L’or du Congo et le financement de la France libre.

L'Afrique équatoriale libre battit sa monnaie.

L’Afrique équatoriale libre battit sa monnaie.


Sans ses colonies d’Afrique équatoriale qui, dès la capitulation Vichyste, se rallièrent à de Gaulle, la France aurait-elle pu garder son indépendance, à l’issue du deuxième conflit mondial ? Si Brazzaville devint la capitale de la France libre, ce ne fut pas uniquement pour des raisons territoriales mais aussi pour ses richesses en hommes et en matières premières.

Les africains, nombreux, participèrent à l’effort de guerre, soit comme chair à canons – 17 013 africains furent recrutés de 1940 à 1943 – soit comme travailleurs dans les mines d’or ou dans les exploitation de caoutchouc, supportant des conditions souvent à même de leur faire regretter ne ne pas monter au front.
L’or africain, nerf de la guerre, participa largement au financement de la résistance, les exploitants miniers lui offrant la moitié de leur production.

L’idée que, la métropole occupée, il restait l’Empire et ses ressources humaines et matérielles pour continuer le combat, est à l’origine même de l’épopée gaullienne. Le général de Gaulle ne lançait-il pas le 18 juin 1940 : « La France n’est pas seule… Elle a un vaste Empire derrière elle ! » ?

Sitôt reconnu chef des Français libres par le gouvernement britannique le 28 juin 1940, le général de Gaulle, après avoir constitué une première force militaire, s’attache à rallier à sa cause des territoires français d’outre-mer. Il y parvient d’abord en Afrique, où la France exerce alors sa souveraineté sur un vaste Empire. Mais ce ne sont pas uniquement des considérations militaires qui animent un de Gaulle soucieux d’installer le siège du « gouvernement français qui continue la lutte » en « terre française ».

« Participer avec des forces et des terres françaises à la bataille d’Afrique », écrira le général de Gaulle, « c’était arracher la France libre à l’exil et l’installer en France. (…) C’était arracher à la France libre à l’exil et l’installer en toute souveraineté en territoire national ».

Le 27 août, le gouverneur du Tchad, Félix Éboué, premier gouverneur noir d’une colonie française, proclame le ralliement du Tchad. L’Oubangui-Chari (aujourd’hui République centrafricaine) le suit. Les 28 et 29 août, un coup de main hardi du colonel Leclerc sur Douala et Yaoundé lui assure le Cameroun, tandis que le colonel de Larminat prend le pouvoir à Brazzaville, capitale du Congo français.

Succès limité, car de Gaulle a échoué devant Dakar malgré le soutien d’une flotte anglaise et n’aura qu’en octobre la maîtrise du Gabon. Le gouvernement du maréchal Pétain conservait ainsi sous l’obédience de Vichy, et ce jusqu’au débarquement allié de novembre 1942, les territoires les plus riches et stratégiquement les plus importants de l’Empire français, Afrique occidentale et Maghreb.

Succès d’une portée militaire et politique néanmoins considérable. Militairement, l’Afrique équatoriale française – 3 millions de km², 6 millions d’habitants – relie d’un seul tenant l’Atlantique aux territoires britanniques de l’Est africain et l’Égypte : 2 200 avions alliés y transiteront entre 1940 et 1942. L’AEF et le Cameroun apportent à la France libre, outre 16 500 hommes déjà sous les drapeaux, le renfort de 5 bataillons autochtones levés sur place qui s’illustreront à Bir Hakeim, en Italie et jusqu’en Alsace. Sur instruction du général de Gaulle, le Tchad devient une base d’opérations contre le Sahara italien. Après des raids victorieux sur Koufra (1941) et le Fezzan (1942), la colonne Leclerc réalise l’exploit de traverser le Sahara du Tchad à la Méditerranée s’emparant de toutes les positions de défense et oasis italiennes et vient faire en février 1943 sa jonction à Tripoli avec la VIIIe armée britannique.

