Les témoignages des historiens centrafricains sur la traite négrière

Cet article paru sur le site centrafricain jpaprod.com va à l’encontre de la théorie de plus en plus répandue, qui dit que les africains n’ont été QUE victimes de l’esclavage et jamais esclavagistes eux même.
Comme à l’accoutumée, nous laissons le lecteur entièrement libre de ses conclusions.
 


1. Témoignage de Monsieur Simiti,

Maître de conférences, Université de BanguiLa République Centrafricaine a été touchée par la traite transatlantique occidentale et aussi par la traite orientale développée par les pays musulmans. Cette traite concerne surtout le Nord-Est et le Nord-Ouest de la République Centrafricaine et le Sud-Est.
Quant à la traite Occidentale, elle a surtout été pratiquée dans la partie Sud et Sud-Ouest.
Suite à cette traite, on remarque dans le Nord-Est du pays de grands espaces vides et une densité de population très faible et c’est
cela, la conséquence de la traite.

Les témoignages que je vais vous donner ont été recueillis pendant nos recherches dans l’arrière du pays.
Je dois dire que la traite orientale, développée par les pays musulmans, a commencé avant la traite occidentale dite transatlantique.
Au sujet de la traite des noirs, nous avons ainsi des témoignages recueillis lors de nos missions dans l’arrière pays et nous faisons également des recherches personnelles.
Je dirai que la traite transatlantique a atteint le continent africain dans la deuxième moitié du XVIe siècle. Elle a surtout vidé la partie Sud et la partie Sud-Ouest du pays. Les conséquences économiques, mais surtout démographiques, se font sentir encore de nos jours. Surtout le Nord-Est, comme je vous le disais, qui est caractérisé par de grands espaces vides.
Depuis le Congo, le Gabon en descendant jusqu’en Angola, sur toute la côte de l’Afrique, se sont formés des comptoirs de commerce, des grands marchés de vente d’esclaves. Mais cela ne s’arrêta pas là. Les négriers allaient jusqu’à l’intérieur des pays. Les comptoirs ne servaient donc qu’à l’embarquement. Tous les négriers venaient s’approvisionner en esclaves ; c’était le lieu des transactions. Les Portugais, les Anglais et les Français étaient les blancs qui venaient acheter des esclaves.

Il y avait donc des intermédiaires, c’est-à-dire des gens du pays qui venaient s’installer en amont et en aval de l’embouchure de l’Oubangui–Chari.
Ainsi, ils pouvaient facilement capturer les gens.
Le premier contact avec les blancs n’a pas été facile parce que les Noirs Centrafricains les prenaient pour des Génies sortis de l’eau.
Et aujourd’hui même, le site de ce village est en pleine brousse parce qu’il n’y a plus personne. Considérant les blancs comme des génies venus de l’eau, nos ancêtres pensaient qu’ils étaient des agresseurs, des imposteurs… Après plusieurs tentatives, les blancs furent enfin autorisés à mettre pied à terre. Ils descendirent la rivière et revinrent quelques mois plus tard.
Ils s’adressèrent donc au grand chef Tolélé. C’était le chef des Mangombé. Ils lui expliquèrent qu’ils voulaient des hommes et ils lui offrirent des produits manufacturés et de l’alcool. Les esclaves achetés étaient ainsi parqués sur l’île en face et chaque fois que les blancs sortaient,ils amenaient toujours avec eux des hommes… Oui des hommes qui avaient l’espoir de revenir un jour au pays.

Il y avait également cette histoire de l’arbre de non–retour.
On faisait donc danser les esclaves, avant leur départ, autour de l’arbre à épines. Ceux, qui ne se soumettaient pas, étaient poussés contre l’arbre et mouraient. D’où le nom de « Arbre de non-retour ».

Je vous livre d’autres témoignages à la suite de celui-ci.

