« La société initiatique Ndjobi dynamique et implications sociopolitiques au Congo (1972-1992) ». par Goyendzi, Raoul – 2001

IllustrationLe Ndjobi est une société initiatique commune aux groupes ethniques Bambamba, Mbéti, Nzabi, Obamba, Tégué et Wandji habitant les régions de la Cuvette, de la Lékoumou et du Niari au Congo et la province du Haut-Ogooué au Gabon. Ils sont Bantou et occupent la majeure partie de la frontière congolo-gabonaise. Ce sont l’importance du Ndjobi dans leur système structurel et dans leur vécu, son impact extra-ethnique, son ambivalence chez les autres groupes ethniques du Congo et du Gabon, son instrumentalisation politique à Brazzaville au Congo (où l’option politique est le marxisme-léninisme) et le conflit l’opposant aux sectes du Saint-Esprit et du Salut dans le pays Mbéti (dans la région de la Cuvette) qui ont suscité ma curiosité et cette recherche.

L’histoire du Ndjobi est aussi délicate à retracer que celle du groupe ethnique Mbéti en raison de la disette des documents écrits, de sa nature ésotérique et de son statut de société initiatique (qui prônent le secret sur l’organisation de ses rituels importants) et des écueils liés à l’oralité. C’est en tenant compte de ces écueils et pour mieux cerner les principales caractéristiques du Ndjobi que je procéderai par le recoupement des données recueillies sur le terrain, de certains événements de l’histoire Mbéti et de l’analyse de quelques documents écrits sur le Ndjobi et les Mbéti. C’est aussi pour cela que j’ai élargi le cadre de la recherche sur l’histoire du Ndjobi aux régions du Niari et de la Lékoumou au Sud-ouest du Congo et à la province du Haut-Ogooué au Gabon.

Selon mes informateurs, le Ndjobi est créé à la suite de la déliquescence des premières sociétés initiatiques, secrètes et des confréries. Elle a résulté de leur absence de complémentarité, de leur lutte, de la multiplicité de leur finalité et de leurs objectifs, de leur exclusive focalisation sur les phénomènes intra-ethniques et de leurs faiblesses face aux nouveaux enjeux sociaux, politiques, économiques et culturels liés à la colonisation et à l’évangélisation chrétienne. Les systèmes colonial et missionnaire qui fonctionnaient sur d’autres schémas et sur d’autres structures s’étaient révélées redoutables pour le système Mbéti. Ainsi l’imposition du modèle administratif colonial, de la seule religion chrétienne et l’interdiction du Ngo, de la scolarisation, de l’économie de rente, de la création de la mission de Lékéti et des villages religieux… sont autant des éléments déstabilisateurs pour le système ethnique. C’est dans ces conditions que fut créé le Ndjobi. Il est donc une réaction contre l’hégémonie européenne et contre les apories du système structurel ethnique.

La création du Ndjobi est clandestine en raison des pressions coloniale et missionnaire. La clandestinité est dictée aussi par la nécessité d’obtenir un large consensus entre les initiateurs du projet et les chefs claniques déchus, les anciens dignitaires du système magico-religieux, des devins, des guérisseurs… Mbéti, d’avoir leur collaboration et leur adhésion d’une part ; et par la nécessité de s’assurer de sa fiabilité d’autre part. C’est à partir du moment où tous ces éléments étaient réunis que le Ndjobi originel fut officialisé. A quelle date ou en quelle année? Les réponses de mes informateurs à cette question sont approximatives selon les régions. Ceux de la Cuvette situent la création Ndjobi originel à partir du recrutement massif des travailleurs pour la construction du chemin de fer Congo-Océan (C.F.C.O.) et d’autres grands travaux dans la partie Sud du Congo. Tandis que ceux du Haut-Ogooué pensent qu’il était créé à la suite de l’interdiction du Ngo (à partir de 1936 selon A. Even) par l’administration coloniale et de l’imposition progressive des structures coloniales. Mais les Mbéti du Haut-Ogooué précisent qu’avant l’interdiction du Ngo dans le district d’Okondja, certains personnes allaient déjà se faire initier au Ndjobi à Abolo (dans l’actuelle préfecture de Kellé) au Congo. Les initiés devaient être très discrets et étaient moins nombreux que ceux du Ngo.

