Le pillage de l’Afrique Noire

Le temps des colonies – par Catherine Coquery-Vidrovitch dans collections n°11 daté avril 2001 à la page 36

Vers 1900, l’exploitation de l’Afrique équatoriale française est confiée à des compagnies privées. Travail forcé, massacres, camps d’otages : voici venu le temps du pillage systématique…

Au fond du golfe de Guinée et au coeur du continent africain, le territoire qui devait prendre en 1904 le nom d’« Afrique équatoriale française » resta longtemps inconnu des Européens, qui se contentaient depuis le XVe siècle d’attendre, dans quelques rades abritées, les chargements d’esclaves qui leur étaient livrés, par caravanes descendues de l’intérieur, par les « traitants » africains, spécialisés dans ce trafic.

A la fin du XIXe siècle, sur la côte, outre Libreville, bourgade riante étagée sur un coteau boisé attenant à la forêt, on trouvait seulement au cap Lopez quelques factoreries, ces comptoirs de commerce qui servaient d’entrepôt aux établissements du fleuve Ogooué, desservis par un petit bateau à roues appartenant aux Chargeurs-Réunis. Au sud, Setté-Cama était « un trou avec quatre ou cinq cases servant de factoreries » .

Plus loin, subsistaient seulement les ruines des anciens barracons d’esclaves, qui avaient prospéré jusqu’en 1880. Seul Loango, tête de pont de la piste des caravanes qui reliait Brazzaville à la côte, présentait une certaine animation, menacée depuis 1898 par la mise en service du chemin de fer belge, avant d’être supplantée par Pointe-Noire, avec l’achèvement du chemin de fer Congo-océan, en 1934 seulement.

Entre Bangui et Brazzaville, il n’existait plus que deux malheureux postes. La remontée du fleuve restait une véritable expédition. Elle était assurée par le Foumou-Tango , vapeur de trente-cinq mètres, qui s’échouait sur les bancs de sable à la moindre baisse des eaux, et qu’il fallait alors décharger et dégager à la cordelière — une corde servant de ceinture pour tracter le bateau.

Avec de tels moyens, on n’avait presque rien appris sur les populations locales, et guère agi sur elles, depuis que Savorgnan de Brazza avait, le premier, exploré la région, à partir de 18751. Les gens de la côte, les plus ouverts à la pénétration, furent aussi les plus touchés. Autour de Libreville et dans le bas Ogooué, les Mpongwé ou « Gabonais », intermédiaires traditionnels entre les Blancs et l’arrière-pays, étaient progressivement entrés au service des Européens. Naguère seulement traitants, ils étaient devenus surtout boys , petits employés et commis de boutique.

Au sud, les Loango et surtout les Bakongo, héritiers de l’ancien royaume christianisé du Kongo, s’étaient vus dépossédés de leur monopole de courtiers du grand commerce par les premières sociétés européennes. Autrefois maîtres des marchés de transit autour du Stanley Pool, ils devinrent travailleurs sur les premières plantations de cacao ou de café et surtout porteurs sur la route des caravanes.

C’était pour les colons et l’administration une source de main-d’oeuvre commode, mais particulièrement vulnérable : dans la première décennie du XXe siècle, les Loango, épuisés par le portage, furent décimés par la maladie du sommeil.

Quant à l’intérieur, la population y avait choisi de se retirer plutôt que de se soumettre. Il s’agissait surtout d’une mosaïque de peuples, dont l’organisation sociale était fondée sur la famille lignagère, et où l’autorité du chef dépassait rarement le cadre du village.

De place en place, l’administration s’efforçait d’organiser le pays en un nombre limité de « chefferies administratives », en favorisant les chefs choisis pour leur docilité, plutôt que pour leur prestige traditionnel.

