Nantes, principal port négrier français

Sur les traces du passé négrier nantais

Léia Santacroce (envoyée spéciale à Nantes)

A Nantes, premier port négrier français, la traite des Noirs a occupé une place majeure dans le développement économique de la ville entre le 17e et le 19e siècle. Suivez le guide. (la1ere.fr)

Mascaron visible sur une façade de l'allée Brancas à Nantes. © Léia Santacroce

© LÉIA SANTACROCE Mascaron visible sur une façade de l’allée Brancas à Nantes.

Nantes ne s’en cache plus, la traite des esclaves a largement contribué à sa prospérité. Entre le 17e et le 19e, la ville devient le premier port négrier français, pôle majeur du commerce triangulaire. Si cette histoire douloureuse est longtemps restée enfouie, elle refait surface depuis une trentaine d’années. La1ère vous emmène sur les traces du passé négrier nantais.


L’île Feydeau

Jusqu'au 20e siècle, les immeubles de l'île Feydeau étaient entourés d'eau. © Léia Santacroce

© Léia Santacroce Jusqu’au 20e siècle, les immeubles de l’île Feydeau étaient entourés d’eau.

Voici le quartier de l’île Feydeau, en plein cœur de Nantes. A la place de la pelouse, imaginez de l’eau. Construits sur pilotis au milieu du 18e siècle, ces luxueux immeubles appartenaient pour la plupart à des négociants-armateurs*, dont plusieurs négriers. « Le commerce maritime et la traite étaient extrêmement risqués, explique une médiatrice de musée d’histoire de Nantes. Ces immeubles représentaient une sécurité pour leurs propriétaires qui les mettaient en location. »

*Armer un navire consiste à organiser une expédition de A à Z, de la désignation du capitaine à l’exploitation commerciale en passant par le paiement des salaires de l’équipage ou le choix des marchandises à emporter.

Guillaume Grou, négrier nantais

Parmi les immeubles de l’île Feydeau : celui de Guillaume Grou, négociant-armateur nantais (1698 – 1774). A partir de 1748, il a armé de nombreux navires négriers, amassant une fortune conséquente (en témoignent les nombreux mascarons qui figurent sur la façade de tuffeau – matière « noble » – et les balcons en fer forgé). N’ayant pas de descendants, il a légué une partie de sa richesse pour créer un orphelinat à Nantes. Son rôle dans la traite des esclaves n’est pas mentionné dans la rue qui porte sur nom.

Mascarons aux traits africains

Mascarons visibles sur certaines façades nantaises (allée Brancas pour le premier, sur l'île Feydeau pour ceux du dessous). © Léia Santacroce

© Léia Santacroce Mascarons visibles sur certaines façades nantaises (allée Brancas pour le premier, sur l’île Feydeau pour ceux du dessous).

Sur les façades des somptueux immeubles d’armateurs nantais, on tombe parfois sur des sculptures d’hommes et de femmes aux traits africains caricaturaux, témoins de la période de la traite : nez épaté, cheveux crépus, lèvres charnues… Contrairement aux légendes urbaines qui ont longtemps circulé à Nantes, il n’y avait pas (ou très peu) de Noirs dans la ville (1000 environ, contre 500.000 captifs déportés à bord de navires nantais dans le cadre du commerce triangulaire*).

*Les captifs africains étaient d’abord achetés (en l’échange de marchandises), puis déportés des côtes africaines vers les plantations des colonies caribéennes (Saint-Domingue, Guadeloupe, Martinique…), d’où les navires rapportaient des denrées coloniales (sucre, café…).

Mercure, le dieu du commerce

Mercure, le dieu du commerce, est reconnaissable grâce à son casque ailé (le pétase). © Léia Santacroce

© Léia Santacroce Mercure, le dieu du commerce, est reconnaissable grâce à son casque ailé (le pétase).

Sur cette façade du quai de la Fosse (d’où partaient les bateaux vers l’Afrique), on reconnaît Mercure, dieu du commerce (identifiable à son pétase, un casque ailé). « Pourquoi retrouve-t-on Mercure sur de nombreuses façades à Nantes ? Parce qu’il représente l’appétit de l’argent, l’appétit du bénéfice… », rappelle l’historien Jean BreteauLe commerce des esclaves représentait une telle source de profits qu’après son interdiction en 1815 par le traité de Viennes, Nantes a poursuivi la traite illégale pendant une quinzaine d’années.

Des rues aux noms d’armateurs négriers

Trois rues aux noms d'armateurs négriers nantais. © Léia Santacroce

© Léia Santacroce Trois rues aux noms d’armateurs négriers nantais.

La rue « Montaudouine » fait référence aux Montaudouin, une famille d’armateurs négriers nantais. La rue Kervégan (qui traverse l’île Feydeau), porte le nom d’un ancien maire de la ville, qui a participé à la traite. On retrouve également le négociant-armateur Guillaume Grou, dont nous avons parlé plus haut. Aucune de ces plaques ne fait référence au passé négrier de cette bourgeoisie aisée.

