Thomas Alexandre Davy de La Pailleterie, général de la Révolution française

Thomas Alexandre Davy de La Pailleterie, dit le général Dumas, est un général de la Révolution française, né le 25 Mars 1762 à Jérémie (Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti) et mort le 26 février 1806 à Villers-Cotterêts (Aisne) .

Mulâtre de Saint-Domingue, il est le premier général ayant des origines afro-antillaises de l’armée française. Il fit la campagne de Belgique, la guerre de Vendée (1793-1796), la guerre des Alpes, la campagne d’Italie (1796-1797) et la campagne d’Égypte (1798-1801).

Il est le père de l’écrivain Alexandre Dumas (Les Trois Mousquetaires) et le grand-père de l’écrivain Alexandre Dumas fils (La Dame aux camélias).

Le-général-Alexandre-Davy-de-La-Pailleterie-1762-1806-peinture-détail-dOlivier-Pichat

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Biographie

Fils de noble né esclave

Thomas Alexandre Dumas est le quatrième enfant d’un noble normand du pays de Caux, le marquis Alexandre Antoine Davy de La Pailleterie (1714-1786), parti rejoindre son frère cadet qui avait fait fortune dans les plantations à Saint-Domingue, et de son esclave d’origine africaine Marie-Cessette Dumas, faussement déclarée morte vers 17721. En réalité deux documents notariés signés en 1786 et en 1801 par le futur général Dumas prouvent qu’il savait sa mère encore vivante. Il naît près du bourg de Jérémie, dans la maison « Madere » attenante à la petite plantation de sucre détenue par Alexandre Antoine.

Son père vend ses quatre enfants en tant qu’esclave, mais lui, Thomas Alexandre, il le vend à réméré avant de retourner en France vers 1774. Il le rachètera et le fera revenir auprès de lui sous le pseudonyme de Thomas Rétoré. L’adolescent reprend alors le nom de son père et reçoit l’éducation d’un jeune noble (escrime, vie culturelle et autres « exercices du corps »)2 de son époque.

Il est placé en pension par son père chez Nicolas Texier de la Boëssière, rue Saint-Honoré à Paris, où les matinées sont consacrées à l’étude et les après-midis au maniement des armes, dans lequel il excelle, notamment au sabre. Il y fait la connaissance du chevalier de Saint-George, compositeur, escrimeur, également né esclave3. Il4 devient apprenti menuisier.

Bel athlète, son « mètre quatre-vingt-cinq » lui donne « plus belle prestance encore en des temps où la plupart des hommes faisaient une bonne tête de moins ». Il a « des cheveux et sourcils noirs crépus, un visage ovale, plein et brun, une petite bouche, des lèvres épaisses. » Sa « beauté exotique » fait sensation dans les milieux parisiens qu’il fréquente avec « tous les talents que l’on pouvait attendre d’un gentilhomme »5. Par ailleurs, son père dépense beaucoup d’argent pour la garde-robe de son fils, afin qu’il tienne son rang dans la société6. Les fonds paternels lui permettent de s’installer au début de 1784, alors qu’il a vingt ans, dans un logement rue Estienne, à proximité du Louvre7.

Le militaire

Après une dispute avec son père (qui le prive de ressources) notamment liée au remariage de ce dernier le 14 février 1786 avec Marie Retou8, sa cadette de trente ans9, il s’engage pour huit ans dans l’armée le 2 juin 1786, dans le régiment des dragons de la Reine comme simple cavalier sous le nom d’Alexandre Dumas, précisant « fils d’Antoine et de Cecette Dumas » (le nom de sa mère)10.

Selon son fils (qui parfois « arrange » quelque peu la réalité) il se serait vite rendu célèbre dans le régiment par ses prouesses herculéennes. C’est là en tout cas qu’il se lie avec de futurs généraux d’Empire, Jean-Louis Espagne, Louis-Chrétien Carrière de Beaumont, Joseph Piston. Leur amitié et leurs exploits inspireront sans doute le roman Les Trois Mousquetaires, écrit plus tard par le fils du général11.

