Emile Biayenda, le cardinal assassiné

EBLe 18 mars 1977, le Cardinal Biayenda s’entretient en début d’après midi avec le Chef d’État congolais, le Président Marien Ngouabi, sur des questions relatives à l’Église du Congo. Après l’entretien, le Cardinal retourne à son domicile. Quelques heures plus tard, le président Marien Ngouabi est assassiné.

Le soir du 22 mars vers 17h, un véhicule Land Rover s’arrête devant la résidence du Cardinal. Deux hommes en descendent et communiquent au Cardinal que le Comité Militaire du Parti désire l’entendre. Le cardinal monte à bord de leur véhicule, qui prend la direction de l’État-major de l’armée… L’abbé Louis Badila qui suivait la Land Rover, fait le témoignage suivant, que les lecteurs peuvent retrouver dans le livre d’Adolphe Tsiakaka « Émile Biayenda, grandeur d’un humble » Éditions du Signe, 1999. Pages 137 à 139 :  » A ce moment descend de l’État Major, à toute allure, une voiture noire. Une 504. A la vue de la Land Rover dans laquelle se trouve le Cardinal, elle fait volte-face. L’homme qui s’y trouve fait signe au soldat en recherche de soi disant renseignements sur le lieu de rendez-vous. Il lui parle. De quoi s’est-il agi ? On le saura quand ce soldat dictera à son complice, le conducteur, de prendre direction de Mpila. Je tente de les poursuivre. Mais l’embouteillage des voitures leur donnera de l’avance sur moi. Je les perds de vue… » Plus tard dans la nuit, les autorités du Comité Militaire du Parti annoncent à l’Abbé Louis Badila, Vicaire général, l’assassinat du Cardinal par ceux qui l’avaient enlevé. Nul ne sera jamais inquiété.


Emile Biayenda n’en était pas à ses premiers ennuis avec le pouvoir politique comme le montre le texte suivant paru in « La Semaine Africaine » du 10 mars 2015.

Voici l’extrait d’un manuscrit de l’abbé Emile Biayenda, retrouvé dans ses notes personnelles, après sa mort. Daté du 9 février 1968, il l’écrit à Lyon où il est en séjour de santé et d’études, après les rudes épreuves qu’il a vécues, depuis son arrestation par les sbires du pouvoir politique de l’époque, le matin du 9 février 1965 à la paroisse Saint-Jean-Marie Vianney de Mouléké, jusqu’à sa sortie de prison, le 24 mars 1965.

L’abbé Biayenda avait été accusé d’avoir fait imprimer et distribuer des tracts, pour inciter le peuple à se soulever contre le régime. Le procès qui s’ensuivit le disculpa, car il mit en évidence la machination montée contre lui qui n’avait jamais trempé dans une quelconque intrigue politique.

«Le mardi 9 février 1965… je dépose mes bouquins sur le rebord de la petite clôture, devant ma porte, quand je vois arriver une auto qui s’arrête dans la cour. Des agents de police en sortent… Arrivés au commissariat central, on me fit monter à l’étage, au bureau du commissaire. L’interrogatoire recommence. Il fut menaçant et, désormais, tout ira crescendo. Insatisfait de mes réponses, on me déclare traître, indigne. On me fait enlever la soutane, les chaussures, les chaussettes. Je les priai de me laisser les chaussettes aux pieds, à cause des rhumatismes. Le processus sanguinaire était déclenché. Je comprenais que l’affaire était grave, mais à aucun instant, je ne pus soupçonner quelle en serait l’issue et pourquoi il y avait cela… A partir de ce moment, je me remis entièrement entre les mains du Seigneur et de Marie, sa sainte mère et notre mère. Mon âme était en paix… La nuit est arrivée et moi je suis enfermé dans ma cellule de 2,5 mètres sur 1,5 mètre environ. La litière: un bloc en ciment sans rien de plus dessus. C’est là que je souffrirai, si j’ose dire, mon martyre, n’ayant pour toute couverture qu’une culotte et un maillot de corps sur moi…

