L’architecture pré-indépendance à Brazzaville – Roger Erell (1907-1986)

© iero.com – A noter que la flèche n’a été posée qu’en 2005 et qu’elle n’est donc pas l’oeuvre d’Erell décédé en 1986.

Roger Erell (de son vrai nom Roger Lelièvre), né à Mansle (Charente) en 1907 et décédé à Vallauris (Alpes-Maritimes) en 1986 est le plus grand et le plus novateur de cette génération d’architectes créatifs qui dotèrentBrazzaville (capitale du Congo) d’une exceptionnelle parure monumentale de 1940 aux années 1960. L’idée essentielle d’Erell : allier les techniques occidentales avec les matériaux et l’inspiration artistique locaux. Il fut l’un des premiers à utiliser le grès mauve qui abonde aux abords du fleuve Congo dans sa traversée du plateau des Cataractes. Son chef-d’œuvre reste la basilique Sainte-Anne du Congo.

Principales œuvres à Brazzaville

Case de Gaulle (1942)

Case de Gaulle (1942)

Intérieur de la case de Gaulle (1942) – © voyage-congo.over-blog.com

En Mars 1941, le jeune architecte Erell (Roger Lelièvre), est affecté au Service des Travaux Publics et envoyé à Brazzaville capitale de la France Libre. Dès son arrivée, Erell reprend le projet d’une « case » moderne destinée à accueillir des « hôtes de marque » mais le projet s’axe très vite autour d’une résidence pouvant accueillir le Général de Gaulle lui-même.
Lors de l’Indépendance du Congo, le Général de Gaulle fit don de cette demeure à l’Etat Français. La case de Gaulle est devenue ainsi le lieu de résidence de l’ambassadeur de France.
De 2008 à 2010, Le département du Patrimoine et de la Décoration du ministère des Affaires étrangères et européennes a réalisé une importante campagne de restauration et de modernisation de l’édifice et de son mobilier réalisé lui aussi pour le Général de Gaulle. (Hatton Jean Marie)
Situé au bord du fleuve du Congo au sein d’une large parcelle du quartier de Bacongo, cette demeure est représentative de l’architecture moderniste du milieu du vingtième siècle. Erell se serait en effet inspiré du Palais de Chaillot construit en 1937 place du Trocadéro à Paris.
Le hall circulaire à l’entrée fait face à l’Avenue Savorgnan de Brazza, tandis que la grille d’entrée de la demeure fait référence à la croix de Lorraine. Les salons d’apparats sont orientés face au fleuve. Les corniches sont composées d’une double dalle de terrasse. Les pilastres de la façade ont été réalisés avec un matériau local, la pierre du Djoué, un grès mauve extrait dans la carrière de Kitambo au sud de Brazzaville. Erell allie ainsi modernité occidental et inspiration locale. Il utilisera le grès mauve dans d’autres réalisations et sera imité par la suite. (Kiss Jean Pierre)

« Je suis arrivé au Congo envoyé de Londres par le Général de Gaulle début mars 1941. J’ai été mobilisé et affecté aux Travaux Publics car à l’époque il n’y avait aucun architecte en Afrique Equatoriale française.
Parmi les dossiers qui étaient restés en instance du fait de la guerre, il y avait celui qui avait comme titre « Case de passage pour hôtes de marque ». Ce projet avait été abandonné, non pas faute de crédits, mais faute d’architecte, et sans doute aussi dans un but d’économie.
Brazzaville étant la capitale de la France Libre, il était à prévoir que le Général de Gaulle y ferait de nombreuses visites. Dès lors, le projet fut ressorti et il me fut demandé, tout en conservant le programme primitif, d’axer mes études sur une case plus spécifiquement destinée à Charles de Gaulle. Les plans furent rapidement exécutés et confiés à la seule entreprises valable à l’époque, l’entreprise Redons.
Le bâtiment fut construit très rapidement, il était terminé pour la seconde visite du Général de Gaulle (octobre 1941). Le bâtiment était hors d’eau, les murs et les fenêtres étaient terminés, mais il n’y avait absolument aucune installation ou décoration. Le sol était en ciment, et quand le Général est venu il y avait juste les deux chambres principales installées, avec un grand lit fait à la mesure du Général et l’ensemble était très frustre. Le Général est revenu ensuite à plusieurs reprises, au moins une ou deux fois, et une fois surtout à l’occasion de la fameuse Conférence de Brazzaville.
Au même moment on a pensé à construire le monument juste à côté. Lequel monument était un phare vertical, projetant dans le ciel un jet de lumière. C’était en somme un signal, et de façon plus pratique un point de repère pour les aviateurs.
Dès son premier passage dans cette maison, le gouvernement général fit don à de Gaulle de cette maison dont il est devenu le propriétaire légal à titre privé. C’est au moment de l’Indépendance que le Général de Gaulle fit cadeau de cette maison à l’Etat français pour servir de Résidence à l’Ambassadeur de France. »