En août 1789, un détachement de son régiment, alors stationné à Laon depuis un an, est envoyé à Villers-Cotterêts pour sécuriser la région, soumise aux troubles de la Révolution française et à la Grande Peur. En l’absence de caserne dans la ville, les dragons sont hébergés pas les habitants. Logeant à l’auberge « L’Écu de France », Dumas y rencontre sa future épouse, Marie Labouret, fille de l’aubergiste. Les fiançailles ont lieu le 6 décembre 178912. Dumas n’épousera Marie Labouret qu’en novembre 1792, son beau-père Claude Labouret ayant exigé qu’il obtienne le grade de brigadier (chose faite en février 1792). C’est probablement à cette époque qu’il aurait été initié à la franc-maçonnerie dans la loge Carolina de Villers-Cotterêts, à laquelle appartenait son futur beau-père.

Le 17 juillet 1791, des milliers de Parisiens se rendent au Champ-de-Mars pour exiger l’abdication du roi après sa fuite à Varennes, considérée comme une trahison. L’Assemblée, qui souhaite le maintien de la monarchie, demande à La Fayette de réprimer la manifestation. Le maintien de l’ordre est en partie confié aux 6e Dragons dont Dumas commande une section. Il prend l’initiative d’installer deux canons légers. La fusillade qui suivra fera entre douze et cinquante morts, et quelques années plus tard, il aura à expliquer son initiative devant le Comité de salut public13.

L’officier de la Révolution

Pendant la Révolution, la carrière militaire de Dumas va progresser de manière fulgurante. Il sert d’abord sous les ordres du général Dumouriez dans l’armée du Nord. Le brigadier Dumas mène des patrouilles de quatre à huit dragons et chasseurs à cheval pour des missions de reconnaissance. Le 11 août 1792, il tombe sur une douzaine14 de tyroliens, et à leur surprise, donne la charge. « Les assaillis, stupéfaits de voir débouler au grand galop ce géant noir surgit de nulle part ne purent opposer la moindre résistance » et sont faits prisonniers. Le général Beurnonville le nomme alors maréchal-des-logis. Dans son édition du 18 août 1792, Le Moniteur universel raconte que Dumas « coupa si adroitement [les douze chasseurs allemands] et tomba sur eux avec tant de vivacité, qu’ils se sont tous rendus avec leurs carabines chargées, sans avoir eu le temps de brûler une amorce ». Dumas fait don de sa part de butin à la Nation15.

En 1792 sont créées des « légions franches », pour servir de forces supplétives aux armées régulières, constituées de volontaires étrangers, telles la Légion germanique de Cloots ou la Légion anglaise d’Oswald. Sur le même modèle, et à l’initiative de Julien Raimond, la Convention crée un corps de troupe de mille hommes de couleur, la Légion franche de cavalerie des Américains et du Midi, également appelée Légion noire, ou Légion des Américains, ou Légion Saint-George, du nom de son commandant, le chevalier de Saint-George. Ce dernier songe aussitôt à recruter Dumas, mais celui-ci venait d’incorporer la Légion des Hussards de la liberté et de l’égalité, de Boyer, avec le grade de capitaine. Saint-George renchérit en proposant le grade de lieutenant-colonel, et commandant en second de la Légion franche des Américains, ce que Dumas accepte16.

Fin 1792, Dumas retourne à Villers-Cotterêts où il épouse Marie Louise Elisabeth Labouret à la mairie, sans cérémonie religieuse, le 28 novembre. Jean Louis Brigitte Espagne est l’un de ses témoins. Parmi les invités figure Marie Retou, la veuve de son père. Dumas doit repartir deux semaines plus tard, laissant sa femme enceinte de leur premier enfant, Alexandrine Aimée, qui naîtra le 10 septembre 179317.

