Le sergent Malamine, symbole de vertus et de valeurs africaines, dans la mouvance de l’impérialisme français

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Une vision sénégalaise du héros africain de la conquête coloniale du Congo.

Ce texte reprend des extraits d’une communication présentée par Mamadou Koné, consultant au musée des forces armées sénégalaises, à l’occasion d’un colloque sur Les tirailleurs sénégalais, héros méconnus : l’exemple du sergent Malamine, le 21 décembre 2009, à Dakar, à la veille de la Journée du tirailleur. 

Les marques de l’identité culturelle africaine dans l’action du sergent Malamine

 

Pour cerner les contours de la personnalité du sergent Malamine, il faut situer ses origines.

Dans une lettre que Pierre Savorgnan de Brazza, préparant sa troisième mission au Congo, a adressée au gouverneur du Sénégal à Saint-Louis, en 1883, il demandait qu’on lui recrutât un certain nombre de laptots en particulier un certain Malamine et son compagnon Samba Thiam.

Il sollicite du gouverneur l’acheminement du premier, de l’intérieur vers la côte. Malamine, qui était rentré de sa première mission du Congo en 1882 et, démobilisé, était donc retourné dans son village d’origine (…). Il était originaire du Sénégal, précisément du Fouta.

(…)  Malamine était laptot avec le grade de caporal quand il a fait sa première rencontre avec Brazza . Le corps des laptots, était créé depuis 1765 . Leurs fonction étaient souvent multiples : matelots, soldats, interprètes, dockers, ou guides…Le portrait physique, que dresse de lui Charles de Chavannes [secrétaire particulier de Savorgnan de Brazza. NDLR] révèle : « …un homme de couleur d’une trentaine d’années de taille plutôt grande 1,75m environ. Le mélange du sang maure au sang berbère lui valait un épiderme bronze clair». Il incarnait le type sahélien, grand, à la démarche alerte, «… à la musculature plutôt sèche » ajoute Chavannes.

Depuis 1859, la colonie du Sénégal, désormais réunifiée, s’étend de Saint-Louis aux rivières du sud. Le caporal Malamine participait aux patrouilles le long des côtes (…) Ces missions le long des côtes sénégambiennes, qui le conduisaient allègrement du climat sahélien sec au nord, au climat sub-guinéen et guinéen humide au sud, en passant par celui soudanien, avait préparé l’homme à cette aventure dans le bassin du Congo. En effet, les pérégrinations dans ces différentes zones bioclimatiques, avaient permis au laptot de s’adapter facilement dans cette région de l’Afrique équatoriale.

Mais, si ses qualités physiques lui ont permis de s’adapter dans ce milieu plutôt difficile pour un non résident, ce sont surtout ses qualités morales, psychologiques et humaines, les vertus et les valeurs africaines qu’il incarnait, qui expliquent le succès de sa mission au sein d’une population qui l’avait adopté et qui lui avait permis de mettre son empreinte sur l’histoire du Congo dans le dernier quart du XIXe siècle. C’est à Gorée précisément où son navire mouillait qu’il fit la rencontre de Brazza, jeune officier de marine qui vient saluer le commandant de bord, son condisciple à l’Ecole navale .

Première révélation de la personnalité du laptot Malamine : c’était un bon soldat, prêt à servir là où le devoir l’appelait (…) À ce dernier, on laissait le libre choix de la décision. Mais il [Malamine. NDLR] avait senti dans les propos de son chef que ce dernier souhaitait vivement qu’il accompagnât son camarade de promotion. Il s’exécuta. Le voilà donc embarqué dans cette mission pour le Congo où il s’intègre à la population grâce à son ancrage dans cette culture propre au continent noir.

Une des qualités premières de Malamine, c’était son sens du partage.