Propos recueillis auprès de M. Erel le 23/1/1976

www.ambafrance-cg.org/La-Chancellerie-et-la-residenc

Maison commune de Poto-Poto (1943)

Maison commune de Poto-Poto (1943)

Stade Félix Éboué (1944)

Stade

Stade Félix Éboué (1944)

Stade Félix Éboué (1944)

Le père Lecomte fut à l’origine de ce stade construit juste à côté de la Basilique Sainte Anne.
Il fallait convertir et occuper les populations indigènes du quartier de Poto Poto. Passionné de cyclisme le père Lecomte fit d’abord un stade vélodrome avant que celui ce ne soit transformé en stade d’athlétisme et de football.
Durant la construction de la Basilique Sainte Anne, les vestiaires du stade, placés en sous sol servaient de chapelle provisoire appelée « église du Bamba » en référence à un tunnel du Chemin de fer CFCO dans le Mayombe. (Banzouzi Jean Pierre)
La réalisation du stade fut confiée à l’architecte Roger Erell, qui appliqua son modèle d’apports occidentaux et autochtones.
Il confia à Benoit Konongo la réalisation des gargouilles ornant l’entrée du stade. En effet, le stade fut construit sur un terrain marécageux et il fallut assécher la zone avant de construire. Ainsi, Erell aménagea un fossé au pied de la façade sur laquelle figure les sculptures de Benoit Konongo.
La façade principale et ses neuf arcades impressionnent par leurs proportions. Erell a reprit les motifs du carré et du cercle en les reproduisant à l’infini réalisant un treillis en ciment blanc et en briques ocres.
Devant le stade, Une statue représentant Félix Eboué accueille le visiteur. Elle fut réalisée en 1957 par le sculpteur Jonchère qui eut le Grand Prix de Rome.

Phare de Brazza (1944, 1952)

Phare de Brazza (1944, 1952)

Phare de Brazza (1944, 1952) – © Guillaume Gambaro

Au mois de Juin 1941, un comité dit « de Brazza », présidé par le Général Sice décide la construction d’un monument à la gloire de Savorgnan de Brazza. Il est décidé que le monument serait construit sous la direction de Monsieur Colsenet, le chef de chantier étant un italien du nom de Borsetti. Les travaux furent ensuite suspendus pendant plus de deux ans, suite à un conflit entre le Général Sice et M. Colsenet sur le choix des matériaux à utiliser pour l’obélisque de 14.50 mètres de hauteur. Le Général Sice désirait utiliser des pierres taillées pour la construction mais M. Colsenet jugeait cette opération compliquée du fait de la faiblesse de la maçonnerie réalisée par les indigènes de Brazzaville. En 1943, M. Colsenet expose les raisons de l’arrêt des travaux au commissaire National aux Colonies. Celui-ci demande à ce que le monument soit terminé pour le mois de Janvier 1944. Le 13 Novembre 1943, une lettre (portant le numéro 1251/TP) est adressée au Gouverneur Général afin de lui présenter un projet de l’architecte Roger Erell. Le lendemain, le Gouverneur Général commande à Roger Erell les dessins d’exécution du monument (lettre 1309/TP). Les travaux étant confiés au petit entrepreneur belge M. Merveille. (Lettre 1400/TP du 3 Décembre 1943). Or celui-ci se désiste au dernier moment. On fait alors appel à M. Gaia, petit tâcheron de Brazzaville qui disposait de nombreux matériaux à condition qu’il soit suppléé par un charpentier italien du nom de Tonia, interné à Fort-Archambault. Le monument élevé à la mémoire de Pierre Savorgnan de Brazza, fut inauguré le 30 janvier 1944, à l’occasion de l’ouverture solennelle de la conférence africaine, en présence de Marthe de Brazza, sa fille. Une terre cuite en bas relief du sculpteur M.Barroux, représentant le roi Makoko et Brazza, inaugurée le 25 janvier 1952, avait été appliquée sur un des côtés, avec en dessous, en fer forgé, l’inscription : « Savorgnan de Brazza et ses Compagnons ». Le bas relief de 1952 fut détruit en 1980.

