« Yaoundé 72 ou la plus belle épopée du football congolais » par Abou Yerim Samb

Seize pays participent, du 17 janvier au 8 février 2015, à Bata, malabo, Mongomo et Ebebiyin, en Guinée Equatoriale, à la phase finale de la 30ème Coupe d’Afrique des nations de football. Parmi ces pays figure le Congo qui a une longue histoire avec la plus populaire et la plus prestigieuse des compétitions sportives africaines. C’est cette histoire que nous vous contons. Après Asmara, en 1968, c’est au tour de Yaoundé72 ou la plus belle épopée du football congolais.

Personne,absolument personne ne put digérer la catastrophe d’Asmara.

Quelques mois seulement après cette débâcle, les autorités prennent une décision radicale : reconstruire sur les cendres d’Asmara. On décide ensuite de faire l’impasse sur la 7ème Coupe d’Afrique des nations dont l’organisation est confiée au Soudan. Mais, il faut attendre 1969 pour que tout se mette en place. Pour corriger les erreurs antérieures, on fait appel à des équipes étrangères qui viennent tester, efficacement, la sélection. L’avènement du commandant Marien Ngouabi à la tête du pays favorise et encourage ces contacts. Ainsi se succèderont les visites de certaines grandes formations continentales et des clubs d’Outre-mer, parmi celles-ci : Santos F.C, du roi Pelé, Rennes (France), etc.

‘’Amoyen’’, nouvel entraîneur national.

Juillet 1969,tout s’accélère. On bouleverse la direction du staff technique. Adolphe Bibanzoulou « Amoyen », libero et capitaine lors des Jeux africains de 1965, et de la campagne d’Asmara, est nommé entraîneur national. Son adjoint est Désiré Mayala « Larbi », un des héros dela Coupe des Tropiques 1962. Tous les deux rentrent fraîchement d’Allemagne oùils ont suivi une formation d’entraîneur à Cologne.

Le 20 juillet 1969,pour le premier match du nouveau duo d’entraîneurs, contre la Tunisie, Bibanzoulou « Amoyen » est entraîneur-joueur-capitaine.

C’est son dernier match, également comme joueur.

Le Congo l’emporte par 4-1. Mbono « Sorcier » a inscrit un but, mais s’envole le lendemain pour Nancy(France), pour y poursuivre ses études.

La relève, préparée par l’entraîneur allemand Otto, pointe aussi son bout de nez. C’est ainsi qu’on voit l’arrivée massive des jeunes dans l’équipe nationale. Après lavague des Balékita ‘’Eusébio’’, Gilbert Itsa, François M’Pelé, Jacques YvonNdolou et Emmanuel Mayanda, les Mbemba ‘’Tostao’’, Ndouli ‘’Rhino’’, Paul Moukila, Mbemba « Thorex », Jean-Claude Diamesso, font également une entrée fracassante dans le « Onze » national.

Dans la nouvelle formation qui sera engagée dans les éliminatoires de la CAN 1972, quelques rescapés d’Asmara : Maxime Matsima, Paul Tandou, Joseph Ngassaki, Maurice Ondjolet, Louis Akouala, Ongagna ‘’Excellent’’, Foutika ‘’Jeannot’’, Christophe Ombelé, Alphonse Niangou, etc. Mais, la même année, Maxime Matsima s’en va en Tunisie, à l’Institut des sports, François M’Pelé et Balékita, en France, dans le football professionnel. Maurice Ondjolet et Poati « Dolido » les rejoignent,mais sans succès puisqu’ils rentrent, rapidement, au bercail.

Il n’empêche. Grâce à la sollicitude présidentielle, les joueurs restés au pays constituent une véritable équipe. Ils obtiennent la qualification au détriment du Nigeria (0-0 et 2-1), en novembre 1970. Il leur faut éliminer la Côte d’Ivoire pour aller à la phase finale confiée au Cameroun. Ils le font en juillet 1971.Battus à Abidjan, à l’aller (2-3), les Diables-Rouges prennent leur revanche(2-0) à Brazzaville, grâce à Moukila et François M’Pelé, auteurs des buts de la victoire.

L’échéance du Cameroun approche.

La campagne de préparation démarre le 25 décembre 1971. Ajaccio de François M’Pelé, Claude Le Roy et Marius Trésor est éclaboussé (5-2), au Stade de la Révolution, avant de prendre sa revanche (1-2) à Pointe-Noire.

L’U.S Valenciennes débarque aussi à Brazzaville, pour une double confrontation également.

