RDC, Belgique – Le musée royal de l’Afrique centrale

Musée_royal_de_l’Afrique_centraleLe musée royal de l’Afrique centrale est un établissement scientifique fédéral belge situé en Brabant flamand à Tervueren, à quelques kilomètres de Bruxelles.

Il trouve son origine en 1897 lorsque la section coloniale de l’exposition universelle de Bruxelles est établie à Tervueren. Ensuite sous l’impulsion du roi Léopold II le musée actuel, intimement lié à l’histoire de la colonisation du Congo par la Belgique est érigé entre 1905 et 1908 sur les plans de Charles Girault inspiré par le Petit Palais. Le musée du Congo, situé au milieu d’un parc somptueux appartenant à la Donation royale est relié à Bruxelles par une double avenue spécialement créée et par une nouvelle ligne de tramway, était à l’origine destiné à éveiller l’intérêt et la curiosité du peuple belge pour ce qui était à l’époque l’« État indépendant du Congo » (1884 à 1908).

Après 1908, il devint le musée du Congo belge puis le musée royal de l’Afrique centrale (MRAC) en 1960.

Histoire du musée

Pour donner une vitrine à son Congo et une idée du potentiel économique de cette région aux Belges et ainsi attirer les investissements, Léopold II souhaitait aménager une sorte de musée en mettant en scène les objets originaux, importés en quantité suivant une approche multidisciplinaire : anthropologique, ethnologique, botanique, zoologique, entomologique, géologique et minéralogique.

À l’occasion de l’Exposition universelle de 1897, il fit construire dans le domaine royal de Tervueren le « Palais des Colonies » conçu par l’architecte Albert-Philippe Aldophe. Georges Hobé conçu une structure de bois1 Art nouveau en bois exotique pour décorer l’intérieur de ce pavillon et évoquer de ses formes courbes la luxuriance de la forêt africaine. L’exposition temporaire qui y fut aménagée faisait la part belle à côté des « curiosités » du Congo, animaux empaillés et objets d’intérêt ethnographique, aux produits d’exportation  : le café, le cacao, le tabac et les essences forestières. Dans le parc parmi d’autres « attractions » était offert aux regards des visiteurs un zoo humain de deux cents Congolais logés dans des villages africains reconstitués. Sept d’entre eux y moururent de maladies ou de froid.

Le succès de l’exposition (plus d’un million de visiteurs en six mois) et l’intérêt des scientifiques furent tels qu’il fut décidé de la rendre permanente. Très rapidement, les locaux devinrent trop exigus. Le roi caressait le projet de faire du domaine son « petit Versailles ». La construction du bâtiment actuel, de style néoclassique, confié à l’architecte français Charles Girault débuta en 1905 pour être inauguré en 1910 à l’occasion d’une deuxième exposition universelle. Le Congo avait alors depuis deux ans cessé d’être une possession royale pour devenir colonie belge.

Jusqu’en 1960, année de l’indépendance du Congo, les collections ne cessèrent de s’agrandir par les envois d’objets et d’échantillons de toutes sortes effectués par des militaires, des missionnaires, des administrateurs coloniaux, des commerçants et des scientifiques. C’est ainsi que le musée est aujourd’hui propriétaire d’une important collection de trophée de chasse, don du Baron Lambert.

Par la suite les acquisitions furent élargies à l’ensemble de l’Afrique.

Les collections

Le musée abrite des collections uniques au monde dont il n’est possible d’exposer qu’une faible proportion. Il possède également des archives historiques inestimables dont celles, complètes de Henry Morton Stanley, une photothèque, une filmothèque, des archives sonores ethnomusicologiques ainsi qu’un large éventail de cartes et de données géologiques et scientifiques.

Quelques chiffres :

  • 10 000 000 spécimens animaux
  • 250 000 échantillons minéraux
  • 180 000 objets ethnographiques
  • 57 165 échantillons dans la xylothèque
  • 20 000 cartes
  • 56 000 échantillons de bois
  • 8 000 instruments de musique
  • 350 fonds d’archives

Du mode d’acquisition souvent non scientifique d’une grande partie des objets, résulte parfois le manque de données ethnographique et la nécessité d’en poursuivre l’étude. L’institution occupe 75 scientifiques travaillant dans cinq domaines : l’anthropologie culturelle, la zoologie, la géologie, l’histoire, l’économie agricole et forestière. Elle accueille étudiants et chercheurs en provenance du monde entier.


Du 4 février – 9 octobre 2005, le Musée Royal de l’Afrique centrale organisa une exposition intitulée « La mémoire du Congo. Le temps colonial ». Le moins qu’on puisse en dire c’est que la Belgique a bien du mal à assumer ses tors envers les peuples qu’elle a soumis. On pourra en juger à travers les deux texte qui suivent, l’un est belge et l’autre provient d’une congolaise.

Un autre regard sur l’Histoire Congolaise
Guide alternatif de l’exposition de Tervuren

Table des matières :

Salle 1: La période pré-coloniale (blz.2)

Salle 2 : Hiérarchies

  • Une conquête qui a duré 30 ans. (blz.4)
  • À propos des nuances et de la ‘contextualisation ‘ de la violence avec laquelle la conquête et le travail forcé allaient de pair. (blz.6)
  • La reprise de l’Etat du Congo par la Société Générale (blz.9)
  • Vandervelde opposant ou partisan du colonialisme ? (blz.10)
  • Congo belge : une colonie ‘modèle’ … dans l’esprit du souverain absolu Léopold (blz.12)
  • L’église catholique: un rôle sous-estimé (blz.15)
  • La chicotte: la partie visible de l’iceberg (blz.17)
  • 1955-2005: Le paroxysme du paternalisme et la dénégation de l’opposition (blz.20)

Salle 3 : Transactions

  • Qui a développé qui? (blz.22)
  • Une concentration énorme de pouvoir économique (blz.26)
  • Combien de bénéfices par rapport aux investissements? (blz.28)
  • Comment étaient formés les Congolais pour devenir des ouvriers ? (blz.30)
  • Travaux forcés et bas salaires (blz.32)
  • Pourquoi le niveau de vie en 1960 était-il plus élevé qu’aujourd’hui? (blz.34)

Conclusions :

  • Conclusion 1 : A propos du lien entre le racisme et le colonialisme (blz.36)
  • Conclusion 2 : Ecouter la version congolaise de la vérité (blz.37)
  • Et pour conclure… quelques questions (blz.38)

Salle 1: La période pré-coloniale

L’effondrement de l’économie africaine au 19e siècle a également contribué au démarrage de l’économie capitaliste européenne.

Au moyen de la comptabilité des sociétés d’armements qui organisaient le transports des esclaves par bateau, les journaux de bord des commandants des navires, les journaux des voyageurs, les montants de leurs assurances maritimes, les plans ainsi que le nombre connu des bateaux, les livres de comptabilité des marchands d’esclaves, des livres écrits par des esclaves affranchis, des héritages qui ont été accordés, etc… peuvent aujourd’hui fournir des chiffres relativement précis des conséquences du commerce d’esclaves pour l’Afrique.

Entre 1510 et 1860, au total 10 millions d’esclaves sont arrivés dans le nouveau monde (en Amérique). Plus de deux millions d’Africains sont morts durant la traversée. Huit millions ont disparu pendant le trajet entre l’endroit où ils avaient été capturés et les marchés d’esclaves aux ports, où les survivants étaient embarqués pour le continent d’Amérique. Cela signifie donc une perte de 20 millions de jeunes(surtout) africains pour le continent africain.

La période la plus terrible pour l’Afrique correspond à celle de l’expansion de l’industrie du coton aux Etats-Unis entre 1800 et 1850: en ce temps-là, 120 000 personnes étaient amenées par bateau chaque année. Il va de soi que l’on ne peut malmener aucun continent de la sorte, sans provoquer des conséquences sérieuses et dramatiques:

  1. Pour la composition de la population:
    • En 1600 la population africaine constituait encore 30% de la population mondiale. En 1800, ce chiffre est descendu à 20% et en 1900, il n’était plus que de 10%.
    • C’est surtout la côte ouest entre le Sénégal et l’Angola qui a été touchée. Dans cette partie de la Mauritanie, on a déporté 20% de la population du Sénégal durant trois siècles.
    • Lors de la chasse aux esclaves, on capturait surtout des hommes, avec pour conséquence une composition inégale de la population. Au royaume du Congo, au Shaba et en Angola, on comptait dans de nombreux endroits, moins de 50 hommes pour 100 femmes, au 17e siècle
  1. Pour l’économie et la société :
    • Les royaumes existant qui avaient leur propre monnaie, étaient retournés au stade du tribalisme. Les fédérations de tribus existantes sont tombées chacune dans des communautés vagabondes et les villes qui existaient déjà ont été abandonnées.
    • Une économie s’était développée pour le commerce d’esclaves aux alentours du Sahel, où le commerce se pratiquait au moyen de caravanes qui traversaient le désert pour aller d’un endroit à l’autre. Toute cette structure économique florissante était comme un bas que l’on retournait dans tous les sens. On quitta les centres de commerce et on les remplaça par des ports, à partir desquels on transportait les esclaves.
    • Les conséquences politiques et idéologiques étaient importantes : les chefs de tribus qui organisaient l’approvisionnement des marchés d’esclaves, avaient l’habitude de gouverner en utilisant la violence et leur dictature personnelle a remplacé la démocratie de village traditionnelle. Vu cette destruction de la démocratie collective, la situation des femmes s’est détériorée de façon dramatique.
    • Une économie dans laquelle, la chasse aux esclaves était la source de revenus la plus importante, a eu d’énormes conséquences sur le sens du travail ; il est beaucoup plus facile de kidnapper le fils de votre voisin et de le faire travailler pour vous, que de labourer vous-même votre champ.

Les activités économiques qui allaient de pair avec le commerce d’esclaves, étaient extrêmement rentables et contribuaient considérablement à l’accumulation de grandes quantités de capital nécessaires pour mettre l’industrie capitaliste sur pied.

Grâce au commerce d’esclaves, les acteurs économiques suivants devinrent riches et puissants : les sociétés européennes d’armements qui organisaient le transport et créaient la demande, les rois africains qui 2 organisaient la chasse aux esclaves, les propriétaires américains de plantations qui exportaient leur production vers l’ Europe, les importateurs en Europe, les banques et les compagnies d’assurances qui vivaient de toutes ces activités’.

Des villes comme Bordeaux, Nantes, Lisbonne, Liverpool, Amsterdam, Copenhague en Stockholm doivent leurs beaux quartiers d’aujourd’hui à la période du commerce d’esclaves. L’habitude de boire du café avec du lait et du sucre tous les matins date du 16e siècle. Initialement cet usage avait été introduit à la cour de Louis XIV, mais il s’est vite propagé dans toutes les couches de la population et dans toute l’Europe. C’est ainsi qu’une importante demande de café et de sucre a débuté dans toute l’Europe. En 1750, la vente du sucre et du café importé d’Amérique en France garantissait 50% des revenus de l’exportation de cette région vers le reste de l’Europe.

De ‘Economie servile et capitalisme : un bilan quantifiable’. In ‘Le livre noir du capitalisme’, Le temps des Cerises, 1998, pp 30-37). Par Philippe Paraire, auteur de ‘Les nord américains, généalogie d’une exclusion’, Hachette, 1993.

Quelques liens intéressants :

http://www.antislavery.org/breakingthesilence/index.shtml#

http://www.grioo.com/info2623.html

http://les.traitesnegrieres.free.fr/index2.html

http://lewebmarron.free.fr/menuesclav.html

Bibliographie de l’article lui-même:

Franz Tardo-Dino, Le collier de servitude, Editions Caribéennes, 1985

Ibrahim Baba Kaké, La traite négrière. Présence Africaine, Larousse Nathan international, 1988

Jean Meyer, Esclaves et négriers, Coll. Découvertes Gallimard, 1986

Hubert Deschamps, Histoire de la traite des Noirs, Fayard, 1972

Kenneth M. Stamp, The peculiar institution. Random House. New York, 1956

Benjamin Quarks, The Negro in the making of America, Couier Books, New York, 1987

Partick Manning, Slavery and African Life, Cambridge University Press, New York, 1990

Salle 2: Hiérarchies

Une conquête qui a duré 30 ans

Lorsque vous arrivez dans la salle 2, vous avez l’impression que la conquête de la colonie belge par Léopold II s’est déroulée pacifiquement. Nous pouvons lire ce qu’il y a écrit sur la conférence de Berlin de 1885, nous pouvons même voir une photo de géomètres qui apposent les frontières sur une carte, etc

Ce qui n’entre pas en ligne de compte ici, c’est que la colonie avait été conquise avec une violence sauvage sur les Congolais, lors d’une véritable guerre de conquête. L’imminent historien congolais, Isidore Ndaywel (qui est d’ailleurs un des rares membres congolais du comité scientifique qui ‘conseille ‘ les organisateurs de l’exposition de Tervuren), écrit que :

« La conquête coloniale a fait l’objet d’une longue ‘guerre de trente ans’. (…) La guerre connut trois phases, pas forcément successives : Arabes contre autochtones, Européens contre autochtones, Européens contre Arabes. A chaque étape, les autochtones étaient les victimes tout indiquées. Rien que la campagne arabe, dont les autochtones ne constituaient pourtant pas la cible, a fait 70 000 morts dans leurs rangs.

