« Genèse de la coopération Chine-Afrique Centrale, le cas du Congo : les rapports tissés entre les Chinois et les Africains avant et pendant la période coloniale » par Julien Bokilo

Distribution  préventive de quinine aux travailleurs chinois du CFCO

Distribution préventive de quinine aux travailleurs chinois du CFCO

Les Chinois et Africains avaient déjà été en contact au Moyen Âge grâce aux progrès technologique de la marine et du commerce de l’empire du milieu. Mais, la période qui a plus marquée ces  rapports, c’est la 1ere période Ming qui avait permis la réalisation de sept grandes expéditions navales en Afrique orientale dirigées par Tcheng-Ho au XV siècle[1]. On peut encore trouver aujourd’hui des preuves de la présence chinoise de cette époque sur le littoral africain et dans quelques îles voisines, grâce à des sources archéologiques[2].

Cependant les peuples de l’Afrique équatoriale et Chinois ont eu leur premier contact pendant la colonisation, en 1929. Cette relation s’est créée lors des travaux de construction du chemin de fer Congo Océan. Les difficultés techniques, dues à la fois à la traversée des massifs forestiers et à des défauts d’approvisionnement en matériel et en vivres, avaient d’abord entraîné beaucoup de morts parmi les ouvriers noirs. C’était l’époque du travail forcé où les moyens techniques étaient encore rudimentaires avec des corvées meurtrières. Certains ouvriers mouraient même au cours du transport, victimes de maladies tropicales, d’affections pulmonaires, d’accidents et de démoralisation. La faible densité des populations de cette région s’était ajoutée au triste tableau. Le taux de mortalité était monté à 30 % parmi les nouvelles recrues[3]. Ces difficultés avaient occasionné des décès en masse entre 1925 et 1929. C’est ainsi que Boussenot Georges écrit : Quant aux pertes, celles-ci relevées avec soin et calculées pour la période s’étendant du 1er janvier, date théorique de l’ouverture des travaux, au 30 avril 1929, elles se chiffrent par les pourcentages des décès sur les chantiers par rapport au nombre d’hommes incorporés :

– Division côtière (Mayombe)……….19, 29 %

– Division Brazzaville………………..1 %

Pourcentage des décès dans les camps de transition :

– Brazzaville………………………….1, 87 %.

Le nombre de pourcentage de l’ensemble du personnel employé s’élevait à 11,98 %.[4]

Les difficultés leur poussaient ensuite à la désertion. Devant cette situation incontrôlée, les autorités françaises ont fait appel aux  ouvriers chinois afin de soulager la main d’œuvre indigène. Le recrutement des Chinois avait été procédé à Kouang-Tcheou-Wan et à Hong-Kong.

Le gouvernement avait affrété un navire avec 800 cents hommes (chinois). Après deux mois de navigation, ils débarquent à Pointe-Noire (aujourd’hui Capitale économique du Congo Brazzaville) en juillet 1929. En vue de leur utilisation, quatre cents de ces Chinois furent envoyés sur M’Boulou (qui était le centre de la main-d’œuvre du Mayombe) où il y avait un camp chinois (cases). Les Chinois furent utilisés progressivement.

Photo n°1 : Les travailleurs chinois à Pointe-Noire Source : Boussenot Georges, La construction du Congo-Océan, Paris, La Presse coloniale illustrée, 1930, P.10.

Photo n°1 : Les travailleurs chinois à Pointe-Noire
Source : Boussenot Georges, La construction du Congo-Océan, Paris, La Presse coloniale illustrée, 1930, P.10.

Et, grâce à l’esprit de l’arrêté du 18 janvier 1826, des ouvriers chinois participaient à la réalisation de cet ouvrage de Pointe-Noire à Brazzaville sur un tracé de 502 km[5], sous la direction des Batignolles[6], une société  Française.

À la fin des travaux de plus de douze années, il va y avoir aussi des morts du côté chinois. Ce qui reste comme mauvais souvenir et traces de la présence chinoise de cette époque au Congo, c’est un cimetière érigé en mémoire de ces ouvriers chinois morts.

