Les frères Tréchot et la CFHBC grandeur et décadence d’un empire économique colonial

CFHBC

La présence de la CFHBC dans le Nord-Congo et singulièrement dans la Likouala-Mossaka a été tellement écrasante pendant plus d’un demi-siècle qu’il a paru nécessaire de lui consacrer, hors texte[1], un développement spécial ; cette note se justifie d’autant plus que la Compagnie comme on l’appelait à l’époque « pose un problème » et le fait que, « seule, ou à peu près seule » elle ait pu franchir le « poteau d’arrivée trente ans après le départ de la course aux millions » suscite quelque étonnement.[2]

Le journaliste qui a utilisé le vocabulaire hippique fait allusion au régime concessionnaire qui a débuté au Congo en 1899 pour s’achever 30 ans plus tard et dont la finalité était la mise en valeur de la colonie par des sociétés auxquelles étaient concédés des territoires plus ou moins vastes. Les frères TRECHOT ont effectivement pris le départ ; c’est ce que nous verrons pour commencer (A) avant d’assister en 1929 à la naissance de la CFHBC et de suivre son imposant parcours (B) jusqu’aux années de l’après-guerre où les premières – et très sérieuses – difficultés ébranlèrent l’édifice qu’ils avaient construit et provoquèrent finalement sa ruine (C). 

A- LES TRECHOT ET LE REGIME CONCESSIONNAIRE

L’aîné et le cadet des cinq frères TRECHOT – François et Henri – arrivèrent au Congo en 1889 et travaillèrent d’abord pour le compte de la société DAUMAS avant de pouvoir constituer leur propre société, la Compagnie Française du Haut-Congo (CFHC), juste à temps pour pouvoir demander la concession du bassin de la Likouala-Mossaka qui leur fut accordée par un décret du 31 mars 1899. Ils avaient l’avantage sur leurs concurrents de connaître le pays qu’ils avaient exploré mais pas complètement toutefois car la suite des événements devait leur réserver des surprises, d’heureuses surprises.

Il se révéla en effet que le territoire situé au Nord de leur concession correspondait au bassin d’une rivière inexistante (la Lebaï-Nguié) et faisait partie en réalité de celui de la Likouala-Mossaka ; du coup, leur domaine s’agrandissait en direction du Nord, presque jusqu’à OUESSO (1902). EN direction du Sud, la société à laquelle le bassin de l’Alima avait été concédé s’aperçut que la rivière n’avait pas d’affluent de gauche, donc pas de bassin du côté de la concession des TRECHOT ; elle demanda alors la résiliation de son contrat de concession et, à la suite d’un tour de passe-passe dont Henri était coutumier, la CFHC prit en 1912 le contrôle de l’Alimaïenne au nez et à la barbe de sérieux concurrents (la société LEVER BROTHERS).

Le résultat de tout cela fut que la CFHC qui avait obtenu en concession 36 000 km² se retrouva douze ans plus tard, à la tête d’un domaine presque deux fois plus étendu. Elle était considérée à l’époque comme un des trois grands dans le monde des concessionnaires.

Un autre élément favorable joua dès le début en faveur des frères TRECHOT, c’est l’extraordinaire densité du réseau hydrographique de ce qu’on allait appeler plus tard la « cuvette congolaise » et qui permettait l’écoulement facile des produits achetés et des marchandises proposées à la vente.

La chance encore leur sourit quand le service du ravitaillement fit connaître pendant la première guerre mondiale ses besoins en oléagineux : la concession de la CFHC était riche en palmier à huile et ses sols convenaient fort bien à des plantations de cette nature. Très vite, les TRECHOT qui, jusqu’alors s’étaient intéressés exclusivement au caoutchouc et à l’ivoire, se spécialisèrent dans le commerce des amandes et de l’huile de palme – en 1918 ils fournissaient 87% des exportations de l’AEF.[3] C’est à ce moment que le palmier à huile devint « l’arbre sacré » de la Likouala-Mossaka et allait faire la fortune de la Compagnie.[4]

Incontestablement, les TRECHOT ont eu la part belle dans l’attribution des concessions ; mais il est indéniable également qu’ils ont su profiter au mieux de la doctrine officielle de l’époque en matière de colonisation. En 1926, le Gouverneur Général ANTONETTI parlait du « système TRECHOT » que l’on peut définir « comme la méthode consistant à collecter la plus grande quantité de produits, aux plus bas prix, en limitant au maximum les investissements ».