L’état de guerre véritable vint avec la présence européenne, dès le début des expéditions du CEHC (comité d’Etudes du Haut Congo). (…) Les envoyés de Léopold II, mis à part Stanley, étaient tous des militaires de carrière. (…) Les Européens utilisaient des armes modernes, y compris des canons. Ndaywel donne l’exemple qu’en 1883, Léopold II a fait acheter officieusement, 12 canons de 7,5cm à l’usine Krupp en Allemagne. Ils ont livrés à Stanley qui se trouvait au Congo …

Une autre caractéristique de cette guerre a été l’utilisation des mercenaires. Les Européens utilisaient des personnes qui n’avaient aucune autre motivation dans la guerre que de toucher leur argent à la fin de l’opération. »1

En ce qui concerne la composition de la ‘Force publique ‘ par laquelle le Congo a été colonisé, on connaît les chiffres suivants :

  • Il y avait un noyau d’officiers blancs : entre 1877 et 1908, 648 Belges ont servi comme officiers et 1612 en tant que sous-officiers. A côté de la Belgique, les Scandinaves formaient le plus grand groupe chez les officiers : ils en avaient 73.
  • Les simples soldats pour la guerre de conquête étaient originaires de différents endroits d’Afrique. Entre 1891et 1900, il y avait par exemple, 3204 Haussas (du Nigeria), 2471 Ivoiriens, 680 Zanzibars, 412 Ethiopiens, 215 Somaliens, 587 Sénégalais ainsi que 389 Libériens.
  • En dehors de cela, entre 1892 et 1902, chaque année, environ 3340 Congolais étaient embrigadés de force, et ce chaque fois pour une période de sept ans. Les Congolais devaient faire leur service militaire loin de leur lieu de naissance pour éviter qu’ils ne s’enfuient pour retourner dans leur famille ou dans leur tribu.2

Cette armée a agi avec une violence impitoyable. Dans son livre ‘Le Congo de Léopold II’, Delathuy cite une correspondance abondante des militaires de carrière qui ont mené à bien la conquête pour le compte de Léopold II. Nous citons ici un exemple touchant d’Isidore Tobback, datant de mars 1888: « Pendant un mois, j’ai marché et combattu avec cinquante hommes, jour et nuit. Les villages conquis ont été pillés et entièrement anéantis. Il me suffit de raconter l’assaut et la prise d’un seul village pour les avoir racontés tous. Je vais donc vous raconter la prise du village de Kimbanza. Une salve collective de mon second groupe sème la peur et la mort dans les rangs des indigènes qui jettent leurs armes pour fuir plus vite et plus sûrement, car ils savent que je fais fusiller tous ceux qui ont les armes à la main. Trois prisonniers portaient des armes lorsqu’ils ont été arrêtés. Cinq minutes plus tard, ils ont été abattus de douze balles. Tous les vivres, les légumes, les poulets, les chèvres ont été emportés et nous avons quitté le village dans la lueur des huttes en feu. Ainsi le veut la guerre africaine. » … Le 26 avril 1891, l’homme écrit: « J’ai dû affronter les indigènes dans les environs de l’embouchure du Lomani. … J’ai tué quatre-vingts personnes et fait autant de blessés. Pas de quartier, donc pas de prisonniers. »

Salle 2: Hiérarchies

À propos des nuances et de la ‘contextualisation’ de la violence avec laquelle la conquête et le travail forcé allaient de pair

Dans le musée, vous pouvez voir à côté d’une grande photo représentant des Congolais aux mains coupées, un texte qui réfute le fait qu’il y ait eu un génocide sous le règne de Léopold II. Le responsable scientifique de l’exposition, le professeur Vellut déclare que : « En fait, l’histoire du Congo colonial pullule de mythes. Il n’existe aucun fondement scientifique aux affirmations continuellement répétées que les atrocités perpétrées par le ‘régime du caoutchouc’ ont réduit la population congolaise de moitié. » Le guide qui accompagne les visites guidées, explique quant à lui avec ferveur à quel point le fameux livre d’Adam Hochschild ‘L’esprit de Léopold II’ est « non-scientifique » et « qu’il faut utiliser une approche critique pour de telles histoires. »

De nombreux chroniqueurs sont très critiques par rapport à cet aspect de l’exposition. Nous en citons quelques uns ci-dessous :

Marc Reynebeau écrit là-dessus que : « Pendant la ‘campagne du caoutchouc’ vers 1890, on sanctionnait parfois d’une balle dans la tête les Congolais qui n’avaient pas extrait assez de caoutchouc dans la forêt vierge, on les tabassait avec une chicotte, on emprisonnait leur famille ou on leur coupait la main ou celle de leurs enfants. Léopold voulait vite ‘encaisser’, et pour cela, il mit sur pied un régime de travail forcé et de terreur, avec une violence structurelle et une cruauté systématique. On peut toujours polémiquer sur l’exactitude des chiffres mais pas sur le fait qu’il y a eu de nombreux morts. » (De Standaard, le 7 février 2005)

Walter Pauli, adjoint du rédacteur en chef au journal De Morgen : « Etait-ce vraiment la peine de mettre l’accent sur le fait qu’on ne peut certainement pas qualifier de génocide les centaines de milliers de Congolais qui sont morts du temps de Léopold II ?N’y a-t-il vraiment rien de plus intéressant à mentionner ? Est-ce vraiment une tradition que certains historiens belges utilisent leurs connaissances, leur pouvoir, leur enquête ainsi que leur talent pour maintenir l’histoire de l’Afrique noire encore plus longtemps dans l’ombre ? » (De Morgen, le 29 janvier 2005)

Jean-Pierre Orban dit : « Je crois qu’avant de tenter d’évaluer les bienfaits ou les méfaits de la colonisation, il faut d’abord revenir à l’essentiel. Et l’essentiel, c’est qu’il y a eu conquête, fût-elle pacifique, d’un peuple par un autre, vol d’un territoire qui ne nous appartenait pas, intrusion dans une histoire où nous n’avions rien à voir. Il ne faut pas oublier la faute originelle, le mal que la colonisation a représenté dès le départ. » Et il va plus loin : « Pour moi, cette conquête s’apparente à un viol collectif. C’est une faute absolue, que l’on doit s’interdire de relativiser par la suite. Bien sûr les experts peuvent défiler, soupeser les progrès techniques, le développement 5 économique, l’accès à la modernité incarnée par l’Europe. Mais il ne faut jamais oublier qu’il y a eu détournement de l’histoire d’un peuple par un autre. Une bonne partie des maux dont souffre l’Afrique des Grands Lacs, aujourd’hui encore, trouve son origine dans le fait colonial. » (Le Soir, le 5 février 2005)

Le professeur Daniel Van Groeneweghe (de l’université de Gand), spécialiste du Congo sous Léopold II déclare que: « Dans son introduction au catalogue de l’exposition, le professeur Jean-Luc Vellut (qui a pris à son nom la direction scientifique de l’exposition, ArP) écrit qu’il n’y a pas eu de génocide au Congo. Je suis d’accord avec lui sur ce point, mais il oublie que sous le régime de Léopold II, des crimes contre l’humanité ont été commis, ce qui, dans les faits, signifie la même chose pour la population, aussi selon les normes d’antan. D’après Vellut, un petit groupe de moins de 400 Européens n’a pu commettre des crimes d’une telle ampleur. Si vous lisez les livres de Jules Marchal qui sont incontournables, vous apprendrez que les Européens n’ont pas abattu tous ces gens. Oui, des dizaines de milliers ont été abattus, mais il y a eu exactement le même nombre de femmes qui ont été prises en otage et qui sont mortes de faim. Dans l’exposition et dans son catalogue, Vellut montre une photo de Congolais aux mains coupées (on coupait les mains des Congolais morts, les Congolais défigurés sur ces photos tristement célèbres sont, dans la plupart des cas, des gens dont on pensait à tort qu’ils étaient morts, ndlr) il a de surcroît écrit le mot ‘hésitation’, et également que ces images ‘font partie d’une industrie médiatique de photos poignantes qui devraient faire l’objet d’une étude critique pièce par pièce.’ Désolé mais là, il met sa réputation scientifique, que j’estime beaucoup, en jeu. De telles déclarations tendent au révisionnisme. » (De Morgen, le 16 février 2005)

La relativisation de la violence qui allait de pair avec la colonisation, mène aussi à la dissimulation discrète de cette violence. Après une explication sur la nécessité d’appréhender de façon « critique » les photos avec les mains coupées, on peut voir le panneau suivant, le manuscrit jauni dans le bas est presque illisible. Dans le livre qui accompagne l’exposition (en vente au prix de 39€), on peut lire la traduction du texte : « Il a tué une 1ère fois 959 indigènes et fait 200 prisonniers dont la moitié de 4 à 10 ans. Pour vous imaginer quelle boucherie, songez que nous n’avons eu que 3 morts et 10 blessés. Peu de jours après, 145 indigènes tués – 1 soldat tué, 2 blessés. Puis indigènes tués : 59. Puis le commissaire de district konkelt, et je résume: on a tiré 2838 cartouches et tué 1346 indigènes. » (il veut montrer qu’il a été économe). La grande majorité des visiteurs qui ne peuvent pas lire le livre, ne sauront jamais le contenu de ce terrible texte.

Liens :

http://www.cobelco.org/Histoire/histoireframeset.htm http://www.boondocksnet.com/congo/index.html

Lectures conseillées:

Delathuy A.M., L’Etat libre du Congo de Leopold II, le paradis perdu, EPO 1989.

Vangroeneweghe, Sang sur les Lianes

Salle 2: Hiérarchies

La reprise de l’état du Congo par la Société Générale

« Le Congo de Léopold II était de plus en plus remis en question et après 1908 la propriété de Léopold II a été reprise par l’Etat belge. La nouvelle génération de politiciens en avait assez de l’insensibilité de Léopold II. » C’est ce qui est inscrit dans les textes de l’exposition.

Nous allons aborder un autre point de question de savoir à quel point le ‘modèle de colonie’ belge était exemplaire. Mais avant toute chose : derrière cette version officielle se cache le fait que c’est bien la Société Générale – et non le Parlement belge comme le disaient les défenseurs de cette transaction – qui, en 1908, a repris le pouvoir économique du Congo de Léopold II.

Initialement, le groupe financier avait gardé ses distances par rapport l’aventure de Léopold II. Mais la société Générale n’avait pas oublié que Léopold avait vite regagné l’argent qu’il avait investi au Congo. Jusqu’en 1900, la valeur des exportations du Congo était deux fois plus grande que l’argent investi. De plus, demande de caoutchouc ne cessait d’augmenter. Déjà à partir de 1899, la Générale avait participé avec le colonel Albert Thys, à la fondation de la ‘Banque d’outremer’. Cette banque était surtout destinée à la conquête des territoires d’Outremer, comme la Chine et le Canada, mais surtout le Congo.3

Et les bonnes nouvelles continuaient à affluer. Selon différentes études géographiques, le sous-sol congolais regorgerait de matières premières de grande valeur. Un rapport de la société britannique Tanganyka indiquait l’existence d’une zone de cuivre de 15 000km2, avec plus de 1000 bassins éparpillés d’est en ouest : une zone d’étain de 150km de long dans la direction sud-ouest/nord-est, de nombreux gisements de minerais de fer, une mine d’or et de platine près de Ruwe ; des indices qui indiquaient la présence de mines de charbon… De plus, ces nombreuses mines se sont avérées être facilement exploitables en plein air. La région disposait également d’importantes forces hydrauliques qui pouvaient fabriquer de l’électricité.

Avec tout ceci, les derniers doutes se sont dissipés. La Générale réalisait qu’il n’y avait pas seulement un marché en jeu mais que c’était aussi une énorme aubaine pour prendre une longueur d’avance sur la chasse internationale aux matières premières. Dans un monde où la lutte pour acquérir un terrain de chasse dominait tout, le territoire colossal sur lequel la Société avait mis la main, était un cadeau inimaginable venant du ciel.

Ce n’est qu’en 1906 que le holding bruxellois s’est définitivement lancé dans le défrichage des richesses congolaises. Elle reprend la tutelle sur la colonie des mains du roi Léopold II.

L’année 1906 a été une étape importante dans l’histoire coloniale : la C.C.C.I (Compagnie du Congo pour le Commerce et l’Industrie) et le Comité spécial du Katanga ont créé l’Union Minière du haut Katanga avec la Société Générale, pour l’exploitation des couches de cuivre. La Société Générale participe à la création de la ‘Forminière’ pour l’exploitation du diamant et de la ‘compagnie du Chemin de fer du Bas-Congo’ au Katanga pour amener plus rapidement les minerais et les minéraux à la mer.

Dans le rapport annuel de 1910 de la Société Générale, on peut lire entre les lignes le triomphe du conquistador qui se prépare à exploiter toute cette richesse : « La lutte contre la concurrence se fait toujours plus intense et nous oblige plus que jamais à trouver des marchés extérieurs pour nos produits. Nos efforts doivent essentiellement se tourner vers la création de nouveaux organismes qui doivent favoriser notre expansion à l’étranger. C’est vital pour notre industrie. L’activité que nous avons développée dans notre colonie africaine est un grand pas dans cette direction ; le travail qui a été réalisé est prestigieux, mais la tâche qui nous attend est immense et exige le dévouement de ceux qui veulent développer la prospérité de notre pays. En ce qui nous concerne, nous serons à la hauteur. »

Salle 2: Hiérarchies

Vandervelde opposant ou partisan du colonialisme ?

Le politicien socialiste Emile Vandervelde a joué un rôle important dans la reprise de la propriété de Léopold par l’Etat belge en 1908. Ainsi, il est cité dans l’exposition comme un des politiciens belges qui « en avait assez de l’insensibilité du roi ». Mais finalement, Vandervelde était l’un des plus fervents défenseurs du colonialisme.

Tant que la colonie était la propriété privée de Léopold II, Vandervelde va, lors de ses interpellations, critiquer le travail forcé sanglant qui a été imposé à grande échelle dans le Congo de l’Indépendance. Mais en fin de compte, Vandervelde défendra ‘l’annexion’ du Congo par la Belgique. Pour cela, il se rangera aux côtés du lobby des financiers et des industriels qui se sentaient particulièrement lésés dans les territoires conquis appartenant à Léopold. Un de leurs porte-parole n’est autre que le colonel Thys qui, initialement, était pourtant un fidèle disciple du roi dans son aventure coloniale.

D’après Vandervelde : « Dans la période dont je vous parle (1900-1905 ) je n’ai personnellement jamais eu de contacts avec Thys.(…) Mais plus tard j’ai entretenu des relations intimes avec le colonel et je suis même devenu son ami – comme j’ai été l’ami d’autres magnats capitalistes, à savoir Raoul Warocqué ou Ernest Solvay. »4

Même dans ses mémoires, Vandervelde parle à cœur ouvert. Il y raconte qu’après le combat pour faire reconnaître les crimes du roi par le parlement, l’attendait un nouveau combat. Le combat pour faire accepter au sein de son propre parti l’annexion par l’Etat belge.

« A partir du moment où, en 1907 et 1908 (…) la question de la reprise du Congo par l’Etat belge fut posée, les membres du Parti Ouvrier Belge se sont presque unanimement tenus au point de vue traditionnel socialiste. Ils se sont donc exprimés contre l’annexion. (…) Malgré toutes les oppositions, la bourgeoisie belge s’est quand même rendue au Congo. Elle y avait des intérêts car elle y avait investi des capitaux. Et personne ne peut penser sérieusement que, quand bien même ils régressent d’un pas après 25 ans et cèdent l’affaire à d’autres, ce n’est pas à eux-mêmes qu’ils s’infligent le coup au moral le plus humiliant. (…) Il a rapidement été clair que 4 8 je n’avais aucune chance de faire accepter mon point de vue. J’ai présenté ma démission au congrès du POB pour ne pas devoir voter contre la reprise. Ma démission n’a pas été acceptée. »5

Lorsque le débat parlementaire a touché à sa fin, Vandervelde décida d’aller sur place s’assurer de la situation de la colonie.

Quand il fut de retour du Congo, il conclut son rapport de voyage en s’adressant à la population de la sorte : « …Aux magistrats pauvres… aux milliers de jeunes qui attendent un poste minable dans les ministères et les administrations (…) S’ils sont en bonne santé, alors qu’ils aillent vivre au Congo. Ils recevront un meilleur traitement, de multiples opportunités de pouvoir s’affirmer, mais surtout une vie plus libre et plus intéressante, au milieu de toutes les possibilités qu’offrent ces nouveaux pays, dans la solitude majestueuse de la forêt et de la jungle. »6

Par cet appel, Vandervelde se range parmi les partisans du colonialisme. En effet, cet appel a une ressemblance frappante avec la position de l’impérialiste britannique Cecile Rhodes (le fondateur de la colonie britannique de Rhodésie) : « Ma grande idée est de trouver la solution au chapitre de la question sociale – cela signifie que, pour pouvoir préserver les quarante millions d’habitants du Royaume-Uni de la guerre civile meurtrière, nous, politiciens coloniaux, devons développer d’autres pays qui pourront reprendre notre population excédentaire et qui pourront créer de nouveaux marchés pour nos usines. Le maintien de l’empire est une question ‘d’estomac ‘. A partir du moment où vous ne voulez pas de guerre civile vous devez devenir impérialiste. »

Et plus encore : Léopold II lui-même avait de son temps, déjà utilisé les mêmes arguments pour défendre le colonialisme. L’affiche de propagande que l’on peut voir à l’exposition et qui porte le titre bizarre de ‘Avant la conversion, après la conversion’, en est le témoin.