Sur le plan politique, il y a désormais un « Empire français libre » auquel s’adjoindront, fin 1942, les îles de Madagascar et de La Réunion et Djibouti, avant qu’en juin 1943 le Comité français de la Libération nationale, créé à Alger, unisse dans la guerre toutes les forces et terres françaises d’outre-mer, hormis l’Indochine.

De Brazzaville, capitale jusqu’à 1943 de cet Empire français libre, de Gaulle crée en octobre 1940 un « Conseil de Défense de l’Empire », organe consultatif, embryon d’un futur gouvernement français libre. Radio-Brazzaville, devenue en juin 1943 une des stations à ondes courtes les plus puissantes du monde, sera une des voix de la France libre. Et malgré les dures contraintes que leur impose la guerre, l’AEF et le Cameroun sont le banc d’essai d’une politique de « promotion indigène ».

Aussi est-ce à Brazzaville que de Gaulle convoque le 30 janvier 1944 une « conférence africaine française » pour discuter de l’avenir colonial. Dans son discours d’ouverture, il donne pour mission à la France de conduire « les hommes qui vivent dans leur terre natale à l’ombre de notre drapeau (…) à un niveau tel qu’ils puissent un jour être associés chez eux à la gestion de leurs propres affaires ». Malgré le flou des propositions adoptées et la difficulté pour les réformateurs de concilier la promotion des Africains et la consolidation d’un Empire colonial assoupli, le discours de De Gaulle à Brazzaville eut un grand retentissement et reste un symbole.

Source : france-libre.net
La France Libre et l’Empire: le ralliement de l’Afrique


Eric Jennings, dans son ouvrage « La France libre fut africaine », développe les différents aspects de la contribution de l’Afrique équatoriale libre à l’effort de guerre, sans occulter les aspects moins nobles de l’exploitation des populations.

Parce que nous nous passionnons pour la ville minière qu’Armand Vigoureux construisit dans les montagnes du Mayombe congolais, nous avons choisi d’en extraire les passages où il nous parle de cet exploitant.

En novembre 1940, un travailleur africain de la mine d’Armand Vigoureux, au Congo, tombe sur une pépite d’or de 552 grammes, présentant une ressemblance remarquable aux contours de l’Afrique, exceptée la corne de l’Afrique (heureuse coïncidence alors que celle-ci est aux mains des italiens). D’après un témoignage, le travailleur découvre la pépite dans une zone que Vigoureux avait proscrite, estimant qu’elle était pauvre en or. Nous aurons l’occasion de constater ultérieurement que Vigoureux ne jouit pas des meilleures relations avec l’administration, qui l’accuse de pratiques cruelles envers ses employés africains. Raison de plus, sans doute, pour cet exploitant belge, installe au Congo français de longue date, d’offrir cette trouvaille au général de Gaulle le mois même de sa découverte. Le 24 avril 1941 à Brazzaville, l’ingénieur Pierre Legoux, chef du service des mines de l’Afrique française libre, avant de remettre solennellement la pépite dite Africa au chef des Français libres, déclare :

« …/… d’un geste spontané, l’AEF a décidé de mettre, chaque mois, à la disposition des Forces Françaises libres, la moitié de sa production [en or]. Voilà la manifestation de l’esprit de guerre. L’or. qui, trop souvent, attise et exaspère des appétits bien bas, qui alimente souvent les plus vils sentiments, ce métal maléfique dont le mirage rend fou, l’or reprend aujourd’hui un rôle noble : Il devient directement métal de guerre. Le veau d’or aujourd’hui se transforme en chars et en avions d’assaut […]. Voilà ce que dit cette pépite. Écoutons sa leçon : parmi les tâches obscures de l’arrière, la production aurifère, pour être moins glorieuse et peut-être moins enivrante que l’action directe, est, elle aussi, une forme de combat.i »

Si le discours présente le mérite de souligner que la moitié de l’or de l’AEF – dont l’extraction est en pleine croissance – rentre directement dans les coffres de la France libre, et que la contribution matérielle à l’effort de guerre est tout à fait capitale, il comporte cependant d’importants non-dits. Les ouvriers africains, auxquels Vigoureux tente de retirer les pauses de week-end, et qui subissent d’humiliantes fouilles corporelles intégrales en quittant la mine, sont absents de ce texte. La spontanéité du sacrifice africain mentionnée par Legoux peut donc sembler bien fragile. Cet épisode révèle néanmoins la dépendance de la France libre par rapport à une Afrique figurée littéralement dans l’or qu’elle apporte au mouvement.