L’approximation de l’année de la création du Ndjobi originel entre les Mbéti de la Cuvette (au Congo) et ceux du Haut-Ogooué (au Gabon) renvoie aux difficultés qu’ont les sociétés de tradition orale à situer des événements datant de plus d’une vingtaine d’années. Elles ont pour référence généralement des événements historiques ou symboliques comme la naissance d’un enfant, le mariage, la mort d’un chef clanique, une guerre interethnique, une razzia, la création d’un nouveau village… etc. Or ces indices perdent leur fabilité au bout de quelques décennies à cause de la déficience de la mémoire humaine. Cette approximation apparaît aussi dans de nombreux articles sur le Ndjobi. Nombreux d’entre eux ont pour repère le Ndjobi-à-Gaulle ou le Gaulle et font allusion furtivement au Ndjobi originel ou ancien. Seuls M. Alihanga (1976, p.443) et G. Dupré (1977) font remarquer que le Gaulle est une version du Ndjobi ancien.

G. Dupré (op cit, pp.58,59 ) pense que ’ le culte Njobi né dans le Haut-Ogooué durant les années 40 atteignit le Congo vers 1945 dans la Haute-Louowé alors que cette région connaissait une exploitation aurifère importante […]. Dès la fin de 1945, poursuit-il, le culte s’installe au Congo. Les années 1946 et 1947 voient une accélération de la diffusion du Ndjobi’. Pour M. O. Nkogho-Mvé (1955, p.52), ’ ce fut aux environs de 1943 que parut Djobi dans la région du Haut-Ogooué, plus précisément dans le district d’Okondja au Gabon’. Tandis que G. Balandier (1955, p.65) souligne que les cultes Ngol et Milifu (qu’ils désignent par deux innovations les plus remarquables) étaient ’ apparus durant les années 1945-1950’. M. Alihanga abonde dans le même sens que G. Balandier en insistant plus sur le Gaulle que sur le Ndjobi originel. Il affirme que c’est à la suite d’un vide administratif consécutif à la mort accidentelle ’ en mars 1944 de M. Kampardon, chef du district d’Okondja, que le culte Gaulle a fait son entrée dans la région du Haut-Ogooué d’où il devait se répandre rapidement au-delà des frontières régionales’ (M. Alihanga, p.445). M. Alihanga (ibid) ajoute que ’ le nommé Okwele, chef d’Otala a importé de Kelle-Ewo à son village le culte de Gaulle’.

On constate que les quatre auteurs situent l’année de la création du Ndjobi aux alentours des années 40-50. Cette approximation sur l’année de la création du Ndjobi entre les versions de nos informateurs et celles des auteurs est liée aux deux facteurs cités ci-dessus et aux moments de son apparition officielle ou de son observation par les agents de l’administration coloniale dans les régions occupées par les initiés au Congo et au Gabon. D’ailleurs la perplexité de ces auteurs est manifeste dans leurs analyses. Personne ne parle de la création du Ndjobi mais de son apparition. Mais en rapprochant les versions de mes informateurs à celle de G. Dupré, nous pouvons estimer que le Ndjobi originel a été créé probablement au début ou au milieu des années 30. Cette hypothèse repose sur le fait que le Ndjobi eut plusieurs versions (soit plus d’une huitaine) et qu’il était vraisemblablement créé une version tous les 2 ou 3 ans (par exemple). Leur apparition pouvait alors s’étaler sur une quinzaine d’années jusqu’à celle du Gaulle en 1944. Et sur les approximations des dates d’existence de certaines sociétés initiatiques et du Ndjobi et de la coexistence certaine du Ndjobi avec quelques unes d’entre elles. Le Ngo, par exemple, dans le Haut-Ogooué. Ces approximations concernent aussi bien le Gaulle dont aucun auteur n’est affirmatif sur l’année de son apparition ou de sa création.

Texte intégral de la thèse de doctorat de Mr Raoul Goyendzi – 2001