« Ngalifourou, souveraine intemporelle du Royaume Teke » par Par Natou Seba P.Sakombi

Ce cliché date du milieu des années 50, la reine décédée à 92 ans en 1956 ne pouvait pas être âgée de 96 ans lors de la prise de vue

Ce cliché date du milieu des années 50, la reine décédée à 92 ans en 1956 ne pouvait pas être âgée de 96 ans lors de la prise de vue

Emprunté sans autorisation au site de Natou Seba P.Sakombi  « Reines & héroines d’Afrique » cet article éclairera le lecteur sur ce personnage féminin qui marqua l’histoire batéké.

Ngalifourou, souveraine intemporelle du Royaume Teke

Toute personne familière à la culture et à l’histoire du Moyen Congo  vous parlera sans hésitation de Sa Majesté la Reine Ngalifourou. Et pour cause, il s’agit de l’une des personnalités les plus charismatiques de l’histoire du pays, la personnification même de la puissance du Royaume des Teke. Cependant, ceux qui ont pour coutume de considérer la monarchie selon une vision occidentale et qui n’accordent que très peu d’importance aux civilisations et aux sociétés ancestrales africaines risquent de trouver en la souveraine de Teke  une excentricité hors norme. Malheureusement pour ces derniers, ces quelques lignes ne suffiront pas à justifier le caractère curieux du personnage, et d’ailleurs là n’est pas le but de ce récit.

La reine Ngalifourou à Brazzaville, par Robert Lehuard, 1927. ©Archives Raoul Lehuard

La reine Ngalifourou à Brazzaville, par Robert Lehuard, 1927. ©Archives Raoul Lehuard

Née en 1864 à Ngabé, cette femme extraordinaire a fait briller le Royaume des Teke de mille feux pendant plus d’un demi-siècle. Son nom signifie « la maîtresse du feu ». Fille de Bokapa, elle épousera le Makoko Ngayouo (« makoko » était le titre pour désigner le roi), comme seconde épouse à l’âge de 15 ans . En 1879, on la nomme « gardienne du Nkwe Bali », ce qui fait d’elle l’épouse en chef.  Elle régna en véritable exemple de dignité, de force et d’intégrité. Et à la mort de son époux, Ngalifourou sera choisie pour monter sur le trône à cause de la grande sagesse dont elle faisait preuve. Comme le veut la tradition, elle épousera les différents rois qui se succèderont à  Mbé, la capitale du royaume, mais son attachement sera plus porté sur son second mari l’Onkoo Ngaywo, à tel point que lorsque ce dernier mourut, elle décida d’habiter près de sa tombe à Ngabé. On retient également de  Ngalifourou l’énorme pouvoir et l’influence qu’elle avait sur les rois. Elle exerçait les deux fonctions de reine et de gardienne suprême de l’armée  de Nkwe Mbali. Afin de mieux cerner le pouvoir qui avait été attribué à la Souveraine des Teke, il est essentiel de rappeler le système de couronnement chez les Teke où nul ne devenait roi par sa propre volonté.

Le Roi des Teke et de la Reine NGalifourou lors de l'inauguration du lycée Brazza en 1951.

Le Roi des Teke et de la Reine NGalifourou lors de l’inauguration du lycée Brazza en 1951.

Le couronnement chez les Teke

Le choix d’un nouveau souverain se faisait selon des règles strictes, en suivant un rituel spécifique et hautement hermétique. Le candidat devait venir des six branches les plus importantes de la lignée royale. Ces six familles royales étaient représentées par un total de vingt dignitaires. Ensemble, ils formaient un collège électoral appelé « Ikil-Mpuh » qui se réunissait à Mbé afin d’examiner les différents candidats. La sagesse était la qualité la plus recherché chez chacun d’entre eux. Cependant, lorsque le makoko avait été sélectionné, seule l’autorité suprême, le « ngantsibi », pouvait lui donner sa bénédiction. En quelque sorte, même si cette procédure  exigeait la participation de plus d’un, la décision finale revenait à une seule personne. Ce système ressemble étrangement et terriblement à celui des Etats-Unis où l’élection d’un nouveau président doit être ratifiée par la Cour Suprême.