Photo 6

Salle 2: Hiérarchies

Congo belge : une colonie ‘modèle’ … dans l’esprit du souverain absolu Léopold II

Entre 1885 et 1908, le roi Léopold II a élaboré diverses réglementations fondamentales sur le plan juridique et économique, réglementations qui devaient servir de base pour la colonisation belge de 1908 à 1960. Jamais dans l’histoire de la colonisation, une famille royale n’a joué un rôle aussi important que celui joué par la famille royale belge au Congo.

Cette citation extraite d’une lettre datée du 3 juin 1906, adressée par Léopold II aux secrétaires généraux, traduit très bien l’esprit absolutiste qui a, en réalité, toujours animé l’appareil d’état colonial : « Le Congo a donc été et n’a pu être qu’une œuvre personnelle. Or, il n’est pas de droit plus légitime et plus respectable que le droit de l’auteur sur sa propre œuvre, fruit de son labeur (…) Mes droits sur le Congo sont sans partage; ils sont le produit de mes peines et de mes dépenses (…) Le mode d’exercice de la puissance publique au Congo ne peut relever que de l’auteur de l’Etat; c’est lui qui dispose légalement, souverainement, et qui doit forcément continuer à disposer seul, dans l’intérêt de la Belgique, de tout ce qu’il a créé au Congo (…) »

En fait, la mentalité avec laquelle Mobutu a régné sur le Zaïre du 14 septembre 1960 (date de sa première prise de pouvoir) au 17 mai 1997 (date de sa chute) est la preuve que cet état d’esprit dictatorial anime l’appareil d’état congolais depuis 1885 (à l’exception de l’influence importante des nationalistes congolais en 1960 sous le gouvernement Lumumba et à partir de 1997 après la chute de Mobutu).

Avant 1908, le pouvoir législatif appartenait à Léopold II : « Lui seul possède l’autorité pour prendre les décisions (…) dans les cas d’urgence, le gouverneur général du Congo avait le pouvoir de promulguer des ordonnances ayant force de loi. »

Le contrôle colonial de 1908 ne modifia pratiquement en rien ce système. De façon générale, le pouvoir législatif était exercé par voie de décrets. Le Parlement belge n’intervenait pas. « Le Roi exerce le pouvoir législatif par voie de décrets (…) promulgués sur la proposition du ministre des Colonies. » Mais dans les cas urgents, le gouverneur général qui résidait dans la colonie avait la faculté de suspendre l’exécution desdits décrets et d’édicter des ordonnances ayant force de loi,

Avant 1908, le pouvoir exécutif était régi par le ‘décret du Roi Souverain du 1er septembre 1894’. Le roi nommait un secrétaire d’Etat, « chargé de l’exécution des mesures décidées par nous ». Le secrétaire d’Etat était assisté d’un trésorier général et de trois secrétaires généraux: ensemble ils formaient le ‘gouvernement central’, qui résidait à Bruxelles.

Un gouvernement local fut placé sous la haute direction d’un gouverneur général. Ce gouvernement local était « chargé d’administrer le territoire et d’y assurer l’exécution des mesures prises par le gouvernement central. Le gouverneur général jouissait de la haute autorité sur tous les services administratifs et militaires établis dans l’Etat ».7

Cette situation resta pratiquement inchangée après 1908. Le pouvoir exécutif resta aux mains du roi et était exercé par le gouverneur général. (Le 14 avril 1959, par exemple, le gouvernement colonial de l’époque ne pouvait que rester en place attendu que le veto du roi avait été accepté contre la décision unanime du gouvernement de procéder à la nomination d’un nouveau gouverneur général). Le gouverneur général représentait le roi dans la colonie et son pouvoir était pratiquement illimité. Il exerçait le pouvoir exécutif qui lui était délégué par le roi par voie d’ordonnances.

On pouvait lire dans le recueil à l’usage des fonctionnaires ce qui suit : « Il détient seul le droit de correspondre avec le gouvernement métropolitain (…) le gouverneur général a la haute direction de tous les services administratifs et militaires établis dans la colonie!! » C’était lui qui élaborait le projet de budget de la colonie, qui en assurait l’exécution et qui percevait les impôts au Congo.8

Bien entendu, toute activité politique était interdite aux congolais. Et en ce qui concerne le Parlement belge : les partis politiques n’ont prêté que très peu d’intérêt à ce qui se passait dans la colonie, du moins jusqu’en 1956. 7 8 10 Dans la colonie ‘modèle’ congolaise, l’armée a joué un rôle essentiel. L’administration et les grandes entreprises étaient dirigées par d’anciens militaires. Parmi ceux-ci, le capitaine Thys, qui avait été officier de planton sous Léopold II, a dirigé la première grande entreprise coloniale, la Compagnie du Congo pour le Commerce et l’Industrie.

L’administration du Katanga était confiée depuis 1910 à un vice-gouverneurr général. Le premier homme à être chargé de cette fonction était le major Wangermée, qui représentait en même temps le Comité Spécial du Katanga, principal actionnaire de l’Union Minière. En 1919, le major Stubbe a été nommé directeur général des Huileries du Congo belge à Bruxelles. Ainsi, les anciens militaires qui avaient servi au Congo trouvaient facilement du travail au sein de l’administration et des grandes entreprises comme responsables de service ou contrôleurs.

Le gouverneur général Pétillon écrivait en 1967 dans ses mémoires : « En Afrique, l’Administration a longtemps conservé, par sa structure, son esprit et ses traditions, une allure militaire. Les gouverneurs et les fonctionnaires sont souvent des soldats ou d’anciens soldats. »9 9

Le dernier commandant en chef de la Force Publique du Congo belge, le général de division Emile Janssens, qui entra en fonction le 7 mars 1954, se profila comme vassal, partout et toujours fidèle à son roi. Le 1er janvier 1959, il déclara sur les ondes radio :

« La Force Publique, avec ses anciens combattants et ses anciens militaires, constitue une grande famille qui vit unie et ordonnée (…) et qui ne connaît qu’une chose: Boula Matari. Boula Matari, cela veut dire notre Roi, régnant sur une Belgique et un Congo indissolublement unis. »

Il n’est donc pas étonnant qu’en 1961, le général exprime ouvertement dans ses mémoires sa sympathie pour le fascisme portugais de l’époque et son slogan : « Un chef, une politique, une langue, une religion. »10

 

Salle 2: Hiérarchies

L’église catholique: un rôle sous-estimé

L’exposition ne s’attarde pas vraiment sur le rôle de l’Eglise. Pourtant, on peut affirmer que sans l’Eglise, la colonisation belge du Congo n’aurait pas eu lieu. Lorsque Léopold II prit la décision de concrétiser ses rêves les plus fous, les volontaires disposés à le suivre dans cette Afrique inconnue étaient peu nombreux. Le Cardinal Lavigerie, primat d’Afrique, se rendit en Belgique, à la demande de Léopold II et sur ordre du Pape Léon XIII, pour y enrôler des troupes au nom de ‘la nouvelle croisade civilisatrice et évangélisante’.

Lavigerie: « Votre Roi vous donnait accès à un pays soixante fois plus grand que le vôtre (…) Il s’agissait donc d’un immense champ d’apostolat et de charité (…) Vous n’avez pas donné, d’un point de vue religieux, à l’homme de la diffusion des lumières chrétiennes, de la lutte contre les barbares, tout le concours qui était pour vous un devoir. »11

La collaboration de l’Eglise a également joué un rôle capital dans la « colonisation de l’esprit des indigènes». Le Commandant Michaux, un pionnier de la conquête de l’empire belge, a déclaré en 1910: « Les missionnaires sont les éducateurs naturels des sauvages. Les missionnaires seuls feront que notre colonie deviendra un jour le prolongement de la Mère Patrie. »

L’Etat et surtout l’armée avaient le devoir de soumettre les sauvages, par la force si nécessaire. L’Eglise se chargeait quant à elle de les soumettre moralement en leur inculquant obéissance et soumission. Sans conquête armée, il n’y aurait pas eu de place pour l’Eglise et sans l’Eglise les ‘sauvages’ se seraient insurgés bien plus souvent contre les colonisateurs. C’est du moins l’avis du premier évêque du Congo belge, monseigneur Roelens: « Sans l’œuvre pacifiante et de longue haleine que menaient les missionnaires, la poudre aurait parlé en beaucoup de circonstances, fait des victimes et attisé des haines nouvelles. Quant aux missionnaires, ils savent parfaitement que, sans l’armée, ils eussent été expulsés de certaines régions. (…) Il convient que nous rendions cet hommage à l’œuvre hautement civilisatrice de la force armée. »12

Le Ministère des Colonies donnait des instructions claires à ses fonctionnaires au Congo: « Les missionnaires (…) sont les mieux à même de toucher, par leur enseignement religieux et profane, la personnalité intime de l’indigène, de transformer sa mentalité, de le rallier dans son fort intérieur à l’ordre social nouveau. Aussi, la Charte coloniale formule-t-elle le devoir pour l’Administration de protéger et de favoriser les missions et leurs œuvres. Les fonctionnaires ont donc l’obligation de soutenir l’activité des missions dans le domaine de l’évangélisation, de l’enseignement, des œuvres médicales et sociales. »13

En 1945, 96 congrégations catholiques s’étaient déjà installées au Congo. L’ancien premier ministre et fervent monarchiste, Carton de Wiart écrivit à ce propos en 1950: « La majorité d’entre elles se sont établies au Congo à la demande du roi Léopold II et avec son aide efficace. »

Le 26 mai 1906, le Saint Siège et l’Etat Indépendant du Congo signaient un accord stipulant que chaque mission devrait fonder une école et recevrait gratuitement entre 100 et 200 ha de terres. Ce document mettait également l’accent sur « la nécessité de maintenir une parfaite harmonie entre les missionnaires et les fonctionnaires de l’Etat ».

En 1849, le Congo belge comptait 3.825 prêtres blancs et religieuses européennes. En 1960, un réseau de 669 missions catholiques couvrait tout le Congo. Ces missions étaient administrées par 6.000 missionnaires belges.14

L’Etat, qui avait accordé à ces missions le monopole sur l’enseignement, leur versait des subsides pour leurs écoles, participait à l’entretien des missionnaires et offrait de 100 à 200 hectares de terres à chaque mission fondée.15

L’Eglise avait donc elle aussi des intérêts économiques importants dans la colonisation. Dans le rapport du Service provincial des Affaires Economiques de Léopoldville (1959), les missions jouent un rôle très important parmi les associations qui exercent une activité économique à Kwilu.

On peut y lire: « Les Missions s’occupaient de l’élevage, des cultures maraîchères et fruitières, des plantations, des exploitations forestières, des scieries mécaniques, des huileries mécaniques et à bras, des menuiseries, du café, etc (…) Une Mission faisait jusqu’à 2 millions de bénéfices mensuels en 1960. Les Missions avaient reçu d’immenses concessions dépossédant les indigènes de leurs terres. Jusqu’en 1960, c’était des catéchumènes, c’est-à-dire des gens qui attendaient le baptême, qui, en signe de pénitence et de préparation, venaient séjourner deux à trois ans à la Mission pour travailler dans les différentes activités citées plus haut. Cela veut dire que la majeure partie de la main d’œuvre était gratuite. »16

Salle 2: Hiérarchies

La chicotte: la partie visible de l’iceberg

La chicotte choque visiblement les visiteurs de l’exposition. Cette chicotte symbolise la pression à laquelle étaient soumis les Congolais dans la colonie belge et la dureté avec laquelle ils étaient traités. Mais il existe d’autres formes de répression et de violence bien plus lourdes de conséquences que l’humiliation et la douleur provoquée par la chicotte, des violences et une répression que l’exposition passe pratiquement sous silence.

Au début des années 1900, la plupart des villages du Congo se trouvaient dans le fin fond de la forêt vierge. Dans de nombreuses régions, ces villages furent déplacés et regroupés par les autorités coloniales le long des routes pour des raisons pratiques (lutte contre la maladie du sommeil mais aussi pour faciliter la perception des impôts). Ce à quoi les villageois s’opposèrent vivement, une résistance qui ne put être réprimée que par la violence. Ainsi, l’administrateur territorial de Kikwit écrivait en 1919 qu’il était parvenu à déplacer 20.000 Bapende de la région de Lushima vers le haut plateau. Il devait ce beau résultat au fait que la population était terrorisée suite à l’exécution de huit Bapendes qui s’étaient révoltés dans le village de Kizungu contre les ordres de l’administration.17

Engager des Congolais dans des entreprises, des mines et des plantations dont ils n’avaient absolument pas besoin était l’une des principales missions de l’administration coloniale. Dans le recueil à l’usage des fonctionnaires coloniaux, on peut lire ce qui suit: « Comment obtenir la collaboration d’une population indolente qui trouve aisément, dans son propre milieu, à satisfaire à ses modestes besoins en matière d’alimentation, de logement et d’habillement? (Ceci) résume presque tout le problème colonial. »18

Jusqu’en 1945 au moins, la disponibilité de la main d’œuvre africaine était surtout garantie par l’usage de la violence. Le recrutement forcé des mineurs et des cueilleurs était monnaie courante. Le nombre d’indigènes embauchés passa de 47.000 en 1917 à 543.957 en 1939. La guerre fut un excellent prétexte pour pousser plus loin encore le système du travail forcé: en 1944, le Congo comptait 691.067 salariés.19

Un exemple: Depuis le début, les Huileries du Congo belge étaient confrontées à un manque de main d’œuvre car les meilleures palmeraies, comme celles des alentours de Leverville et de Kikwit, se trouvaient dans des zones peu peuplées. Des milliers d’indigènes furent donc contraints de s’engager comme cueilleurs: ils durent quitter leur village et parcourir des distances qui pouvaient parfois atteindre cent à deux cents kilomètres.

Au mois de septembre 1925, l’administrateur d’une région où Lever recrutait de la main d’œuvre pour ses palmeraies écrivait ceci: « Les administrateurs territoriaux sont bien placés pour savoir à quel point les exactions se font de jour en jour plus nombreuses et ne laissent aux populations ni répit, ni liberté (…) Peut-être peut-on pardonner au fonctionnaire de se sentir envahi d’amertume lorsqu’il voit les villages se vider à son approche comme à l’arrivée d’un marchand d’esclaves. »20

Alarmé par le dépeuplement de toute une région, un missionnaire écrivait: « Un système savamment et méthodiquement combiné enserre (l’indigène) de tous côtés et de toutes façons. Tout est prévu, calculé, combiné pour qu’il soit forcé de se laisser embaucher ‘volontairement’ (…) En tout cas, les volontés sont parfaitement vaincues et les résistances annihilées. »21

Une répression impitoyable, tel était le sort réservé à l’indigène qui osait élever la voix contre cette contrainte. On peut lire dans le décret du 5 juillet 1910: « Les populations se laissent aisément enflammer et tel grave mouvement d’insoumission ne s’est développé que faute d’avoir, en temps utile, arrêté l’excitateur. » Le décret stipule dès lors que « tout indigène qui dans la colonie compromet par son comportement l’ordre public » pouvait être banni. Il était obligé d’aller vivre à l’endroit que lui indiquait le commissaire de district, un endroit où il pouvait facilement être surveillé et d’où il ne pouvait exercer aucune influence sur son milieu d’origine.

