MISSIONS FORESTIÈRES EN AFRIQUE EQUATORIALE – Max Sorre (1921)

Le texte que nous vous proposons, montre qu’il y a près d’un siècle, les scientifiques se préoccupaient déjà d’une exploitation raisonnée des ressources forestières. A l’époque, comme aujourd’hui, les exploitants préféraient déjà les rendements à une gestion permettant le renouvellement des ressources.

La guerre a provoqué en France un formidable déficit de bois d’œuvre.

Nos forets saignées à blanc pendant plus de quatre ans pour le service des armées en campagne méthodiquement ruinées dans quelques régions par l’ennemi ne peuvent suffire à une demande accrue Pour satisfaire nos besoins normaux et la reconstruction des régions dévastées il nous faudra pendant quelques années importer une quantité de bois supérieure à 4 millions de mètres cubes d’après les estimations les plus modérées Dans quelle mesure nos forêts coloniales spécialement celles de l’Afrique équatoriale peuvent-elles nous venir en aide est ce qu’à été chargée d’établir en pleine guerre la mission d’études forestières dirigée par le commandant Bertin[i] Ses travaux ont eu un caractère pratique mais ils offrent un grand intérêt pour le géographe Cet intérêt accroît si on les rapproche des observations antérieures de Mr Chevalier au Gabon (1912) et du comte Jacques de Briey au Mayumbe belge (1912-1913)[ii]. Une foule de problèmes phytogéographiques et économiques se posent à la fois.

Le caractère discontinu de la zone forestière équatoriale en Afrique devient de plus en plus évident La densité des forêts galeries a souvent trompé les voyageurs sur le vrai caractère des régions ils traversaient. La forêt même secondaire est moins étendue on ne croit En 1914 Mr de Wildeman[iii] se demandait si elle couvre 20 p. 100 de la surface au Congo Belge Les vides doivent être assez vastes dans la cuvette centrale
Or au Mayumbe belge de Briey signale des clairières broussailleuses de 50 à 2000 ha. : le taux de boisement ne dépasserait pas 45 p. 100. De son côté Mr Chevalier insiste sur enchevêtrement de la savane et des forêts même sous l’Equateur. Avec cela la diversité des aspects est remarquable. Mais il faut expliquer là-dessus. Tous les naturalistes ont insisté sur la prodigieuse richesse spécifique de la sylve équatoriale Les forestiers disent son hétérogénéité Encore faut-il remarquer on trouve parfois des peuplements purs ou presque purs d’Okoumé (Aucoumea Klaineana) Okip (Klainedoxa sp.), par exemple au rapport de Mr Bertin Quoi qu’il en soit Wallace donné de cette hétérogénéité une explication qui paraît valable[iv]. Elle correspond un état équilibre entre des espèces végétales en concurrence durant de longues périodes géologiques au cours desquelles les conditions de climat ont toujours été favorables. Or, l’intervention de homme qui dans les forêts ouvre des clairières pour ses Cultures, rompt brusquement équilibre au détriment des espèces précieuses – essences d’ombre – et au profit des essences de lumière, à croissance rapide et à bois tendre. Ainsi se forme la forêt secondaire qui couvre sur tous les continents des espaces considérables. Assez dense et vigoureuse avec son sous bois enchevêtré pour qu’on ait pu la confondre avec la forêt primitive, elle en diffère néanmoins par sa composition spécifique. On doit Mr à Chevalier de remarquables analyses de son mode de formation. On trouve tous les aspects intermédiaires entre les deux types de végétation. Ici se pose une question délicate. Quel est le degré de stabilité de la forêt secondaire ? Peut-elle se perpétuer sans changer de caractère comme ledit de Wildeman : « Jamais la forêt qui se reproduit dans ces conditions ne reprend les caractères de la sylve primitive ». Ou au contraire le réensemencement des essences d’ombre grâce aux porte-graines qui ont subsisté dans les rares Ilots de végétation primitive, doit-il modifier la longue sa physionomie et amener la restauration de la forêt primitive considérée comme climax formation ? Mr Chevalier pense que dans certains cas cette évolution peut se produire. Au Gabon l’Okoumé se réensemence certainement ombre des parasoliers. Le comte de Briey avait été frappé au contraire, de la dégradation de la forêt secondaire du véritable phagédénisme de la Savane Nyanga (Imperata arundinacea) le tranh d’Indochine.« La forêt devenue instable ne cicatrise plus ses blessures et accuse notre époque une tendance marquée la régression » (p. 31). Question de région peut-être. Le problème a d’ailleurs un grand intérêt théorique et pratique. L’action destructrice de l’homme exerce surtout par abattage. Mr de Wildeman avait insisté sur le rôle des feux de brousse[v] mais les conditions climatiques ne sont pas les mêmes dans Afrique équatoriale qu’à Madagascar dont il invoque exemple. Nous ne pouvons que mentionner ici d’autres questions importantes. L’accord est fait sur les relations de la forêt avec le sol. Tout ce qu’on écrit de influence de la forêt sur le climat paraît encore insuffisamment concluant. Pour nous borner aux problèmes phytogéographiques il paraît évident que leur résolution dépend de étude minutieuse des associations végétales et du progrès de la cartographie botanique. Retenons le de Mr Lecomte qui insiste sur intérêt des réserves botaniques distinctes des réserves forestières

Quels sont les résultats pratiques Même en tenant compte des étendues couvertes par la forêt secondaire inutilisable la Côte Ivoire le Cameroun et le Gabon renferment un matériel ligneux considérable. Les évaluations de Mr Bertin donnent pour les trois colonies un total de 11 milliards et demi de mètres cubes. Mais la nature denos besoins, et surtout la constitution de la forêt imposent une nouvelle méthode d’exploitation. On a jusqu’ici coupé des espèces de choix, extrêmement disséminées et par suite un prix de revient élevé et une régénération impossible. Il faut au contraire exploiter, de proche en proche, toute la partie utilisable des peuplements, soit près de 70 p. 100 du cube total.