Mais ce n’est qu’au début du XXe siècle que l’État français se résolut à envisager sérieusement la rentabilisation de son domaine — qui correspondait à peu près au territoire actuel des Républiques gabonaise et congolaise et de la République centrafricaine. En 1899-1900, la colonie fut partagée entre quarante énormes concessions territoriales totalisant quelque 700 000 km2 sur les 900 000 de l’ensemble : la plus petite reçut 1 200 km2, la plus grande la Compagnie des Sultanats du Haut-Oubangui, de triste mémoire 140 000…

Il s’agissait en fait d’une véritable démission de l’État : renonçant à faire lui-même les énormes investissements d’infrastructure nécessaires, celui-ci espérait que l’initiative privée, sous l’aiguillon des bénéfices escomptés, mettrait le pays en valeur.

Cet espoir était chimérique et la « solution concessionnaire », fondée sur le monopole et la contrainte, engendra un pillage autodestructeur qui ne pouvait pas ne pas aboutir à l’échec.

Le régime adopté relevait très directement du principe généralement admis en métropole : les colonies ne devaient rien lui coûter, et même lui rapporter. Or l’Afrique équatoriale française, occupée depuis 1885, se trouvait dans une situation financière dramatique, tandis que le territoire voisin de l’« État indépendant du Congo » le futur Congo belge, aujourd’hui République démocratique du Congo, fondé par le roi des Belges Léopold II, accusait, depuis 1895, une montée en flèche, grâce à l’exportation du caoutchouc de cueillette, au moment où le formidable développement de l’automobile en faisait une des matières premières les plus recherchées du monde.

Rien d’étonnant, donc, à ce que les hommes politiques français aient résolu, au tournant du XXe siècle, d’adopter un système d’exploitation comparable.

Mais la mise en valeur du pays exigeait des investissements considérables en hommes, en argent et en travaux d’infrastructure de toutes sortes : pistes, voies ferrées, aménagements fluviaux. Puisque le gouvernement refusait de s’engager dans cette voie, il ne restait plus qu’à confier le pays aux hommes d’affaires, à charge pour eux de faire, à leurs frais, l’effort nécessaire.

Ces « entreprises de colonisation » recevaient sur leurs énormes territoires des avantages exclusivement économiques, sous la forme du monopole d’exploitation, essentiellement pour les produits dits « riches » : l’ivoire et le caoutchouc.

En illustration de ce qui précède, on lira avec intérêt ce que le Lt Demars, Officier d'artillerie, membre de la mission Gendron (1899-1900) dit de l'utilisation, gratuite de la main d'œuvre africaine.

En illustration de ce qui précède, on lira avec intérêt ce que le Lt Demars, Officier d’artillerie, membre de la mission Gendron (1899-1900) dit de l’utilisation, gratuite de la main d’œuvre africaine.

Jusqu’à quel point l’attente des inventeurs du régime concessionnaire fut-elle déçue ?

Les abus du système portages abusifs, camps d’otages, massacres même, n’étaient pas seulement, comme on se plut à l’époque à le dire, des cas exceptionnels ou isolés, oeuvre d’individus tarés ou subitement atteints de folie sous l’effet du climat, de l’alcool ou de la solitude. Ces abus étaient la manifestation inévitable de la nocivité du système : les seules sociétés concessionnaires qui réussirent, ou qui donnèrent un moment le change, le firent précisément au prix de ces excès. C’était leur unique chance de survie, d’ailleurs précaire, puisque les sociétés qui ne surent pas ou ne voulurent pas modifier leur structure, après 1920, s’éteignirent d’elles-mêmes.

Un capital global d’à peine 60 millions de francs-or, dont seulement la moitié fut effectivement versée, pour 700 000 km2, garantissait, pensait-on, la réussite des entreprises. En fait, la somme, qui restait dérisoire confrontée à l’investissement du territoire, rendait les difficultés insurmontables. Aux obstacles de l’éloignement, du climat et de la végétation, s’ajoutait la pénurie totale de matériel : ni bateaux, ni pistes, ni ponts, ni même matériaux de construction.