Le 2 janvier1972, les Français gagnent le premier match (1-0), mais le Congo, sur coup franc d’Ongagna (65e), réplique, le 4 janvier, au second match.

Le 7 janvier,l’équipe s’offre une tournée en Afrique de l’Ouest.

Dimanche 9janvier, elle bat le Sénégal (2-0), à Dakar, grâce aux buts de Ndouli « Rhino » (17e) et Moukila (33e).

Le 12 janvier, à Conakry, la Guinée l’apprend à ses dépens (1-0), Moukila ayant conclu une frappe violente de Foutika « Jeannot » repoussée par le portier Sylla.

Samedi 15janvier, à 21h, l’équipe rentre au bercail couverte de lauriers.

Après deux semaines d’entraînement, elle reçoit, le 30 janvier, les Brésiliens de Botafogo, avec Jaïrzinho dans leurs rangs. Score: 0-0 dans un stade plein à craquer.

Dernier match : Congo-Guinée,à Brazzaville. Mayanda (14e) répond au but de Chérif Souleymane (5e) Matongo (35e)donne l’avantage au Congo, mais Maxime Camara (85e) arrache le match nul (2-2).

Accroupis, de g. à dr.: ‘’Tostao’’, Moukila, Matongo, Balékita ‘’Eusébio’’, Minga ‘’Pépé’’, Mbono‘’Sorcier’’. Debout: Boukaka, Mfoutou, Ongagna ‘’Excellent’’, Dengaki, Niangou, Ngassaki
‘’Lénine’’, M’Pelé, Matsima, Ndouli ‘’Rhyno

Accroupis, de g. à dr.: ‘’Tostao’’, Moukila, Matongo, Balékita ‘’Eusébio’’, Minga ‘’Pépé’’, Mbono ‘’Sorcier’’. Debout: Boukaka, Mfoutou, Ongagna ‘’Excellent’’, Dengaki, Niangou, Ngassaki ‘’Lénine’’, M’Pelé, Matsima, Ndouli ‘’Rhyno

 

Le 21 février, à l’aéroport Maya-Maya, vingt gars s’envolent pour le Cameroun, le vague à l’âme: Maxime Matsima, Paul Tandou, Emmanuel Mboungou, Gabriel Dengaki, Alphonse Niangou, Joseph Ngassaki, Jacques Yvon Ndolou, Félix Mfoutou, Serge Samuel Boukaka, Gabriel Samba « Njo-Léa », Noël Minga « Pépé », Paul Mbemba « Thorex », Jean-Michel Ongagna « Excellent », Poaty « Hidalgo », Bahamboula-Mbemba Jonas « Tostao », Mbono « Sorcier », Emmanuel Mayanda, Augustin Ndouli « Rhino », Joseph Matongo « Soukous », Paul Moukila « Sayal ». Ils sont rejoints à Douala, par deux professionnels : Balékita « Eusébio » (Toulon) et François M’Pelé (Ajaccio).

Le Congo est dans un groupe difficile : le Soudan, détenteur du trophée, le Maroc,représentant de l’Afrique à la Coupe du monde en 1970, et le Zaïre, une des valeurs sûres du continent.

Honnêtement,personne ne donne des chances au Congo. Premier match, le 25 février, à Douala: le Congo affronte le Maroc. Les deux formations jouent la prudence et pratiquent un football plus attentiste qu’offensif. Mais, à la 34ème minute, le Maroc sonne la charge, par son maître à jouer Ahmed Faras, qui ouvre le score. Réponse du berger à la bergère,à la 45ème minute: sur coupfranc botté par M’Pelé, Moukila, à l’affût, égalise: 1-1. Les deux sélections en restent là. C’est une bonne performance et une agréable surprise, pour le Congo.

Le 28 février,le stade affiche complet pour Congo-Zaïre. C’est le genre de match à ne manquer sous aucun prétexte, surtout quand on connaît l’animosité qui règne, à l’époque, entre les deux pays à cause de leurs choix d’orientation et de société… Pour tout dire, c’est une affaire de suprématie politique. Sur le terrain, c’est l’orage, une grosse pluie, sans compter les caprices des projecteurs du stade qui s’éteignent deux fois, suite aux coups de tonnerre. Finalement, le Zaïre s’impose, grâce à Ntumba « Pouce » (16e et 59e).