L’écrémage optimum des produits dans une région d’une richesse médiocre, habitée par une population clairsemée, fut rendu possible grâce aux dimensions considérablement élargies de la concession initiale et à l’utilisation judicieuse du réseau hydrographique de la Likouala-Mossaka (en 1909, le CFHC de disposait pas moins de huit bateaux à vapeur de différents tonnages).

En ce qui concerne les prix auxquels les TRECHOT, achetaient les produits aux indigènes, ils étaient en moyenne inférieurs de moitié à ceux pratiqués par le commerce libre ; 350 F la tonne par exemple pour l’huile de palme contre 700 F. Ils se justifiaient en faisant valoir qu’ils respectaient les tarifs fixés par… l’administration pour les produits rétrocédés au titre de l’impôt.

Le système fonctionnait à plein grâce à d’autres « techniques » mises au point par les TRECHOT ; il est fait allusion ici au sens que l’on appelle aujourd’hui « les relations publiques », aussi bien avec l’administration qu’avec les populations locales[5] – et aux nombreuses irrégularités qu’ils n’hésitaient pas à commettre, la plus importante ayant consisté à créer en 1910, une société « libre », la CFBC, filiale de la CFHC, qui lui rétrocédait les produits en provenance de la Likouala-Mossaka ; la rétrocession se faisait à des prix souvent inférieurs au prix de revient, ce qui réduisait d’autant la part des bénéfices que la société concessionnaire devait reverser à la colonie. Pendant de nombreuses années, l’administration locale dénonça cette pratique, mais sans aucun succès…

Toujours est-il qu’au moment où expira la concession accordée aux TRECHOT, les deux sociétés, comme par enchantement, n’en firent plus qu’une. Peu avant leur fusion, on doit noter la singularité suivante : une action de la CFHC valait 410 F, alors que celle de la CFBC était demandée à 10 000 F, et qu’il n’y avait pas d’offre.

B- LA CONSTITUTION DE LA CFHBC

LA CFHC et la CFBC fusionnèrent entre elles et avec l’Alimaïenne en 1929 pour donner naissance à la Compagnie Française du Haut et Bas Congo, la CFHBC qu’on désigne plus communément sous le nom de La Compagnie. Dans le Nord du pays, quand on fait état de la société des frères TRECHOT, c’est d’elle qu’on parle, c’est elle qui, sur la lancée de ses deux aînées, a marqué cette région de son empreinte.

Bien sûr, la souveraineté de la nouvelle société « libre » sur la totalité du bassin de la Likouala-Mossaka ne pouvait pas juridiquement être maintenue, mais la CFHBC se vit reconnaître, en 1931, la pleine propriété de quelques 50 000 hectares – dont le dixième à peine était planté en palmiers à huile, Qu’importe d’ailleurs car le régime concessionnaire avait empêché pendant trente ans l’installation de concurrents, et la Compagnie se trouvait naturellement être l’unique agent économique du Nord-Congo – ou peu s’en faut – que ce soit dans le domaine de la production ou dans celui des activités commerciales. Cette situation de quasi-monopole dura, elle aussi pendant une trentaine d’années.

Les statistiques de production pour 1928, consultées dans les archives locales, nous apprennent que la CFHBC achetait tout ce qui était à vendre ; les palmistes, l’huile de palme indigène, les noix de palme, l’huile de bambou, le caoutchouc, l’ivoire, le tabac, ainsi que tout un ensemble hétéroclite de produits divers : raphia, nattes, peau, paniers, planches, ficelle, poisson fumé, charbon de bois… etc. Ce sont les oléagineux toutefois qui représentaient l’essentiel des achats. Voici les chiffres consignés par le chef de circonscription de la Likouala-Mossaka pour l’année considérée : palmistes = 1 109 T – huile de palme = 579 T – noix de palme 3 064 T.