A défaut de technique, de personnel, de matériel, bref de capitaux, on crut pouvoir faire reposer le système sur la contrainte, érigée en principe de colonisation. La rentabilité des entreprises exigeait en effet de céder aux Noirs, en échange de leurs produits, les sommes les plus faibles possibles. Le résultat ne se fit pas attendre : les Africains refusèrent d’intervenir de leur plein gré dans le nouveau circuit. L’effort était démesuré en regard du gain escompté. En outre, leurs besoins étaient limités et ils ignoraient à peu près tout des techniques de récolte que l’on exigeait d’eux.

Les concessionnaires, pressés par le manque de main-d’oeuvre, réclamèrent donc l’institution du travail forcé. Mais l’administration coloniale refusa de le reconnaître expressément : il ne fut jamais légalisé dans les colonies françaises — ce qui n’empêcha pas de le supprimer, officiellement cette fois, en 1946. L’agent commercial, aux prises avec la nécessité de faire rentrer le caoutchouc, en usa pourtant, soit par l’intermédiaire des chefs coutumiers, soit par une contrainte directe et incontrôlée, avec l’approbation occulte ou l’appui officiel de l’administrateur.

« Richesse, force et bonté »

Souvent, le personnel des factoreries entrait directement en contact avec la population. Les instructions au personnel de la Compagnie des Sultanats spécifièrent, par exemple, que l’agent devait compter sur sa seule initiative pour intensifier la récolte, en acquérant une réputation de « richesse » , de « force » et de « bonté » . Mais les deux premiers termes de cet adage entrèrent fréquemment en contradiction avec le dernier. D’où l’hostilité des concessionnaires au principe du contrat de travail qui plaçait sur un pied d’égalité l’employeur et l’employé, « une mesure dont l’effet serait de nature à les déconsidérer aux yeux des indigènes, et à les dépouiller de leur prestige de «Blanc» qui est la grande force aux colonies » , si l’on en croit l’Union congolaise française, le syndicat des entrepreneurs de l’AEF.

La contrainte dispensait de renchérir sur les prix offerts aux Africains, en échange de leurs produits. L’objectif était le suivant : importer les marchandises les plus médiocres et les plus surévaluées possible, puis les échanger en Afrique contre des produits très sous-estimés. Le gain était double : sur la valeur des marchandises, et sur la valeur des produits.

Les articles étaient hors de prix. Certes, le prix de revient y compris l’emballage, le transport et les taxes diverses était élevé. Mais il serait resté abordable si les compagnies n’avaient exigé des marges bénéficiaires énormes. Par exemple, sur le territoire de la Société du Haut-Ogooué, le chef de cercle fixait le prix de vente en ajoutant au prix de revient un bénéfice préalable de 40 %. Les gérants des factoreries, selon leur degré d’éloignement, y ajoutaient une valeur de 40 à 60 %, plus 25 % pour leur bénéfice personnel ; les traitants noirs fixaient à leur tour leur gain. Rien d’étonnant à ce qu’on en fût arrivé à échanger un kilo de caoutchouc d’une valeur de 15 F environ en Europe contre 1 kilo de sel 25 centimes en Europe ou 2 aiguilles !

Ces majorations excessives entraînèrent l’hostilité ouverte des commerçants contre l’introduction de la monnaie, qui aurait permis d’élargir le marché et de développer les transactions. Le troc permettait d’abuser plus aisément le Noir, et l’absence d’argent liquide était une garantie supplémentaire du monopole, interdisant à l’Africain de s’adresser aux commerçants libres pour se procurer, à meilleur compte, des articles plus conformes à ses besoins.

Pour lutter contre le numéraire, les sociétés eurent recours à la pratique du « double tarif ». La Compagnie de la Kotto, par exemple, distinguait le tarif de revient, soit le prix de revient majoré de 100 %, et le tarif de vente, c’est-à-dire le précédent à nouveau majoré de 100 %.