La pépite Africa connaît ses propres enjeux mémoriels. Sans attribuer l’origine de sa version des faits, Albert M’Paka raconte que le Général de Gaulle l’aurait immédiatement remise au gouverneur Eboué, en lui lançant « une Afrique en or ! Cela vous revient, monsieur le gouverneur général !ii ». Pour sa part, Jacques Gauche – qui a fait les campagnes du Gabon, d’Erythée, de Syrie et de Provence – relate qu’un chercheur d’or du Congo remit au général de Gaulle une énorme pépite qui avait la forme de la France et que le trésorier de Carlton Gardens alla immédiatement négocier pour renflouer sa caisseiii. Les pépites mimant les contours géographiques ressortaient-elles en si grand nombre du sol congolais ? ll semble plus probable qu’il s’agisse de la même pépite Africa, francisée et encaissée pour l’occasion. Notons enfin que le précieux trophée finit, après l’indépendance de la République du Congo, entre les murs de l’ambassade de France à Brazzaville. Il fera brièvement reparler de lui lors de l’affaire des diamants impliquant Jean-Bedel Bokassa et Valéry Giscard d’Estaingiv. Aujourd’hui, la pépite que possède la résidence de l’ambassade de France à Brazzaville n’est qu’une réplique de l’originalv.

Pages 76 à 78


Trente-cinq « déserteurs » de la mine d’or de la SMK au Congo sont interrogés par l’administration en aôut 1942. Ils disent avoir abandonné leur chantier pour les motifs suivants. D’abord, leurs chefs « les frappent continuellement pendant le travail ». Ensuite, « on ne leur permet pas de se rendre à l’ambulance de Kayes pour se faire soigner lorsqu’ils sont malades ». En outre « même malades, on les oblige de se rendre au travail sur le chantier ». Ils n’ont ni contrat ni livret et ne touchent « en fin de mois que 50 francs, ce qui est insuffisant pour des gens très éloignés de leur propre pays ». Repris par la police privée de la société SMK, ils sollicitent l’aide de l’administration, affirmant « qu’à aucun prix ils ne voulaient retourner à leur travailvi ».

D’autres témoignages apportent un regard tiers fort utile sur les exploitations aurifères.Dans son manuscrit, Germaine Krull décrit en détail les conditions dans les mines d’Etéké et de N’Djolé au Gabon. Dans cette première mine, ouverte en 1937vii, elle relève l’isolement du lieu qui implique l’utilisation de porteurs pour y acheminer le ravitaillement et note que l’opérateur européen de la mine se fait porter par une équipe de huit africains, le fardeau du portage coûte la vie à des centaines d’africains, et surtout d’africaines. Mais elle suggère que cette activité n’a rien à envier au travail dans le mine elle même, qui inspire une réelle terreur chez les gabonais un médecin et un administrateur local lui confient d’ailleurs qu’ils ont tenté de calmer l’appétit insatiable de la mine d’or pour les travailleurs africains, en retirant de la circulation les travailleurs malades et en tentant de limiter le nombre d’ouvriers recrutés dans les villages – en vain. La guerre semble justifier tous les excès. Krull décrit les conditions à N’Djolé :

« C’est la mine. Des centaines de Noirs creusent la terre, la ramassent à la pelle et la jettent dans des petits wagonnets. De là, la terre précieuse est transportée vers une glissière. Cette glissière est une sorte de conduite en bois dans laquelle les noirs jettent la terre du Wagonnet. Un dispositif primitif d’eau, comme un ruisseau, court à travers cette glissière et lave la terre. Cette terre-cailloux descend en cascades, des gros caillots, des petits caillots à travers un premier tamis, un deuxième, puis un troisième jusqu’à ce qu’on arrive à une sorte de tamis très fin qui retient tout l’or.

