Raphaël Antonetti, le chemin de fer et le travail obligatoire

M. Antonetti, gouverneur général de l'A.E.F., dans son appartement à Paris : photographie de presse - 1933 © Bnf

M. Antonetti [gouverneur général de l’A.E.F.] dans son appartement à Paris 
Photographie de presse – 1933 – © Bnf

En succédant, le 8 juillet 1924, à Victor Augagneur au poste de gouverneur général de l’AEF, Raphaël Antonetti, n’a pas en France laissé un souvenir suffisant pour que le Petit Larousse lui fasse une place d’honneur dans son panthéon. Il demeure cependant au Congo une gloire nationale pour avoir permis la réalisation du Chemin de Fer Congo-Océan. Il dispose à Pointe-Noire d’une place ornée d’un monument à sa gloire, actuellement invisible en raison de travaux. On verra, à la lecture de ce qui suit [1], que l’homme ne mérite guère sa place tant il se comporta en criminel contre l’humanité.

Antonetti l’homme de fer

Vivement controversé par la suite – souvent avec excès -, Raphaël Antonetti avait une qualité : sa volonté de fer – souvent excessive. En débarquant à Pointe-Noire, le nouveau gouverneur général, 52 ans, n’avait pas le romantisme de Pierre Savorgnan de Brazza, ni l’exaltation d’Emile Gentil. Mais il avait l’opiniâtreté et l’esprit de décision de son prédécesseur immédiat : Victor Augagneur. Il y ajoutera son obsession : réaliser, au crépuscule de sa carrière, sa grande oeuvre, le chemin de fer Congo-Océan.

Né le 2 décembre 1872, il avait suivi l’itinéraire remuant de l’administrateur colonial de l’époque. Simple commis en 1894, alors que la France rêvait depuis huit ans de relier le fleuve Congo à l’Atlantique par voie ferrée. Sous-chef de bureau en 1901, chef de bureau en 1905, il fut nommé administrateur de Saint-Pierre et Miquelon le 19 mars 1906. De là il fit un bond dans la hiérarchie de l’administration coloniale. Secrétaire général des colonies, lieutenant-gouverneur du Haut-Sénégal-Niger puis lieutenant-gouverneur de la Côte d’Ivoire, il arrivait en 1924 au Congo en « proconsul ». Cette fois il avait « son » territoire : gouverneur général de l’Afrique équatoriale française, Raphaël Antonetti allait régner sur une zone s’étirant sur 3 200 km du sud au nord et s’étendant dans sa plus large partie sur 2 100 km d’ouest en est. La « Cendrillon des colonies » dont il héritait regroupait alors le Gabon, le Moyen-Congo (future République populaire du Congo), l’Oubangui-Chari (future République Centrafricaine) et le Tchad. Sur le trône siégerait Raphaël Antonetti.

Le proconsulat commence à toute vitesse, comme marche le proconsul : il a préféré débarquer à Pointe-Noire pour inspecter immédiatement les chantiers du chemin de fer.

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Le « nègre » : le bétail du blanc

Avant la fin de 1924, Antonetti obtient une première décision. Le ministre des colonies, Edouard Daladier, l’autorise à faire poursuivre les travaux à l’entrée du Mayombe et fait inscrire dans la loi de finances de 1925 les premiers crédits. Le gouverneur général, lui, décide à son tour. Il accepte, en janvier 1925, le nouveau tracé proposé par la SCB – donc la construction d’un long tunnel à travers le mont Bamba – et fixe les délais. La société a six ans et demi pour terminer les travaux entre Pointe-Noire et le PK 172. Les tronçons les plus difficiles vont bientôt être entamés : ceux du Mayombe.
Quatre ans se sont écoulés depuis le premier coup de pioche. En aval du fleuve Congo, la Société de construction des Batignolles avait réalisé 80 km de voie, au départ de Pointe-Noire. A partir de Brazzaville, début 1925, la Compagnie lyonnaise de l’Afrique équatoriale (COLYAF) – qui avait pris le relais de la régie coloniale, deux ans auparavant – était parvenue à 75 kilomètres.
Des deux extrémités de la future voie, les difficultés étaient les mêmes, qui ont fortement ralenti les travaux. Problèmes techniques d’abord : l’approvisionnement des camps de la SCB dans le Mayombe se faisait souvent encore à dos d’homme ; celui des chantiers de la COLYAF était lent, parce que les matériaux importés (ciment, en particulier) venaient toujours par la voie belge avant de traverser le fleuve à Brazzaville et d’être acheminés ensuite jusqu’aux entrepôts. De plus, la COLYAF avait des difficultés financières que le gouvernement général dut résoudre pour ne pas se résigner à une nouvelle suspension des travaux.
Problèmes géographiques ensuite. Au total, les deux tronçons partis l’un de Brazzaville, l’autre de Pointe-Noire comptaient, début 1928, quelque 180 kilomètres. Mais ils ne se rejoignaient toujours pas, séparés par l’enfer du Mayombe : 83 kilomètres à travers le massif et la forêt. Cet univers inhospitalier où des hommes avaient commencé à mourir.

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L’enfer du chantier

Tout se liguait contre les intrus. L’instabilité du terrain faisait déplacer les chantiers et les rails nouvellement posés. Des légendes sont nées. Les énormes plaques, qui forment « la porte du Mayombe », se fermaient toutes les nuits et annihilaient tous les efforts pour les transpercer dans la journée. Au PK [2]95 (à partir de Pointe-Noire), des dizaines de travailleurs sont morts, noyés, dans la rivière Loukoula : le safoutier sur lequel ils montaient pour en cueillir les fruits se courbait systématiquement pour les plonger dans l’eau dont le génie susceptible n’acceptait pas leur présence. Les faits sont réels. Les explications appartiennent au merveilleux dans lequel se réfugient habituellement les humains. Instable, trop humidifiée par ses rivières et ses pluies, reposant sur un tissu de racines géantes et des couches de grès disjointes, la terre du Mayombe se retirait dès qu’on la dérangeait.