Vers 23h, on vient me retirer de ma cellule, pour me conduire en haut, dans une salle à moitié éclairée… Cette nuit-là, les tortures principales furent celles de la balançoire qu’ils appellent aussi faire passer un méchoui, parce qu’on vous lie les mains avec une corde par les poignets; on vous plie les jambes de sorte qu’un bâton passé sous les jarrets et reposant sur les coudes avec les bras repliés vous réduise presque à un vulgaire paquet… C’est un méchoui ainsi plié et pivotant autour du bâton! On pose chaque bout sur un tréteau… Et les voilà au travail, à trois ou quatre qui vous frappent avec des lamelles de courroie de ventilateur d’auto. Ils frappent partout et durement, tout en vous accablant de questions auxquelles il vous faut répondre. Ils tapent, ils tapent et toujours beaucoup plus fort. Ils ne cesseront que lorsqu’ils vous sentiront bien à bout de souffle -et eux-mêmes aussi- car, ils ne veulent en aucune manière faire des martyrs… Au bout de quelques moments, tout mon dos était en lambeaux; mes mains et mes pieds ne ressentaient plus rien. Quant à la mémoire, je me sentais un véritable chaos. On me détacha et, gisant sur le ciment, je tremblais horriblement de fièvre…

Je subis un autre genre de torture… la pendaison. On vous fait monter sur une chaise, on vous attache les mains là-haut avec une ficelle, on retire la chaise. Vous pendez le long du mur. Les poignets ont tendance à rompre et les bras eux-mêmes à se détacher des épaules. Aussi, cela devient très dur au bout de quelques moments. Eux frappant, interrogeant. Ils ne vous descendent que pour ne pas faire un martyr. Pendant que j’étais suspendu, l’âme en paix, je priais pour mes bourreaux et j’avais de la compassion pour ceux qui avaient monté une pareille machination. Vraiment, je me sentais grand. Cette grandeur, je la sentis une autre fois que j’étais assis là, pauvre type, le corps meurtri, devant la table des commissaires qui m’interrogeaient, me menaçaient, me frappaient…

Rester entre quatre murs, ne bouger que pour aller, quand ils le veulent bien, aux toilettes, sans jamais voir la lumière du soleil évidemment. Ne faire aucun pas sans être accompagné. Bref, être sans liberté, c’est certainement l’épreuve la plus dure que j’ai éprouvée. Alors, vive la liberté, car elle est sans doute, le plus grand don que le Seigneur ait fait aux hommes. Durant ces jours et ces nuits sans sommeil, comme il est consolant de pouvoir prier la Vierge avec le chapelet, de ses dix doigts de la main. Ce bloc en ciment, tout maculé de sang, devient aussi un bel autel d’holocauste qui permet d’unir sa vie à celle du Christ. On est plus généreux et l’on fait de son sort un don au Seigneur, pour toute l’humanité…

Voilà ce qui m’était arrivé il y a exactement aujourd’hui trois ans. Je me suis décidé à transcrire cela pour mon compte personnel. Je ne garde rancune contre personne. De tout mon cœur, j’ai voulu pardonner à ceux qui m’ont infligé cette injustice, en pensant au Christ pardonnant du haut de la croix… Je sens, cependant, encore combien tout cela a opéré de coupure dans ma vie. Oui, une nette coupure, un changement que je sens très bien en moi-même et cela sans doute jusqu’à la fin de ma vie. J’aurais pu être supprimé de cette terre, en ces circonstances, mais, voilà que j’y suis encore. Cela me fait sentir davantage combien mon existence actuelle était un don «au carré» du Seigneur.  Marie, ma bonne mère, merci!»