De temps en temps ils y trouvent des pépites; on m’en montre une d’une grosseur d’un ongle de pouce […]. La surveillance des noirs est très sévère. Malgré qu’ils sont déjà entièrement à poil, un vague torchon autour des reins, en rentrant au village, ils sont entièrement fouillés. Un leur ouvre la bouche, regarde dans les dents, sous la langue. Ils arrivent de temps en temps à faire disparaître quelques pépites, mais quand on les attrape ils sont battus presque à mort, ainsi le vol n’a lieu que très rarement. Ils travaillent de douze à quinze heures par jour. C’est un travail harassant. Les pelles de terre sont lourdes à jeter en hauteur jusqu’à la glissière qui est plus haute que le lit de la rivière. L’or une fois ramassé, est trié par pépite, la poudre est soufflée, ramassée et transportée à Brazzaville. Le débit de la mine est considérable, ils ont une dizaine de chantiers au travailviii»

krullUne photographie renforce ce témoignage, même si le cliché provient ici de la mine de M’Vouti au Moyen Congo qui appartient à Armand Vigoureux. La photo, prise en avril 1943, présente trois africains travaillant d’arrache-pied. Ils sont à peine vêtus, car les consignes en la matière sont les mêmes qu’à N’Djolé ; on craint les vols de pépites. Ils peinent comme l’indique Krull, à jeter la terre vers le haut. La légende précise : « M’Vouti, exploitation minière de monsieur Vigoureux. La terre qui contient de l’or est amenée près d’une « table » pour être lavée. Un jet d’eau qui doit remplir cette fonction figure en arrière plan. »

Les archives coloniales permettent de compléter le tableau. La mine d`Armand Vigoureux connaît son lot d’accidents du travail. Le 28 novembre 1942, Kinμa Mouele, un ex-manœuvre de Vigoureux à la mine de M’Vouti, porte plainte contre son ancien employeur. Il a été amputé d’une jambe suite à un accident survenu à la mine d’or. Depuis Poto-Poto, cet originaire de Dolisie formule sa doléance au gouverneur Eboué. Il refuse catégoriquement les 1 500 francs que lui propose Vigoureux comme indemnités car il préfère continuer a travailler, ce que son patron lui «interdit ». Il poursuit : « Au lieu d’une gratification, je veux seulement qu’il me paye chaque mois durant ma vie, selon le règlement en vigueur. » Le gouvernement du Moyen-Congo propose d’envoyer l’aflaire devant un conseil d’arbitrageix.

On ne s’étonne guère, des lors, que la mine peine à trouver puis a conserver sa main d’œuvre. Entre décembre 1940 et janvier 1941, 76 des 1 764 ouvriers désertent la mine de Vigoureux. La terreur qu’inspirait la mine n’était pas un phénomène récent ; en revanche, l’intensité du contrôle, et surtout les exigences des autorités en matière de production ont radicalement changé depuis 1940. Un rapport préconise trois solutions pour réduire les fuites : établir un contrat pour chaque ouvrier, améliorer le dialogue entre le chef de camp et le chef de subdivision, et enfin « que l’indigène soit mené avec fermetéx ». Pourtant, rien n’y fait, les fuites continuent. En septembre 1942, Vigoureux et ses collègues exploitant l’or à M’Vouti profitent d’une tournée administrative pour se plaindre que leurs travailleurs désertent les chantiers aurifères pour aller récolter du caoutchouc pour la Compagnie française du Congo occidental, un « travail moins pénible pour une rémunération égale ». En réalité, nous l’avons vu, le caoutchouc est généralement bien plus lucratif. Comme mesure de rétention, outre l’amélioration des conditions de logement des travailleurs, les directeurs miniers s’accordent sur l’importance de faire figurer une photographie des ouvriers sur leurs livrets de travailxi.