Le tarif de vente était réservé aux achats contre numéraire. Mais le tarif de revient était une prime garantie aux producteurs pratiquant le troc. Sous des formes plus ou moins discrètes, cette pratique fut utilisée partout. Enfin, la valeur accordée aux produits — ivoire et caoutchouc — était excessivement faible.

Entre 1900 et 1920, le prix d’achat du kilo de caoutchouc oscilla officiellement de 1 à 3 F. Le prix réel d’achat était bien plus bas, de 25 à 80 centimes, puisqu’il était acquitté en marchandises fortement surévaluées. Les Africains demeuraient sans défense. Ils se plaignaient rarement. « Quand ils le font , souligne un rapport de 1912, la preuve est difficile à faire, et le caractère pénal de l’acte impossible à établir : tout se borne à des observations de l’administrateur, la plupart du temps sans effet. »

Une enquête de 1911 établit qu’il fallait, pour faire 1 kg de caoutchouc, 4 jours de travail à un ouvrier habile et minutieux, travaillant sans relâche sur des lianes riches et situées à proximité du village. Le salaire quotidien atteignait au maximum 21 centimes, soit environ 75 F CFA2. Or le commerce libre payait couramment le caoutchouc 3 F et jusqu’à 5 F le kilo en numéraire ou en marchandises de meilleure qualité. Cette différence provient du fait que les compagnies s’estimaient les propriétaires du produit, et n’acceptaient de payer au récolteur que le salaire de son travail.

Partant, les concessionnaires refusèrent toujours de tenir compte du cours mondial du caoutchouc dans le calcul de leur prix d’achat. Cela leur permit de faire des bénéfices énormes. Le prix de revient du caoutchouc rendu en France, y compris la part des frais généraux de la compagnie, était évalué à 5 ou 6 F le kilo. Or le cours mondial moyen fut, entre 1904 et 1913, de 12,50 F ; le cours maximal fut atteint en 1910 avec 25,50 F.

Les bénéfices escomptés sur l’ivoire étaient encore plus importants : il était payé à l’Africain entre 2 et 8 F le kilo et vendu en Europe de 30 à 60 F. Notons néanmoins que cela vaut pour le début du siècle : après la Première Guerre mondiale, le caoutchouc de cueillette, vendu au prix coûtant ou même à perte, fut condamné. Les directions des sociétés ordonnèrent d’en restreindre, puis d’en suspendre les achats. Celles qui n’avaient pas développé d’activités de remplacement — plantations ou commerce — disparurent les unes après les autres.

Les agents de commerce, souvent audacieux mais peu scrupuleux, étaient en général mal préparés à assurer seuls tous les pouvoirs sur une vaste région, à la tête d’une troupe de gardes relativement bien armés. Ils étaient surtout acculés à la nécessité de récolter massivement et à bas prix. Or on leur apportait de bon gré une quantité minime de caoutchouc. Là où le caoutchouc rentrait bien, c’est que la terreur régnait. C’est d’ailleurs l’expression utilisée par André Gide à propos de la Compagnie forestière, dans son récit d’un Voyage au Congo , remontant à 1926.

Silence, on tue…

Des camps d’otages — de femmes et d’enfants —, parqués au chef-lieu de la circonscription, furent organisés avec la collaboration de l’administrateur pour contraindre les hommes à accroître leur production. Au moment où éclataient les « scandales du Congo »2, dont s’émut l’opinion internationale — surtout dans le territoire belge voisin où sévissait l’exploitation sanglante dite du « caoutchouc rouge » —, le gouvernement français résolut de devancer les critiques par l’envoi précipité, en mission d’inspection, de Savorgnan de Brazza. L’ancien découvreur du territoire révéla que au camp de Bangui, 45 femmes étaient mortes d’inanition sur un total de 58. L’affaire fut tant bien que mal étouffée ; le Parlement refusa finalement de publier le rapport « conçu dans un esprit de sincérité absolue, mais aussi de sévérité implacable » — comme le reconnaissait une note confidentielle du ministre des Colonies.

