« Sur les traces de Paul Du Chaillu au Gabon » par Luc-Henri Fage

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Qui connaît un certain Paul Belloni Du Chaillu ? Moi-même, avant que le linguiste africaniste Jean-Marie Hombert, du Laboratoire Dynamique des Langues de Lyon ne me propose de filmer leur expédition, je ne savais rien de cet explorateur hors normes.

Né à l’île Bourbon (la Réunion) d’une mère marâtre et d’un père français, juste après les événements de 1830, qui ne le reconnaît pas, Paul Belloni va très jeune retrouver son père… en Afrique. En effet, il a quitté la Réunion pour tenter sa chance dans l’estuaire du Gabon où ne va pas tarder à être fondée Libreville.

Agé de 17 ans, le jeune homme découvre l’Afrique, accompagne son père lors de trafic de bois chez les populations côtières, apprend la langue des Mpongwé, le myéné, va à l’école des missionnaires américains… L’intérieur du Gabon est alors quasiment inconnu aux Occidentaux. Ayant appris un peu de sciences naturelles et de taxidermie, il réalise une collection d’oiseaux et d’animaux exotiques, très prisées des muséums.

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En 1852, après avoir tenté, en vain, d’obtenir une concession au Gabon auprès du gouvernement français, il prend un bateau vers New York, et se rêve un destin américain. Là, son histoire, peu banale pour un homme si jeune, attire l’attention des journalistes. Il accole le nom de son père à celui de sa mère et devient Paul Belloni Du Chaillu… mais ne réussit pas à devenir citoyen américain, sans doute parce qu’enfant naturel et de surcroît quarteron, il ne peut montrer ses actes de naissance…

En octobre 1855, il décide alors, seul, et avec le vague appui d’institutions scientifiques américaines, de repartir au Gabon « avec le dessein d’explorer le pays, d’étudier les mœurs des naturels, et d’aller à la chasse des oiseaux et des animaux sauvages… » Il a aussi entendu parler de la découverte, peu avant son départ du Gabon, d’une dépouille d’un nouveau singe géant, appelé le gorille…

Sa première expédition consiste en une série d’incursions sur la côte, où vivent des populations parlant en majorité le myéné. Sans doute, ce frêle jeune homme (50 kg pour 1,72 !) dispose-t-il d’une autorité naturelle, d’un culot certain, et d’un grand sens de la diplomatie.

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Toujours est-il qu’il va, durant trois longues années, découvrir et chasser des gorilles, qu’il décrit comme une bête féroce, s’avancer jusqu’en territoire Fang, dont la sinistre réputation de cannibales qu’il contribue à alimenter dans ses récits, d’être le premier explorateur naturaliste au sud la vaste région du Fernan Vaz dont il explore partiellement le delta de l’Ogooué.  Evidemment, c’est l’époque les explorateurs cherchent les sources du Nil, atteignent le lac Tanganiyka, et ses héros se nomment Speke, Burton… Lui aussi rêve du Tanganiyka, abordé par l’ouest…

Mais au Gabon, chaque roi tient jalousement les monopoles du commerce sur le fleuve Ogooué. Ils accueillent le visiteur en espérant faire des affaires avec lui, mais ne le laissent pas partir facilement chez le concurrent. Cela ne facilite pas ses visées.

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Il doit longuement parlementer, parfois des mois, vaincre des fièvres, écrire son journal de bord, étudier les cultures locales, les langues, les rites… et surtout chasser et empailler aussitôt ses animaux, qu’il essaye d’envoyer à chaque retour sur les côtes par les rares navires de commerce venus prendre de l’ébène, de l’ivoire et, quoique la traite soit interdite, des esclaves.

Les lignes qu’il écrit sur la condition de ces malheureux convaincus qu’outre-mer les blancs étaient de grands cannibales et qu’ils les faisaient venir pour les manger, sont poignantes.On sent que sa propre condition de quarteron, donc descendant d’esclave, n’est pas étrangère à cette sensibilité.

En 1859, il est de retour à Washington, avec ses collections et surtout une force cargaison de bois d’ébène.

Le récit de son voyage, «Explorations and Adventures in Equatorial Africa» publié en 1861, d’abord à Londres, puis à New York, et enfin en France, obtient très vite un succès fulgurant, puisqu’il en vendra plus de 10.000 copies en deux ans rien qu’à Londres !

Son gros succès, c’est le gorille. Il y est tellement associé, que le public finit par croire qu’il l’a découvert lui-même… Il fait des conférences, attire les foules, publie des articles, mais s’attire la jalousie des « vrais » scientifiques. Lui n’est qu’un autodidacte. Il doit tout justifier : son itinéraire, sa carte, dressée il est vrai sans instrument de mesure, les sources des gravures. A-t-il tout inventé ? A-t-il seulement vu un gorille vivant ou bien s’est-il contenté d’acheter des dépouilles aux indigènes ?

Une séance à l’Académie royale de Londres est particulièrement mouvementée, il gifle un contradicteur… Une contradiction naît par articles interposés dans le Times…

Agacé sans doute par cet accueil peu flatteur, conforté par quelques scientifiques et des amis, il décide rien moins que de lancer une nouvelle expédition, avec des instruments permettant de lever la carte, un appareil photo, etc. Entre temps, déjà, le célèbre Burton, envoyé au Gabon, a mené l’enquête et confirme les propos de Du Chaillu.