Le recrutement s’avère tout aussi compliqué, Le 8 mai 1942, Vigoureux se plaint au gouverneur du Moyen-Congo qu’il peine à recruter que ce soit à Mossendjo ou à Komono. Son recruteur n’a levé dans ces deux localités, que huit et vingt hommes, respectivementxii. Le constat qu’a dressé trois jours plus tôt Henri de Suremain, chef de la subdivision de Mossendjo, est éloquent. Il n’est guère étonnant que Vigoureux ne trouve pas d’ouvriers pour la mine de M’Vouti, explique-t-il. Car, dans cette subdivision, plus de mille travailleurs sont déjà employés dans les mines d’or de la région, environ le même nombre sur les chantiers routiers, les entreprises locales exigent une centaine de porteurs par jour, et tout ceci alors que le département est appelé à accroître sa production de caoutchouc, de palmistes, de cire et de riz pour la cause alliée. En somme, explique Suremain, «la vérité est qu’à force de presser sur l’orange, il ne peut encore en sortir du jusxiii ».

Pourtant, Vigoureux revient à la charge. Le 5 juillet 1941. il demande à recruter cent travailleurs dans le département du .Níari afin de « compléter nos effectifs et d’ouvrir de nouveaux chantiers. » à M’Voutixiv. L’administration rejette cette requête et invite l’entrepreneur à la reformuler l’année suivantexv. Au vrai, les administrateurs de la région s’étaient mobilisés face à l’insatiabilité du minier. Le 16 Juin 1942, le chef de la subdivision de Divénié, dans le département du Niari, avait saisi ses supérieurs du dossier aurifère. Il avait demandé que cesse tout recrutement extérieur dans son département, celui-ci ne pouvant plus subvenir aux besoins de la récolte, aux exigences de portage, ou aux travaux routiers. La centaine d’hommes qu’y a levés Vigoureux par intermédiaire d’un recruteur est à ses dires la goutte qui risque de faire déborder le vasexvi.

En novembre 1942, le chef du département du Niari se plaint ouvertement du recrutement anarchique que continuent à effecteur les miniers, dont Vigoureux, sur son territoire par le biais d’intermédiaires et exige que la pratique s’interrompe en 1943xvii. Le 4 novembre 1942, le chef du département du Pool, sollicité lui aussi par Armand Vigoureux, répond qu’il ne peut lui remettre de travailleurs pour sa mine, en raison des exigences d’autres secteurs, comme le transport du minerai de plombxviii. A contre-courant du principe de l’Office du travail, instauré en 1942, ces décisions démontrent que les exigences du secteur aurifère sont devenues insupportables aux yeux de l’administration.

Le conflít privé-public

L’administration ne se range donc pas systématiquement à la manière de voir des miniers. L’administration Éboué tente de réformer le secteur minier en limitant les travaux de portage ou en imposant aux entrepreneurs de faire accompagner les ouvriers par leurs familles, et de leur construire de nouveaux villages. Mais même ces mesures, en apparence libérales, peuvent déboucher sur la coercition. En Juillet 1945, le gouverneur du Moyen-Congo écrit au chef du département de Franceville pour autoriser l’octroi de 200 travailleurs à la mine d’Armand Vigoureux. « Vous voudrez bien, en accordant aux recruteurs les facilités d”usage, veiller à l’application de la réglementation sur la main-d’œuvre, en particulier à ce que les femmes des recrutés ne soient autorisées à ne pas suivre leurs maris que pour les raisons très sérieuses, dont il devra m’être rendu comptexix », précise-t-il. En cherchant à ne pas séparer les familles, l”administration a dans certains cas, ouvert la voie à des enlèvements de femmes au nom d’une lecture patriarcale de la famille africaine. Désormais, non seulement la liberté de mouvement et de travail des ouvriers de la mine est contrainte, mais celle de leurs femmes également.

