La résistance mbochi à la CFHBC des frères Tréchot

A la fin du XIXe siècle, époque de l’arrivée de Pierre Savorgnan de Brazza, les ngala « gens d’eau » étaient de toute évidence, les populations de la cuvette congolaise les mieux préparées à accueillir les français, eux qui avaient l’habitude de descendre jusqu’au pumbu, à leur risques et périls, pour avoir des objets « made in Europe » qu’ils savaient depuis capitaliser pour avoir des biens de prestige. Les marchandises que les « bana mayi » raportaient étaient des fusils de pierre, des barils de poudre, des cotonnades : l’américain blanc, alias mbenza, utilisé comme linceul dans les enterrements, des guinées bleues, mpili, et des étoffes chinées carrelées de noir et blanc, mokungulu, utilisées dans les rites religieux, l’andrinople rouge, mbende ou korolongo , et les couvertures rouges imprimées de léopard, molangiti mo ngoyi, portées exclusivement en signe d’autorité et de prestige par les chefs de villages et les nobles.

Guerrier mbochi

Guerrier mbochi

Ces ngala « gens d’eau » connaissaient tellement les européens que leurs premières rencontres « physique » furent des affrontements guerrières. Ce fut le cas du contact Pierre Savorgnan De Brazza/Bouloundza Noka un des chefs des likuba. Cette hostilité s’explique par le fait que les maîtres de la navigation, les likuba ne voulaient pas recevoir dans leur univers, les blancs dont-ils avaient appris à connaître l’activisme commercial, par les peuples côtiers qu’ils fréquentaient, par les foires « du pumbo ». Leur pénétration était vue comme une agression économique, appelée à ruiner leur lucrative activité. En quoi d’ailleurs les likuba avaient eu raison. La suite du contact France/Congo releva les vraies motivations de cette intrusion des français :l a mise en place d’un système d’exploitation, à leur profit des richesses de la cuvette congolaise.

Deux périodes bien distinctes vont expliquer la pénétration française dans la cuvette congolaise

Contact France-cuvette congolaises : deux périodes bien distinctes

De 1878 à 1898 = partenariat dans les échanges. Signature de traités d’amitié,  symbolisés par des échange de sang,  qui leur apportaient des bien côtiers ; implantation à la porte de leurs cités. ces biens côtiers qu’ils allaient quérir au Pumbo depuis le XVIIe siècle.

A partir de 1899, c’est la rupture et la désillusion dans la pratique. les français se proclament désormais maîtres alors que les ngala deviennent des sujets. il s’agit d’une véritable imposture qui commence dès 1899, date de démarrage du régime concessionnaire au Congo français.

  • Les ngala n’ont jamais accepté cette nouvelle situation. Voici les noms de quelques chefs qui résistèrent et qui prirent la tête de cette résistance, surtout dans la zones des terres fermes de la cuvettes congolaises de 1903 à 1913
  • Ekaka du village Kangini, actuel quartier de la ville d’Owando
  • MBandaga, du village lango près de la ville de Makoua sur la Likoula-Mossaka
  • Belenguenze, du village Etoumbi (site de l’actuelle ville)
  • Enymba,n’idza du village moali, dans le district de Makoua
  • Mwene Yoka à Otswembe, dans le district de Makoua, Ibombo à Boundji (site de l’actuelle ville)
  • Plus au sud les foyers de résistance armée se localisaient à Oboya, Koubou, Ehounda.

Malheureusement toutes ces résistances armées furent vite réprimées à travers le pays ngala. Nos résistants avaient en réalité été vaincus par la « modernité européenne ». Ils ignoraient que les fusils qu’ils avaient stockés depuis l’époque « négrière » étaient démodés et qu’ils ne rivaliseraient pas avec ceux des français : mousquets chargés par le canon contre des nouveaux fusils chargés par la culasse et dont la cadence de tir était dix fois supérieure et la charge six fois plus puissante. Bouloundza et ses hommes en avaient fait les frais le 30 juin1878, cette erreur et ce décalage technologique avaient eu des conséquences tragiques: Toutes les résistances au Congo étaient vaincues et les chefs avaient perdu leur souveraineté.

La création de Fort-Rousset, l’actuelle ville d’Owando, trouve son origine de poste colonial, à cette époque de résistance : il fallait rétablir l’ordre dans cette localité située dans le domaine des frères Tréchot, qui avaient reçu en concession toute la cuvette congolaise (le pays de rivière) à la fin du XIXe siècle et crée une société dénommée « Compagnie Française du haut et bas Congo » CFHBC. Ils s’y étaient maintenus comme industriels et commerçants au delà de l’indépendance (1960) qui avait pourtant mis fin à la mise en valeur française.