2. Les intermédiaires oubanguiens de la traite négrière

Commencé au début du XVIe siècle, la traite atlantique a atteint l’intérieur du continent à partir de la deuxième moitié du XVIe siècle.
En effet, « la côte d’Angola » qui s’étendait de Mayumba au Gabon jusqu’aux environs de Cabinda, de Loango près de Pointe-Noire et du Pool constituait non seulement un réservoir d’esclaves, mais également un débouché d’hommes capturés à l’intérieur des terres.
Sur cette côte, existaient des comptoirs d’achat et des ports d’embarquement où les négriers européens venaient s’approvisionner en esclaves.
C’était de véritables transactions. En effet, les populations riveraines de l’océan atlantique étaient les pourvoyeurs directs des négriers portugais, anglais et français. Celles-ci avaient, à leur tour, comme pourvoyeurs : les Zandé, les N’Zakara, les Yokoma, les Sango, les Gbanziri et les Ngbaka installés le long de l’Oubangui. Ces derniers sont relayés par les Bobangui installés sur les rives du Pool à l’embouchure des rivières Oubangui et Congo.
Sur la Sangha, un autre affluent de droite du Congo, ce sont les Ngondi et les Sanga-Sanga, peuples péagiers installés respectivement en amont et en aval, qui étaient les principaux fournisseurs d’esclaves.Plusieurs intermédiaires étaient impliqués dans ce trafic car les blancs, méconnaissant encore l’intérieur du continent, ne s’y aventuraient guère. C’est par l’intermédiaire des grands chefs installés sur la côte qu’ils se faisaient chasser les esclaves.

 

3. Ruse des négriers avec les populations Mondjombo de Mongoumba

A Mongoumba, localité située à quelques 200 km au Sud-Ouest de Bangui, nous avons rencontré, au cours d’une mission de recherche, Monsieur Antoine Saekoe qui nous a donné le récit suivant :
« Nos grands parents, disait-il, habitaient jadis le village Itéï aujourd’hui retourné à la brousse ». C’est là qu’ils étaient en contact, pour la première fois, avec des hommes blancs.
Le contact n’a pas été facile dès le début car non seulement les Mondjombo (peuples riverains de l’Oubangui) les prenaient pour des génies de l’eau mais ils les considéraient comme des agresseurs et des envahisseurs.
Ne pouvant pas s’approcher de la côte, ils faisaient connaître leurs intentions par l’interprète. Ils lui faisaient notamment dire qu’ils venaient en amis et non en agresseurs. Après plusieurs tentatives infructueuses, ils furent enfin autorisés à mettre pied à terre.
Après des échanges mutuels de cadeaux, ils descendirent la rivière pour revenir quelques mois après.
Ils firent savoir à Tolélé, grand chef des Mondjombo, qu’ils venaient chercher plutôt des hommes que des produits. Celui-ci, appâté par les produits manufacturés, devient leur principal fournisseur.
Les esclaves Mbassé, Ngbaka-Mabo, capturés au cours des guerres tribales qui atteignirent leur paroxysme à cette période, étaient parqués sur l’île en face de l’actuelle ville de Mongoumba.
Pour ne pas réveiller la conscience de leurs partenaires, les négriers, après chaque descente, revenaient avec un esclave à bord pour prouver que les déportés étaient bien vivants et qu’ils pouvaient un jour revenir au pays.
Voilà donc comment la traite a été introduite dans le Sud-Ouest de la République Centrafricaine. C’est méthode d’approche a été utilisée un peu partout par les esclavagistes.

4. Arbre de non retour à Poutem-Ngotto

Samba-Ngotto était un grand négrier qui vivait dans le village Poutem en amont de la rivière Lobaye, dans le Sud-Ouest de la République Centrafricaine.
Grand chef des Boffi, il régnait sur toutes les régions situées sur la rive droite de la Lobaye. Il se faisait aider par Lamine, installé à
Bangandou.
Selon son fils Alphonse Losse âgé aujourd’hui de 87 ans, Samba-Ngotto alimentait la traite transatlantique.
Les esclaves étaient razziés et parqués sous trois grands arbres à l’intérieur de la palissade en attendant l’arrivée des marchands.
Avant le convoyage vers la côte via la Lobaye et l’Oubangui, on les faisait danser tout autour de ces arbres au tronc couvert d’épines. Il s’agit de kapokiers pouvant atteindre 20 à 30 mètres de haut.
Les esclaves récalcitrants ou ceux qui tentaient de se sauver, étaient jetés dans les branches de ces arbres où ils n’en descendaient jamais, d’où le qualificatif d’arbres de non retour.
Dernièrement et d’après ce même informateur, un de ces arbres était tombé et du sang aurait coulé du tronc.