Mais Du Chaillu a compris ses lacunes scientifiques, en un sens, l’épreuve lui a profité. Il apprend à manier le sextant et l’appareil photo, il se promet de copier ses notes en trois exemplaires et rêve secrètement de rejoindre Londres à pied, au départ de Libreville…

Sa seconde expédition démarre du Fernan-Vaz, où il retrouve ses amis indigènes, des rois alcooliques, vantards et appâtés par ses présents occidentaux. Un incident fâcheux naufrage sa cargaison d’équipements scientifiques. Il doit attendre un an qu’un ami anglais lui renvoie sextant, chambre photographique, altimètre… Pendant ce temps, il chasse, collecte, se déplace dans le Fernan-Vaz.

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Enfin, avec une escorte de douze fidèles Nkomi, il trace sa route au nord-est… traverse à nouveau le pays des Akélé, retrouve le fleuve Ngoumié au pays des Echira, découvre enfin les chutes Fougamopu qu’il baptise du nom de la Princesse Iphigénie (épouse de Napoléon III), et continue son lent périple au rythme des négociations avec les rois concurrents, les fièvres.

Son arrivée coïncide malheureusement avec une épidémie foudroyante de variole, et on l’accuse d’apporter le malheur.

Enfin, il s’aventure en terrain Tsogo… et rencontre un peuple de nains, les Obongo, que bien plus tard on appellera les Pygmées !

Continuant sa route, le voici dans un village, Mouaou-Kombo, où l’accueil est mitigé. Ses hommes font des démonstrations de leurs fusils. Une balle part accidentellement, tue un spectateur… Le village se rebelle, mais le chef parvient à calmer la foule…jusqu’à ce que ce dernier s’aperçoive que la balle a continué sa course et tué sa propre épouse dans une case…

Pour la première fois, notre héros va devoir faire usage de ses armes pour sauver sa peau,ses collections et ses précieuses notes. Il bat en retraite… et dans la panique, ses hommes se déchargent des lourds paquets. Il perd ses plaques photographiques, plusieurs cahiers de note et ses collections… C’est la fin d’un rêve.

Il parvient à la côte, épuisé et meurtri, mais tous ses fidèles Nkomi rentrent vivants, malgré la variole. Il faut dire que Du Chaillu a montré dans ses voyages une attention très grande à l’hygiène, qui l’a protégé des pires maladies et cela bien avant la découverte des microbes.

Malgré tout son second récit, L’Afrique Sauvage, sera aussi un grand succès. Rentrant en Angleterre en 1866, Du Chaillu a prouvé ses qualités scientifiques dans cet ouvrage, où la rigueur a pris le dessus devant le sensationnalisme dû aux exigences de l’éditeur anglais du premier texte. Son apport scientifique est considérable !

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Voyageant dans des contrées bien avant le colonialisme, sans influence occidentales, il a réalisé plusieurs « premiers contacts », observé la vie des peuples de ce qui est aujourd’hui le Gabon, fourni des lexiques, des informations géographiques…

Ainsi, pour confirmer ses observations sur les gorilles à l’état sauvage faudra-t-il attendre un siècle pour qu’un primatologue ait l’idée, lui aussi, d’observer le comportement des gorilles… à l’état sauvage, dans leurs forêts et non pas dans un jardin d’acclimatation…

Du Chaillu a nourri pendant des décennies l’imagination des enfants américains avec des récits de ses explorations adaptés pour la jeunesse, et largement fictionnisés, qui se vendaient encore jusqu’en 1930. Ce sont les fameuses « histoires de l’oncle Paul »…

On raconte aussi qu’un certain Edgar Rice-Burroughs aurait largement puisé son inspiration dans les textes de Paul Du Chaillu pour créer son personnage de Tarzan !

Plus sérieusement, partant du constat qu’un chercheur actuel, qu’il soit linguiste, ethnologue, naturaliste, ne peut commencer son travail sans commencer par lire Du Chaillu, Jean-Marie Hombert, a voulu réhabiliter l’explorateur français, tombé depuis dans un oubli injustifié…

Avec une équipe franco-gabonaise, réunissant des ethnologues, des linguistes et des primatologues, nous avons tenté de retrouver la piste de Du Chaillu sur son second voyage. C’est l’objet du film, et l’on verra que sur bien des sujets, peu de choses ont changé dans le profond de la grande forêt gabonaise…

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La comparaison régulière entre les gravures et les images actuelles est à l’avantage de notre explorateur.

A noter que Du Chaillu s’est par la suite tourné curieusement vers les pays Lapons, dont il fut l’un des premiers observateurs de ces peuples du nord, et qu’il est mort à Saint-Pétersbourg, à l’âge de 73 ans, alors qu’il préparait une étude sur les Moujiks de Russie…

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Luc-Henri Fage

In speleo.fr

Je remercie Jean-Marie Hombert de m’avoir invité à partager cette aventure, Patrick Mougouiama pour sa bonne humeur et son sens de la diplomatie, qui nous ont permis de tourner des scènes étonnantes sans « voler les images », Julien Bonhomme et Guy-Max Moussavou pour leur participation chez les Pygmées Babongo, Annie Merlet pour ses informations sur la vie de Paul Du Chaillu.

Je remercie aussi chaleureusement Catherine Balladur du CNRS Images, Brigitte Surugue de l’IRD Audiovisuel, d’avoir financé le tournage de ce film, qui a été projeté en avant-première à Libreville avec l’aide de Total Gabon et de l’Ambassade de France.

Extrait du film