Le 31 décembre 1944, on comptait 2.993 indigènes bannis pour des raisons politiques. Ce chiffre s’élevait à 4.235 à la fin de l’année 1948 et à 2.338 le 31 décembre 1958.22

L’histoire coloniale abonde en opérations d’envergure contre des villages et des collectivités qui s’étaient rendus coupables de désobéissance. On distingue trois types d’opérations: l’occupation, l’opération policière et l’opération militaire.

  • L’occupation : l’administrateur de région, secondé d’un détachement armé, venait s’installer à l’endroit même où était survenu l’incident. Les habitants étaient alors obligés d’offrir aux troupes d’occupation logement et nourriture, d’exécuter les travaux qui leur étaient imposés par ces mêmes troupes et d’obéir à leurs ordres.

  • L’opération policière : la ‘Force Publique’ était envoyée à un endroit déterminé dans le but d’intimider les habitants et de « dissoudre toute concentration ou rassemblement d’indigènes ».
  • L’opération militaire : elle consistait à « envoyer des détachements armés chargés d’enrayer, si nécessaire à l’aide des armes, la rébellion ou l’émeute, en s’emparant des positions qui étaient occupées en vue d’un soulèvement, en désorganisant les groupes rebelles, en les obligeant à déposer les armes et en rétablissant l’obéissance vis-à-vis de l’autorité légale »23

Un exemple: Durant la crise de 1929-1930, les Huileries du Congo belge et la Compagnie du Kasaï ont diminué le prix d’achat des noix de palme de 20 à 60%. Les impôts par contre, qui étaient déjà intolérables auparavant, ont augmenté. De plus en plus, les compagnies avaient recours à la force et à la violence pour recruter les travailleurs. Poussés à bout, les Pendes de Kilamba assassinèrent un fonctionnaire régional dénommé Ballot. De Kandale à Kilamba, les Bapendes avec à leur tête leur chef Yongo se révoltèrent. Leur révolte dura plusieurs mois. En 1964, cette région deviendra l’un des noyaux durs du mouvement dit ‘muleliste’. L’opération militaire entreprise en 1931 contre les Bapendes fit 550 morts parmi la population indigène. Un quotidien colonial avançait même le chiffre de 1.500 Bapendes assassinés. La Force Publique quant à elle ne déplorait aucune victime…

Le représentant du peuple Fieullien dit à ce propos lors d’une séance parlementaire:

« Les conceptions idéalistes de civilisation, d’humanité ou de démocratie telles qu’on les conçoit en Europe ne sont pas des articles destinées à l’exportation coloniale. (Très bien ! Très bien ! à droite). »24

 

Salle 2: Hiérarchies

1955-2005: Le paroxysme du paternalisme et la dénégation de l’opposition

Au bout de la salle ‘Hiérarchies’, il y a une partie qui se nomme ‘l’apogée de la colonisation’ avec la diffusion d’une vidéo sur la visite du roi Baudouin de 1955. On aborde aussi la discussion sur le Congo comme étant « la dixième province de la Belgique ». La conclusion semble un peu perdue : « et pourtant, le Congo deviendra indépendant 5 ans plus tard ».

Ceci illustre vraiment la vision paternaliste belge sur l’indépendance, qui revient d’ailleurs en salle 6 : même 45 ans après l’indépendance, on ne comprend toujours pas ce qui s’est passé !

En dessous d’une photo de la Force publique, nous pouvons même lire que : « les mutineries de 1895, 1897, 1944 et 1960 ont été les plus graves traumatismes de la période coloniale. »

Les plus graves traumatismes !!! Les traumatismes les plus graves ne sont-ils pas ceux des innombrables victimes de la violence avec laquelle le travail forcé a été instauré et qui allait de pair avec la délocalisation forcée des villages… ? Non, d’après les concepteurs de l’exposition ce sont les Congolais qui, en s’opposant à tout ceci, ont provoqué les plus graves traumatismes !

Nous donnons ci-dessous la parole à deux de ces ‘mutins’.

Pater Achte a été fait prisonnier fin avril 1897 par des soldats réfractaires de la Force Publique, sous la direction du roi Mulamba. Dans son rapport, il écrit ce qu’il a entendu dire par les mutins :

« Ils m’ont raconté qu’à cause des Belges, ils devaient subir des injustices les plus incroyables comme, travailler et rendre des services sans recevoir aucune rémunération durant de nombreux mois. Ils ont aussi dû endurer des cruautés inqualifiables comme la chicotte, la potence et le peloton d’exécution. Ils m’ont cité les noms de 40 de leurs grands chefs qui avaient été pendus ou exécutés pour des broutilles. Cela me fait penser à ce pauvre lieutenant qui, à l’annonce de cette nouvelle sur la première insurrection, a dit : ‘Nous avons tué trop de personnes !’ »

Voici quelques faits :

Un officier qu’ils appellent Kichwa Mukubwa (grosse tête), a fait fusiller 60 soldats et leur chef Kibong en un jour, parce qu’ils refusaient d’aller travailler au champ le dimanche.

Un autre officier, Lothaire, a fait creuser une grande fosse pour y enterrer des victimes vivantes. Un autre, qu’ils appelaient Kambakamba (Kamba= l’équivalent swahili pour le mot corde), tenait probablement la corde, il allait encore plus loin, et mettait du sel et du poivre sur les blessures causées par la chicotte, qui saignaient encore. Il a jeté les malades de son poste dans la rivière Lualaba, avec comme commentaire, qu’il ne voulait pas qu’on soit malade.

Ils devaient travailler au champ de 6 heure du matin à 6 heure du soir. « C’est notre récompense pour avoir aidé les Belges à vaincre les Arabes, et si nous protestions, ils nous répondaient que nous étions des esclaves, des bêtes, des cochons. M’ont-ils raconté ».25

J.L Vellut, le responsable principal de l’exposition, est bien au courant de l’opposition qui se cachait derrière la façade de la ‘colonie modèle’. En 1983, il a écrit un article sur le tumulte qui régnait par la présence des soldats congolais à Elisabethville aux mois de janvier-février 1944. On trouve dans cet article, une lettre de Liévin Kalubi, qui formulait les plaintes de ces soldats. La lettre est destinée aux « représentants de l’armée américaine au Congo ». Nous citons les extraits suivants :

« Depuis le début de cet atroce conflit mondial, les grandes nations d’Europe et d’Amérique parlent de la liberté des pays et des individus sans discrimination de race ou de couleur dans le monde entier. (…) Cette liberté ne s’avère pas être destinée aux noirs et plus spécifiquement pour nous, au centre du Congo, car à la moindre réplique, même si elle est justifiée, les Congolais se voient infliger les pires punitions, car dit-on, les noirs n’ont pas le droit à la parole. (…)

Après la témérité sur les fronts d’Abyssinie, d’Assissa, de Gambela, après tous ces longs et pénibles voyages à travers tout le continent africain (durant la deuxième guerre mondiale, 15.000 Congolais se sont battus à différents endroits d’Afrique pour le compte des alliés, ndlr), pas un seul soldat congolais n’a reçu de rémunération. On leur prenait même leurs photos-souvenir et on les renvoyait chez eux comme des chiens qui revenaient de la chasse chez leur maître sans aucun butin. Pourquoi tous ces mauvais traitements ?

Si les noirs du Congo ne sont pas des hommes comme les autres, pourquoi leur demander de collaborer aux efforts de guerre comme dans l’agriculture et l’industrie ? Pourquoi les mobiliser en tant que militaires pour construire les aérodromes, pour soigner les blessés et les transporter ? Pourquoi ? Malgré tout, ces créatures humaines n’ont aucune valeur, aucune dignité et aucun respect aux yeux des Européens. Ils les traitent de macaques, d’imbéciles, d’idiots, et pour eux aucune loi ou justice n’est valable.(…) » 26

Le discours de Lumumba lors de la déclaration d’indépendance du Congo le 30 juin 1960, était donc clairement plus qu’une tentative ‘d’interrompre la fête’ comme les défenseurs du colonialisme se l’imaginaient. Lumumba a interprété l’envie de liberté ressentie par la population congolaise depuis les premiers jours de la conquête coloniale jusqu’au jour de l’indépendance.

Il est déplorable qu’on passe sous silence cette résistance dans l’exposition et qu’on n’aborde ces événements qu’en ces termes : « la rébellion qui a provoqué les plus graves traumatismes de la période coloniale ».

 

Salle 3 : Transactions

Qui a développé qui ?

« C’est grâce au colonialisme que le Congo gagne une place dans l’économie mondiale. » C’est dans cette tonalité que se trouve la salle ‘transactions’. Une série impressionnante de statistiques au centre de la salle 3 montre en effet la rapidité et la portée du progrès de l’industrialisation du Congo.

Reprenons ici en bref les chiffres les plus importants :

  • Entre 1900 et 1940 la production du café a augmenté de 25 à 23.242 tonnes. En 1960, ce chiffre est passé à 60.568 tonnes.

  • L’exportation du caoutchouc a augmenté de 123 à 5316 tonnes entre 1890 et 1900. Et de 8.271 à 35.557 tonnes entre 1950 et 1960.
  • La production du cuivre a augmenté de 19.000 tonnes en 1920 à 623.000 tonnes en 1960. • L’exportation de l’uranium a augmenté de 253 tonnes en 1935 à 6.887 tonnes en 1946.
  • L’exportation de l’électricité a augmenté de 217 kilowattheures en 1939 à 2.519 en 1958.

Ces énormes augmentations de production expriment un changement rapide et radical de l’économie et de la société congolaise.

Entre 1935 et 1957, la production industrielle a augmenté de 14% par année en moyenne.27 Philippe Peemans a calculé que le surplus économique, c’est à dire la différence entre la valeur de la production dans une certaine période d’un côté et la valeur de la production nécessaire pour créer les conditions de l’autre côté (donc les salaires, la santé publique, l’infrastructure etc.…), a augmenté énormément dans cette période coloniale. « Dans le cas du Congo, cette différence s’élevait grosso modo à 400% vers la fin de la colonisation, alors que celle-ci ne dépassait pas les 10% au début de la colonisation. »28

Ces chiffres démontrent en tous cas l’ampleur et la rapidité énorme des changements que le Congo a subi sous le colonialisme. De plus, ils soulèvent aussi la question de qui avait des intérêts dans ce développement tellement rapide, aux frais de qui s’est passé ce développement et comment ce développement a-t-il été possible ?

Ce qui est remarquable c’est d’abord la concentration de la puissance dans l’économie coloniale. Quatre groupes financiers belges ont contrôlé la plus grande partie de l’activité économique dans la colonie belge : la Société Générale de Belgique (de loin le plus important), Brufina (un groupe lié à la Banque de Bruxelles) et les groupes Empain et Lambert. Une telle concentration de puissance permet alors des projets économiques avec une ampleur et un impact énorme.

Mais d’où est venue cette concentration, comment est-ce que cette concentration s’est créée? Nous aborderons cette question dans le chapitre :

La concentration de la puissance (p. ??)

L’idée que la colonisation a permis au Congo de se faire une place dans l’économie mondiale est aussi fortement contestée par les nationalistes africains.

Dans son livre ‘How Europe underdevelopped Africa’, Walter Rodney écrit : « Le colonialisme n’avait qu’un visage : celui d’un voleur. En Europe, le capitalisme avait encore prévu des services sociaux et une sécurité pour les ouvriers. Mais rien de semblable ne s’est passé en Afrique. (…) Les salaires qui étaient payés aux ouvriers européens étaient beaucoup plus élevés que les salaires pour les ouvriers africains dans des catégories semblables. Le niveau de vie plus élevé en Europe était créé par l’exploitation des colonies. (…) L’histoire du « Capital européen investi en Afrique » doit être réexaminée. Le capital qui a été investi en Afrique au 19ème siècle a été créé sur base du commerce des esclaves. Le capital qui était investi ensuite, était originaire des bénéfices coloniaux du 19ème siècle. Le courant net allait des colonies vers les patries. Ce que l’on appelait ‘des bénéfices’ une année, revenait l’année d’après comme ‘investissement’. L’élément extérieur du capital qui était investi en Afrique en était le propriétaire et non la source originale. »

Nous reprendrons des questions et des hypothèses critiques dans les commentaires sur cette salle:

Combien de bénéfices se sont opposés vis-à-vis les investissements? (p. ??)

Comment a été créé le marché de l’emploi au Congo? (p. ??)

Quelles conditions salariales et de travail étaient appliquées aux ouvriers congolais? (p. ??)

Certains défenseurs du colonialisme répondront que les 45 ans d’indépendance, ont bien démontré la bienfaisance du colonialisme pour le peuple congolais.

C’est pourquoi nous examinons la question :
Pourquoi est-ce que le niveau de la vie était 4 fois plus élevé en 1960 qu’aujourd’hui? (p. ??)

Finalement, nous sommes confrontés aujourd’hui à deux évolutions remarquables :

Le parti condamné pour racisme, le ‘Vlaams Belang / Blok’ essaie de se profiler comme un parti radicalement anti-colonial. Sur le site web de ce parti raciste, des livres de Vangroeneweghe et Jules Marchal sont cités pour soutenir les plaintes contre le colonialisme.

Du côté des nationalistes congolais viennent aujourd’hui des appels aux Belges pour revenir. Le Président Joseph Kabila n’a même pas hésité à faire honneur aux missionnaires, fonctionnaires et entrepreneurs belges, qu’il a même nommé les pionniers de l’Etat congolais.

Pour tenter de comprendre ces deux évolutions remarquables, nous publions finalement des réflexions sur les thèmes suivants :

Quel est le lien entre le racisme et le colonialisme ? (p. ??)

Ecouter la version congolaise de la vérité ! (p. ??)

Quelles relations de solidarité peuvent être développées aujourd’hui entre les Belges et les Congolais sur la base d’un regard critique et équilibré sur le passé colonial ? (p. ??)

Salle 3 : Transactions

Une concentration énorme de pouvoir économique

Nous avons déjà vu dans la salle « Hiérarchies » quelles conceptions féodales sur le pouvoir absolu dominaient dans l’état et l’administration coloniale.

Et bien, ces conceptions féodales allaient de pair avec un monopole de pouvoir économique extrême. Les sociétés financières, qui s’étaient constituées en Belgique dans une période où la féodalité était considérée comme dépassée, n’avaient absolument aucun problème avec les mêmes conceptions féodales telles qu’on les appliquait dans la colonie belge, pour la simple raison que cela les arrangeait très bien.

Nous donnons ici un aperçu de la manière dont cette concentration de pouvoir est apparue sous Léopold II et comment elle a englobé l’économie congolaise pendant toute la période coloniale.

