Les Trois Glorieuses : 13 – 14 et 15 Août 1963 : Chronique de la chute de l’Abbé Fulbert Youlou par Wilfrid Sathoud

Trois ans après la proclamation de l’indépendance du Congo Brazzaville, un soulèvement populaire rentré dans la légende sous le vocable des « Trois Glorieuses » journées de la révolution congolaise des 13 – 14 et 15 Août 1963, renversera les institutions de la première République du Congo, suite à la démission de l’Abbé Fulbert Youlou.
Par devoir de mémoire, nous revenons dans les lignes qui suivent sur les péripéties de ces événements longtemps occultés par les vicissitudes de l’histoire politique tumultueuse du Congo.

Dans la perspective de l’instauration du Parti unique initié par l’Abbé Fulbert Youlou et Maître Jacques Opangault pour sceller à leur manière la réconciliation nationale amorcée depuis la fin des hostilités de la guerre civile de 1959, une épreuve de force s’engagera entre le pouvoir et le comité de fusion des organisations syndicale (CFS) dirigé par Pascal Okemba Morlende. Pomme de discorde : approches divergentes sur la démarche du processus de mise en place des instances dirigeantes du parti unique, dont la sortie officielle était prévue pour le 15 Août 1963, dans le cadre de la commémoration du 3e anniversaire de la fête nationale de l’indépendance,

L’Abbé Fulbert Youlou entouré de son successeur Alphonse Massamba-Debat et de l’Archevêque de Brazzaville, avec son ministre de la fonction publique Victor Sathoud et le premier président gabonnais, Leon Mba

L’Abbé Fulbert Youlou entouré de son successeur Alphonse Massamba-Debat et de l’Archevêque de Brazzaville, avec son ministre de la fonction publique Victor Sathoud et le premier président gabonnais, Leon Mba

le front constitué par les leaders politiques et syndicaux d’obédience communiste, proche de la FEANF [1], les membres de l’épiscopat catholique, et quelques officiers de la jeune armée nationale congolaise hostile au régime libéral de l’Abbé Fulbert Youlou, réclamait un remaniement ministériel radical et la constitution d’une équipe gouvernementale provisoire réduite avant l’instauration du parti unique, avec à la clef une menace de grève générale à déclencher le 13 Août 1963, au cas ou ces préalables n’était pas pris en compte.

Poignée de main historique Opangault/Youlou et premier gouvernement d’union nationale de l’histoire du Congo.

Poignée de main historique Opangault/Youlou et premier gouvernement d’union nationale de l’histoire du Congo.

Estimant pour sa part qu’au moment ou le processus d’institution du monopartisme allait déjà vers son terme, agir ainsi consisterait à mettre la charrue avant les bœufs, le Président Fulbert Youlou opta pour la fermeté. Certains leaders syndicaux furent arrêtés, un couvre feu décrété sur toute l’étendue du territoire national et les manifestations publiques interdites jusqu’à nouvel ordre.

Le 13 Août, au lever du soleil des signes annonciateurs d’une grave tension sociale sont perceptibles à Brazzaville. Armes en bandoulière, les forces de l’ordre quadrillent les principales artères de la capitale. Objectif : empêcher tout rassemblement de nature à troubler l’ordre public, après le mot d’ordre de grève lancé par le comité de fusion des organisations syndicales (CFS). La bourse du travail a été encerclée dans la nuit.

Vers 9 heure, quelques 3000 manifestants recrutés dans les quartiers populaires de Brazzaville (Bacongo, Poto Poto, Ouenze et Moungali,…) par les meneurs des forces politiques de la gauche affiliés à l’UJC [2] et à la FEANF convergent vers la gare centrale. Les forces de l’ordre tentent en vain de disperser les émeutiers à plusieurs reprises à coup de grenades lacrymogènes. Debout sur un fût devant la place de la gare, Pascal Okemba Morlende, Président du CFS, fustige les dérives dictatoriales du régime de l’Abbé Fulbert Youlou qui veut, à tout prix, conduire le pays de force au monopartisme.