En janvier 1793, Dumas rejoint à Laon la Légion franche des Américains, qu’il doit administrer seul. Il doit trouver des armes, des vivres, des chevaux pour cette troupe d’environ deux cents hommes, et ne reçoit aucun soutien pour cela. Malgré cela, Dumas se distingue à Mouvaux près de Lille où, « à la tête d’une patrouille de 14 hommes, il fondit sur un poste de 40 soldats hollandais, en tua trois de sa main, fit seize prisonniers et dispersa le reste », selon Antoine-Vincent Arnault dans sa Biographie nouvelle des contemporains de 182018.

Nommé général de brigade grâce à la protection de Bouchotte, il est chargé de la défense du Pont-à-Marcq, par lequel communiquent deux ailes de l’armée française. Il repousse les colonnes qui viennent l’assaillir, et est promu au grade de général de division le 3 septembre 1793. Il a 31 ans et il est le premier général d’origine afro-antillaise de l’armée française. À sa suite, plusieurs militaires de couleur, originaires de Saint-Domingue, seront également nommé général: à savoir Louis-Jacques Beauvais, Toussaint Louverture, André Rigaud et Jean-Louis Villatte le le 23 juillet 1795, puis Antoine Chanlatte le 24 octobre 179519.

En acceptant sa promotion, Dumas n’ignore sans doute pas les risques qu’il court. Depuis le printemps 1793, le Comité de salut public est institué, et des « représentants en mission aux armées » veillent au bon déroulement des opérations militaires, et s’assurent de la loyauté des officiers et des généraux. Dumas devra ainsi rendre régulièrement des comptes au Comité20.

L’armée des Alpes

Appelé en septembre 1793 au commandement de l’armée des Pyrénées occidentales, il se heurte aux représentants du peuple de Bayonne qui avaient procédé à leur propre nomination d’un général en chef, au mépris des ordres venus de Paris. Il ne prendra jamais son commandement. De ce bref passage dans les Pyrénées, on retiendra le dégoût manifesté par le général Dumas pour les exécutions publiques, ce qui lui vaudra le surnom de « Monsieur de l’Humanité »21, ce qui à l’époque n’était pas un compliment.

Le général Dumas est nommé en décembre 1793 commandement en chef de l’armée des Alpes, forte de 45 000 hommes, mais en pleine désorganisation. Il garde à ses côtés son ami Espagne et le général Piston. Il doit alors faire face à des dénonciations auprès du Comité de salut public à propos de sa présence lors de la fusillade du Champ-de-Mars, mais il se défend : « mes camarades et moi non seulement nous n’avons eu ni l’intention ni même l’idée de tirer sur nos concitoyens, mais encore au péril de nos vies nous nous sommes précipités au milieu du feu pour l’arrêter ». L’affaire est classée sans suite, d’autant que Dumas est le quatrième commandant de l’Armée des Alpes en un an22.

En quelques mois, il réorganise l’armée face à l’armée piémontaise qui tient la ligne de faîte des Alpes. En premier lieu, il réclame des cartes précises de la région : « Je te prie citoyen Ministre de m’en faire envoyer un recueil que j’attends avec la plus grande impatience pour commencer mes opération ». Il veille au bon équipement de son armée. Il forme une centaine d’hommes issus de la région comme « compagnie de guides à pied du Mont-Blanc ». Il est en conflit avec le Comité de salut public, qui exige une intervention armée rapide, mais refuse d’obtempérer, jugeant les conditions trop mauvaises et périlleuses pour ses hommes. En février 1794, il réunit son état-major, constitué des généraux Sarret, Basdelaune  et Rivaz, ainsi que du représentant Gaston, pour planifier l’expédition23.

Général Alexandre Dumas sur un champ de bataille.

Général Alexandre Dumas sur un champ de bataille.