Chasse à l’homme jusqu’au désert

La convention passée entre le gouvernement général et la Société de construction des Batignolles, en juillet 1922, était claire. Du moins sur le papier. La SCB s’engageait à terminer en six ans et demi les travaux qui lui étaient confiés : une voie de 172 km à partir du terminal maritime, Pointe-Noire. L’administration, pour sa part, devait fournir la main-d’oeuvre, soit un effectif de 8 000 hommes. Trois ans plus tard, en 1925, alors que Raphaël Antonetti était gouverneur général depuis juillet 1924, une nouvelle convention fut signée, nécessitée par les rectifications des tracés et le non-respect par l’administration de ses engagements financiers (en pleine crise financière – le franc était dévalué – la métropole était à cours de crédits). Nouveau délai : six ans et demi à partir de 1925 et non plus de 1922. Même masse de main-d’oeuvre : 8 000 hommes. Par « hommes », le gouvernement général entendait « effectifs totaux ». Pour la SCB il s’agissait des « travailleurs effectifs et permanents » du chemin de fer, à l’exclusion des cuisiniers, des malades ou des classés « malingres » (affectés aux taches administratives ou auxiliaires, car inaptes au travail physique), et enfin des hommes chargés de l’entretien des baraquements et de l’approvisionnement des chantiers. Ce qui ne laissait à la SCB que peu de « moyens effectifs » au regard des promesses de l’administration. Dans une étude qui fait référence, Notes sur la construction du chemin de fer Congo-Océan – 1921-1934 le professeur G. Sautter note : « Le 30 juin 1926, il y avait en face des 1 883 manœuvres « au service effectif » de la SCB, 257 capitas et cuisiniers, 649 malades et malingres retirés du travail et 978 hommes à la disposition du service de la main-d’oeuvre L’expérience a montré en définitive que pour maintenir à la disposition de la SCB un effectif donné, l’administration devait amener dans le Mayombe et y entretenir une masse de main-d’oeuvre une fois et demie à deux fois supérieure. Promettant 8 000 hommes le gouvernement général S’obligeait en fait ci en entretenir en permanence une douzaine de milliers au bas mot. » Voilà pour les besoins de la SCB chargée des travaux au départ de Pointe-Noire. Les chantiers, ouverts au départ de Brazzaville sous la responsabilité directe de l’administration, devaient être pourvus eux aussi en main-d’oeuvre sur les 340 km. G. Sautter note (op. cit.) : « Il aurait fallu 4 ou 5 000, hommes pour terminer cette partie de la voie dans le délai imparti à la SCB pour terminer la construction du reste. A la cadence prévue pour les travaux, les besoins globaux du Brazzaville-Océan ne pouvaient s’abaisser au-dessous d’une vingtaine de milliers de travailleurs constamment à l’ouvrage ».

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La ligne avance sur un lit de cadavres

La cadence – un délai de six ans et demi à partir de 1925 – ne sera pas respectée.
Les prévisions des besoins seront très largement dépassées. Bientôt l’administration coloniale n’arrivera même plus à fournir aux constructeurs le quart de la main d’oeuvre promise initialement. 

Au départ, recrutés par le service de la main-d’oeuvre, les travailleurs étaient engagés pour un an à l’issue duquel ils étaient relevés sans trop de difficultés. Le gouverneur général Raphaël Antonetti s’était trompé quand il proclamait : « J’ai décidé que le recrutement des travailleurs se ferait sur place, c’est-à-dire sur une bande de territoire dont la future voie ferrée sera l’axe et qui s’étendra au nord et au sud de cette voie jusqu’à une distance qui, autant que possible, ne devra pas dépasser 100 km. «  Mais les « réserves humaines » se sont épuisées le long des chantiers. Les « mâles adultes » s’étaient évanouis, la population « utile » des circonscriptions que devait traverser la voie – le Pool, la Bouenza-Louesse et le Kouilou – étant très faible : quelque 70 000 « mâles adultes » y compris les vieillards et les inaptes.
Même le travail forcé n’eut guère d’effet. Le chemin de fer n’avançait pas, tandis que l’agriculture périclitait autour des rares villages subitement désertés par leurs habitants. Les « mâles adultes » fuyaient les recruteurs. Au départ – et du reste jusqu’à la fin des travaux -, il y eut le choc de deux mondes, qu’en son temps l’évêque Philippe-Prosper Augouard, pourtant peu suspect d’humanisme laxiste, avait prévu.
Dans une lettre du 5 février 1902 au directeur du journal Dépêche coloniale, Mgr Augouard avertissait : « Il faut bien avouer qu’en général, le Noir ne connaît de la civilisation [blanche, bien sûr] que la douane et les coups de fusil et il ne faut pas lui reprocher de ne pas courir auprès de pareils bienfaits. » Les « Noirs » ont couru ailleurs, dans les forêts ou même au-delà du fleuve pour échapper « au travail de la machine ». Ils désertaient leurs villages pour s’engager dans les concessions, préférant l’agriculture ou la cueillette de caoutchouc au portage des traverses et des rails.« Treize villages bakongo note G. Sautter, passèrent avec armes et bagages de la circonscription dit chemin de fer dans celle dit Pool, hors du périmètre de recrutement du Mayombe. » D’autres se transplantèrent au Gabon dont le territoire échappait alors au recrutement. Des familles entières se terrèrent au Cabinda ou au Congo (alors) belge.