La Bourse, carrefour des négociants-armateurs

Une grande enseigne commerciale occupe les lieux de l'ancienne Bourse. © Léia Santacroce

© Léia Santacroce Une grande enseigne commerciale occupe les lieux de l’ancienne Bourse.

C’est ici, à la Bourse, que les négociants-armateurs venaient négocier le prix de leurs marchandises. Aujourd’hui, c’est une grande enseigne commerciale (située sur la « place du commerce », lieu très fréquenté par les Nantais).

Au cimetière, la « bienfaisance » d’un armateur négrier

Stèle d'Haveloose, au cimetière de la Bouteillerie. © Léia Santacroce

© Léia Santacroce Stèle d’Haveloose, au cimetière de la Bouteillerie.

« A d’Haveloose, le bienfaiteur des pauvres », peut-on lire sur la stèle d’un armateur négrier, enterré au cimetière nantais de la Bouteillerie. A l’image de Guillaume Grou, il a légué une grande partie de sa fortune à la ville de Nantes.

Au musée : un parcours sur la traite et l’esclavage

© DR

Au musée d’Histoire de Nantes, logé au sein du Château des ducs de Bretagne (en plein centre ville), les visiteurs peuvent suivre un parcours thématique sur la traite des Noirs et de l’esclavage (qui occupe un bon tiers du musée). Ce parcours s’inscrit dans la continuité des « Anneaux de la mémoire », l’exposition pionnière de 1992 sur ce sujet. Signe d’un passé redécouvert et assumé, des milliers d’écoliers se rendent chaque année dans les salles consacrées à la traite.

Mémorial de l’abolition de l’esclavage

Inauguré en 2012 par Jean-Marc Ayrault, le maire de l’époque, le Mémorial de l’abolition de l’esclavage a été conçu comme un espace de recueillement au bord de la Loire. Le père du Mémorial, le Martiniquais Octave Cestor, a bataillé pendant 14 ans pour l’ouverture de ce lieu unique en France. Aujourd’hui, il souhaiterait qu’il soit mieux mis en valeur.

Balade sonore au Grand Blottereau, folie nantaise

C’est le Martiniquais Octave Cestor, père du Mémorial de l’abolition de l’esclavage, qui nous fait visiter le Grand Blottereau, exemple typique de la trentaine de « folies nantaises » (maisons cossues) qui bordent la ville. Celle-ci a été construite au milieu du 18e siècle par un acteur de la traite : Gabriel Michel, négociant-armateur et directeur de la Compagnie des Indes. Octave Cestor déplore que rien n’indique le passé négrier de l’ancien propriétaire de cette demeure. Ecoutez-le dans ce diaporama sonore :

Selon le directeur du musée d’Histoire de Nantes, Bertrand Guillet, si le projet de rénovation du Grand Blottereau est encore dans les cartons, « c’est pour des raisons économiques ».« Mais à partir du moment où le bâtiment sera restauré dans ses intérieurs, poursuit-il, il est clair que l’on parlera de la famille Michel et de son implication dans la traite. »

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A Nantes, le passé négrier n’est plus tabou

Léia Santacroce (envoyée spéciale à Nantes)

Alors que le Mémorial ACTe sera inauguré en Guadeloupe le 10 mai prochain, direction Nantes, premier port négrier français entre le 17e et le 19e siècle. Avec son musée d’Histoire et son Mémorial de l’abolition de l’esclavage en plein centre ville, Nantes assume désormais son passé.

L'historien nantais Jean Breteau en pleine visite guidée avec une classe de CM1. © Léia Santacroce

© LÉIA SANTACROCE L’historien nantais Jean Breteau en pleine visite guidée avec une classe de CM1.

« Monsieur, Monsieur, qu’est-ce qu’ils ont fait les Noirs pour mériter ça ? », demande une gamine de 9 ans à l’historien Jean Breteau. La scène se déroule début avril, dans les rues de Nantes, en pleine visite scolaire sur les « traces du passé négrier de la ville ». « Rien, lui répond le guide, au look de capitaine Haddock. Mais ce qui motivait les armateurs qui pratiquaient la traite (le « troc » des esclaves noirs contre des marchandises, ndlr), c’était surtout l’appétit de l’argent. C’est pour ça que Mercure, le dieu du commerce, est représenté sur beaucoup de façades. »A Nantes, premier port négrier français entre le 17e et le 19e siècle, impossible d’occulter le passé : la pierre en atteste à tous les coins de rue. Ici un luxueux immeuble d’armateur, là une tête d’esclave sculptée sur un fronton. Les historiens estiment qu’environ 500.000 captifs africains ont été transportés à bord de navires nantais, des côtes africaines aux colonies caribéennes. (Auxquels il faut ajouter 100.000 déportés entre 1815 et 1831, période de traite illégale, pratiquée en contravention avec la loi, ndlr).

