La demi-vie de Sony Labou Tansi disparu à 47 ans

Faut-il rappeler que Sony Labou Tansi est un écrivain immense ? Immense si l’on en juge par la quantité d’écrits qu’il a publiés. Une vingtaine d’œuvres parmi lesquelles on dénombre tous les genres, il y a des romans, du théâtre, de la poésie bien sûr, des lettres qui sont de purs joyaux. Tous ces genres ont été l’occasion pour lui de montrer la dimension de son excellence.

Sony Labou Tansi, de son vrai nom Marcel Ntsoni, est né à Kimwenza (Congo belge) le  d’un père zaïrois (RDC) et d’une mère congolaise (RC). L’aîné de sept enfants, Marcel Sony apprend le français à l’école, puis il étudie à l’École Normale Supérieure d’Afrique centrale (ENSAC) . À partir de 1971, il enseigne le français et l’anglais à Kindamba (en) puis au Collège Tchicaya-Pierre à Pointe-Noire, il s’est à partir de 1979 progressivement imposé comme l’un des leaders d’une nouvelle génération d’auteurs francophones d’Afrique Noire, par ses romans et par son théâtre.

À la publication de son premier roman, en France en 1979, il choisit pour pseudonyme Sony Labou Tansi, en hommage à Tchicaya U Tam’si. Satire féroce de la politique fondée sur la torture, le meurtre et le culte de la personnalité, dénonciation de la dictature, La Vie et demie se déroule dans un pays imaginaire, la Katamalanasie.

Il a fondé et dirigé le Rocado Zulu Théâtre à Brazzaville pour lequel il a écrit et mis en scène l’ensemble de ses pièces.. Il reçut le Prix Ibsen en 1988. Toutes les pièces de Sony Labou Tansi ont été représentées au Congo et certaines d’entre elles ont été jouées à l’étranger (en France, en Allemagne, en Italie et aux États-Unis) dont quatre coproductions au Festival International des Francophonies en Limousin avec la collaboration de Pierre Vial, Daniel Mesguich*, Michel Rostain et Jean-Pierre Klein.

Il a toujours vécu au Congo-Brazzaville et s’est rapproché, à la fin de sa vie, du leader Bernard Kolélas. En 1992, il est élu député de Makélékélé, et il est radié de la fonction publique en 1994. Il meurt à l’âge de 47 ans, le 14 juin 1995, 3 jours après son épouse Pierrette.

Depuis 2003, le Prix Sony Labou Tansi est décerné à des pièces de théâtre francophones. La majorité de ses manuscrits sont aujourd’hui déposés à la Bibliothèque francophone multimédia de Limoges et sont disponibles en consultation sur le site sonylaboutansi.bm-limoges.fr

Romans édités :
La vie et demi (1979),
L’état honteux (1981),
L’anté-peuple (1983),
Les sept solitudes de Lorsa Lopez (1985),
Les yeux du volcan (1988),
Le commencement des douleurs (1995).
Ses romans sont édités aux Editions du Seuil.

Théâtre publié :
Conscience de tracteur, N.E.A.-CLE (1979),
La parenthèse de sang et Je soussigné cardiaque, Ed. Hatier-Monde Noir,
La rue des mouches, Revue Equateur n°1 (1986),
Moi, veuve de l’empire, Ed. Avant-Scène Théâtre n°815 (1982),
La résurrection rouge et blanche de Roméo et Juliette, Acteurs (1990),
Le coup de vieux (coécrit avec Caya Makhélé, R.F.I.) Présence Africaine,
Antoine m’a vendu son destin, Collection Scènes sur Scènes, Ed. Acoria (1997)

Théâtre publié aux Editions Lansman (Belgique) :
– Qui a mangé Madame d’Avoine Bergotha ? (1989), réédition 1995,
Une chouette petite vie bien osée (1992),
Qu’ils le disent… qu’elles le beuglent (1995),
Une vie en arbre et chars… bonds (1995),
Monologues d’or et noces d’argent (1996).

Poésie éditée :
La vie privée de Satan, recueil,
– Les yeux de l’espoir, recueil,
– L’acte de respirer, recueil,
– La peur de crever la vie, recueil
– Poèmes et vents lisses, poésie, publiée aux Editions Le bruit des autres (1995).

Prix :
Il a obtenu le Grand Prix de l’Afrique Noire pour L’anté-peuple, le Prix Francophonie de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques pour l’ensemble de son oeuvre, et le Prix Ibsen, décerné par le Syndicat Professionnel de la critique dramatique, pour sa pièce Antoine m’a vendu son destin.


 

La polémique

L’écrivain congolais Sony Labou Tansi a-t-il eu des « nègres » ?

Qui a écrit les romans de l’écrivain et dramaturge congolais Sony Labou Tansi ? Ceci n’est pas une question attrape-nigaud. Elle mérite d’être posée en ces termes parce que de plus en plus de voix parlent de l’écriture à plusieurs mains des romans de l’écrivain congolais ! Sony Labou Tansi a occupé l’espace littéraire africain durant la décennie 80-90. Aussi bien dans l’écriture romanesque que dans le théâtre, il fut considéré comme le meilleur de sa génération. Une décennie après sa disparition [il est mort du sida en 1995, à l’age de 47 ans, ndlr], son œuvre est entrée dans l’ère du soupçon.

Longtemps, ces accusations ont été accueillies avec un souverain mépris par les inconditionnels de Sony Labou Tansi dont je fais partie, les mettant sur le compte de la calomnie. Il est vrai que chaque fois qu’un auteur africain a émergé, il s’est trouvé des voix pour tenter de le salir. Ainsi, Yambo Ouologuem fut accusé de plagiat après le Renaudot ; Calixte Beyala aussi le fut après que le prix du roman de l’Académie française lui a échu. En général, les grands auteurs, même européens, ont connu ce soupçon. On a dit que c’est la reine d’Angleterre qui écrivait les tragédies de Shakespeare, que c’est Racine qui refilait des comédies à l’inculte Molière.