Responsable du recrutement, l’administration coloniale se mit à traquer littéralement « le mâle adulte » d’un bout à l’autre du Moyen-Congo. Une véritable chasse à l’homme fut engagée, dirigée par des sous-officiers peu scrupuleux, secondés par des miliciens ouest-africains. Entre Brazzaville et l’Océan, on amenait aux points de rassemblement les Bakongo, les Bayaka, les Bayombe la corde au cou. Des Babembe, autour de Mouyondzi, « résistaient ouvertement au recrutement et jouaient facilement du couteau de la machette et du fusil puis prenaient la brousse », rapporte un ancien administrateur de la région. D’autres tendaient des embuscades aux recruteurs pour libérer les captifs.
Pourquoi cette panique si forte qu’elle tourna à la violence ? Sans doute pour répondre à la violence des recruteurs eux ¬mêmes, lesquels, une fois de plus, auraient dû relire Mgr Augouard qui écrivait en 1908 dans son introduction à la CARTE FLUVIALE du Congo : « Il faut être Juste envers les INDIGENES ne jamais les tromper ou les brutaliser. Et même, si on a été trompé par eux, il ne faut jamais se départir de la modération dont un Blanc doit toujours donner l’exemple. Certains Européens n’obtiennent rien des Noirs parce qu’ils ont mauvaise réputation et souvent ils ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes de la force d’inertie qui leur est opposée et dont ils sont les premières victimes » Dans ses prédictions de « civilisateur » plus paternaliste que moralisateur, Mgr Augouard s’était trompé : à la violence, les indigènes en question opposèrent d’abord la force d’inertie puis la force tout court. Des enseignements chrétiens, ils avaient au moins retenu un principe immédiatement applicable : la loi du talion.

Il y eut une autre violence, morale et culturelle cette fois, exercée sur les populations. Des plaines du Kouilou ou des vallées de la Sangha, l’administration coloniale avait entrepris de drainer des villages entiers vers le massif du Mayombe. Ainsi des hommes de la savane étaient obligés de devenir forestiers et montagnards. Certains n’avaient jamais vu ni la montagne ni – encore moins – la mer. Pour eux, la seule vue de tels univers signifiait la mort immédiate. Ils ont préféré mourir dans la fuite en forêt que mourir sur un roc.
Car on mourait déjà dans la montagne, dans ce sinistre massif du Mayombe. Tout le monde le savait.

Antonetti persiste et signe

Dès le début de 1925, le gouverneur général Raphaël Antonetti avait choisi « d’aller vite », pour rattraper les retards dus â la suspension des travaux l’année précédente, aux nouvelles négociations avec la Société de construction des Batignolles, à la lenteur de l’attribution des nouveaux crédits. II prit la décision, qui sera lourde de conséquences, de commencer les travaux dans la savane, la montagne et la forêt sans attendre les avancées – trop lentes à ses veux – de ceux qui progressaient à la fois de Pointe-Noire et de Brazzaville. Des chantiers furent ouverts pour construire des tronçons correspondant approximativement à un tracé qui n’était toujours pas définitif Des tâcherons plus ou moins sérieux, plus ou moins compétents, se présentèrent comme sous-traitants et se virent attribuer des chantiers. On leur promit de la main-d’oeuvre laquelle devait être triplée pour satisfaire les besoins de tous les chantiers.
Le gouvernement général s’engageait à recruter, encadrer, nourrir. loger, payer et soigner les travailleurs. Et on donna au service de la main¬-d’oeuvre – qui s’installa en plein coeur du Mayombe – quelques semaines (un mois au total) pour tenir des engagements qu’il aurait fallu préparer en une année.
Un rapport de la direction de la main-d’oeuvre annonçait déjà un gaspillage effréné de la main d’oeuvre ». Cité plus tard par Robert Poulaine dans Etapes africaines – Voyage autour du Congo (Ed. La Nouvelle Revue critique, col. La Vie Aujourd’hui, Paris, 1930), ledit rapport était à ce point prophétique qu’il mérite d’être largement cité : « Il y aura donc des équipes nombreuses, complètement isolées à de grandes distances, dans un pays particulièrement difficile, hérissé d’obstacles où il n’ existe aucune route aucun sentier pour assurer leur ravitaillement ainsi qu’un service médical convenable… C’est donc pour plusieurs mois a travers un fouillis inextricable d’abattis que les hommes, chargés de riz ou de manioc devront circuler, se glissant entre les branches entrecroisées, escaladant les énormes troncs renversés sur le sol et n’avançant pas plus d’un kilomètre à l’heure malgré leurs efforts. C’est également par là qu’on devra évacuer les malades et les blessés qui ne pourront être traités sur place. C’est encore à dos d’homme que, pour commencer les terrassements dans les parties déblayées la société [adjudicataire des travaux, en l’occurrence la SCB ici] fait transporter les pesants wagonnets et les rails Decauville, fardeaux écrasants et peu maniables sous lesquels gémissent les travailleurs indigènes, se heurtant à chaque pas, unissant mal leurs efforts et ressemblant dans leur agitation impuissante aux fourmis qui s’empressent autour d’une proie disproportionnée a leur taille.
Gaspillage et usure de la main d’œuvre, nécessité d’un pourcentage considérable de porteurs pour un nombre de travailleurs utiles très réduit, augmentation constante du nombre de bouches à nourrir (puisqu’il faut un homme pour en ravitailler quatre ou cinq à cette distance, lui-même compris), substitution inconsidérée du travail humain à celui des machines tel est le système employé dans le Mayombe. Il coûtera un nombre considérable de vies humaines qui pourraient être épargnées, des sommes disproportionnées aux résultats obtenus, et met dès maintenant en face de difficultés que la nature du pays et l’état sanitaire de la main-d’oeuvre rendront peut-être insurmontables. « 