L’impératif de productivité qui anime les entrepreneurs entre donc presque systématiquement en conflit avec la détermination de l’administration à limiter les abus. Dans ce conflit ancien, ce sont les entreprises qui sortent le plus souvent gagnantes. Le 28 janvier 1941, L’administrateur Marius Camp, chef du département de la Sangha, adresse ainsi une lettre à monsieur Lecompte, qui gère une mine d’or à Kangamatoko, au Congo. « Sur une vingtaine d’européens qui emploient de la main-d’œuvre dans le Département, vous êtes à peu près le seul […] a ne pouvoir conserver vos employés », affirme l’administrateur qui poursuit. « certains colons expérimentés que j’ai visites récemment refusent du monde et sont obligés d’établir un roulement pour garder leur personnel […l. Ailleurs je suis dans la nécessité de freiner la désertion des villages en faveur de certaines exploitations […]. Tout cela confirme […] les défectuosités de votre façon de faire avec la main-d’œuvre indigène. » En dépit de ses avertissements répétés, Camp se dit pourtant prêt a prêter main-forte à Lecompte, pour un motif révélateur « En raison de l’intérêt qu’a pour la Colonie a l’heure actuelle l’exploitation de l’or, je suis prêt a vous donner encore une fois mon appui pour le recrutement de votre main-d’œuvre et son ravitaillement .xx »

La lutte entre l’administration et les entreprises se révèle donc d’autant plus inégale que l’or est devenu sacro-saint. Le 20 mai 1942, dans une lettre véhémente sur les abus recensés dans les mines du Gabon, Félix Éboué émet l’hypothèse suivante au gouverneur du Gabon :

« Parmi les origines psychologiques de la crise que traversent les mines, j’ai cru démêler dans votre rapport et dans les conversations que j”ai eues à ce sujet avec des fonctionnaires de passage; une certaine propension des miniers à considérer la mine d’or; classée d’intérêt national, comme l’objet d’un tabou qui la mettrait à l’abri des règles de droit commun et lui créerait, vis à vis de l’administration, des droits, spécialement en ce qui concerne la main d’œuvre.xxi »

Selon le gouverneur général, les entrepreneurs du secteur aurifère se croient invulnérables. Le même dans une lettre adressée à René Pleven en novembre 1942 ne mâche pas ses mots. ll estime qu’en AEF « l’exploitation de l’or a été entreprise […], en dépit du sens commun. Des douzaines d’incapables, présentant toutes les variétés d’incapacité, se sont jetés sur cette nouvelle richesse et l’administration, loin de les écarter les a plutôt encouragés. » Éboué perçoit même dans la ruée vers l’or sous la France libre un écho de la folle exploitation de l’okoumé, qui avait jadis meurtri le Gabon. ll demande donc à « faire marche arrière ». Depuis la mi-1941, note-t-il. il a refusé d’accorder de nouveaux permis d’exploitation minière. Il espère de surcroît imposer une certaine retenue aux exploitants, et notamment généraliser le regroupement familial des travailleurs. Enfin, il a obtenu du général de Gaulle la permission de retirer les permis des pires coupablesxxii.

Pages 212 à 217


En matière ouvrière, deux tournants décisif interviennent en AEF et au Cameroun. L’un se produit en septembre 1939 avec la déclaration de guerre l’autre en août 1940 lorsque IAEF et le Cameroun se rallient au général de Gaulle. L’état de guerre avait mené a un resserrement des pratiques ouvrières. En mai 1940, l’administration de la Fédération conclut un accord avec les groupes miniers, qui stipule que les mineurs africains n’auront plus de week-end chômé, que la journée de travail sera allongée d’une demi-heure et les pauses du déjeuner amputées de la même duréexxiii. D’autres secteurs emboîtent le pas. Dans la filière sylvicole, le même mois, des notices circulent annonçant que la journée de travail est allongée a douze heuresxxiv. Ces mesures répondent à l’initiative du minier Armand Vigoureux, fort actif dans ce secteur. Il argue que ses recommandations s’inspirent des mesures de guerre métropolitaines qui prolongent les heures ouvrées clans certains secteursxxv. Pourtant, les pratiques ouvrières en France ne ressemblent guère, a l’époque à celles de l’AEF. De fait, le chef du district de Kouilou exprime sa consternation devant ce rapprochement, notant que les ouvriers français sont payés à l’heure, et non au mois comme en AEF. cette extension, conclut-il, revient donc a prolonger indûment la journée de travail, sans contrepartie salarialexxvi.