Basilique Sainte-Anne du Congo (1949)

Basilique Sainte-Anne du Congo (1949)

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Nef de la Basilique Sainte-Anne du Congo (1949) – © historiensducongo.unblog.fr

En 1937, le père Nicolas Moysan, chargé de l’évangélisation des Bangalas reçoit l’ordre de fonder une mission à Poto-Poto à l’emplacement de l’actuel marché de Mougali.
En 1940, alors que la guerre a éclaté en Europe, le Père Charles Lecomte, vicaire du Père Nicolas Moysan rencontre l’architecte Roger Erell et lui présente les plans de la future église réalisés à Kinshasa. Roger Erell les refuse et propose quelques temps après un nouveau projet qui enthousiasme le nouveau Gouverneur Général de l’Afrique Equatoriale Française (AEF), Félix Eboué. Ce dernier décide de changer de site pour la future réalisation et choisi le site actuel à mi-chemin des quartiers de Poto-Poto et de la Plaine.
Lors de l’inauguration du Stade Félix Eboué, le 29 Janvier 1944, Le général de Gaulle se dit enchanté par le chantier et promet un don de 800000 francs.
Entre les mois de Mai 1944 et Avril 1945 les travaux sont suspendus faute de moyens. Seules les fondations sont terminées et il faut un don du Gouverneur Général Bayardelle pour reprendre les travaux.
La Basilique fut inaugurée lors de la fête de la Toussaint le 1er Novembre 1949 mais seule la Nef était recouverte de sa voûte.
La Basilique Sainte Anne fut l’un des édifices de la ville les plus touchés par la guerre civile. Elle subit notamment plusieurs tirs directs d’obus les 3 et 10 Août 1997 ouvrant d’énormes brèches dans la toiture qui fut par la suite entièrement bâchée avant d’être rénovée. (MABONA Georges (1994). Sanctuaire Souvenir Saint-Anne du Congo. Basilique Sainte-Anne du Congo. Basilique de la Liberté 1943-1993.)
Jusqu’en 2011, la Basilique Sainte Anne resta l’œuvre inachevée de Roger Erell. La flèche, prévue à plus de 80 mètres du sol n’avait jamais été bâtie. Le 25 mars 2011, le président Denis Sassou Nguesso a inauguré la flèche de la basilique faisant de cette dernière une œuvre achevée.

Palais de l’Artisanat (1950)

Palais de l’Artisanat (malheureusement détruit en 1985 sauf le fronton, qui porte la fresque de l’Afrique) (1950) – Archives Nationales d’Outre Mer – Germaine Krull

Fronton du Palais de l’artisanat de nos jours – © historiensducongo.unblog.fr

En face de City Center, Erell érigea en 1954 le palais de l’artisanat aujourd’hui disparu. C’était un marché d’art couvert, dont il ne reste que le porche, décoré comme une bande dessinée en 1969 par des artistes congolais.

Lycée Savorgnan de Brazza (1952)

Lycée Savorgnan de Brazza (1952)

Building Paternelle (avec Normand) (1953)

Building Paternelle (avec Normand) (1953) – Auteur inconnu – Date inconnue. Collection Privée. B.Toulier

Cet Immeuble construit par le duo Erell et Normand en 1953 est le premier building de Brazzaville avec huit étages, symbole d’une volonté de modernisation de la ville.
Il accueille toujours le Central Bar haut lieu des nuits brazzavilloises.

Arcades de l’avenue Foch (avec Normand) (1954)

Arcades de l’avenue Foch (avec Normand) (1954)

L’Avenue Foch, une des plus vieilles artères de la ville, déjà tracée en 1892 pour relier le fleuve à la Mission catholique, voit les architectes Erell et Normand s’associer de 1949 à 1955 pour réaliser ces arcades.
Les commerces sont placés en rez-de-chaussée protégés ainsi des pluies équatoriales.
Des logements, dont quelques appartements luxueux sur les terrasses supérieurs, occupent les étages.
L’ensemble contribue ainsi à densifier le centre ville alors peu urbanisé.

Ex-Banque belge d’Afrique, ex Ambassade des USA, actuellement Banque congolaise de l’habitat (1954)

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Ex-Banque belge d’Afrique, ex Ambassade des USA, actuellement Banque congolaise de l’habitat (1954) – © historiensducongo.unblog.fr