En tant que concessionnaire, la CFHBC avait été tenue de fournir chaque mois l’état de ses opérations commerciales ; mais dès le début de l’année 1930, les agents de la Compagnie firent preuve d’une mauvaise volonté évidente pour renseigner l’administration. Et ce n’est guère qu’à partir de 1933 qu’on retrouve des séries statistiques complètes et, apparemment, fiables. Il faut voir là, sans doute le résultat d’une sorte d’accord passé à BRAZZAVILLE entre les autorités locales et les TRECHOT, dans l’esprit des instructions envoyées par le ministre des Colonies le 24 mai 1899 au Commissaire Général du Gouvernement au Congo français.[6]

Car ce qui frappe dans toute la période qui va suivre, c’est la « coopération » qui s’instaure sur place entre les agents de la CFHBC et ceux de l’administration. En 1956, le « commandant » assistait encore de manière active à tous les marchés tenus par la Compagnie, au cours desquels étaient achetés les palmistes préparés par les femmes, et payées les noix de palme apportées à l’huilerie par les hommes. C’est lui qui fixait les « contrats de production » aux récolteurs de sa circonscription, exprimés en nombre de « médailles » (1 médaille[7] représentait une touque de noix de palme, soit 20 kg) et vérifiait le mois suivant s’ils avaient été remplis. Dans la négative, il faisait des remontrances au chef de village, supprimait le cas échéant la prime qui leur était payée par la Compagnie sur les apports de noix et, plus exceptionnellement, infligeait une punition au récolteur récalcitrant.[8]

On touche là un point sensible de l’action administrative dans la Likouala-Mossaka ; faut-il voir dans l’intervention des administrateurs la volonté d’aider la CFHBC dans ses activités et pour son seul profit, ou plutôt celle d’inciter les populations locales à la production en considérant qu’elle entraînait une augmentation de leurs revenus, et donc de leur niveau de vie ? E rédacteur de ces lignes souhaiterait qu’on ui fasses l’honneur de pencher pour la seconde explication, tout en étant conscient du caractère gênant que revêtaient ses bonnes intentions – tellement gênant qu’il finit par ne plus assister aux marchés ; d’ailleurs, les mesures de contrôle de la production furent officiellement supprimées en 1957.

La CFHBC n’en fut guère affectée car elle avait, de son côté, décidé& de se désintéresser de la production villageoise des oléagineux, pour concentrer ses efforts sur ses propres plantations. Notons simplement qu’à cette date, l’huile de palme récoltée dans la Likouala-Mossaka provenait à 60% des palmeraies de la Compagnie (927 T sur un total de 1.517T).

On se souvient que l’économie de guerre avait amené les TRECHOT à se spécialiser dans le commerce des oléagineux ; cette option allait être confirmée quelques années après la mort d’Henri, en 1945, qui vit la majorité des actions de la CFHBC passer entre les mains des frères HENRIQUES, peu sensibles aux impératifs de l’exploitation industrielle des plantations. L’intervention de la Banque d’Indochine allait mettre la Compagnie dans le « droit chemin ». Un département « plantations » fut créé et la production des oléagineux reprise ; un programme d’extension des grandes plantations et de récupération des anciennes palmeraies[9] fut décidé le 6 août 1952 à la « Conférence d’ETOUMBI » – de même que l’abandon progressif des huileries de brousse[10] (les premières fermetures intervenant en 1956).

C’est à cette date que la CFHBC fut contrainte de rétrocéder à l’État des surfaces importantes de terrains inexploités pour ne pas avoir à payer l’impôt spécial sur les propriétés non mises en valeur. De nouvelles rétrocessions eurent lieu en 1958, date à laquelle le domaine foncier se limita à 11 820 ha dans la Likouala-Mossaka. C’est tout ce qui lui restait des 50 000 ha qu’elle possédait en 1932.