5. Témoignage de Monsieur Maurice Saragba 

Maître de conférences d’histoire, Département d’histoire, Faculté des Lettres et des Sciences Humaines, 
Haut-commissaire chargé de la politique de décentralisation et de régionalisation,
ancien Ministre de l’Agriculture et de la Communication.La République Centrafricaine anciennement appelée Oubangui-Chari a subi deux types de traite des Noirs. La première traite, c’était à l’Est du pays. Elle était pratiquée par les Arabes arrivant dans l’Est du pays pour acheter des esclaves. On les entassait à Kabora, et Kabora, c’est au Soudan. Quand il y avait une cargaison suffisante, on les acheminait sur Karthoum (au Soudan). Mais, pendant le transport de ces esclaves, beaucoup mouraient, parce qu’ils n’avaient pas à manger ni à boire. On leur infligeait beaucoup de sévices.
Après la sélection, on les envoyait dans une ville portuaire de l’Érythrée, vers la Mer Rouge ou alors on les acheminait vers l’Égypte jusqu’au Caire.
Dans le Nord-Est, nous avons des peuples qui étaient très nombreux à l’époque, mais qui ont été exterminés par la traite négrière.
La partie Est de la Centrafrique est caractérisée par le sous-peuplement, qui est dû à la traite négrière. On peut donc trouver les descendants de ces esclaves en Arabie Saoudite ou dans les Émirats Arabes unis.
Nous avons cette route qui part du Nord vers Abéché qui est le chef-lieu du Ouadaï et de là, on les acheminait vers Tripoli, en Libye. Beaucoup de Centrafricains ont ainsi été déportés vers Tripoli.
Nous avons encore une autre route. C’est celle de l’ouest. Elle est relativement récente parce qu’elle date du début du XIXe siècle.
Pendant les razzias, beaucoup de gens se sont déplacés d’Est en Ouest. En route parfois, ils rebroussaient chemin parce qu’ils avaient aperçu
les négriers.
Je prendrai le cas de « Bayas ». C’est une tribu que l’on retrouve un peu partout à cause de ces déplacements à cette époque où régnait la traite. Ils ont donc trouvé refuge dans la zone forestière. Les esclavagistes arabes sont des Sahéliens qui ne sont pas habitués à la forêt. Ces zones vont donc constituer des refuges à ces peuples.
Au début du siècle, à partir de 1830, la traite sévissait dans la partie occidentale du pays.
Nous avons encore un autre axe, c’est celui qui longe l’Oubangui, donc le cours d’eau. La traite se faisait tout le long du fleuve. Il y a des esclaves, des intermédiaires, des acheteurs etc. Le relais était assuré par eux entre les chefs locaux et les négriers. Les acheteurs, après avoir chargé leur cargaison, remontaient le fleuve et descendaient l’Oubangui en pirogues jusqu’au Congo pour les revendre aux négriers qui attendaient là. Il y eut un dernier convoi qui avait été arraisonné en 1895 par Marcellin Ogoi. Il racheta tous ces esclaves et leur rendit leur liberté.
Progressivement la route des esclaves sur l’Oubangui va être stoppée.
Mais je vous dis que la République Centrafricaine anciennement appelée Oubangui-Chari a connu des moments très difficiles, des périodes sombres. Je dois dire également que la traite dans l’Est et dans le Nord du pays a fait beaucoup de ravages. On castrait certains hommes pour obtenir des reliques de ces hommes plus tard.
L’esclavage a ses traces même dans l’origine des Noirs. Il y a chez nous, certains noms qui précisent que le porteur est un descendant
d’esclave : exemple : Koli-Ngba. Koli = descendant, Ngba = esclave
Aussi est-il difficile pour un descendant d’esclaves de porter main sur les anciens maîtres. Aussi, les descendants des anciens maîtres sont toujours considérés comme des maîtres. Les descendants d’esclaves restent attachés à l’autorité, à la supériorité de leurs anciens maîtres.

Avant l’arrivée des Blancs, il y avait une autre forme d’esclavage.
C’est-à-dire on capturait les esclaves pendant les incessantes guerres claniques. Mais, les esclaves de guerre étaient considérés comme des membres de la famille de ceux qui les capturaient. Ils ne quittaient donc pas le pays.
Quand c’était un jeune, on l’entretenait jusqu’à l’âge de se marier et on lui donnait une femme. Mais les enfants appartenaient à la famille ; ils en étaient membres à part entière.
Les personnes endettées qui ne pouvaient pas s’acquitter de leurs dettes, vendaient parfois l’un de leurs enfants.

Les pages d’histoire de jpaprod.com sont entretenues par Monsieur Henri Yenzapa, ancien Instituteur, ancien professeur d’histoire-géographie des lycées et actuellement Enseignant-Chercheur à l’Université de Bangui. 

Henri Yenzapa s’impose en matière d’Histoire économique et socio-culturelle de la République Centrafricaine. Il est producteur des émissions à la Télévision Centrafricaine, puis à la Radio Ndeke-Luka (Balao kotara) depuis 2006. Il oeuvre dans une Association culturelle dénommée KOTARA-BANTOU et a signé le partenariat avec « JPAPRODUCTION »en France.