Dans l’Afrique traditionnelle, quand on revient de la chasse, on distribue leur part aux voisins. Dans l’Afrique moderne, cette valeur est encore présente dans les zones rurales et dans les banlieues urbaines ruralisées. Au retour de voyage, on distribue des cadeaux aux voisins, aux amis, aux parents. Vous aurez remarqué que dans cette énumération graduelle où les parents sont en dernière position, il y a un symbolisme, témoin de la considération que l’on a du voisin. Quand un malheur survient, les voisins sont les premiers à vous porter secours. C’est une origine possible de la parenté, en plus de celles par le sang, l’alliance ou l’amitié. Malamine, ainsi nommé pour rester dans le domaine affectif, n’a pas dérogé à cette règle. Excellent chasseur, il a été pourvoyeur de viande de gibier de ses voisins, moins dotés en moyens efficaces pour cela. Il s’en était donné à cœur joie, malgré le risque encouru, parce que Brazza ne lui avait laissé qu’une petite réserve de munitions dont la plupart étaient avariées . Même Henri Morton Stanley a eu à bénéficier de ses largesses . Il faut signaler que ce dernier lui avait fait don d’un fusil Winchester que le chasseur avait certainement bien apprécié.

Cette générosité, ce culte du partage a valu à Malamine d’être couvé par les Batéké*. Le colonel Gangouo, conseiller spécial du roi, nous a appris que par moment, les populations s’inquiétaient pour lui : «Mayélé» a-t-il mangé ? Alors, on lui apportait du poisson et autres nourritures. «Mayélé» est le surnom que les Batéké lui avaient donné : c’était «Le Débrouillard». C’était une forme de solidarité agissante qui raffermissait les liens intra humains.

Il existait donc une solidarité agissante entre Malamine et les populations, gage de sérénité et de stabilité dans leurs relations. Preuves des solides racines de l’humanisme africain tel que nous le vivons en Afrique de l’Ouest et dont les origines remontent à la nuit des temps. Témoin la place de l’étranger dans l’empire du Ghana, du Mali ou du Songhaï. Témoin aussi (…) la charte du Mandé, élaborée en 1236, au lendemain de la bataille de Kirina entre Soundaita et Soumangourou, au moment où l’Europe traversait sa longue nuit du Moyen Âge. Charte qui a fait dire au professeur Iba Der Thiam que «le Siècle des lumières devrait se chercher non pas dans le XVIIIe. français, mais plutôt dans le XIIIesiècle dans l’empire du Mali

La culture téké que je n’ai pas encore eu le temps d’étudier, ne doit guère s’éloigner de celle-ci, si je me fonde sur les travaux du professeur Cheikh Anta Diop concernant l’unité culturelle du monde noir et l’expérience positive que j’en ai eue lors de mon bref séjour au Congo, en novembre 2009.

Malamine se distinguait aussi par son courage, son esprit d’initiative, son intelligence, qui lui permettaient de s’adapter quand les conditions devenaient dures, ou de sortir de situations difficiles quand elles se présentaient. L’analogie peut se faire avec la conception de la formation et de l’éducation des enfants circoncis en Afrique de l’Ouest où certaines valeurs leur étaient inculquées : le courage, l’apprentissage à se sortir de situations difficiles sans aide, avec son seul courage, son intelligence, son esprit d’initiative, donc d’anticipation, entre autres. Ses vertus et ses valeurs lui conféraient un statut de sage. Il lui arrivait très souvent de réconcilier des villages en conflit, d’éteindre des foyers de tension ou de rendre la justice . Sa seule présence rassurait et était gage de sécurité. Malamine avait atteint le statut de dignitaire; lors d’une cérémonie, Tchoulouba chante en même temps les louanges du roi Makoko, de Brazza et de Malamine. Il constituait en fin de compte un danger pour les Européens qui n’étaient pas de son bord, tant et si bien que sa tête fut mise à prix par les concurrents du camp opposé.

L’aventurier « Henry Morton Stanley » et le sergent Malamine Camara.

Tout cela explique que Stanley** n’y a vu que du feu. Ce dernier, qui croyait avoir convaincu les chefs de la contrée et affichait pour la circonstance une assurance hautaine, allait vite déchanter.

En effet, tout son échafaudage s’écroulait subitement par une action surgie de partout et de nulle part. Cet Anglais américanisé, qui agissait pour le compte de Léopold II, roi des Belges, ne pouvait comprendre ce retournement spectaculaire et instantané à son endroit. Chez le chef Bouaboua-Njali, il avait reçu tellement de cadeaux que lui-même écrit dans ses récits de voyages, à propos de ce chef: «Les cadeaux qu’il me fit écrasèrent, par la comparaison, tous ceux que j’avais reçus entre Vivi et ce village…».

