Marie-Claude Dupré, Bruno Pinçon : Métallurgie et politique en Afrique centrale – Deux mille ans de vestiges sur les plateaux batéké Gabon, Congo, Zaïre.

Couv

Au cœur de l’Afrique centrale, les Téké occupent les grandes savanes qui s’étendent sur le Gabon, le Congo et le Zaïre. Les historiens y reconnaissent le royaume d’Anzico, attesté dès le XVIe siècle. En 1880, les traités Makoko préparèrent le partage du continent entre les puissances coloniales. Au début des années 1980, des prospections archéologiques ont mis au jour, dans ces savanes, les témoins de deux millénaires de sidérurgie.

Dans ce livre, l’anthropologie s’allie à l’archéologie afin de comprendre comment les stratégies politiques et les pratiques métallurgiques se sont mutuellement étayées pendant plusieurs siècles. Les fragments de mémoire, les rythmes et les variations des productions métallurgiques, fer et cuivre, la variété des titres politiques et des animaux emblématiques servent de repères pour explorer le passé des sociétés téké.

L’histoire des techniques est actuellement l’un des domaines de recherche les plus prometteurs du continent africain. Ce livre lui apporte une importante contribution.

Éditions Karthala, collection Hommes et Sociétés, Paris (1997); publié avec le concours du CNRS; 266 p.
ISBN 2-86537-717-2

Compte rendu

Depuis les années soixante, les différents groupes téké ont été étudiés sous des angles variés par les géographes (M. Sorel, B. Guillat), par les historiens (recherche de J. Vansina sur le Royaume tio entre 1880 et l892), par les linguistes qui ont mis en évidence l’unité et la diversité des langues, et par de nombreux anthropologues dont Marie-Claude Dupré ou M, Dufeil. Le grand absent des premières études fut précisément le fer. Les années quatre-vingt marquent l’ouverture en Afrique d’un nouveau champ d’études sur les gisements, la sidérurgie, la production, les usages technique, sociaux et monétaires. Depuis peu, on assiste à une étroite collaboration entre archéologues et anthropologues, aux regards et aux pratiques propres.

Scories matérielles des métallurgistes et scories de mémoire sont ainsi devenus des matériaux recueillis et interprétés par deux spécialistes des terrains congolais, L‘un, Bruno Pinçon, a ouvert sur les plateaux téké plusieurs chantiers de fouilles archéologiques (l98l-l989), l’autre, Marie-Claude Dupré a mené une série d’études anthropologiques sur les Tsayi du massif du Chaillu (l966- 1973). Leurs expériences. largement différentes sur des espaces contigus qui couvrent l’immense clairière trouant la forêt équatoriale entre le Gahon et le Zaïre, domaine des Téké, leur ont fait prendre conscience de l’importance des pratiques métallurgiques, du rôle joué par le fer et le cuivre dans le fonctionnement des sociétés ainsi que des liens étroits entre pratiques métallurgiques et stratégies politiques.

Alors que les fouilles – l’archéologue est conscient que face à l’ampleur du terrain, les sites étudiés font figure d’échantillon et que les résultats obtenus, tributaires du hasard, restent incomplets, pouvant être remis en question par de nouvelles découvertes – révèlent une ancienne métallurgie qui, sans variations techniques apparentes, date de deux mille ans pour s’éteindre à l’aube du XXe siècle, les observations de l’anthropologue font état de « trous de mémoire » : les Téké ont évacué les pratiques métallurgiques, allant jusqu’à les attribuer aux Européens ou aux populations africaines voisines. Quant aux tonnes de scories, abondamment trouvées, ce ne sont que pierres naturelles ! Comment expliquer la dynamique qui conduit à cette occultation ? Telle est la problématique soulevée par ces spécialistes des Téké, sociétés sans traditions orales.

Les informations fragmentaires recueillies – l’archéologue couvre la longue durée alors que l’approche anthropologique bute sur le XVIII‘: siècle – sont quelquefois enrichies par les apports de l’écrit, témoignages d’acteurs extérieurs. Si dès la fin du XVe siècle, les Portugais ont découvert les côtes de l’Afrique équatoriale – en 1507, Pereira évoque le royaume Anzique, à l’embouchure du Zaïre – et inauguré les premières opérations de traite, si les missionnaires ont tenté de convertir les populations du royaume du Kongo, il faut attendre la deuxième moitié du XIX’ siècle pour qu’avec les explorations qui précèdent la colonisation, l’aire téké soit mieux connue. Ainsi, les colonisateurs (en 1880, P. Savorgnan de Brazza présente à l’0nkoo le papier qui lui retire sa souveraineté) s’ïmplantent au moment où la métallurgie du mont Chaillu, dernier bastion de cette activité industrieuse, est en voie de s’éteindre, L’ouvrage bien construit, aux pages introductives claires et argumentées, croise une série d’observations sur les métallurgies téké. ll s‘articule en trois parties. La première « Comment peut-on être têké» plante le décor et familiarise le lecteur au monde téké, introduction soutenue par la présence de trois cartes, Le croisement d’formations (ethnologiques, géographiques, historiques, juridiques, musicologiques, etc.) permet de distinguer le groupe Téké qui, en dépit d’une large cohésion, s’avère être très divers. 150 000 Téké se rencontrent aujourd’hui sur un territoire d’environ 120 000 km². Leur aire – une formation sableuse recouverte de savane arbustive – se partage entre le Gabon, le Congo et le Zaïre et reste centrée sur les six plateaux batéké, au nord de Brazzaville. Les études archéologiques témoignent d’une part d‘une vieille pratique métallurgique, de près de deux mille ans, et d‘autre pan, du déplacement de centres producteurs, avec des phases d’intenses activités et de replis. Les récentes enquêtes font bien état de l’oubli de ces techniques, comme si les Téké choisissent de les refuser.