Ce qui frappe dans ce récit, c’est la force d’âme de l’abbé Biayenda qui défie pacifiquement ses bourreaux, comme s’il voulait réveiller en eux la meilleure part d’humanité cachée aux entournures de leur barbarie. Biayenda continue à croire qu’il a, en face de lui, des frères qui ne se confondent pas avec leur méchanceté. Il sait qu’on ne vainc pas le mal par le mal, mais par le bien. N’est-ce-pas ce que dit ce proverbe koongo qu’il aimait à partager: «Wa kuma lawuki, luata m’lele»?  (Quand tu poursuis un fou, tiens-toi en homme sage); et ce que recommande Jésus à ses disciples: «Si l’on te gifle sur la joue droite, tends l’autre joue»? (Mathieu 5,38); ou encore ce que livre Nietzsche, grand critique du christianisme: «Celui qui lutte contre les monstres doit veiller à ne pas le devenir lui-même»? (F. Nietzsche, Par-delà le bien et le mal).
L’attitude de Biayenda devant ses bourreaux ne relève pas de la lâcheté, elle est une invitation qu’il leur fait à quitter les oripeaux de la barbarie, pour ressembler au véritable Muntu, Jésus, que Pilate, dans un propos prophétique dépassant son intelligence d’homme politique accroché à ses privilèges, désigne:  «Ecce homo». L’homme en grand, grandeur divine à laquelle participe Biayenda, humilié et torturé.  Dans ce face-à-face, la victime n’est pas celui qu’on pense être: ce n’est pas Jésus que la lâcheté de Pilate va condamner à la crucifixion; ce n’est pas Biayenda que les bourreaux vont torturer. Les victimes, ce sont ces soi-disant défenseurs de la Nation qui ferment leurs yeux à l’éclat lumineux de la vérité.
Biayenda ne cite pas les noms de ses bourreaux; il ne veut pas les vouer aux gémonies, mais ils trouvent auprès de lui la compassion que mérite tout être humain, car l’homme est autre que le mal qu’il commet. En plus, Biayenda a pour Maître, Jésus dont il ne cesse de contempler la croix; alors il se met à l’école du divin Maître et il pardonne: Etre grand et pardonner en vue de la réconciliation, voilà l’une des leçons de vie que lègue Biayenda. L’homme pudique qu’il était ne parlait que rarement et avec parcimonie de cette tranche de vie qui l’a pourtant marqué indélébilement. On ne sort pas indemne à tous points de vue d’une telle épreuve; on en sort différent, d’une façon ou d’une autre. On peut en sortir refermé sur soi-même, brisé, sans ressort, comme si la vie était finie. On peut aussi en sortir aigri et revanchard, comme un héros de western qui poursuit son tortionnaire, pour lui faire payer sa cruauté, parfois au prix du sang. Mais, on peut encore aussi en sortir en faisant de ce vécu, d’apparence immonde, un matériau qui sert à construire une existence noble, pour soi-même et les autres. Cette troisième possibilité est celle qu’embrasse Biayenda, chemin resserré qu’empruntent peu d’hommes, pressés de régler les comptes avec leurs ennemis, pour se sentir grands, forts et apaisés.
Douze ans presque jour pour jour après sa sortie de prison, Emile Biayenda, premier cardinal congolais, fut enlevé puis assassiné le 22 mars 1977, à Brazzaville. Son second martyre attend d’être raconté par ceux qui l’ont vu, entendu et touché dans le couloir de la mort, de sa résidence épiscopale jusqu’au cimetière d’Itatolo, afin que soit confirmé, jusqu’au bout, l’accomplissement d’une vie pétrie d’amour, de douceur, de pardon et de réconciliation.

Abbé Olivier MASSAMBA-LOUBELO
Prêtre.

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Hervé Zebrowski fut le dernier secrétaire d’Ernest Kombo, Evêque d’Owando décédé à Paris le 22 octobre 2008 dans des circonstances non réellement élucidées, Hervé Zebrowski accuse Denis Sassou Nguesso d’avoir fait empoisonner Mgr Kombo dans une lettre du 7 juin 2011 adressée à Etienne Mougeotte. Il y dit aussi que le même était au courant de l’attentat qui allait frapper le Boeing d’UTA en 1989.

Zebrowski est aussi l’auteur d’un livre titré « Les assassins du Cardinal – Terreur sur Brazzaville » dans lequel on peut lire ce qui suit à propos, entre autres de l’image ci-dessous.

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Lorsque je remis ce rapport à Ernest Kombo ce soir là rue de Grenelle, je lui demandais des explications à propos de cet étrange cliché. Pourquoi ce diplomate du Vatican montrait-il au public ce vêtement tel une relique ? Quel en était le sens ? De bonne humeur ce soir là, il me répondit avec sourire :

« – Il s’agit de la soutane miraculeuse que portait le cardinal Biayenda le jour de son assassinat.