Pourtant, malgré cela et malgré les cadeaux qu’il avait lui-même distribués, paradoxalement, on lui intimait l’ordre de quitter ces terres. Quand il décidait d’aller voir un chef voisin pour traiter avec lui, des coureurs l’avaient déjà devancé pour dissuader ce dernier. Il ne comprenait pas ce qui se passait, mais il devinait que cela ne devait être que l’œuvre de ce laptot sénégalais, pourtant posté en sentinelle perdue, donc militairement fragilisé. Fragilisée, oui, mais pas fragile. Stanley ébahi, de s’interroger : «De quelles fables le sergent sénégalais berna t-il les indigènes ? Nous fit-il passer pour des anthropophages friands de la chair des petits enfants ?»

Malamine avait effectivement agi ou plutôt réagi. Lorsque Stanley est arrivé dans le village du chef Bouaboua-Njali, trois heures après, il s’y introduisait. Le laptot sénégalais avait ses espions partout, qui lui fournissaient tous les renseignements sur les faits et gestes de son ennemi. Après le départ de son rival, il est venu prendre langue avec le chef et le convainquit de ne point traiter avec ce Blanc. Vous remarquerez en passant la nuance sémantique : ne point traiter et non ne pas traiter. Cela suppose une injonction pour rappeler la parole donnée par le Makoko et que ses vassaux se devaient de respecter. Malamine avait tellement bien réussi son stratagème que les populations sont allées jusqu’à refuser de vendre de la nourriture aux hommes de Stanley. Une femme ayant transgressé cette interdiction a été fouettée en public pour leur avoir vendu du poisson . Stanley n’avait plus rien à faire dans cette région. Il avait également perdu parce qu’il avait montré deux visages différents : il avait semé la terreur et la désolation dans les régions traversées auparavant ; puis il a dialogué, négocié, offert des cadeaux à des chefs qui le considéraient comme violent.

À l’opposé, Malamine faisait preuve d’humanisme et de respect de la parole donnée. À ce sujet [Maurice] Delafosse, parlant de Samory Touré, écrivait : «Il ne violait jamais la parole donnée

Voilà un autre trait de caractère de la culture dans l’Afrique traditionnelle. Malamine en avait probablement usé. Il avait lui-même promis que son chef reviendrait et donnerait plus de cadeaux que ne l’avait fait Stanley; On le croyait, il inspirait confiance. C’est pourquoi, lorsqu’il a été relevé de son poste de chef de la station française de Nkouna, à la suite d’intrigues et de compromissions entretenues par les amis du roi des Belges, il a eu mal, très mal, parce qu’il allait devoir quitter le pays sur ordre de Paris et remplacé par un autre. Il était soldat, fusilier marin, appelé laptot au Sénégal. Il exécutait un ordre qui allait au-delà même de l’autorité de son chef, Brazza. C’est pourquoi, il avait été atteint au plus profond de lui-même, par les meurtrissures causées par l’idée d’être éloignée de ses amis qui l’avait surpris et momentanément « désarmé ». Voilà pourquoi, avec force conviction, il promit de revenir.

Lors de la troisième mission de Brazza, en 1880, il était du voyage. Malamine était revenu. Quand la mission arriva au Congo, Malamine est allé en éclaireur s’assurer que les chefs Batéké avaient gardé leur fidélité à la France. Ce fut une explosion de joie dans les villages traversés, c’était un triomphe. Malgré l’absence de leur ami pendant de si longs mois, ils avaient tenu parole. La France conservait sa part du Congo. Malamine avait retrouvé les siens car comme l’écrivit Stanley dans son livre cité plus haut : «Il se trouvait d’ailleurs dans son élément au milieu des ces indigènes de race inférieure».