Mais telle qu’elle se présentait à l’époque, la Compagnie faisait encore bonne figure, apparaissant dans le domaine agricole surtout, comme l’agent de production essentiel de la grande région du Nord, Le rapport économique établi pour l’année 1960 par le Préfet de FORT-ROUSSET permet de se faire une idée assez précise sur le sujet.

S’agissant du revenu agricole dont disposaient les populations locales, force est de reconnaître que la CFHBC assurait la part principale : 59 millions de francs (achat de produits et salaire du personnel des plantations) sur un total estimé à 78 millions de francs.[11] Ne sont pas compris dans ce chiffre les salaires versés au personnel de la batellerie (4,8 MF), ni aux employés du secteur commercial (13 MF) lequel s’est beaucoup développé au cours des années qui ont suivi la constitution de la CFHBC.

En 1960 toujours, le département commercial de la Compagnie disposait dans la Likouala-Mossaka de 5 factoreries tenues par des agents européens qui contrôlaient les activités de 53 magasins en brousse, l’ensemble ayant généré un chiffre d’affaires de l’ordre de 200 MF.

Il n’est pas question de reprendre ici la polémique ouverte sur le pont de savoir si la CFHBC « récupérait au comptoir largement ouvert la plus grande partie des sommes payées à la bascule » et ceci pour deux raisons. La première est que cette affirmation est loin d’être prouvée pour ce qui est de la période concessionnaire[12] et la seconde vient du fait que, pour les années ultérieures, la diversification croissante des activités commerciales des factoreries rend impossible toute comparaison. La CFHBC s’est mise à vendre en brousse des carburants (essence, gas-oil) et des matériaux de construction (ciment, tôles ondulées… etc.) à une clientèle administrative ou privée n’ayant aucun rapport avec celle qui fréquentait les boutiques de brousse.

En ce qui concerne maintenant le revenu global, il a pu être évalué à la fin de l’année considérée à un peu moins de 279 MF, chiffre dans lequel on trouve, outre le montant du revenu agricole contrôlé, les crédits publics (soldes, salaires, pensions) pour 91,5 MF, les autres sources internes de revenus (produits de la pêche, salaires CCR et personnel non agricole de la CFHBC, activité des orpailleurs) pour un pontant équivalent et les apports extérieurs pour 18 MF.[13] Si l’on considère que la CFHBC n’intervient dans ce total qu’à hauteur de 76,8 MF, on est conduit à relativiser son rôle dans l’économie régionale, encore qu’un autre rappel, celui du chiffre d’affaires du secteur commercial (220 MF) permet de conclure qu’au total, la Compagnie conservait une forte emprise sur la vie économique de la Likouala-Mossaka.

Les difficultés qu’elle va rencontrer à partie de 1960 ne vont pas modifier fondamentalement cette analyse ; seule la concurrence était susceptible de le faire, mais on ne voit pas qui aurait pu s’opposer au monopole de fait dont elle continuait de bénéficier.

C- LE DECLIN ET LA FIN DE LA CFHBC

C’est à partir des années 1958/1959 que les cours mondiaux des oléagineux commencèrent à baisser, leur chute devenant particulièrement préoccupante en 1960 pour la « Compagnie » qui décida alors l’arrêt total des extensions de palmeraies – dans la Sangha surtout, ainsi qu’à KOUNDA et FORT-ROUSSET.

Mais c’est en 1961 quelle a connu la crise la plus grave, se sérieux déboires dans sa politique commerciale s’ajoutant à la diminution des recettes provenant de la vente des oléagineux.