Ni la charge de la cavalerie, ni les grenades lacrymogènes qui explosent n’ébranle la détermination de la foule. Arrivée au niveau de l’hôtel de ville, elle apprend l’arrestation en pleine nuit de trois syndicalistes meneurs de la contestation. Explosion de colère et changement d’itinéraire, direction maison d’arrêt. A coup de pierres et de gourdins les manifestants s’en prennent aux forces de l’ordre et parviennent à défoncer les portes de la maison d’arrêt, libèrent les prisonniers et mettent à sac en passant les villas des dignitaires du pouvoir et de leurs proches, dont celle de la mère du Chef de l’Etat, scandent des slogans hostiles au pouvoir du genre : « Démission ! Démission ! Démission ! », « Youlou à tout volé, nous bâtirons de nouveau, suffit la liberté Congo oh oh ».

Débordé par le déferlement des manifestants, les forces de l’ordre ouvrent le feu. Bilan : 3 morts et plusieurs blessés. La foule se dirige ensuite vers le siège de la radio, où elle est confronté à l’impressionnante ceinture de sécurité érigée par les soldats français spécialement arrivés de la base militaire de Bouar en Oubangui-Chari, conformément aux accords militaires passés entre Brazzaville et Paris. Ils parlementent avec les manifestants qui acceptent de se replier au stade Marchand en face des bâtiments de la radiodiffusion, avant de se disperser.

A la fin de la journée, le président Youlou dénonce un complot ourdi contre la sûreté de l’état, s’arroge les pleins pouvoirs, annonce une série de mesures coercitives visant la protection des institutions de la République, l’institution d’une cour criminelle spéciale, de l’état de siège et d’un couvre feu. En affirmant toutefois sa son intention de négocier avec les grévistes.

Face à la pression populaire qui ne cesse de monter et de prendre des tournures inquiétantes, le Président de la République se sentant lâché par les siens prononce à nouveau les deux déclarations dont la teneur, en langue lari et française, sur les ondes de la radiodiffusion télévision congolaise dans la nuit du 13 au 14 Août 1963 suivent :

Traduction française de la déclaration du Président Fulbert Youlou
(en lari)

« Jusqu’à présent, je n’arrive pas à comprendre ce que cherchent les laris. Qui a fait perdre Matsoua André ? C’est nous mêmes, nous l’avions propulsé dans la réussite politique et nous l’avons par la suite laissé tombé.

C’est vous qui m’avez choisi, j’ai combattu, travaillé. Voila que les autres tribus trouvent à redire. Que cherchent donc les laris en voulant détruire ce qu’ils ont eux-mêmes façonné.

Sachez que le pouvoir est en train de nous glisser entre les mains. Réalisez-vous même que les actes que vous venez de poser sont attristants. Qui sont ces citoyens qui aiment leur chef et lui font la guerre ?

Détrompez-vous, ceux qui vous manipulent ne combattent pas pour vous, mais pour leur argent. Ils ne voient pas le travail que j’ai réalisé non !

Si vous voulez me comprendre, reprenez votre calme, je trouverai une solution appropriée à la situation. Voila ce que j’avais à déclarer ce soir. »

Extrait du message à la nation du Chef de l’Etat (en français)

« …Il m’appartient de prendre les mesures nécessaires, ces mesures les voici :

1) J’ai décidé de former un nouveau gouvernement.
2) J’ai entrepris des consultations auprès de toutes les tendances pour la formation d’une équipe de techniciens et d’hommes de bonne volonté, dont la tache essentielle sera la réconciliation nationale.
3) Le Parti unique n’étant réalisable que lorsque cette réconciliation sera un fait acquis, je décide en conséquence de reporter, à une date ultérieure, l’institution du Parti unique.