Au début d’avril 1794, il tente un premier assaut sur le col du Mont-Cenis qui se solde par un échec cuisant, où meurt le général Sarret. Deux semaines plus tard, Basdelaune remporte par surprise le col du Petit-Saint-Bernard, hérissé de redoutes, et s’empare des canons qu’il dirige sur-le-champ contre l’ennemi. Cette opération terminée, Dumas revient à la charge sur le Mont-Cenis. Cette fois-ci, il commande personnellement les opérations, faisant revêtir à ses hommes une chemise blanche, quand le bleu des uniformes sur la neige blanche avait entraîné la mort des hommes de Sarret. Il remporte la bataille, s’emparant des bagages ennemis, de trente pièces de canon, et faisant 1 700 prisonniers. Il commente ainsi son succès : « Jamais victoire ne fut plus complète », précisant « Nous avons fait neuf cent prisonniers, tué beaucoup de monde, et notre perte, chose incroyable, ne se monte qu’à sept ou huit morts, et une trentaine de blessés. Je joins ici le rapport de chaque commandant. L’Europe étonnée apprendra avec admiration les hauts faits de l’intrépide armée des Alpes. Vive la République ! ».

Le « Diable noir »

En juin 1794, Carnot et Robespierre somment Dumas de se présenter devant le Comité de salut public pour répondre d’accusations portées contre lui. La Terreur s’achève en juillet, avec la mort de Robespierre, et Dumas n’est pas inquiété. Nommé le 17 août 1794 commandant en chef de l’armée de l’Ouest, il y arrive en septembre. Il procède à une inspection des troupes et de la situation, et découvre que son armée, qui se livre à des pillages, est totalement désorganisée et irrécupérable. Avant lui, Armand-Louis de Gontaut Biron avait fait le même constat, et avait démissionné, ce qui lui valut d’être accusé de trahison par le Comité de salut public et d’être guillotiné. Dumas écrit au Comité pour dire que le seul moyen de gagner la guerre consiste en le renouvellement de l’armée et des officiers généraux. Il démissionne au bout de soixante jours, non sans avoir eu le temps « d’imprimer sa marque », ses adversaires lui reconnaissant « un caractère de justice et d’inflexibilité dont les effets se font déjà sentir »24. Brièvement muté à la tête de l’armée des côtes de Brest, le temps que celle-ci absorbe une partie de l’armée des côtes de Cherbourg, il demande l’autorisation de se rendre à Villers-Cotterêts en congé de convalescence. Sa deuxième fille, Louise Alexandrine, vient à peine de naître.

Rappelé pour écraser l’insurrection royaliste du 13 vendémiaire, Dumas arrive en toute hâte à Paris, trop tard pour diriger la répression (Bonaparte a été nommé en son absence). Sa fidélité à la cause de la République lui vaut d’être nommé à l’armée de Sambre-et-Meuse, puis peu après à l’armée des Alpes, non plus comme commandant en chef, mais sous les ordres de Kellermann avec lequel il entretient vite des relations orageuses. Celui-ci obtient son transfert à l’armée d’Italie sous les ordres de Bonaparte.

Il participe au siège de Mantoue en 1796-97 et se signale au combat de La Favorite au cours duquel une tentative autrichienne de briser le blocus fut repoussée. Il passe ensuite dans le Tyrol où il rejoint l’armée du général Joubert pour en commander la cavalerie. Joubert lui confie en fait le commandement de la moitié de ses 20 000 hommes25.

Le 19 janvier 1797 le général Dumas charge à la tête de ses dragons pour capturer le pont de Clausen, sur l’Adige dans le Tyrol, qui permettait au général autrichien Laudon de protéger sa retraite vers Brixen. Dumas défait l’ennemi supérieur en nombre à plusieurs reprises. La ville de Bolzano est prise dans la foulée, avec l’aide du général Belliard, ainsi que 1 500 prisonniers. Lors d’une contre-attaque sur le même pont de Clausen, les Autrichiens vont passer ; Dumas s’en aperçoit, court en toute hâte et arrive seul au milieu du danger. Aussitôt il se place en travers avec son cheval, contient les efforts de la cavalerie ennemie, tue trois hommes, en met plusieurs hors de combat, reçoit plusieurs blessures et donne aux siens le temps d’arriver.