Dès le mois de janvier, les actionnaires refusèrent de poursuivre leurs avances et les responsables de la CFHBC firent savoir au Gouvernement congolais que, faute d’un appui financier immédiat, ils seraient obligés de cesser toute activité. Ils proposèrent cependant la création d’une Société d’Economie Mixte aux autorités locales qui ne donnèrent pas suite, pendant qu’à PARIS, ils poursuivaient les contacts noués avec des groupes privés susceptibles de reprendre l’affaire – sans obtenir de résultats.[14]

Le 26 mai1961, la CFHBC fit de nouvelles propositions au Gouvernement congolais : un projet d’accord prévoyait le rachat par la République du Congo des plantations de la Sangha pour la seule contre-valeur des dettes de la Compagnie envers la puissance publique avec une indemnité de 40 millions de francs à verser sur les bénéfices de la palmeraie d’OUESSO à partir de 1968. Etait prévue également une avance de trésorerie de 50 millions pour assurer le fonctionnement provisoire de cette palmeraie et de ses installations de traitement des noix de palme.

C’est cette avance que l’Assemblée Nationale refusa le 3 juin, ce qui empêcha le Gouvernement congolais de signer le projet présenté par la CFHBC. Le dépôt de bilan paraissait alors inévitable.

Mais un cou de théâtre se produisit dix jours plus tard : l’Assemblée, revenant sur son vote négatif, accepta d’inscrire au collectif budgétaire l’avance de trésorerie à condition que l’indemnité de 40 millions soit supprimée. La Compagnie, bien obligée de s’incliner, présenta un nouveau projet d’accord qui fut signé le 7 juillet et approuvé le 4 août par la Caisse Centrale de Coopération Economique.

Le sort de la CFHBC n’était pas réglé pour autant ; elle pouvait néanmoins continuer ses activités dans la partie de la cuvette dont elle avait conservé la propriété.

Pendant toute la duré des négociations, on a aussi parlé des réformes de structures indispensables destinées à alléger les frais généraux de la CFHBC jugés excessifs (par exemple trois directions commerciales à Brazzaville), ces réformes allant de pair avec l’africanisation des cadres[15], furent également évoqués les modifications possibles au système de commercialisation des oléagineux par le raffinage au Congo des huiles provenant des usines de l’intérieur. Parallèlement, la Compagnie entama avec la République du Congo et la Compagnie Générale de Transports en Afrique (CGTA) des pourparlers en vue de la constitution d’une Société d’Economie Mixte qui serait chargée des services de messagerie fluviales dans la cuvette – Il ne semble pas que ces pourparlers aient abouti.

L’année 1962 commença mal : le bilan arrêté au 31 janvier fit apparaître un déficit de 6 225 886 francs et le Conseil d’Administration dut faire approuver le 20 juillet par l’Assemblée Générale des actionnaires une réduction drastique du capital social qui passa de 8,5 millions de francs à 2 230 000 francs, cette réduction étant essentiellement destinée à éteindre la totalité des pertes sociales figurant au bilan.

Au cours de cette même réunion fut constatée la composition du nouveau Conseil d’Administration dans lequel on relève notamment – outre le fait que la présidence est assurée par un administrateur de la banque WORMS, M. SIRIEX, ancien Gouverneur de la FOM – la présence de la Société Financière de l’Afrique de Equatoriale (SFAE) et de la Société Indochinoise de Plantation d’Hévéas (SIPH). Est aussi représentée au Conseil par son inspecteur général une autre grande société spécialisée dans le commerce avec l’Afrique, la Société Commerciale de l’Ouest Africain (SCOA) avec laquelle la CFHBC a conclu d’importants accords de coopération commerciale.

Le gros point noir reste toutefois les cours mondiaux des oléagineux qui sont très en-dessous des prix de revient de la Compagnie : 104 f contre 120 f le kilo vendu au HAVRE,[16] le prix garanti par la métropole étant de 116 francs.