L’ouvrage de Robert Poulaine qui contient ces citations sera par la suite controversé. Le fait est que déjà, même sur les chantiers (parfois en sous-traitance) de la SCB, on avait commencé à mourir et les « mâles adultes » de tout le Moyen ¬Congo le savaient :« La fâcheuse réputation du chemin de fer notera G. Sautter (op. cit.), avait malheureusement un fondement bien réel : les mauvaises conditions d’existence, les mauvaises conditions de travail, les maladies, les décès en masse dans les camps du Mayombe » Les Congolais étant morts ou ayant déserté le Congo, on ira chercher ailleurs les travailleurs : en Oubangui-Chari, au Cameroun, au Tchad. A défaut de babembe, de bakongo ou de baoumbo, on fera venir les boubanguis, les bandas, les mandjias et les saras.
La décision en a été prise, en février 1925, dès que le « proconsul » Raphaël Antonetti eût décidé de terminer au plus vite le chemin de fer en « attaquant » plusieurs tronçons à la fois. Cité cette fois par le professeur Sautter (op. cit.), un rapport officiel de l’époque confirmait : « Nous renonçons au recrutement exclusif dans la zone traversée par le chemin de fer[…]. Demandant moins d’hommes aux riverains de cette voie ferrée, nous leur permettons de développer leurs cultures de fournir davantage (le vivres frais aux travailleurs du chemin de fer. ».

Les acheminements commencèrent le 15 mars 1925. Premiers réservoirs disponibles, les trois circonscriptions de l’Oubangui-chari, du Moyen-Logone et du Moyen-Chari durent fournir chacune 1 000 hommes. Puis, plus au nord du Tchad, le Batha et le Ouaddaï furent ponctionnés. Seuls les nomades Toubous échappèrent à la razzia. Car si l’on avait élargi l’aire de recrutement, les méthodes ne changeaient guère, au point de pousser un André Gide [3] à crier au scandale.
Dans son admirable Voyage au Congo (suivi de Le Retour du Tchad, – Ed. Gallimard, Paris 1927-1928), le grand écrivain français, de passage à Fort-Archambault, fin décembre 1926, note : « Le chemin de fer Brazzaville-Océan est un effroyable consommateur de vies humaines. Voici Fort-Archambault tenu d’envoyer de nouveau mille saras. Cette circonscription, l’une des plus vastes et des mieux peuplées de l’AEF, est particulièrement mise à contribution pour la main-d’oeuvre indigène. Les premiers contingents envoyés par elle ont eu beaucoup à souffrir tant durant le trajet, à cause du mauvais aménagement des bateaux qui les transportaient que sur les chantiers mêmes, où les difficultés de logement et surtout de ravitaillement ne semblent pas avoir été préalablement étudiées de manière satisfaisante. La mortalité a dépassé les prévisions les plus pessimistes. ». Le 31 décembre 1926, André Gide vit arriver à Fort-Archambault les miliciens chargés du recrutement avec leurs « proies » : 1 500 hommes dont un millier furent jugés aptes. C’est-à-dire bons à être dirigés vers les chantiers.
Les trajets étaient longs et pénibles. Les recrues du Tchad venaient à pied jusqu’à Bangui. ’’Le troupeau des indigènes note Gide, trouve là des locaux salubres et vastes, une eau potable abondante (un puits ci été spécialement creusé) et une nourriture également assurée. ». De Bangui à Brazzaville, on les acheminait, sur l’Oubangui puis le Congo, par bateau – « des chalands découverts… selon André Gide – mais le confort relatif de Bangui est vite oublié. Certains travailleurs dorment sur les chalands, sans pont ni rebords, tombent et se noient dans le fleuve. D’autres meurent (déjà) de pneumonie, exposés en permanence aux pluies et aux brouillards sur leur « bateau » sans toit ; les voyages devaient se faire de juin à novembre, période des hautes eaux de l’Oubangui. A partir de Brazzaville les recrues pouvaient avoir un avant-goût de ce à quoi elles allaient servir : on les faisait voyager par le train sur la centaine de kilomètres de voie déjà posée et utilisée. Puis c’est à nouveau la route. C’est-à-dire la marche à pied. Quinze jours dans la savane et la forêt avant d’attaquer les contreforts du Mayombe. Beaucoup n’arriveront pas à destination.