Cela suppose que les bois d’œuvre communs des colonies sont connus et demandés par le commerce métropolitain comme substituts de nos essences indigènes. L’extrême variété de ces bois loin être un avantage ; est plutôt un obstacle. Il fallait leur donner un état civil commercial, choisir les plus intéressants, les grouper selon leurs usages possibles déterminés par des essais. Avec le cubage des boisements telle a été l’œuvre de la mission Bertin. Elle retenu pour la Côte Ivoire 54 espèces, pour le Cameroun 62, pour le Gabon 71 offrant de intérêt soit comme bois d’œuvre soit cause de leurs sous-produits. L’examen des tableaux récapitulatifs révèle le changement de physionomie de la forêt de l’Ouest à l’Est Tandis la Côte Ivoire les essences utiles au coefficient de fréquence le plus élevé sont Bahia, Dabema et Azobe, au Gabon les arbres caractéristiques sont Okoyme, Okip, Ozouga. Le Cameroun occupe une situation intermédiaire : Azobe et Ozouga s’associent en tête de la liste Il ne suffit pas, cependant de déterminer les espèces exploitables de créer les moyens de vidange et de transport, dont la mission Bertin s’est ailleurs préoccupée. Il faut encore assurer la régénération de la forêt. L’action de homme ici lui a été néfaste : on ne porte pas impunément atteinte équilibre naturel. M. de Briey était plutôt hostile exploitation des boisements du Mayumbe, où la forêt primitive ne couvre que 8 p.100 de la surface tandis que la forêt secondaire en occupe 37 p. 100.Il écrit dans ses notes : « On est ainsi amené à conclure que l’exploitation de la forêt congolaise dans ses conditions très particulières exige impérieusement que on respecte la fois intégrité de sa voûte et l’extrême variété de son peuplement. » Mr Bertin insiste de son côté sur les dangers d’une exploitation déréglée la Côte Ivoire. Pour parer il faut créer une doctrine forestière coloniale et la faire respecter. Ce n’est pas uvre un jour. Elle reposera sur les résultats de l’exploration phytogéographique interprétés et traduits en prescriptions pratiques par un corps de forestiers. Mr Bertin insiste sur la nécessité d’organiser un service forestier colonial dont les agents auraient l’éducation professionnelle générale des forestiers français mais seraient fixés dans un cadre colonial par des avantages particuliers. C’est à ce prix qu’on pourra constituer une méthode. Mr Bertin désire que ce service soit autonome et il ne soit pas subordonné aux services agricoles. Et l’on comprend à demi-mot ses raisons Mais pour discuter utilement son point de vue il faudrait au préalable discuter aussi le problème agricole et le problème de la politique indigène en Afrique équatoriale.

Max Sorre

[i]Mission d’études forestières envoyée dans les Colonies françaises par les Ministères de la guerre de l’Armement et des Colonies – Chef de mission Ct  A. Bertin. Membres : CneLannois, MMrs Bettenfeld et Fleury. T.I Lesbois de la Côte d’Ivoire, in-8°, 176 p.14 phot. et 1 carte hors texte Paris,Larose 1918. T.II   Gabon, in-8°, 304 p. 31 phot et carte hors texte, 1918. T.III. La question forestière coloniale : Fasc. 1. In-8°, pp. 1-285. 41 phot. Et3 cartes hors texte, 1919. Fasc. 2. In-8°, pp. 286-824. 41 phot. Et 3 cartes hors texte, 1919. T. IV.Les bois du Cameroun (à paraître). T. V. Les bois de la Guyanne française et du Brésil(avec la collaboration de MMrs Bettenfeld et Benoist, in-8° 294p., 1920.

Mr Fleury préparateur au Museum est mort des suites une maladie contractée dans ces prospections.

[ii]A. Chevalier,La forêt et les bois du Gabon, dans Les végétaux utiles de la forêt tropicale française ; fasc. IX, Paris,Challamel, 1917, in-8°, XIV + 470 p. ; 31 fig., XXVIII pl. phot hors texte

Ministère des Colonies de Belgique – Mission forestière et agricole au Mayombe (Congo Belge) du comte J.de Briey, Ingénieur agronome. Documents mis en ordre et annotés par E. de Wildeman, in-8°, XIV + 468 p. XV pl. Phot. Hors texte.Bruxelles, 1920.

Le comte de Briey a été tué sur le front français le 25 août 1914 à Courbressaux.

[iii]F. de Wildeman, Les forêts congolaises Revue Questions Scient., 3° série. XXVI,octobre 1914, p. 392-414.

[iv]Alfred-Russell Vallace, Narural sélection and tropical nature. Cf. p. 267 de l’édition de 1891.

[v]F. de Wildeman, ouv. Cit., p. 402.