Malgré quelques aménagements administratifs, les abus continuèrent donc. Ils furent particulièrement atroces dans une concession toute proche de la capitale administrative de l’Oubangui-Chari : la Compagnie Gratry-Mpoko liée aux intérêts d’industriels textiles du nord de la France, qui écoulaient là-bas leurs articles de rebut.

Le résultat fut dramatique. Les villages n’avaient plus rien. Les razzias les avaient privés de leur bétail. La récolte intensive du latex et la détention des femmes les avaient empêchés d’effectuer leurs plantations vivrières. Recul démographique et désorganisation de la vie coutumière laissèrent assurément des traces durables. Dans l’immédiat, un dossier accablant de plus de 900 pièces conclut à l’inculpation de 236 personnes, dont 17 Européens.

Et pourtant… La crainte d’un nouveau scandale fut si forte que le fonctionnaire colonial qui avait été à l’origine de l’affaire dut venir à Paris donner sa parole, au ministre en personne, de garder le silence fait que le gouverneur Guibet me révéla lui-même, peu de temps avant sa mort, estimant en 1965 qu’il y avait prescription…. Il y eut un procès à Brazzaville, mais les Européens, bénéficiant de tolérances ou de complicités, parvinrent tous à s’enfuir… Une dizaine de comparses indigènes furent condamnés à des peines de travaux forcés, et l’affaire aboutit finalement, en 1909, à un non-lieu…

Certes, quelques efforts furent faits… mais ce n’en est pas moins de la même région, devenue concession de la Compagnie forestière Sangha-Oubangui la « Compagnie Pordurière » du Voyage au bout de la nuit , de Louis-Ferdinand Céline, qu’André Gide rapporta le récit horrifié d’actes d’une cruauté sadique, et que le journaliste Marcel Homet puisa, en 1934, une partie de l’inspiration de son Congo, terre de souffrances .

Le régime concessionnaire était incontestablement nocif. Mais fut-il le seul responsable ?

Tout était solidaire. Le système concessionnaire fut adopté pour décharger l’administration locale, elle-même incapable, faute de crédits, de personnel et d’un programme cohérent, de mener à bien les tâches insurmontables qu’elle était supposée assumer.

Les abus qui eurent sur le pays les effets les plus durables relevèrent peut-être moins du régime économique que du sous-équipement chronique du pays : la plaie de l’Afrique équatoriale française résulta, dès l’origine, de l’absence de moyens de communication, dans un pays tragiquement sous-peuplé. L’administration fut contrainte d’y remédier par des mesures coercitives qui mobilisèrent, dans toute l’AEF, les forces vives du pays. Le portage, jusqu’à la Première Guerre mondiale incluse, la construction des pistes et surtout du chemin de fer Congo-océan, après 1920, firent autant de ravages que les exigences des concessionnaires.

Enfin, le ministère lui-même cautionna l’association administrateur-concessionnaire ; il institua, sans le nommer, un travail forcé sous couvert d’organiser, à partir de 1900, l’impôt de capitation.

L’Africain, tenu de verser une taxe à l’administration, était obligé de récolter le caoutchouc pour se procurer la somme nécessaire. Puisque la majeure partie du pays ignorait l’usage du numéraire, force fut d’accepter l’impôt en nature. Autrement dit, le Noir apportait ses boules de caoutchouc au chef-lieu, où le fonctionnaire se contentait de les stocker, en attendant de les rétrocéder à la société concessionnaire voisine, à un prix fixé tous les six mois. C’était mettre la puissance coercitive de l’État au service du concessionnaire, au point que pour plus d’une société la totalité de la production était issue de l’impôt.

Sur les concessions les mieux tenues, les Africains confondirent si bien le « caoutchouc du commandant » et le « caoutchouc du négociant » qu’ils ignoraient que seul le premier était obligatoire. Le système eut de lointains prolongements : on cite le cas de ces paysans de la Compagnie française du Haut et du Bas-Congo, qui, encore dans les années 1950, vingt ans après l’expiration du monopole, se croyaient toujours tenus d’apporter tous les palmistes récoltés à l’usine de la Compagnie.

