« Savorgnan de Brazza, les frères Tréchot et les Ngala du Congo Brazzaville » par Abraham Constant Ndinga Mbo – 2006

Couple bangala - Société de géographie 1928

Couple bangala – Société de géographie 1928

Cet ouvrage offre des données essentielles sur les motivations de la politique coloniale de la France au Congo, sur les modalités des décisions prises pour sa mise en valeur à la fin du XIXè siècle, en ces années où, après avoir « conquis » pour la France un vaste domaine dans le Bassin du Congo (1880-1885), Pierre Savorgnan de Brazza a exercé la fonction de Commissaire Général du Congo Français (1886-1898). Le Congo français devenu A.E.F. en 1910 fut abandonné à ces compagnies concessionnaires chargées de la pénétration économique. La cuvette congolaise, territoire des Ngala, devint le domaine des « frères Tréchot ».

Les Ngala face à la colonisation

Par Noël Kodia Ramata
in congopage.com

savorgnan-de-brazza-les-freres-trechot-et-les-ngala-du-congo-brazzaville-1878-1960-9782296015166_0Voici le cinquième ouvrage du professeur Abraham Constant Ndinga Mbo sur l’histoire du Congo d’avant les indépendances, période dont il est l’un des spécialistes confirmés. Ce livre met en exergue une page de l’histoire coloniale française au Congo, plus particulièrement l’histoire des Ngala du Nord sous l’emprise de la Compagnie Française du Haut et du Bas Congo, une société des frères Tréchot qui l’avaient reçu en concession à la fin du XIXè siècle la région de la Cuvette. Industries et commerce seront les principales activités des frères Tréchot dans cette partie septentrionale du Congo.

Les frères Tréchot, une histoire de colons français

L’histoire des frères Tréchot est liée à celle de De Brazza qui marque l’entrée du colonialisme français au Congo, plus particulièrement dans la région septentrionale où les frères Tréchot vont installer la Compagnie Française du Haut et Bas Congo (CFHBC).

Ndinga Mbo remarque que dans sa lettre, De Brazza insistait sur la nécessité de sauvegarder les intérêts français, l’une des solutions qu’il envisageait pour atteindre ce but consistant à « provoquer directement la fondation de compagnies françaises ».C’est à l’occasion de ce voyage de De Brazza dans la Sangha (1892) que « les Tréchot vont faire leur apparition sur la scène du monde des affaires d’une manière quasi officielle » (p.111).

Quand on se réfère à la géographie du Congo, force est de constater que les peuples Ngala vont être marqués par les activités commerciales des frères maçonniques, les Tréchot, dans l’exploitation des richesses du Congo. Le commerce des Tréchot va se fonder sur l’exploitation du caoutchouc, l’ivoire, le bois de construction, les produits d’élevage, de culture, les produits des industries locales et les barrettes de cuivre. Aussi, pour garantir leur place dans ce Congo où ils exploitent agréablement les richesses à leur portée, les Tréchot marquent leur présence dans l’administration. Ndinga Mbo le spécifie bien quand il rappelle que « la présence des Tréchot dans les milieux administratifs ménagea une situation confortable à leur Compagnie dans la mesure où celle-ci avait de plus besoin du soutien administratif pour développer ses activités » (p.144).
Mais cette pénétration coloniale ne laisse pas les Ngala, « propriétaires » du Nord du pays, indifférents vis-à-vis de la mission des Tréchot.

©Abraham Constant Ndinga Mbo

©Abraham Constant Ndinga Mbo

 

©Abraham Constant Ndinga Mbo

©Abraham Constant Ndinga Mbo

Les Ngala face à la « pénétration » coloniale

L’établissement des colons dans la zone des Ngala va changer la donne sociopolitique de celle-ci. La Cuvette congolaise va subir quelques métamorphoses quant à ses chefferies. Comme le souligne l’auteur, « les chefs qui avaient été favorables à l’établissement des Blancs avaient fini progressivement par perdre une grande partie de leur pouvoir aussi bien vis-à-vis de leurs propres sujets qu’à l’égard de leurs hôtes : tous les Ngala quels que soient leurs rangs dans la société, ne recherchaient plus désormais qu’à obtenir des avantages matériels apportés par les Blancs, contribuant de la sorte, sans le savoir, au renforcement du pouvoir de ces derniers » (p.183).