Signalons que ce qualificatif péjoratif n’était pas dans la conception de Malamine puisqu’il était au milieu des siens.
Cependant, cet homme n’était pas sans défaut. Son compagnon, Charles de Chavanes émet à ce sujet un jugement aussitôt pondéré: «Le seul défaut peut être est un peu de susceptibilité, qui provient de la valeur morale même de l’individu et de l’horreur qu’il a de l’humiliation».

Chavannes de conclure : «Tel était Malamine. Les qualités physiques, intellectuelles et morales se complètent, s’harmonisent, pour donner un ensemble d’énergie effective de rare valeur.»

C’est peut être ce qui avait poussé son célèbre ennemi à dire de lui dès leur première rencontre : «Je n’eus pas plutôt lié connaissance avec Malamine que je reconnus en lui un homme supérieur, tout Sénégalais, tout bronzé qu’il fût

Mais, notre laptot avait tout de même pris un risque car la promesse de revenir après son rappel au Sénégal, ne dépendait pas de lui mais était fonction des décisions politiques de Paris qui dépassaient sa seule volonté ou celle de ses chefs militaires sur le terrain, en particulier Savorgnan de Brazza. Malamine en avait-il conscience ? L’on peut en douter car au-delà même de son humanisme et de ses qualités de soldat, le caporal Malamine, devenu sergent en intégrant la mission du Congo, n’était en réalité qu’un exécutant d’une politique dont il était loin de cerner le contenu, les objectifs et les méthodes.

Une conscience politique qui fait défaut

Dans ce dernier quart du XIXe siècle, l’appellation de Tirailleur est déjà étendue aux fusiliers marins, les laptots, jusqu’à la Première Guerre Mondiale. Ces Tirailleurs Sénégalais sont connus et reconnus aujourd’hui comme faisant partie des Bâtisseurs du monde libre pour leur participation aux deux Guerres Mondiales. Mais dès qu’il s’agit de leur participation à la constitution de l’empire colonial français, principalement dans la période qui va de la création du corps en 1857, à la veille de la Grande Guerre, le jugement devient négatif, voire subjectif.

Pourtant, lorsque nous analysons le contexte historique, ce jugement est moins tranché. Dès lors, l’on est en mesure de comprendre et de pouvoir expliquer, sans chercher à justifier, cet engagement aux côtés des Français.

L’éclatement des grands États soudano-sahéliens a donné naissance à des États de moindres dimensions, minés par les guerres intestines entretenues par une classe aristocratique gérant ses intérêts au détriment de populations souvent désemparées, et qui s’affaiblissaient mutuellement. Il s’ensuivit plus de trois siècles de désolation, d’insécurité, de dislocation des structures sociales et de désarticulations économiques, jalonnant cette longue et douloureuse traite négrière qui mit à genoux l’Afrique. De nombreuses populations étaient alors devenues des cibles potentielles, exposées à l’insécurité, à la famine et aux négriers qui écumaient le vieux continent. Les Européens, qui ne trouvaient plus d’intérêt dans ce commerce qu’ils avaient créé, organisé et développé, avec la révolution industrielle, cherchaient désormais à s’emparer des terres africaines pour en faire des marchés de consommation pour leurs produits, en exploiter les ressources pour le ravitaillement de leurs usines et enfin pour y trouver des points d’appui militaire et des points de relâche pour leurs navires.

L’esclavage fut aboli dans les colonies françaises en 1848. Mais, la plupart des chefs locaux pratiquaient encore la traite, source de revenus permettant de se doter des armes nécessaires. Dans ce contexte de traite clandestine, les seuls perdants étaient les populations sans défense. Même quand elles étaient libérées le risque demeurait de tomber de nouveau entre les mains des esclavagistes. C’est pourquoi, l’administration coloniale profita d’une telle situation pour instaurer le système du rachat d’esclaves en vue de leur recrutement comme tirailleurs. L’esclave retrouvait non seulement la liberté, mais avait une arme, gage de sécurité et un salaire source de dignité.

Cependant, certains chefs locaux en profitèrent pour continuer de plus belle les razzias pour ensuite faire racheter leurs esclaves. L’administration coloniale décida de mettre fin à ce système de rachat et d’encourager l’engagement volontaire. Cet engagement volontaire était loin de séduire les populations qui considéraient le métier de tirailleur comme un domaine réservé aux affranchis. Elles ne s’engageaient que quand la nécessité se faisait sentir.