On cherche une explication à la défaite du Congo. On trouve : tout l’après-midi les joueurs, debout pendant des heures, sans manger ni se reposer, étaient sous un pont invoquant les dieux pour leur venir en aide. Le temps passant vite, il fallait se rendre en quatrième vitesse au stade. Assurément, ce n’est pas le meilleur moyen de préparer un derby. Entre-temps, les dirigeants politiques ont failli tout simplement retirer l’équipe de la compétition. « Si vous n’êtes pas capables de défendre l’honneur du drapeau rouge, déclarez forfait » : c’est la teneur du télex reçu de Brazzaville.

Les joueurs, avec à leur tête Ndolou, Matsima et M’Pelé, jurent qu’on ne les y reprendra plus.

Le Soudan, le premier, subit leur colère, le 29 février, parce qu’il faut gagner coûte que coûte. Dès la 8ème minute, Mbono « Sorcier », exploitant le débordement et le centre à mi-hauteur de Matongo « Soukous », trouve la faille : 1-0. L’espoir renaît d’autant plus que à la 31ème minute, M’Pelé inscrit un deuxième but. Mais, les Soudanais n’abdiquent pas, bien au contraire. Ils réduisent l’écart par Kamal (32e) et égalisent avant la mi-temps, par Bushara (44e). Les Congolais sont quelque peu découragés.

A l’origine de l’égalisation du Soudan, Gabriel Dengaki qui fond en larmes dans les vestiaires.

François M’Peléa expliqué à Gérard Dreyfus comment il avait remonté son moral : «Je l’ai pris par le bras, l’ai attiré dans un coin tranquille et lui ai expliqué que rien n’était perdu».

Fort heureusement, dès le retour des citrons, Mbemba ‘’Tostao’’ déborde à droite,file vers le point de corner, s’arrête et adresse un centre-tir violent. Le ballon ayant pris de l’effet, glisse entre les bras du portier soudanais et s’en va mourir dans la cage: 3-2, pour le Congo. Ce n’est pas gagné.C’est fait lorsque, à la 55ème minute, Mbono « Sorcier » réussit le doublé : 4-2. Une belle victoire congolaise.

Le verdict du Vitascorbol

Pour la qualification, alors que le Maroc et le Congo sont à égalité de points (3points) et de buts, tout se décide au tirage au sort. Le verdict sort d’une boîte de Vitascorbol où l’on a introduit le nom des deux pays.

La main innocente en sort le fameux papier sur lequel on lit : Congo.Il est 23h45 à l’Akwa Palace. C’est du délire dans le camp congolais.

Deux jours plus tard, c’est la demi-finale contre le…Cameroun, à Yaoundé.

"Demi-finale

"Cameroun-Congo:

On ne donne pas cher des chances congolaises. Mais, contre le cours du jeu, Minga « Pépé » décoche un tir qui fait mouche : 1-0. C’est le début du calvaire du Cameroun, de sa descente aux enfers. Les Marseillais Tokoto et Joseph, Mvé et autres Ndonga se défoncent.

En vain. Le sort est jeté.

Yaoundé pleure l’élimination des siens. Le Congo disputera la finale.

 

 

Mbono « Sorcier », le bourreau du Mali !

Le prochain adversaire n’est autre que le Mali de Salif Keïta, lequel est considéré comme le meilleur footballeur africain de sa génération. Les Congolais jouant la peur au ventre, ils encaissent le premier but, œuvre de Moussa Diakhité (42e). Mais, la riposte est fulgurante. Les Congolais font feu de toute part, en deuxième période. Mbono égalise, sur un centre de Mbemba « Tostao » et une remise de Matongo : 1-1 (57e). Il récidive sur un autre centre à mi-hauteur de « Tostao », décidément insaisissable : 2-1 (59e). François M’Pelé ajoute un troisième but,à la 63ème minute: 3-1. On le voit, en six minutes le tour est dans le sac.

"M’Pelé

Les Maliens réduisent la marque (3-2) par Moussa Traoré (75e),mais trop tard…

Le Congo gagne son premier titre continental contre toute attente, balayant du coup les vestiges de son humiliation d’Asmara. Son équipe nationale cesse de s’appeler Congo-Sport pour devenir officiellement Diables-Rouges,

Le 7 mars 1972.

Ce jour-là, des milliers de Brazzavillois les attendent à l’aéroport international Maya-Maya.Leur avion atterrit dans l’euphorie générale.

Que veut la foule? Voir la coupe, les joueurs et mourir!

Reçus en fin d’après-midi par le président de la République, Marien Ngouabi, ils sont décorés à titre exceptionnel Officiers dans l’Ordre national du Mérite congolais.

Source : Journal « Le Troubadour » N°63 du 5 janvier 2015
Merci à Antoine Dalva qui nous a envoyé l’élément