Georges Mazenot,  chef de district de Makoua (56-58), premier historien de formation à avoir arpenté le domaine des Tréchot, puis chef de région (préfet) de la Likouala-Mossaka (60-63) avec résidence à Fort-Rousset
Il avait à sa disposition les archives régionales et les souvenirs de l’administrateur. Tous ces souvenirs sont archivés dans trois ouvrages considérés aujourd’hui comme de véritables sources écrites :

  • Mazenot, 1970, la Likouala-Mossaka : histoire de la pénétration du haut Congo, 1878-1920, Paris -la haye,Mouton,p 208-209 1996,
  • carnets du haut-Congo(1959-1960),Paris, l’Harmattan ;
  • 1997, Le dernier commandant. Mémoires d’Outre-Mer, Paris, L’Harmattan

Témoin au premier degré, qui a vu et vécu une bonne partie de l’histoire qu’il rapporte, à qui les Tréchot adressaient leurs rapports d’activités. En tant qu’administrateur G Mazenot inspectait les installations industrielles et commerciales des frères Tréchot. dans son ouvrage, carnets du haut-Congo écrit pendant la période 59-63, il est acteur/observateur de cette époque, chez lequel, les préoccupations de l’historien n’étaient pas absentes. Il n’a consigné que ce qu’il a vu, ce qu’il a fait et surtout ce qu’il a pensé, au jour le jour. Un diaire, celui d’un commandant qui n’a occupé que des postes de commandement.

Les Carnets du Haut-Congo ne sont rien d’autre que des éléments de l’histoire du Congo à l’état brut, même si l’historien était conscient que les mémoires reconstruisent le passé à leur façon, qu’ils remodèlent inévitablement les souvenirs et que la démarche intellectuelle conduit à les rédiger leur donne une cohérence que les évènement n’avaient pas à l’époque.

Voici ce qu’il dit à propos de la « mission Bobichon »

La « Mission Bobichon » se trouva dans les derniers jours de juin de 1903 à Linnengue, « village populeux » de rive droite de la rivière Kouyou où la CFHBC avait installé une importante factorerie. L’agent commercial de ce secteur, Doens de Lambert, avait envoyé aux Tréchot en poste alors à Bonga des rapports alarmants sur la situation dans laquelle le plaçait l’hostilité des koyo de la localité. Les travailleurs de la factorerie, étrangers au pays, terrorisés, par les menaces de deux féticheurs de l’agglomération voisine, Kanguini, dénommés Ekaka et Ebokabeka, avaient fui, l’un d’eux fut même blessé le 30 juin par une sagaie lancée par un homme du village en amont., Okouma. A plusieurs reprises, Doens avait du tirer pour se dégager. Les affaires commerciales se traitaient à distance, les deux parties étant armées jusqu’aux dents Bobichon essaya d’abord de palabrer, mais il s’aperçut vite que les chefs Gakeni et Kototo ne tenaient plus leurs hommes en main, et que l’effervescence ne faisait que croître parmi la population. Le 19 juillet, à 2 heures du matin,  il partit de la factorerie de Linnengue à la tête de soixante dix miliciens, pensant surprendre les koyo de Kanguini. Pour montrer au moins sa détermination à la population, de ne plus tolérer aucune exaction, Bobichon, décida de fonder en plein centre de Kanguini un poste de surveillance qui reçut le nom de Rousset,  en souvenir de l’administrateur Alexis Rousset, mort au cap Lopez au Gabon des suites d’une broncho-pneumonie. Son aspect militaire lui fit prendre le nom de « fort » dès 1904. Le résultat fut immédiat, la sécurité rétablie, un rétablissement profitable à la CFHBC, puisque aucun trouble ne sera jamais signalé par la suite.

De 1898 à 1960, l’actuelle cuvette congolaise était la propriété des frères Tréchot. Symboles de la déchéance des ngala, le « pays des rivières » était désigné par le toponyme « mayi ya Tréchot » et les ngala avaient comme nouvel ethnonyme « bato ya mayi ya Tréchot ». Cette région, à l’instar des autres régions du moyen-Congo,  connut le système colonial français qui se caractérisait par le pillage des ressources du sol. C’est l’œuvre confiée aux frères Tréchot, l’impôt de capitation, l’indigénat. La violence est la caractéristique de ce système porté par l’administration et les deux frères.

Angèle Konzot
In Cogopage.com