–         Vois-tu Hervé, comme chacun le sait et comme l’enquête officielle l’a établi au Congo, le cardinal Biayenda a été assassiné d’une rafale de mitrailleuse par l’adjudant Mamoye sur la montagne appelée aujourd’hui Montagne du Cardinal.

Or, comme tu peux le voir, il n’y aucune trace de balle sur cette soutane du cardinal. Voilà le miracle.

–         S’agit-il d’un vrai miracle ? » Demandais-je stupéfait.

–         « « «  Tu es vraiment stupide Hervé, comment veux-tu que cela soit possible ?

–         Pourquoi y aurait-il eu un tel miracle ? Crois tu que le Christ lui-même ait effacé les plaies qui lui furent infligées sur la croix ? »

Je mesurais la consternante naïveté d’enfant de chœur que j’eus pendant un instant.

« – Mais alors, comment le cardinal a-t-il été assassiné ? »

Ernest Kombo ne me répondit pas. Son sourire s’était éteint.

J’insistais :

« Où a-t-on retrouvé son corps ? »

Ernest Kombo marqua un silence avant de me répondre à voix basse comme dans un souffle :

« – On a retrouvé son corps deux jours après, enterré au grand cimetière de Brazzaville, le cimetière de Ntchémé Talangaï.

–         Celui qui se trouve sur la route qui va vers le Nord ?

–         Oui, à cet endroit même »

Je voyais bien ce « grand cimetière sous la lune », devant lequel j’étais passé et qui m’avait impressionné lors de mon retour de nuit à Brazzaville.

« – Mais alors, si il n’y avait pas de trace de balle dans la soutane et si on l’a retrouvé dans cette tombe, c’est qu’il a été enterré vivant ? »

Ernest Kombo ne me répondit pas.

« Pourquoi ont-ils tué le cardinal, insistais-je ? »

Kombo restait silencieux, je sentais qu’il allait s’enfoncer dans les profondeurs de sa forêt congolaise, me laissant seul sur la route, au bord de ce cimetière, avec mes questions. Pour la première fois depuis le début de notre relation, mon ton se fit plus ferme, plus insistant, presque brutal.

« – Ah non, Monseigneur, vous n’avez pas le droit de ne pas m’éclairer plus. Je suis votre fils fidèle, à votre service depuis quatre ans. J’en ai marre que vous me parliez nègre, je ne suis pas nègre, je suis blanc et je ne comprends pas tout ce que vous voulez me signifier. Vous savez parler blanc, alors, s’il vous plaît, parlez moi blanc. Qu’est-il arrivé au cardinal Biayenda, que s’est-il passé cette nuit là ? »

Kombo parut surpris par mon ton Il plongea son regard dans le mien, j’avais stoppé sa fuite. Il me répondit doucement, affectueusement  comme un père craignant d’avoir blessé injustement son enfant.

« – Ils ont tué Biayenda parce que c’était un saint. Un homme qui portait l’évangile, un homme qui était l’évangile. Un homme qui transformait les cœurs les plus endurcis. Vois-tu, Hervé, Biayenda a réussi là où moi-même j’ai échoué. En 1977, il avait réussi à toucher le cœur de deux de nos dirigeants d’alors : le président Marien Ngouabi et l’ancien président Massamba Debat. Il avait convaincu en profondeur ces deux chefs du Congo, profondément choqués et perdus par l’échec total des 17 premières années d’indépendance, de se convertir vraiment à Christ. Il les avait convaincus d’abandonner la voie du communisme et du matérialisme dans laquelle s’était engagé le Congo. «  Seul Jésus pourra vous permettre de sauver notre peuple » leur avait-il dit avec toute sa foi. Sous le regard du cardinal, Ngouabi et Massamba Debat définirent secrètement une nouvelle constitution qui entendait sortir le Congo de l’impasse du communisme. Le cardinal avait béni ce projet de constitution. Mais au Congo le malin est puissant et il veille. Un homme, le plus fort d’entre nous entretient des relations avec ces puissances du mal ; Cet homme fut informé du projet. Il s’assura du soutien des forces cubaines alors présentes au Congo communiste pour tuer le projet. C’est ainsi que Marien Ngouabi et Massamba Debat furent assassinés par quelques congolais voués aux forces de la mort et du cardinal. Le 17 mars, en fin de matinée, Marien Ngouabi fut rejoint dans l’hôtel où il se trouvait, par une dizaine de militaires, tous sous l’emprise du grand féticheur du Khani. Ils blessèrent à mort le président. Défiguré, mâchoire fracassée, il fut ramené à sa résidence de la présidence de la République, où sa propre garde cubaine l’acheva. On ne sait pas comment fut assassiné Massamba Debat, dont le corps ne fut jamais retrouvé.