Une œuvre bâtie à l’ombre du soupçon

La rumeur a toujours accompagné la carrière de Sony. Même de son vivant, Sony Labou Tansi fut accusé d’avoir pillé « Cent ans de solitude » de Gabriel Garcia Marquez pour écrire son roman « La Vie et demie ». Influence que Sony n’a jamais cachée d’ailleurs. Mais, pour beaucoup de gens, la frontière est difficile à tracer entre intertextualité et plagiat. On se rappelle aussi la rumeur qui disait que Sylvain Bemba réécrivait les œuvres du jeune écrivain dont il fut le premier lecteur. L’homme n’entrera jamais dans la polémique, mais devant la persistance de la rumeur, Henri Lopes se verra dans l’obligation de répondre, en relativisant l’implication de Sylvain Bemba dans l’œuvre de Sony. On apprendra que « la fratrie des écrivains congolais » relisait les manuscrits de ses membres et faisait des remarques, dont l’auteur n’était pas obligé de tenir compte. Il dira que Sylvain Bemba se contentait d’un « travail de toilette » sur les manuscrits. Jusqu’où allait ce toilettage ? En l’absence des manuscrits de Sony, c’est mystère et boule de gomme. Plus tard, viendra le pavé de Mukala Kadima-Nzuji. Dans une note de lecture, il affirme que « Le Commencement des douleurs », qui a été publié par les Editions du Seuil, est très différent du manuscrit que Sony avait fait lire à plusieurs personnes. Comme cette affirmation ne s’appuyait que sur des déclarations d’écrivains sous le couvert de l’anonymat, on l’a mise sur le coup de la jalousie de confrères.

Adapter au goût du public hexagonal

Et puis, comme un dernier clou au cercueil de la réputation de Sony, tombe une œuvre consacrée par Jean-Michel Devesa à l’écrivain congolais et intitulée « Sony Labou Tansi, l’écrivain de la honte » (éd. L’Harmattan). L’universitaire et chercheur ayant vécu et travaillé au Congo montre qu’il y a effectivement eu un profond travail de réécriture des romans de Sony Labou Tansi par Luc Estang et quelques autres personnes des éditions du Seuil. Un travail de retouche, sous le prétexte que l’écriture de Sony Labou Tansi avait besoin de lifting pour être accepté par le lectorat hexagonal.

Quelles sont la part d’écriture de Sony Labou Tansi et celle des « cosméticiens » du Seuil dans ces livres hybrides ? Le style étant propre à chaque homme, qu’en est-il lorsque l’œuvre est écrite à plusieurs ? Toutes ces questions trouveront de réponses lorsque les manuscrits de Sony Labou Tansi et tous ses carnets d’écrivain seront à la disposition des chercheurs, et qu’une véritable critique « génétique » sera possible.

Sony est une victime. Seulement une victime

Même s’il s’avérait que des écrivains ont aidé Sony Labou Tansi en réécrivant ses livres, il serait plus à plaindre qu’à blâmer. Quel jeune auteur aurait la détermination de refuser de petits arrangements si c’était le prix pour voir éditer son premier roman ? On peut imaginer le calvaire qui fut le sien plus tard, en tant que créateur contraint de vivre dans une imposture pareille. Il n’y a pas de Faust heureux. Et cela éclairerait pour nous l’attitude de Sony dans les dernières années de sa vie. Expliquer pourquoi il a scié la branche sur laquelle il était assis et la solitude dans laquelle l’ont relégué ses amis.

En s’engageant en politique aux côtés de Bernard Kolelas, en dénonçant la Françafrique, en tenant un discours africaniste que l’on a qualifié d’antifrançais, il contribua à détruire les alliances qui avaient aidé à ses succès littéraires. En effet, Sony Labou Tansi s’était appuyé sur un réseau de parrains littéraires qui étaient des écrivains en même temps que des personnalités politiques de son pays, en l’occurrence Henri Lopes et Jean-Baptiste Tati-Loutard qui créera un poste spécialement pour lui au ministère de la culture : une façon de l’enlever de la classe tout en lui conservant son salaire de fonctionnaire pour qu’il se consacre entièrement à son art. Des amitiés à l’ambassade de France et à RFI lui assureront la promotion de ses œuvres en France. D’ailleurs, il sera longtemps l’invité incontournable de chaque édition du festival de théâtre de Limoges. Des pièces saluées par la critique de l’époque et déjà tombées dans l’oubli, nul metteur en scène d’Afrique ou d’Europe ne les montant aujourd’hui.

Avec son entrée en politique, il ne pouvait ignorer qu’il perdrait tous ses soutiens. Pourtant, il l’a fait. Comme un ultime sursaut pour se déprendre des maîtres artisans de la gloire et se réapproprier sa liberté au prix fort. Mais, au-delà du cas Sony, ces révélations doivent nous interpeller, car elles posent un grave problème, celui de tous les auteurs africains publiés par les maisons d’éditions hors du continent : quel est leur degré d’indépendance ? Jusqu’où sont-ils maîtres de leur création ? Ont-ils la force de résister aux nègres (il n’y a pas un autre nom pour désigner les mercenaires de la plume) qui tripatouillent leur manuscrit sous le prétexte d’en faire des succès de librairies ? S’ils succombent à la tentation du succès, alors on peut affirmer que la littérature africaine est en péril.

Sony Labou Tansi, écrivain de la honte et des rives magiques du Kongo
éd. L’Harmattan – 380p., 31€.