Congolais, Congolaises, je saurais faire une différence entre les légitimes et nobles aspirations à plus de justice, à plus de fraternité et les nouveaux appétits qui se montre maintenant au grand jour.

Je suis des vôtres et c’est à ce titre que le Président de la République vous demande de l’aider. Vous le ferez en reprenant tous immédiatement une vie normale,
Vous le ferez en cessant toute vaines querelles qui ne peuvent que nuire à la réputation de notre pays,
Vous le ferez en célébrant demain dans vos foyers notre fête nationale dans le calme et le recueillement.

Que le 15 Août 1963, soit pour nous tous l’occasion d’un profond examen de conscience et demain lorsque nous nous serons tous retrouvé, l’avenir de notre pays sera plus beau que jamais.

Aidez moi, je ne vous décevrais pas ? »

Mais la réaction populaire n’est pas celle attendue, la pression monte toujours. Du coté du gouvernement après la fermeté, le profil bas s’installe. Première victoire des manifestant, l’Abbé Fulbert Youlou comprime son équipe ministérielle, mais garde cependant quatre ministres, parmi lesquels se trouve l’un des plus visés par les manifestants : le ministre de l’intérieur Dominique N’Zalankanda, qui finira par déclarer lui même sa démission en langue lari, peu avant celle du président Fulbert Youlou, sur les onde de la radiodiffusion nationale en ces termes :

Traduction française de la déclaration de démission du ministre de l’intérieur Dominique N’Zalakanda.

JPEG - 56.1 ko
Dominique N’Zalakanda, ministre de l’intérieur démissionnaire, sous la pression des grévistes

« …Ici N’Zalakanda qui parle, j’ignore ce que j’ai pu faire de mal. Il est par contre des personnes qui sont contre moi et je les connais.

Pourtant, j’ai travaillé, j’ai débuté moniteur, puis je suis passé instituteur, j’ai été nommé à la tête de la mairie. Si j’ai nui à autrui, quelque soit les torts, qu’ils viennent m’en parler.

J’exerce mes fonctions de façon équitable dans le sens ou le veut le bon Dieu, afin que le gouvernement soit efficace. Or ces personnes là ne veulent pas que je travaille bien. Je démissionne donc du gouvernement.

Vous avez cassé les maisons des honnêtes gens, les maisons des pauvres innocents, des boys, des sentinelles, des tailleurs, des menuisiers et des maçons sensés soutenir l’action du Président Youlou.

Vous avez cassé ma maison, saccagé mes propriétés, vous avez jeté mes meubles à l’eau, vous m’avez fait tout le mal possible.

Si Dieu existe, nous nous le demanderons bien un jour. »

Mais le départ de M. N’Zalakanda fortifie la position des meneurs de la contestation que plus rien ne peut arrêter. Ils envisagent maintenant d’exiger la démission pure et simple du Président de la République. Ils l’obtiennent sans aucune résistance le 15 Août 1963 à 13 heures 15 minutes.

Brazzaville n’ayant pas pu joindre les responsables compétents en week-end, pour envisager éventuellement une intervention de l’armé française comme ce sera le cas au Gabon, c’est sous les yeux impassibles des autorités françaises que l’Abbé Fulbert Youlou sera emmené prisonnier, ironie du sort, au camp militaire qui porte son nom.

L’armée prend alors le pouvoir, c’est désormais a elle et à elle seule qu’incombe la lourde tâche du maintien de l’ordre et d’assumer la direction des affaires nationales.

Pendant que les membres du comité de fusion des organisations syndicales et une équipe de technicien étudient la nouvelle situation du pays, les capitaines Moutsaka et Mouzabakani mettent au point un vaste plan d’opération de sécurité. Tous les soldats de la jeune armée nationale congolaise, malgré la fatigue nerveuse répondent avec dignité aux ordres des officiers supérieurs.

Le peuple quand a lui écoute dans l’allégresse les appels au calme tour à tour lancés par les officiers supérieurs de l’armée nationale congolaise.