Avec l’établissement des Tréchot au nord, les Ngala se retrouvent en porte-à-faux avec le système colonial. Les Tréchot solidifient leur conquête en allant à l’encontre des activités commerciales de Ngala. L’occupation économique du « pays des cours d’eau »se concrétise par l’établissement de maisons commerciales qui vont implanter partout des factoreries dans le but de faire perdre aux Ngala le contrôle des échanges dans l’hinterland. Déstructurés par la « violence » coloniale, les Ngala sont dépossédés de leurs terres et obligés de travailler comme manœuvres au service de la CFHBC des frères Tréchot.

Ainsi , « les Ngala avaient le devoir de s’occuper du ravitaillement en vivres des postes et des factoreries dont les populations étaient composées de cadres administratifs européens et africains, de miliciens… Tous les quinze jours, les Ngala des villages environnants devaient apporter du poisson séché pour les Noirs et de la viande fraîche (petit bétail, volaille, gibier) pour la population blanche (…) Ces vivres étaient achetés, mais à des prix ridiculement bas ; les Ngala recevaient le tiers ou le quart de la valeur réelle de leurs produits » (p.194). Gens du fleuve, ils sont obligés de faire des réserves en poisson aux dépens de leur propre alimentation. Le retard, même involontaire dans l’exercice de leurs travaux pour les colons, n’est pas toléré et est impitoyablement puni. L’attitude passive des Ngala face aux Blancs va entraîner leur déchéance. La coupe du bois ainsi que la fourniture du poisson poussent les hommes à se séparer de leur famille pendant un long moment. A cela il faut ajouter le recrutement des hommes pour aller travailler dans les plantations de palmier à huile de la CFHBC, laissant leurs femmes et enfants dans leurs villages d’origine. Contrairement à leurs frères Kongo de la partie méridionale qui bravent ouvertement les colons, les Ngala, malgré l’attitude barbare des Blancs qui ne les laisse pas indifférents, optent pour la non violence, Ainsi, « ne pouvant guère tenir tête aux miliciens armés de fusils plus perfectionnés, donc ne pouvant guère organiser une résistance active, certains Ngala préféraient souvent se sauver dans les îles, faisant le vide devant les Blancs et leurs « hommes », parfois, ceux-ci les poursuivaient dans ces îles ou dans les campements » (p.196).

Quand le Congo entre dans la période marquée par le Code d’indigénat » (1900-1946), le climat d’insécurité et de peur va se généraliser presque dans tout le pays. Le blanc tout puissant est craint : « la situation coloniale avait développé une sorte de peur du Blanc d’autant plus incompréhensible que ce dernier, en tournée, n’était pas toujours armé » (p.196).

Arrive l’époque des grands travaux : les chantiers de construction du Chemin de fer Congo Océan (CFCO)(3) qui viennent de faire l’objet d’une étude approfondie et fouillée par Madame le professeur Ieme Van der Poel qui enseigne curieusement la littérature française à l’Université d’Amsterdam. Avec le début des travaux du CFCO, ce sont toutes les régions congolaises et même des autres pays limitrophes qui sont atteints par les rats (sic), marquant une fois de plus la déchéance du peuple congolais dont la responsabilité est « donnée » à cette époque aux frères Tréchot. Vont se remarquer par la suite des migrations et un dépeuplement du « pays des confluents ».

Savorgnan De Brazza, les frères Tréchot et les Ngala du Nord, une page de l’histoire du Congo colonial

Même si l’ouvrage a été livré à l’occasion de la commémoration par le Congo-Brazzaville du centenaire de la mort de De Brazza, force est de constater que l’humanisme de ce dernier tant loué par certains avec les souffrances endurées par les Ngala au moment de la pénétration coloniale, poussent à réfléchir sur la réécriture de l’histoire coloniale du Congo.