Comment mourir dans le Mayombe

« Le terrain très glissant sur les roches, ne permit pas à un porteur de se tenir debout Il glissa avec le tachéomètre [4] et roula sur les rochers jusqu’au bas de la montagne dans la Louloula… Nous mîmes six heures pour descendre. Nous ne trouvâmes aucune trace de l’indigène qui avait du être broyé par les rapides… Le service de la main-d’oeuvre fut prévenu de cet accident. L’enquête ouverte comme d’usage conclut à la fatalité. « 
C’est un témoin oculaire qui raconte cet accident. Michel Romanot qui a écrit, sous la signature de Michel R.O. Manot, un livre dont on ne retrouve plus que des feuillets disparates et sans couverture, Aventure de l’or et du Congo-Océan. Romanot était, dans les années vingt, fonctionnaire du service de la main-d’oeuvre. Il savait de quoi il parlait puisqu’il était responsable de l’un des camps les plus sinistres du Mayombe : celui du PK 102, aujourd’hui Les Saras. Et c’est entre le PK 87, 200 et le PK 141 que les accidents seront les plus meurtriers. On avait prévu d’y creuser 17 tunnels, dont celui du Bamba long de près de 1,7 kilomètre.
Les Saras du Tchad y ont vécu, y sont morts. Romanot avait lui-même adopté leur tenue : comme eux, il vivait nu dans cette forêt inhospitalière. Le fonctionnaire français résume dans une histoire curieuse l’une des tragédies du chemin de fer Congo-Océan. Un de ses collègues, un Français nommé Caron, avait construit une maison sur un terrain retiré du camp. Il mourut quinze jours après y avoir emménagé. Son successeur, un jeune marié à peine débarqué, y logea à son tour. Son épouse y mourut peu de temps après leur installation. Un suivant subit le même sort. Il fallut un quatrième mort pour que la maison fut soupçonnée d’être « habitée par des mauvais génies ». I1 fut établi ultérieure ment que la « case de Caron » avait été bâtie sur un terrain où étaient enterrés des « indigènes morts de dysenterie ». Après le, accidents sur les flancs du massif du Mayombe ou du mont Kaba, les noyades dans les eaux de la Loukoula, la dysenterie fut un fléau meurtrier dans ces camps de travailleurs.
C’était une maladie inconnue des saras transplantés depuis leur savane natale. Ils ont péri à petit feu, épuisés tant par 1e travail sur les chantiers que par une alimentation – quand elle existait – à laquelle ils n’étaient pas habitués. L’encadrement sanitaire, au milieu des années vingt, laissait à désirer. Par exemple, au camp de M’Boulou – qui devait fournir des équipes réparties sur 25 km – 800 travailleurs étaient encadrés par un sergent assisté d’un simple hygiéniste qui n’en pouvait mais. On avait donné un coup de fouet pour mettre en place les camps de manoeuvres. Les manoeuvres étaient venus, mais non encore les équipes sanitaires. Et le climat épouvantable du Mayombe a fait se multiplier les maladies.  » !.a saison, fraîche de juin à août était la pire’’, a pu noter le professeur Sautter qui a relevé, dans des documents officiels, que les affections pulmonaires ont été les plus meurtrières : bronchites, broncho-pneumonies, congestions pulmonaires, pneumonies à caractère atypique, foyers multi¬ples et évoluant parfois d’une manière foudroyante en moins de quarante-huit heures. Sautter ajoute : « L’entassement dans les camps favorisait la contagion et, donnant à fil maladie une allure épidémique, aggravait encore le pronostic. Rarement moins de 25%, le plus souvent 50% et parfois 60% des travailleurs atteints mourraient « .
On pourrait citer bien d’autres maladies que la dysenterie et les affections pulmonaires. Les dossiers médicaux de l’époque n’étaient pas unanimes sur les diagnostics. Ils constataient des maladies et relevaient les nombres de morts. Les « années tragiques » ont été relevées par le professeur Sautter, toujours selon des documents officiels. Elles correspondent à l’afflux massif des travailleurs recrutés au loin : 1 341 morts en 1925 dans la division côtière, 2 556 en 1926, 2 892 en 1927, 2 635 en 1928. La situation s’améliorera en 1929 : « seulement » 1 300 morts. Le nombre ira décroissant – au fur et à mesure de l’amélioration de l’infrastructure sanitaire – mais en 1932, deux ans avant l’inauguration du chemin de fer Congo-¬Océan, la division côtière enregistrera encore 517 morts.

C’est que précisément il y avait autre chose que les accidents du travail et les maladies dues au climat ou aux infections propres à la région. Des saras et des bandas sont morts d’avoir été déracinés. Les habitudes alimentaires étaient bouleversées. La consommation de riz ou de fruits de forêt eut sans doute des influences sur le dérèglement organique des Tchadiens en particulier. Mais, surtout, ce changement brutal d’environne¬ment a continué de décimer des populations entières de travailleurs Morts de dépression nerveuse avant la lettre.
Un médecin-inspecteur, le Dr Condé, cité par le journaliste Robert Poulaine dansEtapes africaines (op. cit.) dit que l’affection était « indéfinissable. Ces gens ont le moral atteint ; ils se consument lentement d’anémie et de neurasthénie… Ce’ sont des Noirs du Tchad où leur vie s’écoule en toute liberté partagée entre la chasse, la culture et la famille A partir du moment où ils sont embrigadés, le cafard les prend. Les uns désertent et vont mourir de faim dans la brousse ou finir sous la dent d’un fauve dans les forêts inconnues d’eux : les autres emplissent les hôpitaux, un tiers enfin peut être employé par le service de la main-d’oeuvre ».