Déclaration celle du capitaine Mouzabakani :

« ..Peuple congolais, ici le capitaine Mouzabakani qui vous parle en tant que responsable du maintien de l’ordre.

Le Président de la République s’étant démis de ces fonctions, l’armée nationale congolaise assure désormais le maintien de l’ordre, jusqu’à ce que la République soit dotée d’un gouvernement provisoire.

L’armée congolaise demande à tous les citoyens de rester calme et de reprendre le travail dès ce matin.

Merci ! »

Toujours le 15 Août 1963 à 23 heures 45 il annonce sur les antennes de la radiodiffusion nationale des membres du gouvernement provisoire composé essentiellement des techniciens :

M. Alphonse Massamba Debat, Chef du gouvernement, ministre de la défense nationale.

M. Germain Bicoumat, Ministre de l’intérieur et de l’information.

M. Bernard GALIBA, Ministre de la Santé, du travail, de l’éducation nationale, chargé de la jeunesse et des sports.

M. Paul Kaya, Ministre de l’économie nationale, du plan, chargé des travaux publics et des postes et telecommunications.

M. Pascal Lissouba, Ministre de l’agriculture, de l’élevage et des eaux et forêts.

M. Edouard Babackas, Ministre des finances, des mines, et du transport chargé de l’Agence Transequatoriale de communications (ATEC).

M. Nkounkou Jules, Ministre de la justice et de la fonction publique. [3]

M. Charles Ganao, Ministre des affaires étrangères.

Aucun syndicaliste n’a accepté d’occuper un poste ministériel. Les directeurs et chef de cabinet seront choisis selon leur compétence, et parmi les congolais exclusivement.

La direction de la sûreté nationale est confiée à M. Bindi Michel, administrateur des services administratifs et financiers, ancien préfet du Kouilou.

M. Sita Félix, ancien préfet de Mossendjo est nommé secrétaire général du gouvernement.

L’armée nationale congolaise a à sa tête les commandants Moutsaka, Chef d’état major et Mouzabakani, chef de bataillon.

M. Tsika, capitaine est nommé commandant de la légion de la gendarmerie nationale.

Acte N°001 du gouvernement provisoire

Article 1er : Une amnistie générale est accordée à tous les condamnés, ou personnes poursuivies, pour des faits politiques commis à une date antérieure à celle du 15 Août 1963.

Une remise de peine d’une année est également accordée à tous les condamnés de droit pour lesquels la condamnation est devenue définitive à la date du 15 Août 1963.

Article 2 : Les libertés civiques et les libertés de conscience sont rétablies pour tous les Matsouaniste et corbeaux, sur toute l’étendue de la République.

Le gouvernement maintien son appartenance aux différentes organisations de la conférence des Etats de l’Afrique Equatoriale, à l’UAM et à l’OUA ;

Les accords internationaux signés par les precedants gouvernements sont maintenus.

Le gouvernement provisoire garantit la sécurité des personnes et des biens de nationalités étrangères résidant au Congo, et réaffirme son amitié avec la France et tous les peuples épris de sentiment de paix et de liberté.

Le lendemain 16 Août, transfert des pouvoirs civils, politiques et militaires au gouvernement par le commandant Moutsaka.

M. Alphonse Massamba Debat adresse son premier message à la nation, en tant que chef du gouvernement.

Le 17 Août à 16 heures, absoute funèbre donnée par Monseigneur Théophile Mbemba, le tout Brazzaville en hommage aux trois martyrs de la révolution.

Ainsi sonnera le glas du régime de la première République du Congo présidée par l’Abbé Fulbert Youlou, et vivra la révolution congolaise qui portera Alphonse Massamba Debat au pouvoir jusqu’au 31 juillet 1968.

[1FEANF : Fédération des Etudiants d’Afrique noire en France

[2UJC : Union de la Jeunesse Congolaise dirigée par Aimé Matsika

[3M. Lazare Matsokota ayant décliné le poste qui lui était offert