L’intérêt de ce livre se situe sur le plan scientifique car écrit par un éminent spécialiste de l’histoire du Congo d’avant les indépendances. En commémorant le centenaire de la mort de De Brazza dans le paradigme nouvellement tracé sans porter une attention particulière aux Ngala qui ont lutté contre la mégalomanie des frère Tréchot, l’Histoire se retrouve confrontée à une autre réalité va à l’encontre des idées reçues sur de Brazza depuis les indépendances. Heureusement que le Congo a des éminents historiens qui savent tous les contours des paradigmes de l’histoire du pays. Et si le professeur Ndinga Mbo écrit dans son avant-propos que « certes, l’écrit européen peut révéler comment le système colonial s’était installé en pays ngala et quelles mesures politiques et économiques, psychologiques et idéologiques avaient été adoptées pour étayer ce système. Mais il ne nous indique pas clairement quelles réponses avaient été effectivement apportées par les Ngala au « défi » lancé par le colonialisme » (p.15), il devrait aussi se référer à l’entretien de son compatriote Théophile Obenga, accordé le 23 juin 2006 à une équipe de Congopage, consécutif à la Commémoration du centenaire de la mort de De Brazza (4) . En dehors de sa fonction de Commissaire Général du Congo Français (1886-1898), Pierre Savorgnan n’aurait pas beaucoup influencé l’histoire du Congo, mis à part le « casque colonial » qu’il avait « offert » à la reine des Batékés pour des raisons inavouées.

Conclusion

« Savorgnan de Brazza, les frères Tréchot et les Ngala du Congo-Brazzaville (1878-1960) », un livre caractérisé par une scientificité historique louable qui rappelle une page du destin colonial du Congo écrite par le peuple Ngala dans sa rencontre avec le colonialisme symbolisé ici par les lois du travail forcé que leur fait découvrir le CFHBC des frères Tréchot. On découvre dans ce livre d’Abraham Constant Ndinga Mbo plusieurs illustrations (cartes, croquis, diagramme et tableaux) qui démontrent le caractère scientique de l’étude. Un ouvrage à lire pour comprendre une partie de l’histoire coloniale du Congo dont les conséquences sont encore perceptibles dans la société congolaise d’aujourd’hui.

Noël KODIA

(1) Abraham Constant Ndinga Mbo est professeur d’Histoire. Eminent chercheur et actuellement Coordonnateur de la Formation doctorale « Histoire et Civilisations africaines » à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de l’Université Marien Ngouabi de Brazzaville, il est aussi l’auteur de plusieurs articles dans des revues scientifiques et de quatre autres livres de référence sur l’histoire du Congo :

- Introduction à l’histoire des migrations au Congo, Tome I : Hommes et cuivre dans le Pool et la Bouenza avant le XXè siècle, Editions Bantoues, Heidelberg (RFA), 1984

- Pour une histoire du Congo-brazzaville. Méthodologie et réflexions, L’Harmattan, 2003

- Onomatisque et histoire au Congo-Brazzaville, L’Harmattan, 2004

- Les Ngala dans la Cuvette congolaise (XVII-XIXè siècles), L’Harmattan, 2005

(2) A.C. Ndinga Mbo, Savorgnan de Brazza, les frères Tréchot et les Ngala du Congo-Brazzaville (1878-1960), Collection « Etudes africaines », L’Harmattan, 2006, 281p. 25 euros.

(3) Cf. Ieme Van der Poel, Congo-Ocean : Un chemin de fer colonial controversé,Tomes I et II, Collection « Autrement Mêmes », L’Haramattan, 2006, 186 p et 208p. 20,50 euros et 19 euros.

(4) Cf. http://www.congopage.com


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Editeur

ISBN : 2-296-01516-6 • octobre 2006 • 282 pages
Prix éditeur : 25 € 23,75 €


En suivant ce lien on pourra lire les premières pages de l’ouvrage

A propos des frères Tréchot et notre article « Les frères Tréchot et le CFHBC, grandeur et décadence d’un empire économique »