Raoul LEHUARD – érudit et spécialiste de l’art Kongo par Alain Lecomte

page-04-1

Une fois de plus, nous devons à Adrien Kongo la révélation de cette personnalité. Qu’il en soit remercié.

Statuette teke collectée en 1927 par Robert Lehuard. ©Archives Raoul Lehuard

Statuette teke collectée en 1927 par Robert Lehuard.
©Archives Raoul Lehuard

Raoul Lehuard

Raoul Lehuard

Nous sommes plusieurs, depuis des années, à vouloir donner un coup de chapeau à Raoul Lehuard, d’une manière simple, juste pour lui montrer notre affection et notre respect. Le temps passe et rien ne se fait. Aussi je profite de l’occasion qui m’est offerte ici pour parler de mon ami Raoul, de sa passion qu’il nous a fait partager pendant des années, dans sa revue Arts d’Afrique noire, ce fameux magazine, qui a vu le jour en mars 1972, et qui a, sans aucun doute, fait connaître et aimer le continent africain et ses anciennes coutumes à nombre d’entre nous. A.A.N. fit son apparition au bon moment, alors que le public était prêt à se laisser séduire par ces formes d’expressions artistiques.

Raoul Lehuard et Louis Perrois lors de la signature de Art  ancestral du Gabon en 1979. ©Archives Raoul Lehuard

Raoul Lehuard et Louis Perrois lors de la signature de Art ancestral du Gabon en 1979.
©Archives Raoul Lehuard

Raoul Lehuard et Charles Ratton. ©Archives Raoul Lehuard

Raoul Lehuard et Charles Ratton.
©Archives Raoul Lehuard

J’ai, pour ma part, on s’en doutera, été largement influencé par Raoul Lehuard et ses écrits. Je lisais et relisais ses articles de A.A.N, quatre numéros par an seulement ! C’était si long à l’époque un trimestre, alors que j’avais tellement soif de lire, d’apprendre, de découvrir les superbes photographies d’objets qui illustraient les articles. Raoul m’a souvent dit : « En fondant la revue Arts d’Afrique noire je n’ai jamais eu d’autre ambition que celle de faire part aux lecteurs de ce que je savais, de ce que je voyais et entendais, de ce que je comprenais et apprenais. L’Afrique, les Africains et leur art étaient alors pour moi objets de passion et A.A.N. a seulement eu pour fonction de matérialiser cette passion. »

Robert Lehuard. ©Archives Raoul Lehuard

Robert Lehuard.
©Archives Raoul Lehuard

Pour Raoul Lehuard, statuettes, fétiches et autres objets d’art africain faisaient, dès son enfance, partie de son quotidien. Son père, Robert Lehuard, avait passé une dizaine d’années au Congo-Brazzaville, entre les années vingt et trente, où il contribua à l’édification du premier poste de radiotélégraphie et fut chargé de jeter les bases de la ligne télégraphique devant relier Brazzaville à Franceville. Passionné par les peuples et les cultures qu’il rencontrait, Robert Lehuard, chaque fois qu’il le pouvait, achetait statuettes et autres fétiches. Il ne manquait jamais de s’enquérir du nom vernaculaire de l’objet et de s’en faire expliquer la fonction. Chacune de ses acquisitions auprès des populations batéké notamment était accompagnée de notes minutieusement compulsées. Il apprit même la langue véhiculaire, le lingala, un mélange de kitéké et de kikongo et d’autres langues parlées dans la cuvette congolaise. Quand il évoque cette époque, Raoul Lehuard insiste toujours sur le terme d’« acquisition », car son père payait systématiquement chacun des objets ethnographiques qu’on venait lui proposer et qu’il retenait. Le révérend père Jaffré le lui reprochait d’ailleurs avec véhémence, lui qui, au nom de sa religion, brûlait systématiquement toute forme de sculpture confisquée dans les villages qu’il cherchait à évangéliser. Parfois, il arrivait à Robert Lehuard d’être averti par les villageois que le missionnaire préparait un grand feu en entassant sur la place du village, devant la maison des hommes, un tas de sculptures qu’il allait enflammer après les avoir arrosées d’essence et ce, dans le but de démontrer l’inefficacité des dieux de bois. Impuissants à s’opposer à la volonté du prêtre blanc, les habitants s’arrangeaient pour faire traîner les préparatifs en longueur et couraient prévenir Robert Lehuard. Celui-ci enfourchait sa moto, et arrivait souvent in extremis pour trier dans le tas quelques pièces à sauver, malgré les menaces et les injonctions du représentant de l’église. Il lui arriva même d’en rendre certaines, surtout lorsqu’elles représentaient un grand-père défunt, aux villageois qui lui en faisaient la demande.