Mis à l’ordre du jour pour l’intrépidité qu’il avait déployée, en cette circonstance, et surnommé par Bonaparte26 l’Horatius Coclès du Tyrol27, il concourt ensuite à l’attaque de la gorge d’Innsbruck et harcèle l’ennemi jusqu’à Sterzing, à quinze lieues du champ de bataille. Les Autrichiens le surnomment alors « le diable noir ». Pour toutes ces prouesses, le général Dumas reçut un un sabre d’honneur accompagné d’une gratification de 10 000 livres pour fait d’armes exceptionnel (mars 1797)28. Dès la fin des combats, Bonaparte le nomme gouverneur du Trévisan (19 mai 1797), puis gouverneur de Polésine (16 juin 1797).

Les expéditions

Bonaparte choisit Dumas pour commander la cavalerie de l’armée d’Orient. C’est le poste le plus prestigieux de l’expédition d’Égypte où l’adversaire est une force entièrement montée (les Mamelucks). Sous les ordres de Dumas sont placés Murat, Davout et Leclerc, les plus prestigieux des généraux français. L’expédition s’embarque en mars 1798 pour l’Égypte. Il y participe aux affaires de Chebreiss, des Pyramides. Pendant l’expédition d’Égypte, il réprime une insurrection dont le général Dominique Martin Dupuy vient d’être victime au Caire mais, sous le prétexte de son état de santé, il prend ses distances avec Bonaparte.

En vérité, Dumas s’était heurté à Bonaparte dès les premiers jours de l’expédition d’Égypte. Lors de la terrible marche d’Alexandrie au Caire où les hommes mourraient d’épuisement sous une chaleur de feu, il avait participé à une réunion critique avec plusieurs de ses confrères du haut commandement (Lannes, Murat, Desaix, peut-être d’autres). Confronté à Bonaparte au lendemain de la bataille des Pyramides, il aurait exprimé haut et fort son idéal républicain :

« — Ainsi, Dumas, lui dit-il, vous faites deux parts dans votre esprit : vous mettez la France d’un côté et moi de l’autre. Vous croyez que je sépare mes intérêts des siens, ma fortune de la sienne.

— Je crois que les intérêts de la France doivent passer avant ceux d’un homme, si grand que soit cet homme. Je crois que la fortune d’une nation ne doit pas être soumise à celle d’un individu.

— Ainsi, vous êtes prêt à vous séparer de moi ?

— Oui, dès que je croirai voir que vous vous séparez de la France.

— Vous avez tort, Dumas…, dit froidement Bonaparte.

— C’est possible, répondit mon père; mais je n’admets pas les dictatures, pas plus celle de Sylla que celle de César.»29

À la suite de cette altercation Dumas sollicita du commandant en chef la permission de rentrer en France, et l’obtint. Il quitta l’Égypte le 7 mars 1799.

Menacé de naufrage lors de son retour en Europe, il relâche à Tarente, où le gouvernement de Naples le retient deux ans prisonnier avec Dolomieu. Violemment maltraité durant sa captivité, il est libéré par la victoire de Marengo. Mais il en sort estropié de la jambe droite, sourd de l’oreille droite, paralysé de la joue gauche, son œil droit est presque perdu et il est atteint d’un ulcère à l’estomac qui, bien plus tard, lui sera fatal.