Depuis longtemps, les observateurs avaient dénoncé le but « âprement commercial » des compagnies qui les condamnaient au« provisoire permanent » . En 1913, deux ans seulement après la fondation de la Compagnie forestière, qui regroupait une douzaine d’anciennes concessions aux confins du Congo et de Centrafrique, un inspecteur estimait : « Cette puissante société n’a pas fait oeuvre de colonisation, elle a négligé systématiquement tout ce qui était étranger à la cueillette du caoutchouc. Aussi peut-on affirmer qu’à l’expiration de son contrat elle ne laissera aucune oeuvre durable témoignant d’un but autre qu’un intérêt commercial immédiat. »

Non seulement l’impératif de la rentabilité immédiate freina ou bloqua toute politique d’investissement, mais les sociétés ne développèrent même pas la cueillette de façon notable. La production d’ivoire décrut lentement et celle du caoutchouc resta étroitement conjoncturelle.

Une économie prédatrice

Les cultures de plantations firent quant à elles une apparition tardive : les exportations de café ou de cacao restèrent infimes ; les palmistes démarrèrent seulement avec la guerre de 1914. Le seul élément positif fut, à l’occasion de la Première Guerre mondiale, l’essor foudroyant de l’exploitation forestière, bientôt liée aux progrès de l’industrie du déroulage du bois d’okoumé et du contreplaqué.

Ce qui frappe surtout dans l’activité des sociétés concessionnaires, c’est qu’elles plafonnèrent très rapidement. Les chiffres de production commencèrent par doubler au tournant du siècle : l’ivoire passa de 100 à 200 tonnes, le caoutchouc de 600 à 1 200 tonnes en 1904, pour culminer à 1 900 tonnes en 1907, soit seulement la moitié de la production de l’AOF. Puis l’expansion s’arrêta. Ainsi les sociétés atteignirent, dès le départ, un seuil au-delà duquel il aurait fallu consentir des frais d’investissements pour augmenter la production. Elles ne le franchirent pas.

Peu de sociétés s’étaient préoccupées de reconnaître leur territoire : le nombre d’agents et de factoreries était plus réduit en 1920 qu’en 1905 ; aucun travail sérieux d’intérêt public n’avait été entrepris. Après la guerre, seules allaient surnager les sociétés qui s’étaient soit préparées à bénéficier de la découverte des richesses forestières du Gabon, soit décidées au dernier moment à faire des efforts de plantations pour bénéficier, au terme de leur contrat, de l’appropriation définitive des terres mises en valeur ; ou bien, enfin, celles qui avaient renoncé à la plupart de leurs privilèges territoriaux pour se consacrer à l’exploitation commerciale proprement dite Société du Haut-Ogooué, Société de l’Ouhamé-Nana ou Compagnie forestière de commerce.

On est frappé par ce bilan négatif, au terme de tant d’efforts et de souffrances. On peut, certes, incriminer l’ignorance et la gestion maladroite des sociétés. Mais, à regarder de plus près, on constate que les seules sociétés concessionnaires qui ont réussi avant 1914, et fort bien — mais les seules qui ont échoué aussi nettement après 1914 —, furent celles qui exercèrent la déprédation la plus méthodique dans la zone tristement privilégiée de l’Oubangui-Chari — le futur territoire de l’« Empire centrafricain ».

Ce ne fut pas un hasard : là où le système fut le mieux appliqué, les rendements furent immédiats. Mais ils furent aussi localisés, dans le temps et dans l’espace. Avant 1914, en Oubangui-Chari, les bénéfices étaient appréciables ; à elle seule, en douze ans, la Compagnie des Sultanats rapporta autant à l’État que toutes les autres réunies, avec des résultats très modestes en quantité quelque 38 tonnes de caoutchouc et 35 tonnes d’ivoire par an !, mais avec des taux de profit presque constamment supérieurs à 50 % jusqu’en 1912, et parfois des pointes à plus de 100 %.