Dans ce contexte, l’augmentation de la production d’huile de palme au cours de l’année 1962 n’a pas de signification particulière. On peut noter qu’elle est maintenant assurée à 90% par les plantations de la CFHBC (le reste provenant des palmeraies de villages) : 2.417 T contre 2.289 T en 1961. Mais la production de palmiste passe de 1.138 T à 917 T.[17]

C’est également au cours de l’année 1962 que fut signée à BRUXELLES, le 20 décembre, une convention entre les pays de la CEE et les 18 états africains et malgaches, permettant la commercialisation à des prix compétitifs des produits en provenance de la zone franc, compte-tenu de l’aide bilatérale accordée par la France aux Etats qui en font partie. Il était prévu des aides à la production et surtout à la diversification des produits, qu’il serait moins facile d’obtenir d’ailleurs que l’aide bilatérale de la France – et moins importante pour les oléagineux – appelée à disparaître à la fin de l’année 1963.

Sur le plan commercial, la situation n’était guère plus brillante. Au milieu de l’année 1962, l’approvisionnement des magasins de la CFHBC se révélait d’une médiocrité extrême et l’on pouvait faire le même constat une année plus tard en juin 1963, ce qui provoqua à cette époque une psychose de pénurie chez les consommateurs entraînant de leur part des achats de précaution. Se répandirent alors les bruits les plus inquiétants sur la situation de la Compagnie que les démentis du Président SIRIEX, de passage à FORT-ROUSSET, ne parvinrent pas à dissiper.

Il est de fait que le chiffre d’affaires des factoreries se maintenant d’une année sur l’autre, comme d’ailleurs globalement la production des oléagineux, mais l’état général de la CFHBC restait fragile et ne pouvait faire illusion longtemps.

On a peu parlé jusqu’à présent des changements politiques intervenus au Congo, l’autonomie puis l’Indépendance en 1958 et1960, qui eurent peu d’effet sur la Compagnie ; mais après la chute de l’Abbé YOULOU, le 15 août 1963, et l’instauration d’un régime à tendance marxiste, les évènements se précipitèrent.

Le 4 mai 1964, le nouveau Gouvernement présenta son plan intérimaire économique et social : ce fut la douche froide pour les responsables de la CFHBC avec l’annonce de la socialisation de l’économie et la primauté donnée à l’industrialisation du pays au détriment de l’agriculture.

On peut penser que la volonté de désengagement des principaux actionnaires date de cette époque ; la Compagnie continuera d’exister, mais avec d’autres porteurs de parts.

Le capital social a de nouveau été réduit de 2 230 000 francs à 936 000 francs et le siège social transféré de la rue de Londres au 18bis rue d’Anjou à PARIS (75008).
La SCOA, la SFAE et la Compagnie de l’Afrique noire ne font plus partie en tant que telles du Conseil d’Administration ; le Gouverneur SIRIEX s’est retiré également. Ne subsistent de « l’ancienne équipe » que M. Gérard de LABOULAYE et la Société Indochinoise de Plantations d’Hévéas.

Et finalement, ce sera la SIPH – devenue dans l’intervalle la Société Internationale de Plantations d’Hévéas – qui absorbera la CFHBC en 1979. Le 27 décembre de cette année, la vieille « Compagnie » était radiée du Registre du Commerce et des Sociétés tenu au Greffe du Tribunal de Commerce de PARIS.[18]

[1]    Ce document provient d’une annexe de l’ouvrage de Georges MAZENOT Carnets du Haut-Congo 1959-1963 ; L’Harmattan 1996 ; p- 399 à 407.

[2]    On retrouvera l’origine de ces citations et de quelques autres dans le chapitre IX du livre de l’auteur : La Likouala-Mossaka – Histoire de la pénétration du Haut-Congo ; 1878-1920 – Mouton-Paris-La Haye – 1971 – 445 p, d’où sont tirées les informations relatives à la période concessionnaire – en gros jusqu’en 1930.
Après cette date, ce sont les archives locales et ses carnets personnels qui ont fourni les renseignements dont il sera fait état.

[3]    A cette date, le tonnage des palmistes exportés atteignait le chiffre extraordinaire de 1,476 T – il s’agissait de palmistes entièrement concassés à la main.