Encore du chemin à faire

Longtemps, cette histoire est restée enfouie, honteuse. Depuis une trentaine d’années, elle refait surface. La traite occupe un bon tiers des salles du musée d’Histoire de la ville, inauguré en 2007. Aussi, un Mémorial de l’abolition de l’esclavage a vu le jour en 2012, soit 20 ans après l’exposition pionnière des Anneaux de la mémoire (« celle qui a remis les choses à plat », résume Séverine Billon, responsable de la médiation au Château des ducs de Bretagne). Et qu’ils soient au primaire, au collège ou au lycée, nombreux sont les jeunes Nantais qui étudient l’histoire de leur ville.

Si le passé négrier de Nantes n’est plus un tabou, c’est grâce à la mobilisation d’une multitude d’acteurs. Mais tous l’affirment : il y a encore du chemin à faire. Glissez votre souris sur les portraits ci-dessous pour entendre le point de vue des différents protagonistes que La1ère a rencontrés.

Jean Breteau, historien et membre fondateur des Anneaux de la mémoire

Avec son association des Anneaux de la mémoire, l’historien nantais Jean Breteau milite depuis plus de trente ans pour faire redécouvrir le passé négrier de sa ville. « Ce n’est plus un tabou », affirme-t-il, tout en restant très critique par rapport au Mémorial de l’abolition de l’esclavage. Il dénonce par exemple l’absence de référence à la traite transsaharienne. « Ce Mémorial, c’est l’histoire de l’homme blanc s’admirant comme abolitionniste. Reconnaissant le passé, certes, mais minorant les combats noirs. »

Bertrand Guillet, directeur du Château des ducs de Bretagne (musée d’Histoire de Nantes)

« La traite ? Non, on ne peut plus dire que c’est tabou », martèle le conservateur Bertrand Guillet, directeur du Château des ducs de Bretagne. « C’est le fruit d’un long processus qui commence avec ce travail d’acceptation de l’histoire et de la mémoire de la traite, qui s’est initié à Nantes dans les années 1980. Un premier colloque a eu lieu en 1985 à l’occasion des 200 ans du « Code noir ». Une exposition sur la traite et l’esclavage aurait dû se tenir, mais la mairie a refusé. Quand Jean-Marc Ayrault est devenu maire en 1989, il a décidé que ça se ferait. L’exposition a finalement eu lieu en 1992 au sein du Château des ducs de Bretagne : elle a attiré près de 400.000 visiteurs en un an et demi. Nous avons fermé le musée en 1994. Puis nous avons décidé de construire ce nouvel établissement qui a ouvert en 2007. C’est le double héritage des Anneaux de la mémoire et de l’ancien musée de Nantes. »

POUR ALLER PLUS LOIN : « Entre refoulement et reconnaissance, occultation et exposition, comment s’est constituée, durant le XXe siècle, la collection sur la traite des Noirs au musée de Nantes », un article de Bertrand Guillet

Tyffany Pons, enseignante dans une classe de CM1 à Nantes

C’est grâce à des enseignant(e)s comme elle que les élèves nantais sont sensibilisés aux questions de la traite et de l’esclavage. Cette Bordelaise (nouvelle Nantaise) tient tout particulièrement à évoquer ces sujets en classe. « Nous avons d’abord étudié les origines de l’esclavage, détaille-t-elle, pour bien comprendre que ce n’est pas uniquement lié à la traite négrière. Puis nous avons travaillé sur le système des plantations dans les colonies. Et si j’emmène mes élèves en visite dans la ville, c’est pour leur montrer qu’on peut découvrir des traces de ce passé en levant les yeux. Même si c’est un aspect négatif de l’histoire nantaise, ça reste de l’histoire ! »

Octave Cestor, père du Mémorial de l’abolition de l’esclavage

Ancien conseiller municipal de Nantes et co-fondateur de l’association des Anneaux de la mémoire (à laquelle il n’appartient plus), le Martiniquais Octave Cestor a milité pendant 14 ans pour la construction du Mémorial de l’abolition de l’esclavage. « J’ai toujours été obligé de me battre, affirme-t-il. On a bien avancé sur le travail d’histoire et de mémoire, mais je ne pensais pas que ce serait aussi dur. Aujourd’hui, il reste encore beaucoup de travail à faire. J’ai l’impression que la ville de Nantes n’est pas fière de ce Mémorial, comme si elle avait encore du mal avec son passé. » 

Elise Dan Ndobo, vice-présidente des Anneaux de la mémoire

La Guadeloupéenne Elise Dan Ndobo, professeure d’anglais, est vice-présidente desAnneaux de la mémoire. « L’histoire de la traite et de l’esclavage fait partie de MON histoire,explique-t-elle. Mon adhésion à l’association m’a permis de mieux la connaître et m’a donné envie de la transmettre aux autres. C’est ce que je fais dans le cadre de mon métier, avec mes élèves. Nantes – plus que Bordeaux d’ailleurs ! – a beaucoup fait sur ces questions, mais les choses ne doivent pas s’arrêter là. Il y a le Mémorial, certes, mais c’est dommage que nous n’ayons pas un espace de rencontres et de création, à l’image duMémorial ACTE (qui sera inauguré le 10 mai prochain en Guadeloupe, ndlr). »

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