Afin de se lancer dans l’exploitation de son domaine privé au Congo, Léopold II fondait le 27 décembre 1886 la CCCI (Compagnie du Congo pour le Commerce et l’lndustrie). Depuis sa constitution, cette société a reçu une concession de 150.000ha de terres qu’elle a pu choisir elle-même. En 1928 elle aboutit dans le giron de la Société Générale. En 1960, elle contrôlait une quarantaine de sociétés, dont la Compagnie Cotonnière Congolaise (Cotonco).

En 1891, Léopold II voulait consolider son contrôle sur le Congo avec l’occupation et l’exploitation du Katanga. A sa demande, la CCCI a créé la Compagnie du Katanga, qui a obtenu du roi une superficie de six fois la Belgique à sa disposition.

Le 19 juin 1900, la Compagnie du Katanga, une société privée, et l’Etat Indépendant du Congo, propriété privée de Léopold II, décidaient de joindre leur patrimoine au sein d’un organisme nouveau, le Comité Spécial du Katanga (CSK). Cette société recevait le droit de diriger la plus grande partie du Katanga, d’y lever des taxes et d’y organiser un corps de police qui comptait déjà 1.057 unités en 1904.

Le Comité Spécial du Katanga devenait l’actionnaire principal de l’Union Minière, créée en 1906 pour exploiter les mines de cuivre. Plus tard, la Société Générale entrera tambour battant dans l’Union Minière. Le CSK était aussi l’actionnaire principal de Géomines, le second producteur d’étain congolais, qui a reçu en 1910 le droit de faire de la prospection sur une superficie de 900.000ha.29 L’Union Minière a dominé tout le Katanga, et a organisé le mouvement séparatiste de cette province en 1960.30

En 1906, Léopold II partageait avec la Société Générale et le groupe Ryan-Guggenheim la paternité de la Forminière, la Société Internationale Forestière et Minière du Congo, qui a reçu au Kasaï une concession de 3.716.000ha pour l’exploitation du diamant.31

Le 14 avril 1911, l’Anglais Lord Leverhulm a signé une convention avec les autorités belges, qui lui octroyait une concession de 750.000ha, principalement au Kwango-Kwilu. Le 4 avril 1911, le socialiste Vandervelde avait déclaré à la Chambre: « Le jour où il (monsieur Lever) sera au Congo, cela apportera beaucoup d’avantages aux indigènes ».

Le 11 mai 1911, le groupe anglais Lever fondait une filiale au Congo, les Huileries du Congo Belge (HCB), qui recevait la plus grande partie des forêts de palme du Kwilu. Le Parti Socialiste Belge recevait un siège au conseil d’administration du HCB !32

Depuis le début de la colonisation, le haut degré de concentration du capital au Congo belge était impressionnant.

Quatre groupes financiers contrôlaient 74,6 % de tous les capitaux qui ont été immobilisés au Congo entre 1920 et 1930: la Société Générale, Empain, la Cominière et Brufina. La Société Générale seule contrôlait 5,4 milliards de francs d’investissements sur un total de 8,3 milliards, c’est à dire 65 %.33

Juste avant l’indépendance, 70 grandes entreprises qui formaient 3 % du nombre total des entreprises, employaient 51% de tous les salariés.

Dix entreprises regroupaient 20% des travailleurs congolais. Trois quarts du total des capitaux investis étaient concentrés dans 4% des entreprises.

Trois groupes financiers contrôlaient 75% des activités économiques de la colonie : la Société Générale, la Banque de Bruxelles et le groupe Empain.34

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Salle 3 : Les transactions

Combien de bénéfices par rapport aux investissements ?

Nous avons déjà cité la thèse de Walter Rodney: « L’histoire du ‘Capital européen investi en Afrique’ doit être réexaminée. Le capital qui a été investi en Afrique au 19ème siècle a été créé sur base du commerce des esclaves. Le capital qui était investi ensuite, était origin aire des bénéfices coloniaux du 19ème siècle. Le courant net allait des colonies vers les patrie s. Ce que l’on appelait ‘des bénéfices ‘ une année, revenait l’année d’après comme ‘investissement’. L’élément extérieur du capital qui ét ait investi en Afrique en était le propriétaire et non la source originale. »

Quelle était la situation au Congo?

Quelques chiffres nous donnent une bonne idée :

L’Union Minière, fondée en 1906 avec un capital de 10 millions de francs, a réalisé entre 1950 et 1959 un bénéfice net de 31 milliards de francs. Les cinq dernières années du régime colonial, cette Union comptait 21,81 milliards de francs de bénéfices et d’amortissements. En 1959, l’Union a embauché 2.212 blancs et 21.146 noirs.35

La Forminière exploitait les champs de diamant dans la province du Kasaï. En 1959 sa production s’élevait à 425.234 carats. Celle-ci a réalisé un bénéfice net de 56.323.805 de francs, complété d’un montant de 35.177.000 francs en amortissements et réserves.36 En 1960 la Forminière a organisé la scission du Sud-Kasaï.

Symétain, le producteur d’étain congolais le plus important, a embauché 7.786 ouvriers congolais en 1959. Cette société, ayant un capital de 85 millions de francs, a fait noter cette année-là 139.177.009 francs de bénéfices bruts, dont 49.767.000 francs étaient destinés aux amortissements.37

En 1959, la société Kilo-Moto produisait 6.581 kilos d’or fin, avec 9.241 ouvriers. Avec un capital de 230 millions de francs, cette entreprise pouvait réserver, pendant les cinq ans qui précédaient l’indépendance, 366.384.000 francs pour des amortissements et réaliser 153.052.000 de francs de bénéfices nets.38

Le producteur de coton Cotonco, Compagnie Cotonière Congolaise, faisait partie de l’empire de la Société Générale et Brufina. Cette compagnie a été fondée en 1920 avec un capital de 6 millions francs ; en 1947, ce montant s’élevait à 300 millions de francs, dont 228 millions venaient des réserves et des plus-values originaires des revalorisations. Lors de sa fondation, la société a reçu le monopole de l’achat de coton qui a été produit par les paysans sous la contrainte de l’Etat. En 1959, 800.000 Congolais vivaient de la production de coton et Cotonco pouvait mettre la main sur 60% de la production. En 1959, cette société a réalisé 85,7 millions de francs de bénéfices nets et elle pouvait mettre à part 86,6 millions de francs pour les amortissements et les réserves.39

Le producteur d’huile de palme Huileries du Congo Belge était lié à la multinationale appelée plus tard Unilever. Pour toute la colonie, la HCB a réalisé en 1959 un bénéfice net de 255.920.000 de francs. Pendant les cinq dernières années du régime colonial, la totalité des bénéfices nets s’élevaient à 1.203.300.000 francs.40

La Compagnie du Kasaï avait 11 usines d’huile dans la province Kwilu. Ses activités diverses, ressemblant fort à celles de HCB, étaient dirigées depuis le centre de Dima, dans les environs de Banningville, là où se trouvaient les bureaux, les dépôts, les garages et les ateliers. En 1959, cette Compagnie, ayant un capital de 90 millions de francs, a réalisé un bénéfice net de 49,8 millions. Durant les cinq années précédant l’indépendance elle a rassemblé 128,8 millions de francs en tant qu’amortissements et réserves.41

La troisième multinationale qui s’intéressait fort à Kwilu était la Compagnie d’Anvers, qui disposait de 750.000 actions de Petrofina, l’entreprise multinationale la plus importante en Belgique. René Van de Lancker était le gestionnaire délégué de cette compagnie.42

La Compagnie d’Anvers avait une voix prépondérante dans la Compagnie de Commerce et de Plantations, l’ancienne Compagnie du Congo Belge. Cette dernière avait bon nombre de forêts de palmiers et d’usines d’huile. Durant les cinq années qui précédaient l’indépendance, cette compagnie a réalisé, avec un capital de 100 millions de francs, un bénéfice brut de 95 millions de francs, dont 54 millions étaient réservés aux amortissements et aux réserves. René van de Lancker était le président de cette compagnie.43

Nous retrouvons René Van de Lancker aussi en tant que gestionnaire de la Compagnie Jules Van de Lancker, une société contrôlée par la Compagnie de Commerce et de Plantations. Ses plantations, ses usines et ses 22.000 têtes de bétail se trouvaient dans la région de N’kolo. Avec un capital de 50 millions de francs elle a réussi à rassembler 166 millions de francs de bénéfices bruts pendant les cinq années précédant l’indépendance ; 42 millions étaient destinés aux amortissements et 47 aux réserves.44

Salle 3 : Transactions

Comment faire des Congolais des ouvriers ?

Avant la colonisation, la population africaine vivait de chasse, elle exigeait apparemment que ces territoires très étendus restent vacants, grâce à un système de cultures alternées dans lequel les champs restaient en jachère pendant une longue période.

Par la confiscation d’énormes quantités de terre, par l’imposition du travail forcé et l’instauration d’un système d’impôts, on a fait des Congolais libres, des ouvriers. Mais des ouvriers dont le statut ressemblait sur de nombreux point s aux serfs du Moyen-Âge, comme nous les connaissions en Europe.

Le 1er juillet 1885, Léopold II a publié un arrêté qui stipulait que les terres inoccupées devaient être considérées comme la propriété de l’état.45 De cette manière, Léopold II est devenu d’un seul coup, le plus grand propriétaire terrien du monde.

Le roi a mis « généreusement » d’immenses territoires à la disposition de sociétés sous forme de dons ou de concessions. Le colonisateur s’est approprié les terres qui « par leur situation et les autres circonstances géographiques convenaient spécialement à la colonisation de l’agriculture par les Européens. Il n’est pas question que les indigènes prennent possession de telles terres pour étendre leurs activités, ce qui entraverait ou compliqueraient l’instauration de la colonisation européenne, là où ce serait possible pour eux. » Ceci nous informe sur les instructions données par le ministre des colonies.46

Les paysans étaient continuellement repoussés vers des parties du domaine que l’on limitait sans cesse. Ils étaient obligés, durant les périodes où les terres restaient en friche, de travailler plus vite, et par conséquent de cultiver une terre qui était rapidement épuisée.

Voici un exemple de la manière dont le travail se passait :

La convention de 1911 attribuait une concession de 75.000ha aux Huileries du Congo Belge, qui devait être choisie parmi cinq cercles de 60km de circonférence. Le premier cercle, dont le centre était Leverville, englobait presque tout le district de Kikwit, où se trouvaient les meilleures forêts de palmiers du Congo.

Un autre cercle, aux alentours de Brabanta, englobait une partie du nord de Kwilu. En 1938, la concession fut limitée à 350.000ha ; les HCB renonçaient aux terres les moins intéressantes.

Un gouverneur provincial a noté dans un rapport datant de 1916 que : « La société du HCB semble vouloir s’accaparer toutes les berges dans le domaine qui les intéresse. Il s vont peut-être laisser les territoires marécageux inaccessibles aux Africains… » Il a ajouté à tout ceci en 1919 que : « je tiens à signaler que les indigènes qui se trouvent dans la concession du HCB, croient qu’ils ont été vendus aux Anglais par l’Etat. » 47

Pater Legrand, l’ex-procureur de la mission Kwango, a écrit en 1928 que : « Les droits des autochtones en ce qui concerne les terres et les forêts de palmiers, étaient méconnus (…). Le détenteur de la concession s’accapare toutes les bonnes terres et les bois de palmiers et … durant l’ordonnance définitive de 1936, les indigènes allaient encore uniquement avoir à leur disposition les terres les moins bonnes, qui sont vraiment mal situées et sur lesquelles il y a très peu de palmiers. » 48

Le 2 mai 1910, le colonisateur a introduit un impôt pour les indigènes, c’était un impôt individuel redevable de toutes les obligations fiscales, qui avait pour objectif de faire intervenir les paysans dans l’engrenage de l’exploitation capitaliste. En effet, l’impôt devait être payé en espèce, par conséquent, cela obligeait le paysan à commercialiser ses produits ou à vendre sa main-d’œuvre.

Deux gestionnaires de sociétés, Messieurs Thys et Delcommune l’ont présenté comme suit : l’impôt a « une forte portée, par laquelle elle oblige les noirs à s’habituer au travail » .49 L’impôt pesait si lourd pour les paysans que le ministre des colonies a estimé qu’il était nécessaire de faire la recommandation suivante : « Nous devons également éviter qu’un impôt excessif dilapide tout l’argent des autochtones ; on doit leur en laisser une partie, pour les inciter à travailler. » 50

En 1925, le paysan, qui est obligé de s’occuper de certaines cultures dont il doit livrer des produits à des prix fixés très bas, voit son revenu (en espèce) amputé de 40 à 50% par le payement de l’impôt individuel.51

Pour payer cet impôt direct et pour obtenir un pouvoir d’achat supplémentaire sûr, un ouvrier devait travailler entre trois et six mois en 1940.

L’impôt obligeait un grand nombre de villageois de Kwilu à travailler pour des sociétés étrangères. Les chiffres suivants sont ceux des années 30.

« Le noir doit payer 45 francs d’impôt individuel, alors qu e les fruits du palmier lui ont seulement rapporté trois centimes le kilo. Il doit par conséquent couper 1500 kilos de noix, à savoir 43 caisses de 35 kilos. Il peut difficilement récolter plus d’une caisse par jour. Lorsque l’ on tient compte des jours de pluie, on remarque qu’il a besoin de plus de six semaines pour rassembler l’argent nécessaire pour payer l’impôt sur la personne physique. Si l’on y ajoute l’impôt supplémentaire pour les polygames, le montant s’élève alors souvent à 80 francs. » 52

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Salle 3 : Transactions

Travaux forcés et bas salaires

L’ordonnance-loi du 20 février 1917 introduisit le système de cultures obligatoires dans la campagne. Dans chaque district, le commissaire déterminait chaque année les cultures imposées aux paysans.53 Le but était d’approvisionner en vivres les camps de travailleurs engagés par les sociétés ainsi que les centres urbains; des produits d’exportation, comme les oléagineux (huile de palme et noix de palme) et le coton, étaient également prescrits. La législation permettait d’imposer au maximum 60 jours de travail obligatoire par an, mais cette limitation n’était pratiquement jamais respectée. En 1937, on estimait à 700.000 le nombre de chefs de famille concernés par ce système.54

Au cours de la deuxième guerre mondiale, les cultures obligatoires furent étendues au maximum. La superficie obligatoire de coton passa de 70.000ha en 1933 à 375.000ha en 1944. Entre 1939 et 1943, les superficies obligatoires de palmiers augmentaient de 18.000 à 35.000ha, celles de riz de 50.000 à 132.000 et celles de manioc de 157.000 à 340.000.55

Au Kwilu, les coupeurs de fruits étaient obligés de livrer une certaine quantité de noix de palme aux sociétés. L’Etat, qui fixait d’autorité les prix à un niveau ridiculement bas, accordait aussi un monopole d’achat et de traitement de noix de palme aux grandes sociétés comme Lever et la Compagnie du Kasaï. En outre, les cultures obligatoires au Kwilu Kwango concernaient le manioc, le maïs et le millet, nécessaires à nourrir les travailleurs des palmeraies et des huileries.