[4]    Un arrêté du Gouverneur Général du 31 décembre 1919 a interdit la fabrication du vin de palme, au motif qu’elle « entraînait la destruction d’un nombre considérable de palmiers et tendait ainsi à l’anéantissement d’une des richesses principales de la colonie ».

[5]    De l’administration, Henri TRECHOT (membre du Conseil d’Administration de la Colonie du Moyen-Congo en 1905 et désigné la même année pour siéger à la même année à la Commission des mercuriales et au Comité consultatif du Commerce et de l’Agriculture, membre du Conseil du Gouvernement en 1907, agent consulaire de la France à MATADI… etc.) obtint des témoignages de satisfaction et d’estime qu’il collectionnait avec fierté.
Avec les populations locales, les TRECHOT « avaient la manière » ; à part les incidents de LOBOKO qui firent quelque bruit à l’époque (1901) et qui se terminèrent par un non-lieu à BRAZZAVILLE et sur place selon des règles coutumières, on a pas d’exemple de leur par de ces excès dont se rendirent coupables nombre d’agents de sociétés concessionnaires.

[6]    Dans ces instructions, les sociétés commerciales étaient présentées comme défendant au Congo « des intérêts distincts mais en réalité solidaires » : le ministre demandait aux agents de l’administration « de contribuer autant qu’il sera possible au succès de leurs efforts ».

[7]    On peut faire un sort à cette légende qui veut que les médailles servaient de monnaie dans la Likouala-Mossaka, Mais il arrivait qu’un récolteur ayant reçu quelques unes de ces médailles en échange de ses apports de noix les utilise au magasin pour effectuer un achat.

[8]    Il s’agissait d’une peine d’amende qu’il pouvait prononcer en sa qualité de juge de paix compétent en matière pénale, le fondement juridique étant un AGG sanctionnant « l’abandon de culture ».

[9]    Les principales palmeraies de la CFHBC se situent à ETOUMBI, LEBANGO, NTOKOU, KOUNDA et OKOUDA, couvrant un total de 2920 ha, à quoi il faut ajouter les 1000 ha de la plantation dite du « KM 15 » à OUESSO.
A côté de chacune de ces grandes palmeraies est installée une huilerie équipée de presses plus ou moins performantes.

[10]  Dans les secteurs dont les habitants souhaitaient continuer à récolter des noix de palme, les centres de coopération rurale maintinrent les huileries de brousse en activité.

[11]  La différence, soit 19 MF correspond à l’activité de la CCR (8,2 MF) et aus salaires versés par les entreprises forestières (10,5 MF).

[12]  Voir « La Likouala-Mossaka » op,cit, page 366.

[13]  Source de revenus non localisables dans la préfecture et provenant de l’activité de personnes originaires de la Likouala-Mossaka où elles envoient une partie de leurs gains.

[14] Les premiers contacts avec la Société Indochinoise des Plantations d’Hévéas (SIPH) remontent à décembre 1960(M.ABRIJON à FORT-ROUSSET le 18). LE 12 février 1961, deux experts de la Compagnie Commerciale Sangha-Oubangui (CCSO) étaient d passage au chef-lieu de la Likouala-Mossaka.
On vit ensuite défiler en brousse des experts de la Société Commerciale de l’Ouest Africain (SCOA) et de la Compagnie Générale de Transports en Afrique (CGTA).

[15] Le 15 mai 1962, fut annoncé à FORT-ROUSSET, le jumelage des factoreries de MAKOUA et Etoumbi, d’OKOYO et de GAMBOMA, de LINEGUE et d’ODOUKA ; cette restructuration permit de réduire à trois le nombre des agents européens, les factoreries ancienne formule étant toutes confiées à des agents africains.
Africanisés également à la même date les responsables des 5 plantations de la CFHBC, un européen restant en place à ETOUMBI en qualité de chef de département « plantations ».

[16] Il s’agit de « l’huile totale », c’est-à-dire huile de palme + palmiste/2

[17] Le maximum avait été atteint en 1938 avec 2.065 tonnes.

[18] Elle y était immatriculée sous le n° 56 B 4444.