Un dernier fléau enfin, mais non le moindre, a décimé les travailleurs du chemin de fer Congo-Océan : la faim. Le 20 Janvier 1928 – dernière année tragique – l’administrateur de I.oudima adressait au gouverneur général Raphaël Antonetti cet appel de détresse : « La situation n’est pas ce que vous croyez elle est beaucoup plus grave, elle n’a jamais été telle auparavant. Depuis deux mois nous assistons a une morbidité et à une mortalité encore inconnues. L’hôpital de Loudima déborde chaque jour un peu plus. Les détachements se mettent en roule sur M’Vouti en bon état apparent. Le soir dit deuxième jour les malades et les éclopés commencent. Ils augmentent le troisième jour. Il reste 4 ci 5 hommes à la traîne dans chaque campement[…]. Les camions de vivres ne passent que deux fois par semaine et il est arrivé, du 1er au 15 janvier qu’ils ont trouvé quatre morts, une autre fois trois et chaque fois des malades sans soins et affamés « .
La faim, la neurasthénie, la non acclimatation et l’épuise¬ment ont provoqué des tragédies entre les « éclopés » eux ¬mêmes. Ils ont engendré la violence gratuite. Ainsi mourut le Dr Favre, assassiné par un de ses malades. Le chef de camp Romanot raconte : « Favre… auscultait un banana lorsqu’un de ses camarades écarta brusquement la couverture dont il s’ était entouré et sortit un couteau. L’infirmier N’Sitou un bayombi, se précipite sur lui et attrape le couteau par la lame ; il se blesse et lâche le couteau. Les cris des autres malades font retourner le docteur Favre el le banana lui enfonce aussitôt le couteau en plein cœur. Il mourut presque immédiatement. – L’assassin fut maîtrisé puis transféré à la prison Malamine de Brazzaville « où il restera trois mois sans être jugé. Un jour un membre de la mission d’études lui fit « le coup de l’évasion « . Il alla trouver le chef de la prison et lui proposa d’aller boire un coup chez Assanakis, le bistrot de l’endroit. Il lui assura qu’il garderait la prison pendant son absence. Le membre de la mission d’études ouvrit la porte de la prison. Le banana, voyant la porte ouverte, sort et est abattu d’un coup de révolver : tentative d’évasion. L’européen passa en justice et fur acquitté. ».
Ainsi mourrait-on aussi pour le Mayombe. De folie, d’injustice. L’épopée du chemin de fer Congo-Océan était devenue tragédie. I1 faudra des hommes courageux, mais parfois excessifs dans la polémique, pour faire éclater le scandale. Les boues du Mayombe allaient éclabousser toute la classe politique française.

Le scandale du Congo-Océan

« Ce sont les nègres des nègres.
Les maîtres n’ont plus le droit de les vendre.
Ils les échangent.
Surtout ils leur font faire des fils.
L’esclave ne s’achète plus, il se reproduit.
C’est la couveuse à domicile. »

 Albert Londres
(Terre d’ébène) – Congo – 1928

De leur vivant, les travailleurs africains furent exploités jusqu’à en mourir. Après leur mort, ils le furent encore plus. Au nom d’un humanisme de façade cachant mal la même querelle d’intérêts qui, au début du siècle, avait déjà gelé le projet du chemin de fer Congo¬Océan.
Le coup de pioche de Mme Augagneur, le 6 février 1921, n’avait pas, loin de là, mis fin à ces querelles. Son auguste époux, le gouverneur général Victor Augagneur, qui choisit Pointe-Noire comme terminal maritime au lieu de Loango ou Pointe-Banda, fut tout simplement insulté par les colons lésés de n’avoir pu obtenir « leur » chemin de fer dans « leurs » concessions. « Intoxiqué d’un absolutisme exagéré et sénile, incurable à son âge, disait-on, il a déjà fait, au Congo, en deux ans, le maximum de mal en un minimum de temps. ». Il aurait choisi une autre ligne qu’il aurait été insulté de même par d’autres colons.
Son successeur, Raphaël Antonetti, qui terminera (en 1934) sa carrière au Congo et mourra en 1938 des suites d’un vieil accident sur les chantiers du chemin de fer, sera traîné dans la boue. D’emblée, rendons justice à Raphaël Antonetti. Proconsul énergique, homme d’action obstiné, cet homme-là ne fut pas un assassin en dépit de cette phrase terrible qu’on lui attribue : « II me faut mes 10 000 morts. Monsieur, mais il me faut mon chemin de fer. ». [5]
Les deux gouverneurs furent victimes d’une campagne justifiée sur le fonds, ignoble dans la forme.
En 1922, sous le règne d’Augagneur et avant même les années tragiques (1925-1928), la cabale avait commencé, menée par des colons se plaignant de ne plus disposer de main-d’œ. Dans telle concession, disait-on, où travaillaient naguère 500 ouvriers agricoles, il n’en restait plus qu’une vingtaine et la récolte pourrissait sur place. Parce que les indigènes étaient recrutés pour la construction du chemin de fer. Jusqu’à Paris les concessionnaires utilisèrent tous les moyens pour s’opposer ’’très énergiquement contre la construction du chemin de fer de Brazzaville à Pointe-Noire », selon la formule du rapporteur de la Commission des colonies à la Chambre des députés en 1923. Même en Belgique des journaux furent mis à contribution. LaDépêche coloniale de Bruxelles écrivait : « Nos amis français sont, fort embarrassés avec leur chemin de fer congolais. On leur prend pour construire ce chemin de fer, toute la main d’œuvre que réclament leurs exploitations ; c’est à dire qu’on commence par les ruiner avant de leur donner un moyen de transport… ».
Dans sa thèse sur le Chemin de Fer Congo-Océan (op. cit.) Marcel Soret, maître de recherche à l’Orstom – qui sut rétablir certaines vérités – relate : « Une arme de tout premier ordre allait être brusquement donnée à ces ennemis du CFCO par l’administration .française elle-même et faire passer le débat du plan économique sur » le plan humanitaire auquel la grande masse de l’opinion publique est bien plus sensible : le rapport de l’inspecteur général Pégourier sur le chemin de fer Brazzaville-Océan qui est presque uniquement consacré aux conditions de recrutement des manœuvres, à leur situation matérielle, à l’état sanitaire… »