Les ‘indigènes’ devaient en outre exécuter un certain nombre de travaux imposés sans aucune rémunération: construire une prison dans chaque chef-lieu de circonscription, aménager des lazarets pour les personnes atteintes de maladies contagieuses, exécuter des travaux que décidaient les médecins de la colonie pour raison d’hygiène. Les paysans étaient contraints d’effectuer d’autres ouvrages dont la faible rétribution était fixée arbitrairement par le commissaire de district. Ainsi, l’aménagement des routes et des bivouacs incombait à la population noire, de même que la construction des ponts, d’une école et d’une habitation à l’usage des Européens de passage, dans chaque chef-lieu de circonscription. En outre, les ‘indigènes’ pouvaient être réquisitionnés comme guides, porteurs ou pagayeurs pendant 25 jours par an.56

L’exploitation des paysans était étroitement liée à celle des ouvriers. Les paysans devaient vendre les vivres qu’ils produisaient sous la contrainte de l’Etat, à un prix fixé très bas par l’Administration. Ainsi l’ouvrier n’avait pas grand-chose à débourser pour entretenir sa force de travail et le patron lui versait un misérable salaire. En 1924, le vice-gouverneur Moulaert évalua le coût annuel d’un travailleur de l’Union Minière entre 8.000 et 9.000 francs, alors qu’il en rapportait 50.000.57

Le système des travaux forcés connu son apogée durant la guerre 1940-1945. Diverses ordonnances furent émises réquisitionnant un nombre important de Congolais pour des ‘services civils’ et des travaux dans les plantations et dans les exploitations minières. Fin 1939, le nombre de travailleurs congolais s’élevait à 543.957. Fin 1944, ce nombre était passé à 691.007, soit une augmentation de 150.000 unités en cinq ans. Par rapport à 1934, ce chiffre avait carrément doublé! Le salaire était pratiquement inexistant. Selon une commission provinciale pour le marché du travail au Kivu, les frais de nourriture d’un travailleur moyen s’élevaient à 62,10 francs tandis que le salaire moyen était de 65 francs. Soit un salaire net de 2,90 francs par mois.58

En 1946, le gouverneur général Pierre Ryckmans lui-même fut obligé de constater l’extrême misère dans laquelle soixante ans de civilisation avaient plongé la population rurale. « Nos indigènes des villages n’ont pas de superflu; leur niveau de vie est si bas qu’il doit être considéré non seulement comme incompressible, mais comme inférieur au minimum vital. Les milieux coutumie rs de l’Afrique noire sont terriblement pauvres. L’ensemble de leurs activités permet à peine aux habitant s de subvenir à leurs besoins les plus élémentaires. La masse est mal logée, mal vêtu e, mal nourrie, illettrée, vouée aux maladies et à la mort précoce (…) Tous ceux qui connaissent la brousse s’accordent à dire que les populations sont fatiguées par leur dur effort de guerre. Nous ne pouvons leur demander de soutenir cet effort – et moins encore de l’intensifier. La limite est atteinte. » 59

Préparant son discours du 17 juin 1956, le gouverneur général Pétillon avait relevé quelques chiffres fort révélateurs de la situation du travailleur noir. On lui conseilla de les rayer… Pétillon avait constaté que les 25.000 engagés blancs gagnaient presque autant que tous les travailleurs noirs réunis, soit 1.200.000 salariés.

Ces 25.000 blancs disposaient d’un revenu comparable à celui de l’ensemble de la population rurale, soit 10.000.000 d’individus. En effet, 22 % du revenu national revenaient aux 25.000 engagés européens, 24 % aux 1.200.000 salariés congolais, et 28 % de ce revenu national étaient répartis entre l’ensemble des habitants de la brousse, soit 10.000.000 de personnes. Un salarié noir gagnait environ 9.000 francs par an; un salarié blanc touchait 400.000 frs en moyenne.60

Le CRISP publia des chiffres similaires pour l’année 1957: 1.147.712 salariés noirs percevaient 13,9 milliards de francs, tandis que 29.689 salariés européens se partageaient royalement 12,4 milliards de francs.61

 

Salle 3 : Transactions

Pourquoi le niveau de vie en 1960 était-il plus élevé qu’aujourd’hui?

Le constat que le niveau de vie du Congolais moyen était plus élevé à la fin de la colonisation (1960) qu’aujourd’hui est un argument souvent utilisé pour démontrer que les Congolais n’auraient pas été capables de gérer leur indépendance. On oublie alors les interventions militaires occidentales avec lesquelles la dictature de Mobutu fut mise en selle et maintenue en place dans les années ’60 et ’70. C’est en effet cette dictature qui a dirigé le Congo comme une néo-colonie contre la volonté du peuple congolais.

Penchons-nous à présent sur les motifs d’ordre structurel qui sont à la base de cette régression économique. Au cours de la période 1960-1990, la dictature de Mobutu revêtait pour l’économie capitaliste mondiale une certaine importance en tant que soutien dans la lutte contre le communisme en Afrique. Sur le plan économique, le pays était livré à une véritable déprédation caractérisée par un minimum d’investissements pour un maximum de profits. Le niveau de vie se dégrada considérablement et l’infrastructure économique fut complètement détruite en 30 ans.

Un bref aperçu des mécanismes de déprédation de cette période nous permettra de trouver une réponse à la question qui est de savoir pourquoi au cours de la période 1960-1990, l’économie congolaise a connu une telle régression s’accompagnant d’une baisse du niveau de vie des Congolais.

1. Les éléphants blancs

Peu avant l’indépendance, bon nombre d’entreprises congolaises avaient transféré leurs capitaux vers la Belgique. Une terrible saignée pour l’économie congolaise. L’infrastructure économique qu’elles laissèrent derrière elles fut immédiatement hypothéquée par de prestigieux projets. Des dizaines de milliards furent ainsi investis dans des projets monstres, inefficaces, inutiles et inadaptés. Une fois le pouvoir définitivement aux mains de Mobutu, il lança le 12 décembre 1965 la construction de l’aciérie Maluku. Neuf ans plus tard, le coût du projet se chiffrait à 223 millions d’euros (9 milliards de francs belges). L’entreprise n’a toutefois jamais fonctionné. Le projet monstre du barrage d’Inga (la construction de deux grandes centrales hydroélectriques) a coûté 230 milliards de dollars US jusqu’en 1981. Ce montant représente à lui seul 26% de la dette publique zaïroise.62

Peut-on parler de mégalomanie d’un jeune dictateur? Pas du tout. Les gains les plus importants étaient réalisés par les grandes entreprises occidentales qui livraient les machines et les installations. En 1971, le projet Inga remplissait à lui seul 50% du carnet de commandes des entreprises belges actives dans le tiers monde. Les fournisseurs d’installations avaient tout intérêt à vendre au prix le plus élevé possible (entreprise clé sur porte) avec une garantie de paiement maximale.

2. Le prix des matières premières est fixé par les multinationales

L’influence décisive des grandes multinationales sur les bourses de New York, Londres, Paris et Bruxelles entraîne une diminution constante des prix des matières premières en provenance des pays du tiers monde, comparés aux prix des biens produits par les multinationales et exportés vers l’Afrique. Cela se traduit dans l’évolution des ‘termes de l’échange’. C’est-à-dire le rapport entre le prix que reçoit un pays donné pour la marchandise exportée et le prix qu’il paie pour la marchandise importée.

Walter Rodney parlait déjà à l’époque coloniale d’inégalité croissante au niveau du commerce entre l’Afrique et les métropoles : « En 1939, avec une même quantité de biens les colonies ne pouvaient acheter que 60% de ce qu’elles pouvaient acheter entre 1870 et 1880, juste avant la colonisation. Il n’existe aucune loi économique objective selon laquelle le prix de ces marchandises devr ait diminuer. La vérité est que cet échange inégal a été imposé à l’Afrique par la suprématie milit aire et politique des colonisateurs. » 63 Au cours de la période néo-coloniale, la dégradation des termes de l’échange a été plus rapide encore. Entre 1980 et 1984, ils ont diminué de 21,3% pour le Congo. En 1986, on a enregistré une baisse de l’ordre de 24%, ce qui représente une perte de 40 millions d’euros (soit 1,6 milliards de francs belges) pour les caisses de l’Etat zaïrois.64

 

Dans les années 90, les termes de l’échange ont chuté à une allure vertigineuse. En 1996, les termes de l’échange ne représentaient plus que 1,7% de ce qu’ils étaient en 1989. En 1997, on enregistrait une différence de – 8,7% par rapport à 1989 pour remonter à 33,1% en 1998. En 1999, ils chutaient à nouveau à 1%… La politique nationaliste du président Laurent Kabila, qui à l’époque venait d’arriver au pouvoir et n’avait pas encore été bloqué par la guerre d’agression, entraîna une amélioration des termes de l’échange en faveur du Congo en 1998.

3. L’endettement du Zaïre a fait de ce pays un exportateur net de capital dans les années 80

Au début des années 70, le grand capital international a vendu à l’Etat zaïrois de gigantesques projets. En 1982, la banque mondiale écrit à ce propos: « Entre 72 et 74, le Zaïre a fait d’importants emprunts étrangers. Une grande partie d’entre eux ont été conclus à des conditions peu favorables et pour de s projets d’utilité douteuse. Plus de la moitié de la dette zaïroise est la conséquenc e de décisions prises au cours de cette période en matière d’emprunts. » 65 L’endettement va très vite avoir un effet boule de neige. Le remboursement des intérêts étant impossible, le Zaïre se voit accordé des atermoiements ou de nouveaux emprunts qui lui permettront de rembourser les précédents. Ainsi, Le Soir du 8 novembre 1988 signalait que le Zaïre avait emprunté à la Belgique au total 421 millions d’euros (soit 17 milliards de francs belges). Le montant total (intérêts et remboursements des prêts à intérêt pour pouvoir payer les emprunts précédents) qui finalement doit être remboursé pour payer cet emprunt dépassait déjà à l’époque les 2,7 milliards d’euros (soit 110 milliards de francs belges). En 1977, la dette s’élevait déjà à 14,5 milliards de dollars US, ce qui à l’époque représentait 2,6 fois l’ensemble de la production nationale pour cette même année. C’est ainsi que le Zaïre est devenu un pays exportateur de capital. Entre 1982 et 1986, le pays a remboursé 1,9 milliards de dollars US et n’a reçu que 1 milliard de dollars US. Le solde négatif net s’élevait alors à 830 millions de dollars US.66

4. Conséquences pour le niveau de vie des Congolais

Le salaire réel dans l’administration a chuté de l’index 100 en 1975 à l’index 20,8 en 1982. Le salaire légal minimal, quant à lui, a évolué en termes réels de 100 à 9,6 sur la même période. Dans le secteur privé le salaire réel de 1982 atteint 42,8 % de son niveau de 1975.6

Il est donc clair que le déclin du niveau de vie des congolais se situe dans la période mobutiste des années 80. Ce déclin a continué d’une façon vertigineuse pendant la transition. Enfin, il y a également la guerre qui sévit de manière quasi permanente depuis 1997 et qui a pratiquement complètement détruit le peu d’infrastructure qui restait dans les années 90. Une analyse des causes de cette guerre nous mènerait trop loin. Soulignons néanmoins que puisqu’il s’agit d’une guerre d’agression dont le peuple congolais souffre énormément et que la communauté internationale s’est contentée de regarder plutôt que d’intervenir, on peut difficilement mettre ça sur le dos des Congolais eux-mêmes.

Conclusion 1 : A propos du lien entre le racisme et le colonialisme

Visiter l’exposition de Tervuren peut être le début d’une découverte. Par cette visite alternative, nous avons tenté de montrer des faits qui peuvent être utiles pour le visiteur.Mais comprendre la réalité et la vérité sur le colonialisme n’est pas une affaire sans engagements.

Des siècles de commerce d’esclaves suivis de colonialisme, ont fait de l’Europe, et aussi de la Belgique, une société chauvine, satisfaite de soi-même et convaincue de sa supériorité raciale.

Nous citons ici un texte d’un ancien dirigeant du mouvement ouvrier chrétien de Belgique, Henri Pauwels, qui en 1949 a exposé, dans une brochure relatant sa visite au Congo, les arguments de la colonisation. Il donne deux arguments fondamentaux pour justifier la colonisation :

« A. Le principe de la destination divine des biens terriens. Les richesses naturelles ne sont pas partagées de façon équitable entre les régions et les peuples. Mais Dieu veut que celles-ci pourvoient aux besoins de tous les hommes. (…) L’humanité ne peut tolérer que, par ignorance, par paresse ou par négligence, les richesses naturelles que Dieu a offert au monde pour satisfaire les besoins légitimes, ne soient pas exploitées. Lorsque des territoires sont mal gérés par leur propriétaire, les autres pays, qui sont lésés de ce fait, ont le droit de prendre la place des mauvais gestionnaires et d’exploiter ces biens afin que toute la planète en profite. B. Le devoir de civilisation de la colonisation

Dieu a uni tous les hommes dans un lien de solidarité et a responsabilisé chacun dans une certaine mesure du sort de son prochain. Au sein d’une société nationale, l’éducation des masses non-développée doit venir des classes supérieures. (…) Les tribus sauvages et débauché es, les victimes du vice, l’ignorance et la superstition ne peuvent se relever d’elles-mêmes du marasme dans lequel elles sombrent.  » »65

Le langage date naturellement de 1949, mais la conviction raciste profonde que certains peuples vaudraient plus que d’autres et qu’ils devraient avoir plus de droits que les autres, est encore bien présente de nos jours et joue un rôle important dans la vie de tous les jours ainsi que dans la politique. Bien qu’aujourd’hui l’on ait davantage recours à de belles paroles sur la démocratie et les droits de l’homme, qu’au pouvoir de Dieu pour justifier ce droit ‘naturel’.

Avoir une vue sur les crimes, l’injustice et l’hypocrisie qui allaient de pair avec le colonialisme signifie aussi que nous sommes prêts à remettre fondamentalement en cause toute cette conviction raciste afin de trouver une autre forme de solidarité basée sur l’égalité entre les peuples et sur des relations dans lesquelles les deux parties puissent tirer autant d’avantages l’une que l’autre.

Pour certains ce n’est absolument pas le cas. Le Vlaams Blok/Belang, par exemple, essaie aujourd’hui de créer une image anti-coloniale tranchante sur mesure. Sur le site web de ce parti, on cite les livres de Van Groenweghe et Hochschild à gogo. Evidemment ce n’est qu’une utilisation opportuniste, car le sentiment antiBelge de ce parti d’extrême droite y est pour quelque chose. Cependant l’anti colonialisme du Vlaams Blok/Belang n’est pas uniquement superficiel et opportuniste. En effet, s’il critique le colonialisme, ce parti ne détournera en aucune manière la critique sur le racisme, bien au contraire.

Derrière l’anticolonialisme du Vlaams Blok/Belang se cache justement une attitude fondamentalement raciste et de dé-solidarisation, pour s’opposer systématiquement à toute forme de soutien au Congo. Les membres de ce parti sont en effet toujours là lorsqu’il s’agit de projets mis en œuvre par des ONG ou de l’aide au développement au Congo, pour les remettre en question ou se jeter dessus. Le Vlaams Blok/Belang dément le fait que, par le colonialisme, il y ait un lien historique entre les Belges et les Congolais, et que c’est justement au nom de ce passé colonial que les Congolais ont le droit de faire appel à notre solidarité.

