que le mouvement du 31 juillet 1968 avait exigé que je fasse, à savoir : l’attribution des postes de la défense nationale et de l’intérieur à l’armée, je l’avais fait. Mieux, j’avais admis les principes d’un nouveau gouvernement en acceptant la démission de l’ancien. Malgré toutes ces concessions, je n’ai pas été libre d’exercer mes prérogatives étant donné que le mouvement qui avait choisi son Chef en la personne du Commandant Marien Ngouabi ne me laissait pas de répit et exigeait davantage les pouvoirs. Je devais même envisager de fixer mes vues sur un certain nombre de personnalités que je pouvais mettre provisoirement dans cette équipe expérimentale.
Par exemple : Bakoula Daniel, enseignant ; Ngouoto Charles, administrateur ; Mikolo-Kinzonzi, enseignant ; Hombessa André ; pour expliquer le problème des assassinats ; docteur Loembet, santé publique ; Ndébeka, ancien directeur des finances ; Moukouéké Christophe ; Samba Prosper, mines et géologie ; Mpassi Patrice, ancien responsable des pionniers ; Ngoma Jean-Jacques, enseignant, ex commissaire du gouvernement du Niari ; Banthoud Paul, syndicaliste en études à Paris ; Gnali-Gomez ; Obongui Gabriel ; Nganga Jean-Pierre, ministre du travail et le reste des Secrétaires d’Etat.

Ma pensée serait aussi de faire revenir tous les épurés de l’armée. Il fallait revaloriser les anciens. Au niveau de l’armée, c’est Mountsaka qui devait prendre la tête, en tant qu’officier le plus ancien (…)

(…) A la suite des événements qui arrivent dans un Etat, il n’est pas toujours prévisible de connaître tout ce qui peut arriver à un Chef d’Etat. L’expérience des différents pays nous montre à suffisance que dans les cas d’événements violents, la vie du Président de la République est toujours menacée. Nous sommes en Afrique ou nous voulons à tout prix rejeter la notion de passation de service et d’une manière non violente. S’il ne démissionnait pas, je pensais que la situation empirant, l’éventualité de ces mouvements violents entraînant parfois la vie du Chef de l’Etat pourrait surgir au Congo. »

La question :

JPEG - 17.6 ko

Le CMP en 1977, à gauche H.Lopes

Quel a donc été le rôle des quatre intellectuels dans le renversement de Massamba-Débat ? Trois d’entre eux obtiendront les plus grands honneurs sous le régime de Marien Ngouabi. Henri Lopes sera ministre de l’Education Nationale (décembre 68 et janvier 70), ministre des Affaires Etrangères (décembre 71), premier ministre, ministre du Plan (août 73), premier ministre, Chef du gouvernement, ministre du Plan (janvier 75) il sera l’artisan de la communication de la République Populaire du Congo et écrira les paroles de l’hymne national « Les Trois Glorieuses », Lissouba ministre d’Etat, chargé du Plan (août 68) ministre d’Etat chargé de l’agriculture, de l’élevage et des eaux et forêts (décembre 68), Tchicaya ministre de l’Enseignement Technique, Professionnel et Supérieur (décembre 71, janvier 73, août 73 il hérite alors en plus de la recherche scientifique) , le quatrième Sathoud renforcera sa position à la Banque des Etats de l’Afrique Centrale où il finira vice gouverneur.

Nul doute que ces quatre hommes, tous en vie à ce jour, détiennent une grande partie de la vérité. Rompront-ils le silence afin que la postérité sache enfin comment et pourquoi le Congo allait s’enfoncer durant 27 ans dans le centralisme démocratique et l’athéisme auxquels ils ont tous aujourd’hui renoncé ?

[1Nous avons puisé dans la troisième édition de cet ouvrage, éditée en 1988, la première édition date probablement de 1980 ou 81