Pourquoi ? Parce que c’est en Oubangui-Chari, surtout, que fut intégralement exercée l’économie de pillage, un système reposant sur des sociétés strictement commerciales, qui n’avaient fait aucun investissement — hormis des frais minimes d’établissement la première année —, et qui n’avaient pratiqué aucun autofinancement. Par conséquent, les bénéfices étaient, chaque année, à peu près intégralement rapatriés en France et distribués aux actionnaires mais, à partir du moment où le caoutchouc et l’ivoire ne rapportaient plus, les sociétés pouvaient arrêter leurs activités du jour au lendemain, avec un minimum de perte. C’est d’ailleurs ce qu’elles firent dès que les super-bénéfices d’avant-guerre furent révolus.

L’Afrique équatoriale ne possédait pas l’infrastructure dont le roi Léopold avait doté l’État voisin, au prix de près de vingt années d’efforts à fonds perdus 1876-1895. Pourquoi n’avait-on toujours rien fait en Oubangui-Chari, près de vingt ans après que les sociétés concessionnaires les plus déprédatrices eurent quitté le territoire, alors que la présence du diamant était connue depuis 1913 sur le territoire de la Compagnie du Kouango français, et que les conditions d’exploitation n’étaient, finalement, pas tellement plus difficiles que celles affrontées depuis le début du siècle au Congo belge diamant du Kasaï ?

L’échec total du régime avait au moins imposé une première conclusion : au tournant de la Première Guerre mondiale, le régime concessionnaire était, en principe, condamné. L’évolution fut d’abord sensible dans le commerce des bois, puis dans la mutation des principales sociétés qui, sans assise financière et sans programme d’exploitation à l’origine, devinrent progressivement des entreprises résolument orientées vers le commerce : les plantations ou les mines, pour celles qui subsistèrent, surent tirer avantage des privilèges d’antan, comme l’attribution de vastes terrains en toute propriété près d’un million d’hectares au total, tout en adoptant des méthodes plus conformes à l’économie moderne de traite.

Après la guerre, en effet, la pression de l’administration remplaça celle des concessionnaires, et le commerce privé prit le pas sur le monopole. Les banques, enfin, commencèrent à intervenir. Certes, dans les faits, les changements restèrent imperceptibles, sauf au Gabon grâce au bois d’okoumé. Ailleurs, malgré l’extension du salariat, sévit toujours, sous des formes à peine dissimulées, le travail forcé. La production demeura souvent stationnaire.

Des exploitations de type moderne

La période contenait en germes les transformations ultérieures, devenues évidentes au sortir de la crise de 1930-1935. Les sociétés concessionnaires cédèrent surtout leurs droits à de nouvelles entreprises, dont la mécanisation accrue exigeait de s’appuyer sur les banques.

Ces exploitations de type moderne portaient sur des richesses réelles en voie d’industrialisation : bois, mines et, dans une certaine mesure, produits de plantation, comme le cacao, le café, surtout les palmistes et le coton. Elles supposaient l’apport d’investissements privés ou publics bien plus considérables que par le passé. Outre l’essor de l’okoumé au Gabon, on vit donc s’ébaucher les grandes firmes à venir, même si elles étaient encore déficitaires, et se constituer les premières plantations, ainsi que l’exploitation des richesses minières. Enfin se mirent en place, au même moment, les principaux travaux d’infrastructure, routes et voies ferrées, piliers du démarrage économique que l’on attendait depuis le début du siècle. Au prix de quelque 20 000 morts, le CFCO chemin de fer Congo-océan qui reliait Brazzaville à la mer fut achevé en 1934.

Une autre économie coloniale se mettait en place, plus durable, moins prédatrice, mais guère plus favorable à un véritable développement autocentré des régions forestières d’Afrique centrale. Au pillage succédait l’exploitation.