Certes, l’inspecteur général Pégourier, envoyé en mission au Congo en 1926 fut à juste titre frappé par la mortalité sur les chantiers et les camps de travailleurs. Comment ne l’aurait-il pas été ? Mais ayant plus écouté sans doute les colons que les contremaîtres (et encore moins les travailleurs !) il tomba dans le piège. II avança que le chemin de fer coûtait « un manœuvre par traverse et un européen par kilomètre. ». Marcel Soret a fait le calcul : le CFCO aurait alors « coûté » quelques 685 000 morts, soit plus de cinq fois le nombre total des effectifs utilisés en réalité ! Mais le rapport était officiel et le chiffre si spectaculaire que le lobby parisien des concessionnaires du Congo le retint et ne retint que ce chiffre.
Qu’il y eut des exagérations, voire des inconséquences, c’est la vérité. En évaluant le taux de mortalité à 40 voire à 80 % des effectifs, Pégourier pêchait moins par excès d’humanisme que par mauvais choix de méthode de travail. Il confondait, dira Marcel Soret, « décès et déchets ». Le journaliste Robert Poulaine, auteur de Etapes africaines(op. cit.) écrivit dans Le Temps des articles incendiaires. Le gouverneur Raphaël Antonetti n’y vit qu’une vengeance du journaliste contre la Société de construction des Batignolles qui avait refusé de l’engager. De là à le soupçonner d’avoir partie liée avec des concessionnaires opposés au chemin de fer et donc à la SCB, il n’y avait qu’un pas que l’on franchit un peu trop vite. Car s’il est vrai qu’il y eut exagération dans les accusations des concessionnaires contre le chemin de fer Congo-Océan, il n’en est pas moins vrai qu’il y eut des morts par milliers. Et il était trop facile de voir derrière tous les accusateurs des mercenaires de la plume au service des concessionnaires.
Ainsi, André Gide lui-même fut accusé d’avoir soulevé le scandale, et d’être manipulé par les colons. Alors même que l’écrivain, dans Voyage au Congo, a dénoncé encore plus vigoureusement les concessionnaires que les constructeurs du chemin de fer. Sa première dénonciation est contenue dans une lettre au gouverneur général, datée du 6 novembre 1925. Il y relate la manière dont les agents de la CFSO (Compagnie forestière Sangha-Oubangui) sévissaient dans les villages : « Dix récolteurs de caoutchouc travaillant pour la CFSO – pour ne pas avoir apporté de caoutchouc le mois précédent (mais ce mois ci ils apportaient double récolte) – furent condamnés à tourner autour de la factorerie, sous un soleil de plomb et porteurs de poutres de bois très pesantes… Le « bal », commencé dès 8 heures, dura tout le long du jour sous les yeux MM. Pacha et Maudurier, assis au poste de la CFSO. Vers 11 heures, le nommé Malingue, de Bangouma, tomba pour ne plus se relever. On apporta sont corps ci M. Pacha qui dit simplement : « Je m’en fous ». ». De là à prétendre que Gide « travaillait » pour les grandes compagnies concessionnaires, il y avait un univers de malhonnêteté !

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Le Mayombe aujourd’hui n’est pas plus aisé à franchir

Tous les parlementaires français qui, à Paris, ont dénoncé le scandale du Congo-Océan n’étaient pas davantage achetés par les colons. L’intitulé officiel de la demande d’interpellation des députés Nouelle et Antonelli, lors de la séance du 7 juillet 1927, est suffisamment clair à cet égard : « Le recrutement de la main-d’œuvre indigène nécessaire à la construction du Chemin de Fer Congo-Océan, sur l’effroyable mortalité sévissant sur les chantiers de ce chemin de fer, ainsi que sur l’exploitation éhontée dont sont victimes les indigènes de l’Afrique équatoriale de la part des compagnies concessionnaires. » On ne pouvait guère reprocher à ces députés une quelconque partialité.

Des voix africaines s’étaient depuis longtemps élevées mais ne furent pas réellement entendues : Le Cri du Nègre, journal du Comité de défense de la race nègre animé par Lamine Senghor et Tiemoko Garan Kouyate, avait quasiment crié dans le désert en 1926-1927. Puis les Nègres des savanes et des forêts se sont fait entendre. La résistance au recrutement pour les chantiers du chemin de fer va devenir résistance armée.
Des documents l’attestent : il s’agit des rapports de tournée de certains recruteurs, entre le 21 novembre et le 24 décembre 1927, cités par Robert Poulaine. En voici des extraits.
’’Les indigènes (hommes, femmes, enfants), décidés à défendre leur vie plutôt que de se laisser appréhender, avaient gagné la forêt, armés de sagaies, fusils machettes.
« Dans la terre d’Odzala, voisine du poste, pas un homme n’a été recruté. Le sergent a été mis en joue par un indigène du village Sembé : le coup n’esrt heureusement pas parti.
« Entre le village d’Odzala et celui de Linge, mis en joue par un indigène du village d’Opounga, il tira un coup de fusil en l’air.
« Au village Lubanga, tous les indigènes, armés de fusils et sagaies, s’étaient retirés au bout du village quand arrivèrent le garde Fara et l’interprète MAkola. Ils furent tious deux mis en joue, mais menacés, ils prirent la forêt.
« Dans la terre de Bomandjoka, le garde Loango arrive dans un campement où tous les hommes sont armés. Pour se dégager, il tire en l’air et s’empare de trois fusils laissés par les fuyards. »

En octobre 1928, c’est la révolte dans les zones de recrutement de la Haute-Sangha et les régions camerounaises voisines. La répression-pacification dure jusqu’en mars 1929, à laquelle ont participé non plus seulement les unités militaires chargées des recrutements et de l’encadrement des camps de travailleurs, mais jusqu’aux tirailleurs de l’armée coloniale.
Le gouverneur Antonetti dira que ce fut une révolte de fanatiques soulevés par un sorcier illuminé. Ce n’est pas faux. Mais le sorcier a su travailler sur un terrain psychologique déjà mobilisé : la résistance au pouvoir colonial commençait par la résistance au travail forcé, c’est-à-dire à la mort.