Page 222


En février 1942, Henri Laurentie envoie un télégramme secret au gouverneur du Gabon, Victor Valentin-Smith pour lui indiquer que « le moment est peut-être mal choisi pour relever attentivement les infractions au régime du travail. » Laurentie estime en effet que chez les colons « l’opinion doit être […] préparée à l’application du nouveau régime comportant l’établissement de femmes et d’enfants sur les chantiers ». Et d’ajouter : « je sais que des abus existent mais ne craignez-vous pas en les pourchassant aujourd’hui compromettre demain le succès de la réforme dont le Gouverneur général attend des résultats bien supérieurs ? » Ainsi, pour mener à bien la réforme consistant à créer des villages de travailleurs, Laurentie se montre disposé a ne pas sévir sur les abus variés qui règnent dans le secteur aurifère notammentxxvii. Valentin-Smith ne fera pas long feu et sera remplacé en juin 1942 par Assier de Pompignan.

De même, Charles Andre Capagorry’ chef département du Kouilou, répond principalement aux préoccupations du minier Armand Vigoureux, dont l’entreprise ne parvient pas à conserver ses ouvriers. En réponse aux demandes agressives de Capagorry, Gabriel Emile Forturté, le chef du territoire de Moyen-Congo, estime qu’il est inutile de criminaliser « la mauvaise volonté ou le refus pour la main-d’œuvre indigène d’exécuter des travaux dans les entreprises privées ayant un caractère d’intérêt national », comme le propose son correspondant. Fortuné refuse cette proposition puisque les administrateurs peuvent déjà s’appuyer sur la circulaire de Felix Éboué du 12 décembre 1940, qui stipule que . « Les déserteurs des camps miniers doivent être recherchés et ramenés aux chantiers, après application des sanctions disciplinaires prévues par le code de l’indigénat, dont j’admets l’application aux désertions et refus de travail. Sous cet angle les chantiers d’or doivent être considérés comme des chantiers publicsxxviii» . Ainsi, le travail forcé est non seulement toléré, mais bel et bien autorisé et policé dans le domaine minier.

Pages 227-228


Le premier novembre 1942, le Journal officiel de l’Afrique équatoriale française publie un texte « portant modification du régime du travail et de la main-d’œuvre en AEF » du 29 juillet 1942, fruit d’âpres négociations entre Londres et Brazzaville. Il institue « dans chaque territoire de l’AEF un Office du travail et de la main-d’œuvre indigène destiné à mieux assurer l’observation du principe de la liberté du travail et à contrôler l’embauchage et l’utilisation de la main-d’œuvre indigène ». Comme pour les textes de 1903 et 1907, la liberté de la main-d’œuvre est rappelée… dans un décret qui régente en fait une main-d’œuvre recrutée de force le plus souvent. L’influence d’Éboué et de Laurentie n’est cependant pas absente. L’article 7 stipule ainsi : « L’Office du Travail et de la Main-d’œuvre indigène veille a ce que les embauchages pour le compte d’une même entreprise aient lieu, autant que possible, dans la même tribu, afin de permettre aux travailleurs de constituer des villages de formation homogènes, composés d’indigènes d’une même origine et de mêmes coutumes. xxix» Curieux mélange de préservationnisme et de taylorisme, ce décret cherche a concilier les impératifs de guerre, le compromis entre Brazzaville et Londres, la sensibilité tutélaire et la nécessité de redistribuer les travailleurs sur un territoire a la démographie inégale qui s’étend du fleuve Congo au Sahara.

Le texte arraché par Éboue et Laurentie semble principalement voué à faciliter le recrutement et le mouvement de travailleurs au gré des demandes de l’effort de guerre. Fort de son nouveau décret Éboue explique le 5 septembre 1942 à ses subordonnés que le délicat équilibre entre besoins de main-d’œuvre locale et besoins interrégionaux est dangereusement compromis. Il demande à être désormais « très exactement renseigné sur les possibilités et les besoins » de chaque département en matière de main-d’œuvre. Il exige de chaque subdivision un relevé des entreprises agricoles et commerciales (indiquant le nombre de manœuvres et surtout leur statut: contractuel, saisonnier, journalier, recruté), ainsi qu’une évaluation des besoins de chaque entreprise, une estimation de la main-d’œuvre recrutable sur leur territoire, et un rappel de la main-d’œuvre nécessaire pour l’exécution de travauxxxx.