(…)

À la lumière de l’émigration aujourd’hui, que dirait-on de nos parents qui, dans cette première décennie du XXIe siècle, sont en train de balayer les rues de Paris, de Madrid ou de Rome, afin de vivre et de faire vivre toute la famille laissée derrière ? Peut-on leur reprocher une quelconque absence de conscience politique ?

Malamine, à l’instar de ses nombreux camarades, avait trouvé un emploi dans le camp de ceux qui inspirait une sécurité et une stabilité relatives. La conscience politique au sens moderne leur faisant défaut, ils n’avaient plus comme viatique que leurs vertus et les valeurs inculquées par la culture africaine. C’est dans ce sens qu’il nous faut comprendre l’attitude de Mamadou Racine Sy qui, contre l’avis de son père s’en était allé se faire recruter comme tirailleur à Saint-Louis et devint le premier officier à accéder au grade de capitaine. C’était le cas également du Lieutenant Yoro Coumba engagé depuis 1851 et qui comptait au total 37 ans de service actif; le cas aussi du lieutenant Alioune Macodé Sall, premier officier indigène, considéré comme l’ancêtre des gendarmes sénégalais . Tous ont été contemporains du sergent Malamine. Ils ont été dans un camp, celui de la France, ils y sont restés.

Dans cette logique, ils sont demeurés constants dans leurs principes de défense des intérêts de ce camp. C’est comme cela qu’il faut comprendre et juger leur comportement au combat, ponctué par les hauts faits d’armes. Utilisés dans la conquête coloniale française, ils ont fait preuve de courage et de loyauté, au moment où la notion de patrie devait être lâche et n’avait pas de sens pour eux.

Le sergent Malamine, pour rester avec notre héros du jour, loin de se douter des plans élaborés à Paris dans le cadre du mouvement impérialiste, n’avait que son humanisme en bandoulière, c’est-à-dire ses qualités d’humain, mais aussi ses qualités d’homme au sens martial, toutes choses qui l’avaient fait adopter par les Congolais et dont Savorgnan de Brazza avait largement fait usage pour atteindre ses objectifs : donner une part du Congo à la France, sa patrie d’adoption, car lui aussi n’était pas français d’origine. Mais, si ce dernier a eu sa part de reconnaissance par la postérité, en est-il de même pour son compagnon  ?

Le sergent Malamine dans la postérité

Loin de faire preuve de nombrilisme, nous nous devons aujourd’hui de réécrire notre histoire et pour paraphraser Sékéné Mody Sissokho1, reprendre l’initiative historique. De façon globale, nous n’avons retenu très souvent de notre histoire, en dehors de la tradition orale, que ce que l’Occident en général nous en a rapportée. Or donc, l’instauration dans le calendrier républicain, au Sénégal, depuis 2004, d’une journée dédiée aux tirailleurs, donne l’occasion aux historiens de revisiter notre passé, de dépoussiérer les écrits des témoins et de fouiller dans les plis et replis d’une mémoire collective endolorie. À partir de ce moment-là, nos héros méconnus pourraient retrouver leur place dans les Panthéons de l’histoire.

Voilà qui explique que le sergent Malamine ne soit pas très connu dans son pays d’origine, le Sénégal. Une rue porte son nom à Dakar qui serait l’œuvre de l’administration coloniale reconnaissante. À Libreville, dans la période coloniale, Charles de Chavannes nous signale qu’un petit navire de la compagnie des Chargeurs Réunis avait été baptiséSergent-Malamine. Plus tard, un fort a porté son nom à Brazzaville. À Brazzaville même, à l’occasion de la célébration du centenaire de la ville, le souvenir du sergent Malamine a été évoqué et aujourd’hui une avenue au cœur de Brazzaville porte son nom. Tandis que Brazza en plus d’avoir un mémorial en son nom, a donné son nom à la ville. Ses compagnons européens n’ont pas été oubliés du reste.