–         Pourriez-vous être plus précis Monseigneur ? Qui sont ces forces du mal ?

–         Ces forces sont celles de la mort. Dans certains de nos rituels africains, des hommes appellent ces forces du mal et de la mort. Et tu peux me croire Hervé, ces forces du mal et de la mort. Et tu peux me croire Hervé,  ces  forces sont celles du Diable, et elles répondent.

–         Il suffit de croire au mal ? Il faut ardemment désirer le mal et la mort. Je n’ai jamais vu Dieu, personne n’a jamais vu Dieu, mais vois-tu, je désire Dieu de toutes mes forces, ce Dieu incarné en Jésus. Le mal, Hervé, je peux te l’assurer, lui je l’ai vu, il existe. Ce mal là, seul Jésus a le pouvoir de l’écarter. Sans lui, il nous emporte.

–         Pourquoi les congolais n’ont-ils pas achevé eux-mêmes le président ?

–         Parce qu’il s’agissait d’un chef politique. Dans ce crime politique, ces congolais associés au Diable voulaient aussi associer les Cubains. Une sorte de pacte du sang signé avec Cuba, qui mouillait tout le monde.

–         Et pour le cardinal, que s’est-il passé exactement ?

–         Lui c’était différent. C’était un chef religieux, une affaire strictement congolaise Le chef de la religion du mal devait, pour installer son pouvoir, tuer le chef de la religion du Bien, incarné en la personne de Biayenda. Il ne s’agit pas là d’un assassinat bête et brutal, commis par des soldats ivres à la solde d’un mercenaire. Il s’agit d’un terrible sacrifice humain qui s’inscrit dans des liturgies de l’effroi. Car c’est dans l’effroi que surgit le diable. C’est ainsi que ces hommes perdus appellent les forces du mal à leur service. Dans la nuit du 17 mars 1977, quelques heures après avoir tué Ngouabi, le grand prêtre des forces du mal, le grand Khani, a envoyé des hommes à l’archevêché où dormait Biayenda. Personne ne savait alors que Ngouabi venait d’être assassiné. Le cardinal ne se méfia pas de ces hommes qui venaient le chercher. Le grand chef du Mal, caché derrière son masque rassurant de ministre de la Défense, appelait Biayenda en urgence. C’est dans la confiance qu’il accepta de les suivre. Arrivé à la hauteur du cimetière Ntchémé Talangaï, un barrage arrêta sa voiture. Ayant compris sans doute ce qui se passait là, ce qui qui l’attendait devant ce cimetière, le cardinal réussit à déjouer le barrage et à poursuivre sa route. Quelques kilomètres plus loin, il fit arrêter sa voiture pour s’enfuir dans la brousse vers la montagne appelée aujourd’hui « MONTAGNE DU CARDINAL », mais il fut vite rattrapé par les hommes du Khani. Ils se saisirent de lui et l’emmenèrent jusqu’au cimetière, qui est l’un des lieux privilégié où ils célèbrent et appellent les forces du mal. Ces cérémonies sont toujours nocturnes. Une tombe y était creusée. Le chef des forces du Mal ordonna à Biayenda de s’y coucher. Une rafale de mitrailleuse fut tirée à côté pour l’effrayer et afin qu’il s’exécute, mais le cardinal refusa. Il fut brutalement jeté dans sa tombe, là, il s’agenouilla et pria, tandis que les forces du Mal, sous le regard de leur grand chef, psalmodiaient lentement leurs incantations que le diable entend, tout en remplissant la fosse.  C’est deux jours après seulement que le cardinal fut retrouvé dans cette tombe. Il était à genoux, sa main droite loin de son visage, mais à hauteur de son visage.