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Ceux par lesquels le scandale éclata : André Gide et Albert Londres

Sonnée par André Gide dès 1926, maladroitement agitée par l’inspecteur général Pégourier, puis rendue plus crédible en 1927 par le médecin inspecteur Lasnet, l’alarme fut amplifiée en octobre 1928 par le journaliste Albert Londres [6qui récidiva, l’année suivante, en publiant Terre d’ébène.

Débordant l’hémicycle de la Chambre des députés française, le débat sur le « scandale du Congo-Océan » s’est passionné sur la place publique. Les rapports confidentiels furent dépouillés dans les journaux. Chacun y alla de ses fantasmes. Le nombre de morts variait de 20 000 à 500 000 dans l’imagination collective. Et personne n’en savait vraiment rien, les documents officiels de l’époque ne concordant guère.
Le professeur G. Sautter notera : « Les chiffres émanant du service de la main-d’œuvre ne valent que pour les travailleurs réellement pris en charge. Le service médical, par contre, enregistrait tous les décès survenus dans le Mayombe, même avant l’immatriculation ou après la libération des intéressés. Certains documents englobent les pertes en cours de voyage, d’autres ne le font pas.
Enfin, la définition même des « pertes » change d’une source à l’autre. Il en est qui ne font état que des seuls décès constatés : d’autres, y ajoutent une fraction des déserteurs ou, sous l’étiquette plus vague de « déchets », font une incompréhensible totalisation de morts et de vivants. Il n’est pas facile de s’y reconnaître. »

C’est, du reste, le professeur Sautter qui a abouti à l’évaluation la plus crédible du nombre des morts après une compilation et une comparaison minutieuses de tous les documents. Il arrive à un chiffre total de 16 000 décès entre 1921 et 1934. D’autres estimations, aussi sérieuses, varient entre 15 000 et 23 000 morts. On est loin des 500 000, voire des 685 000 morts que certains avaient complaisamment prétendu avoir dénombrés. Mais sur un total de 127 250 travailleurs recrutés, le pourcentage de décès est déjà scandaleux : autour de 15%.

Les conditions de travail s’amélioreront à partir de 1929. La mécanisation soulagera les travailleurs martyrs. L’infrastructure sanitaire sera plus décente. Il aura fallu, pour y décider l’administration coloniale, une campagne dont les excès ont eu le mérite de ne pas faire oublier ces Congolais, Centrafricains et Tchadiens tombés dans le Mayombe. Il n’y eut sans doute pas volonté délibérée de décimer des populations entières. Mais il y eut péché par obsession, péché par inconscience de la part de y ceux qui avaient pouvoir de décision. Ce que le professeur Sautter résumera dans cette belle phrase : ’’En pareil cas, la faculté de disposer de ses semblables entraîne trop facilement l’illusion de pouvoir forcer la nature des choses. »

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Travail de forçats sur les terrassements

Au fait, de qui les Nègres étaient-ils à l’époque les « semblables » ? Ils n’étaient que « la main d’oeuvre chargée de violer la nature ». L’attribution de cette mission n’avait tenu compte, au départ, que de ce que l’on attendait de leur part : leur force de travail pour l’opposer à la force d’inertie du Mayombe. Des gouvernants ont pris la responsabilité d’engager ce combat titanesque et à la fois inégal. Si l’on ne peut, cinquante ans après, reprocher à qui que ce soit d’avoir méprisé la vie humaine, du moins l’on ne saurait repousser quelque malaise à l’évocation de ces « sacrifices humains ». Fussent-ils involontaires, ils ont été perpétrés.

Sennen Andriamirado (1984)


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Conclusion de la rédaction

La France ne voulait plus dépendre du voisin belge pour acheminer outre Mayombe ses marchandises. Antonetti, en tyran mégalomane à l’image des pharaons, lui en donna les moyens. Comme eux il ne refusa rien à son ambition et à sa gloire. En particulier les êtres humains qu’il réduisit en esclavage près de huit décennies après qu’il fût aboli. Entièrement destiné au commerce de la France, le CFCO de l’époque ne servait en rien les africains qui ne possédaient rien, pas même leur liberté. Sans l’empressement égocentrique du gouverneur Antonetti, la ligne se serait faite quelques années plus tard avec des moyens mécaniques sans que le sous continent ait à en pâtir d’une manière aussi cruelle.

Curieuse démarche que celle de l’auteur, qui reconnaît les faits sans y trouver responsable.
La justice congolaise usera du même stratagème en 2005 lors d’un procès à Brazzaville.

Vaine polémique sur le nombre des morts, aucune statistique ne quantifiera jamais les conséquences sur peuples et les régions qui se sont retrouvées privées de leurs bras valides.
Grotesque querelle entre constructeurs et concessionnaires, que les uns ou les autres l’emportent, les victimes demeurent les africains.


Notes :

[1Source : Le Defi du Congo-Océan , Sennen Andriamirado – Agence Transcongolaise des Communications (Editions Le groupe jeune Afrique – Paris 1984)

[2Point Kilométrique, c’est ainsi que sur les chantiers on se repère

[3Gide, André (1869-1951), écrivain français

[4Instrument topographique permettant de mesurer des angles et des distances.

[5Quelle justice rendre à cet infect salaud qui aura fait bien plus de mal que Brazza sur cette terre d’Afrique ?

[6Londres, Albert (1884-1932), journaliste français, globe-trotter de l’entre-deux-guerres.