Dans les livres d’histoire également, on ne parle de Malamine que comme interprète de Brazza et c’est ce que les jeunes Congolais retiennent de lui . Mais dans le Congo profond, en pays Téké, le souvenir remonte à la surface et le nom de Malamine est devenu partie intégrante du vocabulaire. Ainsi, pour qualifier un enfant gentil, intelligent, généreux, courageux, plein d’initiatives, est-il surnommé «Malamine . René Maran a eu raison de dire que : «de même que le Congo belge a été zanzibarite serviteur de Stanley, le Congo français a été fait par Malamine.»

La reconnaissance de Brazza et Chavannes, ses compagnons, n’est pas en reste. Brazza et surtout Chavannes, beaucoup plus tard, avaient fait l’éloge du sergent. Brazza avait réussi à le faire décorer de la Médaille militaire quand il était encore en poste à Nkuna  Mais c’est l’armée qui est ainsi conçue : la valeur d’un soldat est récompensée par une médaille; mais la gloire, la reconnaissance éternelle, sont l’apanage du chef ou des chefs. Qui plus est, dans un contexte ou le Noir était encore quantité négligeable aux yeux du monde européen. Chavannes toujours reconnaissant de dire : «Nul Blanc… n’eût pu faire dans les mêmes circonstances ce que fit le noir Malamine, ni aussi le faire aussi bien.»

Quand, mourant, Malamine leur a adressé une lettre où il signalait ses difficultés nées du non paiement de sa solde et de ses primes, Brazza et Chavannes se sont indignés et ont immédiatement adressé une correspondance au gouverneur du Sénégal pour lui demander de régulariser sa situation.

Nous le constatons donc, Malamine n’a pas encore suffisamment occupé la place qui lui revient dans l’histoire. C’est pourquoi, l’instauration d’une Journée du tirailleur est l’occasion de corriger ces manquements au devoir de mémoire.

Conclusion

La réussite de Malamine se comprend aisément quand on analyse son vécu culturel. Malgré la fréquentation des Européens, l’homme est resté profondément africain. C’est là l’un des secrets de son aura; car il en avait réellement. Stanley l’a constaté à ses dépens. Homme simple, qui avait intégré les populations, se mettant à leur niveau, respectant leurs coutumes et leurs traditions, apprenant leur langue. Il a su faire face à Stanley et le défier. La couleur de peau n’avait aucune importance pour lui ; les nombreuses péripéties de la longue cohabitation avec les Blancs au Sénégal le mettaient à l’aise pour traiter d’égal à égal avec n’importe quel Européen.

Aujourd’hui, à l’aune des commémorations, Malamine n’est pas encore très présent au cœur de l’Afrique. Cependant, la certitude demeure qu’il est toujours présent dans la mémoire. Ecoutons encore De Chavannes : «Le nom de Malamine demeurera inséparable des origines de notre colonie de l’Afrique Équatoriale…J’ignore si, au Sénégal, quelque chose existe qui rappelle ce nom. Pour moi qui, jusqu’au soir d’une vie déjà longue, ai toujours gardé à Malamine une des meilleures place dans mes réminiscences de l’Ouest africain, je dédie amicalement à sa mémoire ces simples pages. Elles seront comme l’oraison funèbre tardive du magnifique sergent noir qui fut toujours au niveau de ses tâches et dont le nom mérite vraiment, ne serait-ce que pour l’exemple, d’être préservé de l’oubli.»

Pour notre part, nous sommes convaincus du rôle de l’histoire comme facteur de rapprochement entre les peuples. Aussi, pensons-nous que celle de Malamine renforcera, à coup sûr, les liens entre Congolais et Sénégalais d’une part, entre Africains et Européens d’autre part et qu’un jour viendra où le sergent Malamine Camara ne sera plus seulement une histoire au cœur de l’Afrique, mais une histoire dans le cœur des Africains.

Mamadou Koné
consultant au musée des forces armées sénégalaises

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Liens utiles, à consulter [NDLR]

* blog de la société des historiens du Congo-Brazzaville à propos de Makoko, roi des Batékés et Savorgnan de Brazza.
** à propos de Stanley, voir document Jusqu’à l’Equateur mis en ligne par le Centre de documentation littéraires et théâtrales de la Communauté française de Belgique.

Source : http://www.rfi.fr/