Cette dernière décision revenait donc à la Reine Ngalifourou. Elle avait le pouvoir de consacrer le nouveau souverain lors d’une cérémonie secrète. Encore une fois, nous pouvons relever une similitude avec les cérémonies d’investiture des monarchies européennes qui se terminent par un transfert de couronne. Il est toutefois utile de rappeler que la cérémonie des couronnements chez les Teke revêtait un caractère spirituel et mystique. Le makoko recevait donc son énergie spirituelle de la Reine.

Le peuple Teke demeure le groupe ethnique du Congo qui, aujourd’hui,  perpétue encore les anciennes traditions. La reine et le makoko sont toujours considérés avec autant d’estime, ensemble, ils forment le lien entre le monde visible et invisible, la force divine et vitale qui fait vivre Nkwe Mbali,

La reine Ngalifourou aux côtés de Marthe de Brazza, fille de l'explorateur P. S. de Brazza

La reine Ngalifourou aux côtés de Marthe de Brazza, fille de l’explorateur P. S. de Brazza

 Ngalifourou et la colonie française

Pour revenir au rôle qu’a joué la souveraine des Téké dans l’histoire, il est essentiel de rappeler le respect et l’importance qu’elle avait su tirer aux yeux des colons français.  Beaucoup n’apprécient d’ailleurs pas cette attitude coopérative et collaborative qu’elle avait entretenue avec ces derniers. Il faut cependant comprendre la curiosité des français face à cette souveraine hors du commun : trente ans après la mort de Pierre Savorgnan de Brazza (explorateur français d’origine italienne qui a ouvert la voie de la colonisation française en Afrique centrale et de qui la ville de Brazzaville tient son origine), les femmes françaises occupaient encore des places de femmes au foyer. Elles n’avaient ni le droit de voter ni le droit de participer à aux activités politiques et administratives. Alors que la plus grande préoccupation de l’administration coloniale était de « civiliser » la société africaine, la position qu’occupait Ngalifourou était une rare exception.  Aux yeux de la civilisation africaine, l’entreprise européenne n’avait aucun caractère progressiste, bien au contraire, les changements que les colons étaient venu apporter mettaient des barrières à son évolution. La Souveraine des Teke avait sans doute voulu trouver le moyen de préserver certains droits à son peuple en les négociant en échange de certains privilèges.

Ainsi, l’importance et la place que les Teke avait concédé à la Reine Ngalifourou lui permettaient de traiter directement avec les autorités coloniales les plus importantes. La souveraine rencontrera par exemple le Général de Gaule à plusieurs occasions. Et c’est notamment grâce  à Ngalifourou que les Français parviendront à vaincre les troupes nazies dans les déserts africains, victoire qui conduira  à la libération de Paris en aout 1944, car c’est la Reine, suite à une discussion avec De Gaule lui-même, qui enverra les soldats Teke  pour venir en aide aux soldats français.

Suite au rôle que la Souveraine aura joué dans cette bataille entre les Français et les Nazis, La France lui reconnaît des mérites éminents en lui conférant des décorations militaires, civiles et coloniales : la Croix de Chevalier de la Légion d’Honneur, les décorations du Bénin et l’Etoile d’Anjouan. Elle fut également détentrice d’une épée qu’on avait appelé « l’épée De Brazza » que l’explorateur  lui avait confié  en 1923.

Ngalifourou mourut le 8 juin 1956, et fut enterrée une année plus tard dans un tel faste qu’on en parle encore. Si beaucoup n’ont pas toujours compris sa relation avec les occupants, on retiendra d’elle cette prestance et ce courage des femmes noires qui ont su marquer leur époque.

C’était l’histoire de Ngalifourou, souveraine du Royaume des Teke, une Reine et une Héroïne d’Afrique.

Natou Seba P.Sakombi
Rédactrice en Chef RHA-Magazine
Fondatrice de RHA 


 L’écrivaine et historienne Eugénie Mouayani Opou a consacré en 2006 un ouvrage à cette femme remarquable2296013104f
« LA REINE NGALIFOUROU SOUVERAINE DES TÉKÉ – Dernière souveraine d’Afrique noire« 

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ISBN : 2-296-01310-4
septembre 2006
238 pages

Prix éditeur : 19,95 €
Version numérique : 15,75 €

Eugénie Mouayani Opou a aussi publié chez le même éditeur : « LE ROYAUME TÉKÉ«  – 2005