Destitution et décès

À son retour en France, à l’époque du Consulat, en 1802, il est victime des licenciements massifs qui ont lieu au moment de la paix d’Amiens. Comme des centaines d’officiers, le général Dumas est mis à la retraite le 13 septembre 1802 (certains auteurs parlent d’épuration car ce sont en priorité les officiers hostiles au nouveau régime qui sont mis de côté)30. Malgré ses réclamations, il ne reçoit pas les 28 500 francs d’arriéré de solde pour les années de captivité, ni sa part des 500 000 francs d’indemnité que le gouvernement napolitain devait verser en faveur des prisonniers retenus. Il devra se contenter avec sa retraite de général de division (environ 4 000 francspar an)31.

Les démarches du général Dumas sont pourtant nombreuses. Il écrit à Bonaparte en 1801, au ministre de la Guerre Berthier en 1802. Il ne s’agit pas seulement du paiement d’arriérés, mais de retrouver un commandement32. Ces tentatives, comme les suivantes, sont sans effet. En 1802, Bonaparte a fait prendre un arrêté qui bannit « tout officier ou soldat de couleur – même réformé – de Paris et de ses alentours ». Dumas doit demander une dérogation pour rester à Villers-Cotterêts33.

Après son décès, sa veuve n’aura droit à aucun secours comme c’est habituellement le cas en la circonstance. Il ne sera pas cité dans Le Mémorial de Sainte-Hélène et restera ignoré de la plupart des historiens de l’Empire.

Il ne fut jamais décoré de la Légion d’honneur, et l’Horatius Coclès français meurt à l’hôtel de l’Epée à Villers-Cotterêts, le 26 février 1806, des suites de ses campagnes et de son ulcère aggravé34 par l’inaction forcée et la rancune de Napoléon35. Son fils, le futur écrivain Alexandre Dumas est alors âgé de 3 ans et 7 mois.

Famille

À Villers-Cotterêts le 28 novembre 1792, il épouse Marie-Louise Labouret, fille de Claude Labouret, aubergiste et commandant de la garde nationale. De cette union naissent deux filles, dont une seule survit, et un fils Alexandre en juillet 1802, le futur écrivain. C’est grâce à l’aide du prêtre appelé au chevet de son père, l’abbé Louis-Chrysôstôme Grégoire (1767-1835)36, que le jeune Alexandre Dumas peut échapper au dénuement. En outre l’homme de Dieu le protège alors contre les insultes de ses camarades et lui donne des cours particuliers37.

Monuments et hommages

En 1913, une statue du général Dumas par Alphonse de Perrin de Moncel, exaltant les origines africaines du héros, est érigée à Paris, place Malesherbes (17e), aujourd’hui place du Général-Catroux, après une campagne soutenue par l’écrivain Anatole France, qui déclare : « Le plus grand des Dumas, c’est le fils de la négresse. Il a risqué soixante fois sa vie pour la France et est mort pauvre. Une pareille existence est un chef-d’œuvre auprès duquel rien n’est à comparer ». La statue a été abattue pendant l’Occupation par les autorités allemandes par les collaborateurs français.