©Archives Raoul Lehuard (années 70)

©Archives Raoul Lehuard (années 70)

C’est ainsi que dans les années quarante, le pavillon des Lehuard, à Vaires, en Seine et Marne, regorgeait de sculptures africaines que le jeune Raoul ne cessera de regarder et de dessiner tout en imaginant toutes sortes d’aventures, se voyant tantôt chasseur d’éléphants, de lions, d’images, tantôt sorcier, explorateur… Vivre parmi les sculptures était pour lui chose naturelle. Plus d’une fois lorsqu’il rentrait chez l’un de ses voisins, ses compagnons de jeu, il s’étonnait du vide provoqué par l’absence de ces objets et il demandait : « Ton père, il les met où ses fétiches ? »

La reine Ngalifourou à Brazzaville, par Robert Lehuard, 1927. ©Archives Raoul Lehuard

La reine Ngalifourou à Brazzaville, par Robert Lehuard, 1927.
©Archives Raoul Lehuard

©Archives Raoul Lehuard (années 70)

©Archives Raoul Lehuard (années 70)

Plus tard, au milieu des années cinquante, le père de Raoul Lehuard dut se séparer de ses « fétiches » pour acheter de nouveaux terrains autour de sa maison. Il se tourna vers l’expert renommé qu’était Charles Ratton, qui, après examen des statuettes, lui avoua qu’il s’agissait de beaux objets mais qu’il serait bien difficile de leur trouver preneur, ce qui, à l’époque, était parfaitement vrai. Mais voici, bien des années plus tard, que le Téké assis de l’ancienne collection Robert Lehuard, devenu un chef-d’oeuvre de l’art africain, se retrouve au pavillon des Sessions du musée du Louvre.

Par la suite, Raoul Lehuard se lia d’amitié avec Charles Ratton, à propos duquel il raconte :
« La grande déception de sa vie fut le refus opposé par la direction du musée du Louvre à sa proposition de donation. D’abord il m’entretint de l’événement, très irrité ; puis il fit l’oublieux. Oubli démenti par la dureté de son regard quand il en parlait. La blessure était profonde et j’en déduisis qu’il avait le sentiment d’avoir travaillé une grande partie de sa vie, tendu vers ce seul but, pour rien. Pourtant je demeure persuadé que le pavillon des Sessions et le musée du quai Branly seraient bien aise, et légitimement fiers, aujourd’hui, de montrer dans leurs vitrines certains des chefsd’oeuvre qu’il espérait offrir. Ils sont désormais dispersés.
À la fin des années soixante-dix, le directeur du Louvre, qui n’avait aucune inclination pour cette forme d’art, avait balayé d’un revers de main et avec un sourire condescendant, selon l’expression de Charles Ratton, la proposition qui lui avait apparu insensée. Le temps passe, les esprits changent. »

J’ai été heureux de rendre hommage ici à mon ami Raoul, un homme simple, érudit, fidèle en amitié, curieux de tout, de la peinture, comme des livres anciens qu’il affectionne. Ses
visites à la galerie sont toujours un agréable moment de partage. Sa conversation et son humour sont pour moi un grand plaisir, j’ai beaucoup appris de lui, et je lui en sais gré. Passionné de l’art que nous aimons, ce travailleur infatigable a fait vivre et évoluer AAN pendant trente-trois ans, quasiment seul, a rédigé des ouvrages de grande importance,
un patrimoine incontournable et nécessaire pour tous les amateurs d’art africain.

Bibliographie

  • 1Statuaire du Stanley-Pool 1974
  • Les phemba du Mayombe 1977
  • Fétiches à clous du Bas-Zaïre, 1980
  • Masques d’Afrique, 1986
  • Art Bakongo, les centres de style, 1989
  • De l’Art nègre à l’Art africain, 1990
  • Art Bakongo. Les masques, 1993
  • Les Arts Batéké, 1996
  • Art Bakongo, insignes de pouvoir, le sceptre, 1998
  • Art Bakongo. Statuaire en pierre sculptée, 2006
  • Statuaire Babembé, en collaboration avec Alain Lecomte, 2010

Alain Lecomte

In tribalartmagazine.com