Je sais qu’en cette dernière qui fut la sienne, il bénissait ces hommes perdus et terrifiés, à qui il fit face jusqu’au bout.

«  Seigneur, pardonnez leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ».

Ce fut la dernière prière d’Emile Biayenda.

–         Comment avez-vous appris ce qui s’est passé cette nuit là ?

–         A l’époque, j’avais choisi de travailler dans la fonction publique car là se trouvait l’élite du pays. Là je pouvais exercer une pastorale efficace, enracinée au cœur de la pâte humaine qui s’efforçait de construire le Congo moderne. Vois-tu, j’appartiens à une génération qui avait été touchée par l’expérience des prêtres-ouvriers en France. En ma qualité de prêtre, beaucoup d’hommes venaient se confier à moi. Quelques uns de ces hommes perdus, soldats et fonctionnaires, terrifiés par le geste qu’ils avaient commis, bouleversés par la prière du cardinal à genoux dans cette fosse, sont venus me confier leur crime insupportable.

–         C’est pour cette raison que Jean Paul II vous a nommé évêque en 1980 ? Pour vous donner du poids et mieux combattre le Khani ?

–         Oui, sans doute. Dès que j’ai connu les circonstances exactes de ce crime, je m’en suis ouvert à Monseigneur Firmin Singha, l’ami le plus proche du cardinal. Ils  s’aimaient ces deux hommes, ils avaient le même âge, ils étaient l’un et l’autre mes guides, mes pères spirituels, à la source même de ma vocation sacerdotale. Monseigneur Singha a su informer le Vatican. Il y était écouté parce qu’on le savait très proche du cardinal.

–         Mais où est Monseigneur Singha aujourd’hui ?

–         Il est mort en 1993 alors qu’il était évêque de Pointe Noire.

–         Mais de quoi est-il mort ?

–         Il est mort empoisonné.

–         Empoisonné par les hommes du Khani ?

–         Oui, par les hommes du Khani.

–         Mais le Khani, il avait été chassé du pouvoir par vous-même en 1991 lorsque vous aviez pris la tête du pays afin d’organiser l’alternance démocratique ?

–         C’est exact. Mais le Khani n’était pas mort. Il était là, présent au Congo, et il continuait son œuvre de division et de mort. Il a même réussi à troubler et s’allier certaines consciences sacerdotales. Le Khani m’avait  « driblé »

Ernest Kombo aimait le football et il utilisait volontiers cette métaphore empruntée à ce jeu d’équipe

Hervé Zebrowski – « LES ASSASSINS DU CARDINAL – Terreur sur Brazzaville »

Editions du Chercheur d’hommes
Ce livre raconte l’histoire d’un cardinal du Congo Brazzaville, enterré vivant lors d’un sacrifice rituel qui s’inscrit dans un culte célébré par le pouvoir en place à Brazzaville. Dédié aux forces des ténèbres et de la mort, ce culte instaure un régime de la terreur dans cette région de l’Afrique centrale. L’auteur, de retour dans le bassin du Congo, s’efforce de comprendre les sources et les logiques de la tragédie des Congo.
ISBN : 978-2-7466-0896-2 • juin 2009 • 316 pages
Prix éditeur : 25 € 23,75 €

 


Biographie

Émile Biayenda, né en 1927 à Mpangala en République du Congo et mort assassiné le à Brazzaville, est uncardinal congolais, archevêque de Brazzaville de 1971 à sa mort.

Prêtre

Émile Biayenda est ordonné prêtre le pour le diocèse de Brazzaville après des études aux séminaires de Brazzaville et Lyon.

Évêque

Nommé archevêque coadjuteur de Brazzaville, avec le titre d’archevêque in partibus de Garba, le , il est consacré le 17 mai suivant par le cardinal Sergio Pignedoli.

Il en devient l’archevêque titulaire le .

Cardinal

Il est créé cardinal par le pape Paul VI lors du consistoire du , avec le titre de cardinal-prêtre de S. Marco in Agro Laurentino. Il est ainsi le premier cardinal de la République du Congo.

Il meurt assassiné le . Il n’a alors que 50 ans.