Notes et références

  1.  L’extrait des registres des actes de l’état civil de la ville de Villers-Cotterêts publié par Alexandre Dumas dans Mes Mémoires (p. 5-6 [archive]) mentionne le mariage de Thomas-Alexandre Davy de la Pailleterie, « fils de feu Alexandre-Antoine Davy de la Pailleterie, ancien commissaire d’artillerie, mort à Saint-Germain-en-Laye en juin 1786, et de feue Marie-Cessette Dumas, décédée à la Guinodée, près du Trou-Jérémie, en Amérique, en 1772 »
  2.  Ce train de vie aristocratique montre la capacité d’adaptation du jeune Thomas Alexandre, né administrativement esclave, l’enfant héritant du statut de la mère en vertu du Code noir (Tom Reiss, The Black Count: Glory, Revolution, Betrayal and the Real Count of Monte-Cristo, Crown Publishers, New York, 2012, 330 pages, p. 40).
  3.  Reiss, p. 73-75
  4.  Qui ? Thomas Alexandre ou le Chevalier…
  5.  Reiss, p. 48-52
  6.  Reiss, p. 87-88
  7.  Reiss, p. 96-97
  8.  Reiss, p. 107
  9.  Charles Glinel, Alexandre Dumas Et Son Ceuvre, Slatkine, 1967 (lire en ligne [archive]), p. 18
  10.  Reiss, p. 109
  11.  « À travers d’ArtagnanAthosPorthos et Aramis, transparaissent assez clairement les figures du général et de ses trois compagnons des dragons de la Reine : Carrière de Beaumont, Piston et Espagne ». Claude RibbeLettre ouverte à M. Nicolas Sarkozy à propos du général Dumas et du soixantième anniversaire de la déclaration universelle des droits de l’Homme. (Texte en ligne [archive])
  12.  Reiss, p. 134-135
  13.  Reiss, p. 137-141
  14.  Dans ses Mémoires, Dumas l’écrivain compte treize adversaires.
  15.  Reiss, p. 150-151
  16.  Reiss, p. 155-157
  17.  Reiss, p. 162-163
  18.  Reiss, p. 162-166
  19.  Bernard Gainot, Les officiers de couleur dans les armées de la République et de l’Empire (1792-1815), éditions Karthala, Paris, 2007, 232 pages. Cf. p. 79.
  20.  Reiss, p. 170-173
  21.  Alexandre Dumas, Mes Mémoires, tome 1, éditions Michel Lévy, Paris, 1863, 320 pages. Cf. p. 40.
  22.  Reiss, p. 176-183
  23.  Reiss, p. 183-186
  24.  Reiss, p. 199-206
  25.  Alexandre DumasMes mémoires, Michel Lévy frères, 1863, 1re série, p.101
  26.  Adrien Pascal, Les bulletins de la grande armée, Lesage, 1841, p. 62
  27.  Bernard Gainot dans « Les officiers de couleur dans les armées de la République et de l’Empire (1792-1815) : De l’esclavage à la condition militaire dans les Antilles françaises », Editeur : Karthala (1 octobre 2007), p. 145; cite l’ordre du jour du général Joubert le 21 mars 1797
  28.  Ordre du Général en chef, Pièce No 1548, non datée (sans doute 6 mars 1797). In Correspondance de Napoléon 1er, tome 2, Imprimerie impériale, Paris 1859, 693 pages. Cf. 479-481. Le sabre d’honneur était la plus haute distinction des armées de la République.
  29.  Alexandre Dumas, Mes Mémoires, tome 1, éditions Michel Lévy, Paris, 1863, 320 pages. Cf. pp. 156-7.
  30.  Loïc LEVENT, « Les officiers de l’armée du Consulat et de l’Empire (1800-1815). Etude d’un échantillon représentatif », Mémoire de Master 2, Université de la Sorbonne – Paris IV, année universitaire 2008-2009, 223 pages. Cf. p. 102.
  31.  Ernest d’Hauterive, « Un soldat de la révolution : le général Alexandre Dumas », éditions Paul Ollendorff, Paris, 1897, 257 pages. Cf. p. 248.
  32.  Reiss, p. 340
  33.  Reiss, p. 347-348
  34.  Il rend visite le 20 juin 1805 au médecin de l’Empereur Jean-Nicolas Corvisart qui lui diagnostique un cancer de l’estomac.
  35.  Franck FerrandAu cœur de l’histoire sur Europe 1, 5 avril 2011
  36.  Il s’agit d’un homonyme de son célèbre coreligionnaire, l’abbé Henri Grégoire, parfois confondu avec lui ; l’un et l’autre étaient patriotes et assermentés ; Jean-Daniel Piquet, « La prétendue belle-sœur de couleur de l’abbé Grégoire une homonymie, cause de la bourde du club Massiac ? » in Revue d’histoire et de philosophie religieuses, n° 4, octobre-décembre 1999.
  37.  Alexandre Dumas, Mémoires