Conclusion 2 : Ecouter la version congolaise de la vérité

Jean-Luc Vellut, professeur émérite à l’UCL (Louvain-la-Neuve) et responsable final de la réalisation de l’expo, dénonce les idées simplistes qui existent autour du Congo. « Jamais on n’enseigne cette histoire dans les écoles ou les universités. Et quand on en parle, les Européens sont les seuls à apparaître comme des acteurs, jamais les Africains qui y figurent toujours comme pers onnes passives. Il fallait réagir à cela. »

Mais c’est justement sur ce point que l’exposition est un grand échec. A quelques exceptions près, elle donne une vue très unilatérale de la colonisation: l’image que les Belges en ont et en avaient. Le contraire aurait été étonnant: la direction scientifique repose sur un Belge, les six commissaires sont tous Belges, et le comité scientifique accompagnateur, composé de douze membres, compte seulement trois académiciens congolais. Et ça se sent vraiment très fort. Comme par exemple dans la manière très nuancée dont on présente l’appareil d’Etat colonial dans la salle ‘Hiérarchies’. La salle ‘Transactions’ donne, elle aussi, une vue très unilatérale. On traite le développement de l’économie, les chiffres de production dans les secteurs du caoutchouc, du cuivre, de l’huile de palme et ainsi de suite. Mais nulle part, on ne mentionne les bénéfices que les entreprises belges ont transférés vers la Belgique et avec lesquels ont en grande partie été construits un empire comme la Société Générale. Nulle part on ne voit quelles étaient les conditions de travail et les salaires de la classe ouvrière congolaise.

Il est vrai que dans la salle ‘Rencontres’ on aborde la question des conceptions racistes (sur l’un des rares panneaux qui n’est pas éclairé) qui ont conduit à ce que l’enseignement était orienté unilatéralement vers la formation de base, ce qui avait pour résultat qu’au moment de l’indépendance, il n’y avait au Congo pas plus de 29 personnes avec un diplôme universitaire. Or, les conséquences de cela pour le Congo et les Congolais après l’indépendance ne sont décrites nulle part. Mais surtout, on ne voit dans toute l’exposition que très peu de choses concernant la résistance et les révoltes contre le colonialisme, et quand il y en a, c’est toujours pour les condamner.

En d’autres mots, cette exposition devrait être complétée. Il manque une pièce essentielle: celle que les Congolais pourraient et devraient raconter eux-mêmes.

Aujourd’hui, certains Congolais ont une vue plus nuancée sur la période coloniale, surtout ceux qui n’ont pas vécu la colonisation (avant 1960). Beaucoup disent même qu’ils voudraient bien le retour des Belges au Congo pour aider à reconstruire le pays. Quand, le 10 février 2004, le président congolais Joseph Kabila s’est adressé au sénat belge, il a fait des louanges aux nombreux missionnaires, administrateurs coloniaux et entrepreneurs, et il a appelé à une collaboration renouvelée entre la Belgique et le Congo. Une crise de nostalgie pour le colonialisme? Rien n’est moins vrai.

Nous vous donnons en guise d’illustration l’opinion de Joseph Kompany wa Kompany, l’oncle âgé de 75 ans de la star du foot Vincent Kompany.

Pour les Congolais, la terreur de la guerre, qui a fait durant les six dernières années presque 4 millions de victimes, et le souvenir de la dictature Mobutu, qui a duré 36 ans et qui a détruit toute l’infrastructure du pays, pèsent plus lourd que la lointaine histoire coloniale. Aujourd’hui, les Congolais luttent pour le maintien de l’unité et de l’intégrité territoriale de leur pays. La base pour cela a été créée pendant cette même période coloniale. De plus, depuis 1998 les Congolais voient que les gouvernements et les armées du Ruanda et de l’Ouganda, qui ont jeté leur pays dans le chaos et qui y ont pillé et tué pendant cinq ans, peuvent compter sur une aide et une protection surprenante des Etats-Unis. Les dirigeants et les responsables congolais cherchent des alliés pour se protéger contre ça, et comptent pour cela sur la Belgique.

Les Congolais trouvent que les Belges sont très bien placés pour les aider, mais cette fois sur une base d’égalité, sans rapports coloniaux. Ils ne veulent pas du tout une nouvelle forme de néocolonialisme, mais bien une solidarité saine qui vise des relations sur base d’une égalité entre Congolais et Belges, sans paternalisme ni malentendus.

Ils ont probablement des illusions concernant les dirigeants et l’establishment belges. Ceux-ci ne sont clairement pas disposés à se détacher réellement et ouvertement de leur passé et de leurs ambitions coloniales. L’intérêt propre joue toujours un rôle très important ces milieux et les critiques contre le grand frère américain disparaissent bien vite aux moments décisifs.

Mais une vraie solidarité à la base, qui connaît le passé colonial et qui a une attitude critique envers lui, peut constituer un véritable soutien pour les Congolais. De même, un tel mouvement de solidarité peut aussi avoir un point de vue critique sur la politique du gouvernement belge concernant le Congo.

Et pour conclure… quelques questions

  1. Nous avons déjà écrit que développer un regard critique sur le colonialisme n’était pas quelque chose de facultatif. C’est une ébauche de recherche pour trouver une réponse à des questions fondamentales qui sont en réalité des défis. Nous avons déjà formulé quelques questions ci-dessous. Comment pouvons-nous aider les Congolais à prendre une indépendance réelle ? Chaque pays à droit à la souveraineté, à l’unité ainsi qu’à son inviolabilité territoriale. Mais d’où vient l’attitude équivoque de nos gouvernements occidentaux, quand il s’agit d’aider les Congolais ? D’où vient ce mépris pour l’indépendance du Congo comme cela a été étalé dans les années 60 ? D’où vient aussi ce mépris pour la souveraineté et l’intégrité territoriale lors de la guerre d’agression qui frappe le pays depuis 98 ? 3,8 millions de morts, une montagne de preuves que cette guerre sert à piller et à agresser la population, mais aucune forme de mesures conséquentes contre ces agresseurs ! N’est-ce pas un signe que l’indépendance et la souveraineté du Congo ne sont pas encore reconnues ?

  2. Comment pouvons-nous mettre fin à la mentalité coloniale qui, aujourd’hui encore, veut continuellement s’interposer et décider pour les Congolais ? Prenez le gouvernement actuel à Kinshasa : il est le fruit de ce qui a été imposé aux Congolais par les Américains, avec l’aide du gouvernement belge. L’occident a trouvé qu’il n’y avait plus de guerre d’agression au Congo depuis 1998, mais bien une ‘guerre civile’. Conclusion : pour mettre fin à cette ‘guerre civile’, les représentants de toutes les parties en conflit devaient être rassemblés dans un gouvernement de transition. Résultat : les politiciens congolais, qui avaient comme seul mérite de collaborer soit avec le Ruanda, soit avec l’Ouganda, et qui n’avaient aucun soutien sérieux de la population congolaise, ont été parachutés à la tête de l’état congolais. Des criminels comme Bemba sont devenus vice-présidents grâce à la pression des Etats-Unis et de l’Afrique du Sud.

  3. L’ancien gouvernement congolais de Joseph Kabila avait comme unique compensation, la ‘garantie’ que l’occident aiderait à organiser des élections pour le 30 juin 2005. Mais deux mois avant cette date, on ne disposait que d’un quart de l’argent nécessaire pour organiser ces élections. Le président ruandais, Paul Kagame, a à maintes reprises ravivé la flamme belliqueuse, à l’est du Congo, ce qui a causé beaucoup de dégâts dans la préparation des élections. Cependant, celles-ci se sont avérées inévitables car les Congolais les exigent.
    Karel De Gucht, le ministre belges des Affaires Etrangères, prétend alors que ces élections ne sont pas la solution et qu’ il serait mieux de reprendre les perdants dans le gouvernement après le scrutin. C’est ça la pratique actuelle : une pratique d’interventions et de pédanteries permanentes par des gouvernements occidentaux qui n’agissent qu’à partir de leur propre intérêt et pas celui du peuple congolais. Comment un mouvement de solidarité envers le Congo, pourrait combattre ce genre d’intrusion et de paternalisme ?

  4. Le Congo est un pays qui dispose d’un grand potentiel de richesses : il y a de nombreuses possibilités pour l’agriculture, d’énormes quantités de matières premières stratégiques importantes ainsi qu’un important potentiel humain. Durant le colonialisme, une économie, qui était complètement basée sur le signe de l’exportation, a été instaurée en un temps record. Après l’indépendance, on a mené une politique d’exploitation à outrance. Le pays a dû subir une guerre épuisante, durant les six années précédentes, sous l’œil patient des gouvernements occidentaux et des multinationales qui attendaient leur tour pour revenir et instaurer une nouvelle économie basée sur le pillage à outrance. Comment pouvons-nous soutenir les Congolais à construire une économie qui ne sera pas au service des multinationales et de l’exportation, mais bien au service de la population congolaise et du développement de l’Afrique ?
  5. Enfin, comment pouvons-nous aider les Congolais à construire un état dans lequel le citoyen sera respecté et où il pourra prendre son destin en mains ? Comment en finir avec le système étatique féodal qui a dirigé le citoyen congolais sans interruption, depuis 1885 sans qu’il n’ait eu son mot à dire ? Le défi est immense et nous devons avoir le courage de nous demander pourquoi la société soit-disant civile, qui devrait être un vrai contre-pouvoir par rapport à l’ancien état féodal et néo-colonial, et qui devrait par contre contribuer à l’émergence d’un nouvel Etat moderne et au service du peuple et qui a été établie depuis les années 80 avec le soutien des ONG belges notamment, s’est révélée ne pas avoir été une alternative durant les évènements de la dernière décade. Où donc se trouvent les germes du vrai pouvoir populaire du Congo ? Comment les découvrir et ensuite comment les soutenir ?

1 Isidore Ndaywel è Nziem, Histoire générale du Congo, De Boeck & Larcier, 1998, pp 279-304

2 Guy De Boeck, Baoni, Les Révoltes dans les Forces publiques, Congo 1895-1908, EPO 1987, p.35, 42

3 Les informations de cette partie sont tirées de : la Générale, 1822-1992, de Jo Cottenir, Patrick De Bosquere et Thomas Gounet, EPO 1989, pp. 52-54

4 Emile Vandervelde, Souvenirs, p76

5 idem, p. 45

6 Emile Vandervelde, Les derniers jours de l’Etat du Congo

7 Lois en vigueur dans l’Etat Indépendant du Congo, Bruxelles, 1905, pp 109-1 en 109-2

8 Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du service territorial au Congo belge, 5ème édition, p.17

9 L.A.M. Petillon, Témoignage et réflexions, Bruxelles, 1967, p 27

10 J’étais le général Janssens, Bruxelles, 1961, p 41

11 J.M. Debuck, Jaques Dixmude, Bruxelles, 1933, p.54

12 Roelens, Notre Vieux Congo 1891-1917, Namur, 1948, p.72

13 Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du service territorial au Congo belge, p.11

14 Crawford Young, Introduction à la Politique congolaise, Bruxelles, 1968, p.13

15 Lois en vigueur dans l’Etat Indépendant du Congo, p.162-1

16 D. Mokolo, Le PSA de la fondation à la caisson, mémoire de légende, inédit, Lovanium, 1966, P.75-76

17 H. Nicolai, Le Kwilu, Etude géographique d’une région mongolisme, Bruxelles, 1963, p.147

18 Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du service territorial au Congo belge, 5ème édition, p.427

19 E. Lejeune, Les classes sociales au Congo, in Remarques Congolaises, 1966, p.102

20 R. Buel, The native probleem in Africa, New-York, 1928, p.466

21 Lejeune, p.102

22 P. De Munter, Masses rurale et luttes politiques au Zaïre, Paris 1975, p.188

23 Recueil à l’usage des fonctionnaires et des …, p. 158-159

24 Débat Parlementaire 1931-1932, p.2150

25 Guy De Boeck, Les revoltes de la force Publique sous Leopold II, Congo 1895-1908, Epo, 1987, p.223-224

26 Jean Vellut dans Le Congo belge durant la seconde guerre mondiale, recueil d’études, Académie Royale des sciences d’outremer, Bruxelles 1983, p.504-505

27 P. Joye en R. Lewin, Les Trusts au Congo, Bruxelles 1961, p. 217-219

28 Jean-Philippe Peemsn, Le Congo-Zaïre au gré du 20ème siècle, Etat, économie, société, 1880-1990, L’Harmattan, 1997, p.20

29 P. Joye et R. Lewin, Les trusts au Congo, Bruxelles, 1961, p. 216-217

30 Ludo de Witte, De moord op Lumumba, Van Halewijck, p.79-80

31 idem

32 H. Nicolai, Le Kwilu, Etude géographique d’une région congolaise, Bruxelles, 1963, p. 312

33 F. bezy, J-P. Peemans, J-M Wantelet, Accumulation et sous-développement au Zaïre 1960-1980, Louvain-La-Neuve, 1981, p. 21

34 Courrier Hebdomadaire (Bruxelles), 22 mai 1959, p. 15 22

35 P. Joye et R. Lewin, Les trusts au Congo , Bruxelles, 1961, p. 217-219

36 Le recueil financier. Annuaire des valeurs cotées aux bourses de Belgique , 1966, Bruxelles, 3 p. 1946

37 Le recueil financier. Annuaire…, 3 p. 1909 en P. Joye et R. Lewin, p. 76-77 en 205

38 Le recueil financier. Annuaire…, 2 p. 1594 en P. Joye et R. Lewin, p. 93

39 Le recueil financier. Annuaire…, 3 p. 1923 en P. Joye et R. Lewin, p. 74, 76 en 205

40 D.K. Fieldhouse, Unilever Overseas , Londen, 1978, p.542

41 Le recueil financier. Annuaire …, 3 p. 1909 en P. Joye et R. Lewin, 3 p. 76-77 en 205

42 idem, 1 p. 90

43 idem, 3 p.1903-1905

44 idem, 3 p.2064

45 Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du service territorial au Congo belge , p.434

46 idem, p 441

47 H. Nicolai, Le Kwilu, Etude géographique d’une région congolaise, Bruxelles 1963, p. 313

48 idem, p. 315

49 P. Demunter, Masses rurales et luttes politiques au Zaïre , Paris, 1975, p. 241

50 Recueil à l’usage des …, p.323-324

51 F. Bezy, J-P. Peemans, J-M Wantelet, Accumulation et sous-développement au Zaïre 1960-1980 , Louvain-La-Neuve, 1981, p. 25 521

52 P. Demunter, p. 24

53 Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents du service territorial au Congo belge , p.307

54 C. Young, Introduction à la Politique Congolaise , Bruxelles, 1968, p.12

55 F. Bezy, J-P. Peemans, J-M Wantelet, Accumulation et sous-développement au Zaïre 1960-1980, Louvain-La-Neuve, 1981. p. 36

56 Recueil à l’usage des fonctionnaires et des agents de service territorial au Congo belge , p.287-288 et 335-336

57 R. Buel, The native problem in Africa , 2. New-York. 1928, p.466.

58 B. Verhaeghen in Le Congo belge durant la seconde guerre mondiale , recueil d’Etudes, Bruxelles, 1983, p.447 en 455

59 P. Ryckmans, Discours prononcé à Léo le 5 juillet 1946, Etapes et Jalons, Bruxelles, 1946, p.205-206.

60 L.A.M. Petillon, Témoignage et réflexions Bruxelles, 1967. P.191

61 Courier Hebdomadaire, Bruxelles, 22 mei 1959, p.10-11.

62 Zaïre Mémorandum économique , World Bank, Rapport, no. 4077-ZR, 30 dec. 82, Volume I, Introduction p. 11

63 Walter Rodney, How Europe underdevelopped Africa , 1983, p.175

64 Discours de Sambwa, Commissaire d’Etat zaïrois du plan, lors d’une réunion internationale à Paris, 21 mai 1987.

65 Ludo Martens et Peter Franssen, Het geld van de CVP , EPO, 1983, p.93-94


 

LA MÉMOIRE DU CONGO : LA BRUMEUSE EXPO DE TERVUREN

par Marie Louise Bibish Mumbu

Voilà une exposition qui me laisse perplexe…

Il est important en effet, pour chaque peuple, de faire un travail de mémoire. Et il est réjouissant de voir que les Belges le font pour la mémoire du peuple qu’ils ont colonisé. Mais de quelle façon ? Cette expo me laisse dans la bouche un goût amer. C’est comme si la mémoire du Congo s’était arrêtée avec l’indépendance de ce pays. Et de toute façon, si, comme le signale un texte de l’exposition,  » vue à l’échelle de l’histoire millénaire de l’Afrique, la période coloniale ne couvre qu’environ l’espace de trois générations « , combien de générations de Belges couvrent la mémoire du Congo ?