Le décret de juillet 1942 crée également des conseils d’arbitrage pour les litiges concernant les « désertions » notamment, ainsi que des réunions régulières des offices du travail. Celles-ci offrent principalement l’occasion pour les miniers et autres industriels et entrepreneurs de soumettre leurs desiderata à l’administration. Pour donner le ton, les intérêts miniers sont représentés par Armand Vigoureux, au nom des 20 000 mineurs africains de l’AEFxxxi.

Pages 230-231


Notes :

i – AOL, carton B, 4B, 4B1, dossier Legoux.

ii – A. M’Paka, Félix Éboué, gouverneur général de l’Afrique équatoriale française, premier résistant de l’Empire, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 115.

iii – J, Bauche, « L’histoire financière de la France libre », Revue de la France libre, vol. 232, 1980, reproduit sur http://www.france-libre.net/temoignages/histoire-financière-fl.php

iv – AOL, carton B, 4B, 4B1, dossier Legoux.

v – R Césaire, « L’Afrique centrale au cœur des cérémonies du 70ème anniversaire de la France libre », AROM, vol. 22, Novembre-décembre 2010, p. 9.

vi – ANOM, GGAEF 2H 18, le chef de subdivision de M’Vouti au chef de département du Kouilou, le 25 août 1942.

vii – C. Gray, Colonial rules…, op. Cit. p.207.

viiiFLK, manuscrit Krull, p. 96-67, cité avec la permission du musée.

ix – ANOM, GGAEF 2H 25, Fortuné, le 18 décembre 1942, et Kinga Mouélé, le 28 novembre 1942.

x – ANOM, GGAEF 2H 25, compte rendu sur le contrôle de l’emploi de la main-d’œuvre, le 26 février 1941.

xi – ANOM, GGAEF 4(2) D 75, rapport de tournée du chef du département du Kouilou du 21 au 23 septembre 1942.

xii – ANOM, GGAEF 2H 18, Vigoureux à Fortuné, le 8 mai 1942.

xiii – ANOM, GGAEF 2H 18, H. de Suremain à Vigoureux, le 5 mai 1942.

xiv – ANOM, GGAEF 2H 18, M’Vouti le 5 juillet 1941.

xv – ANOM, GGAEF 2H 18, Brazzaville, le 16 octobre 1941, et Brazzaville, le 13 avril 1941.

xvi – ANOM, GGAEF 2H 18, Divénié, le 16 juin 1942.

xvii – ANOM, GGAEF 2H 18, le chef du département du Niari, le 4 novembre 1942.

xix – ANOM, GGAEF 2H 18, Fortuné au chef du département de Franceville, le 31 juillet 1943.

xx – ANOM, GGAEF 2H 18, Camp à Lecompte, le 28 janvier 1941.

xxi – ANOM, GGAEF 3B 2382, Éboué à Libreville, le 20 mai 1942.

xxii – ANOM, GGAEF 3B 2382, Éboue à Pleven, le 10 novembre 1942.

xxiii – ANOM, GGAEF 2H 25, ordre de service, le 23 mai 1940.

xxiv – ANOM, GGAEF 2H 25, scieries et placages d’Afrique, le 25 mai 1940.

xxv – ANOM, GGAEF 2H 25, A. Vigoureux au chef de la subdivision de M’Vouti.

xxvi – ANOM, GGAEF 2H 25, Jacoulet, le 25 mai 1940.

xxvii – ANOM, GGAEF B712, télégramme secret 93/SG, Laurentie à Valentin-Smith, février 1942.

xxviii – ANOM, GGAEF 2H 25, main-d’œuvre, chantiers aurifères du Kouilou.

xxix – Journal officiel de l’Afrique équatoriale française, 1er novembre 1942, p.572-574.

xxx – ANC, GGAEF 126, Eboué, le 5 septembre 1942.

xxxi – ANOM, GGAEF 2H 37.


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