Une approche comparatiste conduit la deuxième partie «De la variété à la pluralité restreinte» afin de mieux appréhender les pratiques des Téké et de les confronter aux savoir-faire des autres métallurgistes africains. Face a l’unicité des principes qui gouvernent la transformation des minerais de fer, de cuivre et de plomb – la réduction sans fusion s’imp0se car les températures atteintes dans les fours traditionnels africains restent en deçà du point de fusion du fer – face à la voisine gestion de la bio-énergie nécessaire à l’activité métallurgique – l’obtention d’un kilogramme de métal réclame entre 5 a 10 journées de travail – s’opposent la pluralité des pratiques métallurgiques.

Ainsi. on retrouve traces de divers fourneaux de réduction, avec ou sans système de soufflets et de tuyères, avec ou sans utilisation de fondant, avec chargement en une ou plusieurs fois. De même, se dessine une extrême diversité des procédures magiques qui accompagnent toute production de métaux. La fabrication du métal, connue comme une naissance, dépend d’une théorie de fécondité et d’une logique de contradiction, aux nombreux rituels d’inversion décrits au chapitre 5. Par ailleurs, une grande variété de formes d’organisation sociale du travail coexiste r forgeron sidérurgiste, « industrie domestiques » temporaire, activité épisodique élargie, industrie intensive. industrie sédentaire active, comme dans les Grassfields du Cameroun. Cette approche globale permet néanmoins de faire le point sur les spécificités et les points communs des pratiques téké. La monotonie des vestiges matériels laisse supposer une grande permanence technique : les fourneaux – certains sont photographiés – sont des cuvettes circulaires, creusées dans le sol, revêtues de terre argileuse ; les Téké utilisent comme fondant l’apocynaceae, liane a latex.

Les fouilles livrent plusieurs informations complémentaires notamment que cette très ancienne activité a disparu des plateaux batéké avant le milieu du XIXË siècle, puis, dans les années 1880, du massif du Chaillu. Face au ferrier de 13 500 m3 de Bangalé, chez les Bassa du Togo, celui d’Inoni avec l50 m3 paraît bien modeste. Néanmoins, ce dernier ne peut s’expliquer que par la participation d’un grand nombre de travailleurs, s’activant, pendant plusieurs années, sous le contrôle d’un maître de réduction. On peut s’interroger sur le caractère exceptionnel de cette organisation centralisée.

L’étude de la chaîne opératoire fait connaître le rôle des maîtres-réducteurs ; respectueux d’une symbolique, ces derniers ont maintenu des savoir-faire et fait des emprunts à l’extérieur. La métaphore obstétrique fournit des repères techniques tant pour le choix des minerais que pour le rythme des soufflets, ponctué par des chants. La production était en priorité destinée aux besoins internes afin de maintenir l’équilibre et l’harmonie au sein de leur société. Les Téké sont des précurseurs d’une écologie moderne. incidemment, cette conclusion alimente la thèse que le retard de l’Afrique n’est pas due aux rapports inégaux, nés de la domination de l’Europe.

Fruit d’une collaboration entre un archéologue lisant les informations livrées par des couches successives de scories matérielles – la métaphore du mille-feuilles en rend témoignage – et une anthropologue qui propose une reconstruction hypothétique de l’histoire téké, cet ouvrage tente avec une certaine clarté, en dépit parfois de répétitions dues au plan adopté ou d’un vocabulaire spécifique quelque peu déroutant pour des non-spécialistes de décrire, au regard des pratiques métallurgiques et des stratégies politiques, l’évolution de la société téké. Originalité de la double approche qui permet de comprendre les « trous » de mémoire téké sur la maîtrise des techniques métallurgiques, originalité des conclusions, tels sont les principaux intérêts de cette recherche qui enrichit l’historiographie africaine.

Colette Dubois
Université de Provence
à Aix-en-Provence

Bruno Pinçon : enseignant à Brazzaville de 1981 à 1989, il a étudié les cultures matérielles congolaises et a conduit des prospections et des fouilles archéologiques consacrées à l’âge du fer dans les régions téké.

Marie-Claude Dupré : anthropologue au CNRS, elle a travaillé avec les Téké de 1966 à 1973. Auteur d’une thèse d’État sur l’histoire politique des Téké tsayi, elle a également déchiffré les multiples «écritures» des masques Kidoumou. Elle a été la première à souligner l’importance de la métallurgie pour comprendre l’histoire du Congo.

De larges extraits de cet ouvrage sont consultables en suivant ce lien