On me dira alors qu’il n’est nullement question ici de la Belgique, mais du Congo. Et c’est là que je reste perplexe car là repose mon malaise. Pourquoi, en lisant les textes et en défilant dans les différentes salles de l’expo, partant de la colonisation en général jusqu’au rayon Congo, pourquoi ai-je cette méchante impression qu’on me raconte un conte de fées, une histoire qui n’est pas la mienne, qui n’est pas celle du Congo, qui n’est pas celle de la colonisation telle que ma grand-mère me l’a contée ? Pourquoi ai-je au contraire le sentiment qu’on me raconte l’histoire d’un exploit (belge) et que lorsqu’il est question du Congo, tout le long de la visite, enrichie d’images, de photos, d’objets, de sons, le discours du narrateur est édulcoré, consensuel, justificatif et subjectif… ?

Tout est là ! Fichu discours ! Car en parcourant les salles, j’ai l’impression que si l’expo était muette, les images, bien qu’insuffisantes, en seraient bien plus parlantes.

Je m’explique. L’expo commence par un rappel de l’histoire générale de la colonisation en Afrique : la carte du Congo, sa géographie, la présentation de sa faune et sa flore. Jusqu’à des découvertes de pratiques datant de Mathusalem :  » La dépression de l’Upemba au Katanga a connu une occupation constante depuis le 6e siècle après Jésus-Christ. On y a retrouvé plus de 40 nécropoles, utilisées comme mobilier funéraire. Cela constitue le contexte historique du développement du grand royaume luba… « 

Puis il y a le love story de Léopold II avec sa propriété privée bien qu’il n’y ait jamais mis les pieds. Mazette ! On y voit tout de même sa gestion du territoire via différents mécanismes, notamment la rencontre des émissaires du roi avec les chefs coutumiers, la hiérarchisation dans son administration décentralisée, etc. Il y a aussi les années où la main est passée de Léopold II à la Belgique. En circulant, on voit plein de portraits du vieux roi, certaines peintures de l’esclavagisme et de la pratique du fouet. Sacré fouet…

De ce côté-ci, une petite carte de la division de Kinshasa en cité indigène et quartier européen avec au milieu une zone neutre. Plus loin, des livres scolaires,  » éduquer c’est civiliser « , une photo de classe, un petit uniforme d’écolière. J’imagine ma mère dedans et dans cette ambiance…

Des scènes de vie courante montrent un jeune Congolais intégré en costard, coiffure afro, lisant un journal avec des Blancs. Il y a même une bande-son où il parle flamand ! Un rayon livres expose des bouquins écrits sur les  » amours  » belgo-congolaises qui s’ensuivirent. Une littérature tendancieuse tout de même, et tout ce qui est dénonciation n’y figure pas. Je n’y ai pas vu par exemple Les Fantômes du roi Léopold d’Adam Hochschild… Il y a dans un coin les différentes récompenses honorifiques des Noirs pour bonne conduite. Là, par contre, je ne les imagine pas sur le torse de mon père…

Sur le plan artistique, il est question de la rencontre avec la musique cubaine : possibilité d’écouter de vieux morceaux – ceux qu’on appelle  » tango ya ba Wendo  » (époque de Wendo Kolosoy). Puis viennent l’indépendance et le règne de Mobutu. Le bonus, c’est de finir sur l’expo permanente qui fait découvrir, en grandeur nature, la faune congolaise. Okapis, éléphants, crocodiles, gorilles, différentes variantes d’insectes. Les minerais sont également présentés, or et diamant… Bref, de belles images qui vous font voyager à travers les âges, le temps.

Mais, il y a ce maudit discours. Ces explications. Ces commentaires.

L’année 1960 à elle seule n’est pourtant pas aussi éloignée de moi, même si je n’étais pas encore née ni  » projetée « . Ma mère avait 18 ans, mon père 23 ans. Ça veut dire que cette histoire congolaise, je la connais quand même et que j’attraperais des boutons si elle était mal rendue.

La définition de certains mots me taraude la tête : mulâtresse, mémoire, indigène, civiliser… Certains autres me donnent matière à réflexion, ségrégation, génocide, congolais, belge.

Je suis en France pour un stage. Arrivée en avance, je vis chez une copine à Montreuil. C’est elle qui me parle de cette expo sur la RDC, et comme on a un long week-end, le lundi 15 août étant férié par ici, on décide de faire un tour à Bruxelles et Amsterdam en voiture avec trois autres complices. On s’est planté de route plusieurs fois mais l’envie de voir l’expo était plus forte. Nous voilà enfin à Tervuren. Mais dès les premiers pas, les premières lectures dans les différentes salles, plein d’émotions s’emparent de moi. Envie de crier. Envie de pleurer. Envie de rire  » jaune « .

Car rien dans cette  » mémoire du Congo « , ne m’est apparu comme me l’a raconté Maman…

Mes parents se marient quatre ans après avoir dansé au pas de indépendance chacha. Mais juste avant leur mariage, ils vivent déjà à Kinshasa. Maman, dont le père est instituteur, habite à la Gombe, Kalina à l’époque, chez son frère aîné sur l’avenue des cocotiers. Après l’indépendance, ils peuvent se le permettre, habiter dans le quartier des bourges belges, Kalina.

Mon père, un outsider que mon oncle considère comme  » voyou « , a laissé ses parents à Kananga. Il fait des études de sciences po à Lovanium, l’université de Kinshasa, et habite sur le campus à Léopoldville. Dès que ma mère subit son charme et accepte de l’épouser, ils emménagent à l’actuel Bandal. Toute la commune a la même construction de maisons. C’est pareil pour les communes de Kintambo, Lemba et Matete. Ce sont des constructions belges dites ONEL qui furent investies par beaucoup de familles  » évoluées « …

Retour à Tervuren. Qui parle, qui raconte ce Congo ? Le discours est partisan. On relate des faits souvent graves (l’exploitation du caoutchouc, les traitements dans la colonie, les relations Blancs- Noirs, les récompenses pour mérite civique, etc.) avec une permanente justification. Si au moins, il prenait la peine de  » dire  » les choses, de les  » montrer « , de les  » nommer  » sans fards, et de dire crûment : « on a foiré, on s’excuse, on a mal agi, les faits les voici » ! Ou de se taire en laissant parler les images. Non. Il raconte, il relate, puis il s’empresse de justifier, de nuancer à tout bout de champ comme investi d’une mission divine, comme si sa vie et celle des siens en dépendaient…

Le texte dit :  » Il y avait bien un quartier pour les « indigènes » et un autre pour les « Européens », mais ce n’était pas de la ségrégation  » ! Ou encore quelque chose comme :  » Il y a bien eu extermination de la population puisqu’elle s’est réduite de moitié à cause des conditions inhumaines autour de la production du caoutchouc, mais ce n’était pas un génocide  » ! Et à ce propos, un ami m’a fait comprendre qu’un génocide est le  » projet d’extermination abouti d’un groupe donné « , et que dans ce cas le projet n’ayant pas abouti, et même, le projet n’étant pas l’extermination mais la production et le rendement,  » ce n’est pas la même chose « …

On est pourtant passé de vingt millions d’habitants à dix millions à cette époque-là, comme aujourd’hui à l’Est du Congo où on compte cinq millions de morts depuis 1994, surtout des femmes et des enfants, dans le silence international le plus assourdissant…

S’il n’y a pas de termes pour expliquer ça, mieux vaut en inventer, parce que le dictionnaire, que nous parcourons tous, est clair sur les différents sens de ces mots.

Autant en arrivant au musée je me suis dit  » génial que la Belgique se décide de faire quand même un travail de mémoire sur le pays « , autant je pense que pour une telle lecture, un tel résultat, il aurait mieux valu ne pas prendre cette peine. Ou alors, coller à cette expo son vrai titre : la mémoire de la Belgique à travers la colonisation au Congo, 1885-1960.

 » Quand on ne sait pas d’où l’on vient, il est difficile de savoir où l’on va « , dit le proverbe. La mémoire pour moi, c’est savoir d’où l’on vient. Ça aide à avancer. Je n’ai pas eu l’impression d’être éclairée pour la suite du parcours. Surtout quand tu as eu des ancêtres esclaves, puis grands chefs coutumiers, garants de vie et de mort, puis brusquement et du jour au lendemain  » colonisé « ,  » christianisé  » et  » baptisé  » ou  » islamisé « ,  » évolué  » puis  » immatriculé  » avec  » ordre de mérite civique « …

Et on s’étonne de voir grandir le rêve de l’ailleurs dans nos cités kinoises et indigènes. L’invasion de la Belgique par les Congolais. Si on s’acharne à se fringuer comme les Blancs, c’est parce que ça fait de nous des  » évolués  » ! Si, aujourd’hui encore, avec acharnement, on veut tous quitter le Sud pour le Nord, manger comme les Blancs, boire comme eux, parler comme eux, vivre comme eux, je crois que c’est une question de  » mérite civique « , c’est un signe de réussite sociale ! Et c’est très  » héritage colonial  » ça, je veux dire c’est très Congolais, très Kinois comme attitude. Je sais de quoi je parle : je fais partie du système !

Je devais remettre du courrier à un Congolais à Matonge, métro porte de Namur à Bruxelles. Je lui ai parlé de l’expo. Tu crois qu’il était même au courant de l’affaire ? Alors je lance un appel aux premiers concernés, les Congolais, pour que ça ne fasse pas histoire de sectes ni de personnes qui vont se raconter : allons voir cette exposition de Tervuren sur la mémoire du Congo, Temps colonial.

C’est important de connaître le regard des autres sur nous. C’est important pour le jour où on se décidera enfin à écrire nous-mêmes notre Histoire ! Je n’aimerais pas qu’on pense que j’exagère, que je fais ma justicière à deux sous, etc. Allez donc voir cette exposition pour vous faire une idée de ce regard… !

C’est vrai que l’information ne circule jamais comme on le voudrait, mais puisque nous savons que ça se tient jusqu’au 9 octobre 2005, action !

Par contre je regrette qu’on n’ait pas lancé un vrai appel à témoignages chez les Congolais, que je prévienne ma mère et ma grand-mère. Ils disent qu’il y en a déjà, des témoignages, mais lesquels ? Un évolué qui parle flamand avec ses gosses, qui mange à table, qui fréquente les Blancs – il s’intègre comme on dit – et qui lit le journal ? Ou un Mobutu en plein discours du  » Tout comme le soleil se lève « , un discours que tout Zaïrois connaît par cœur ? Ou encore un professeur Yoka qui présente aux médias belges ses Lettres d’un Kinois à l’oncle du village – s’il savait que ça ferait témoignage à Tervuren, ça ne le ferait pas sourire… ?

Personne, je veux parler des Congolais, n’a été questionné sur cette période tant mémorable, la colonisation, qui nous poursuit jusqu’à ces jours. Les premiers concernés, pour l’avoir vécue ! Je connais des historiens congolais qui auraient très bien pu travailler en collaboration avec les Belges pour raconter l’Histoire du Congo, c’est leur tasse de thé après tout, mais ils n’ont pas été sollicités…

Pas étonnant alors que sur Lumumba, il ne figure que des séquences choisies de son discours atomique du 30 juin 1960, quelques peintures et articles de presse (en russe !) sur son assassinat. Que sur Mobutu il n’y ait que ses discours avec à côté des pagnes à son effigie. Sur la rumba, on dirait que la création s’est arrêtée avec le  » tango ya ba Wendo « , le TP OK Jazz, l’African Jazz, Docteur Nico, les Tabu Ley et Franco. Depuis, plus rien ! Que sur la très célèbre photo du gouvernement Lumumba, la mémoire n’ait pas fait mention des évolués de ce gouvernement, les  » combattants de la liberté  » comme disait Patrice, d’autant qu’il y a encore parmi eux des (sur) vivants…

C’est vrai, je suis animée de mauvaise foi, je l’avoue. Je l’ai démontré tout le long de ces quatre pages. Mais eux aussi, tout le long de cette expo. Dieu seul sait combien de gens ont eu à contempler ce Congo avec leur regard, éloigné de huit mille kilomètres, en admirant ses okapis, sa belle forêt équatoriale, sa faune et sa flore, ses chefs coutumiers, et en demeurant dans ce passé qui protège sans trop se pencher dans l’aujourd’hui qui n’est que conséquence d’hier.

Et je ne veux même pas faire l’effort d’entrevoir le bon fond des initiateurs de cette mémoire du Congo. Parce qu’à mon avis, il aurait mieux valu ne pas s’hasarder sur de l’à peu près. C’était rédiger ce travail de mémoire bien comme il faut ou ne pas le faire du tout et nous laisser dans notre confusion génétique du  » d’où nous venons et où nous allons « . C’est pourquoi je persiste et je signe qu’il n’est pas question a priori de la mémoire du Congo, mais d’une certaine justification de la Belgique sur cette période  » noire  » de l’histoire qu’il lui faut à tout prix  » blanchir « .

Et puisque ce n’était que cela, ok c’est fait, grâce à Tervuren !

Mais en fouillant, bêchant et en ne laissant nulle place où la main ne passe et repasse, comme disait le laboureur à ses enfants, on réalise quand même que notre colonisation était limite, notre indépendance fantoche, notre première République météorique et notre deuxième République sangsue. Que notre transition est interminable et notre troisième République hypothétique.

Et même si ce n’est pas la faute de Tervuren, même si ça n’a rien à voir avec,  » quand le passé est flou, l’avenir reste brumeux  » !

Une bonne  » évoluée  »

Marie louise Bibish Mumbu
in africultures.com