Cimetière des ouvriers chinois de la Construction de Chemin de Fer Congo-Océan Source : Site institutionnel du CFCO : www.cfo.cg

Cimetière des ouvriers chinois de la Construction de Chemin de Fer Congo-Océan
Source : Site institutionnel du CFCO : www.cfo.cg

Pendant que les Chinois débarquaient pour le retour trois d’entre eux restèrent au Congo comme travailleurs libres. Cette période marque également le début de l’immigration chinoise au Congo-Brazzaville. Au regard de la description que nous venons de faire sur le rapport entre ces peuples Africains et Chinois qui commence au Moyen Âge jusqu’à la colonisation, nous estimons que ce rapprochement ne pas être considéré comme une stratégie d’enracinement chinois, c’est plutôt par soucis de trouver du travail et de faire de l’aventure ou du commerce que ces Chinois venaient sur le continent africain. Cependant, l’histoire de la relation diplomatique entre la République populaire de Chine et la République du Congo commence en 1964[7] avec l’établissement des premières relations diplomatiques entre ces deux pays. Cette relation a été motivée par la vocation des deux pays à militer d’abord pour le non-alignement entre les deux blocs de la guerre froide et  le souci pour la Chine de mettre en œuvre sa stratégie d’enracinement au Congo. Cependant, cette stratégie a occasionné beaucoup de conséquences qui sont parfois à l’origine de la protestation de la présence chinoise sur le continent, par certains leaders et intellectuels africains. Nous  pouvons citer le cas de l’abbé Fulbert Youlou qui l’exprime dans ouvrage intitulé : J’accuse la Chine.

Bibliographie

Bokilo Lossayi J., « La stratégie de l’enracinement et ses conséquences sur le développement, le cas de la Chine au Congo », Thèse de doctorat en socio-économie du développement, soutenue le 12 juillet 2011, EHESS.

Bokilo Lossayi J., « L’Amérique peut-elle utiliser les Afro-américains et leslobbies évangéliques pour ralentir la progression chinoise en Afrique ? »,Outre-terre, Paris 2011.

Boussenot G., La construction du Congo-Océan, Paris, La Presse coloniale illustrée, 1930.

Moniot H., Economies, Sociétés, Civilisations, Annales, 1964.

Sautter G., « Notes sur la construction du chemin de fer Congo-Océan (1921-1934) », Cahiers d’Études africaines, 1967.

Schmidt  N., «Les migrations de main-d’œuvre dans la politique coloniale française aux Caraïbes pendant la seconde moitié du XIXe siècle », Le mouvement social, Les Editions Ouvrières, n° 151, avril-juin 1990.

Teobaldo F., Le relazioni della Cina Con l’Africa nel medio evo, Dott. A. Giuffrè édit., Milan, 1962.

Youlou, Fulbert (abbé), J’accuse la chine, Paris, La Table ronde, 1966.

 

Pour approfondir, lire : Bokilo Lossayi Julien, La stratégie de l’enracinement et ses conséquences sur le développement, le cas de la Chine au Congo, Paris, Harmattan.


[1]   F. Teobaldo, Le relazioni della Cina Con l’Africa nel medio evo, Dott. A. Giuffrè édit., Milan, 1962, p. 12

[2]   H. Moniot, Economies, Sociétés, Civilisations, Annales, 1964, p. 200.[3]  G. Sautter, « Notes sur la construction du chemin de fer Congo-Océan (1921-1934) », Cahiers d’Études africaines, 1967, p. 3.
[4]   G. Boussenot, La construction du Congo-Océan, Paris, La Presse coloniale illustrée, 1930, p. 13.
[5]  N. Schmidt, «Les migrations de main-d’œuvre dans la politique coloniale française aux Caraïbes pendant la seconde moitié du XIXe siècle », Le mouvement social, Les Editions Ouvrières, n° 151, avril-juin 1990,  p. 12-16.
[6] Société de construction des Batignolles (précédemment Ernest Goüin et Cie), adresse télégraphique : JUGOUIN-47 PARIS ; siège social : 11, rue d’Argenson, Paris 8e. C’est une entreprise générale de travaux publics : Etudes et Construction de Chemin de Fer, Routes, Ports, Canaux, Barrages, Ponts, etc. Adduction d’eau et Travaux d’assainissement, Fondations de tous systèmes, Construction en béton armé.
[7]   D.-C., Ganao, « Instruments de ratification du traité d’amitié entre la République du Congo et la République Populaire de Chine », Protocole d’échange, Ministère des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie, Brazzaville le 9 janvier 1965.


19baaaeL’Auteur

Julien Bokilo Lossayi, spécialiste du développement durable et de la gouvernance des organisations, est membre du groupe Chine-Afrique rattaché au CECMC de l’EHESS. Il étudie en particulier le développement durable et la gouvernance des organisations. Ses recherches portent sur les rapports qu’entretient la Chine avec l’Afrique et ses partenaires, dans leurs dimensions tant actuelle qu’historique.
Il est l’auteur de La stratégie de l’enracinement et ses conséquences sur le développement, le cas de la Chine au Congo, Thèse de doctorat en socio-économie du développement, 2011, EHESS, « L’Amérique peut-elle utiliser les Afro-américains et les lobbies évangéliques pour ralentir la progression chinoise en Afrique ? », Outre-terre, Paris 2011.
Et de La concurrence entre la Chine, les anciens partenaires de l’Afrique et les autres pays Brics, L’Harmattan, 2011.