Zoos Humains : des êtres humains exhibés dans une cage!

Les « zoos humains », symboles oubliés de l’histoire contemporaine, ont été totalement refoulés de notre mémoire collective. Ces exhibitions des « sauvages », aussi bien des « exotiques » que des « monstres », ont pourtant été, en Europe, aux États-Unis et au Japon, une étape majeure du passage progressif d’un racisme scientifique à un racisme populaire. Au carrefour du discours savant, des cultures de masse et de l’intérêt des puissances coloniales, ces exhibitions ont touché un peu moins d’un milliard et demi de visiteurs depuis l’exhibition en Europe de la Vénus hottentote, au début du XIXe siècle. Ces exhibitions, peuplées d’êtres difformes et de personnes en provenance des espaces coloniaux d’Afrique, d’Amérique, d’Océanie ou d’Asie, comme appartenant à un univers de l’anormalité, disparaîtront progressivement avec les années 1930, mais elles avaient fait alors leur œuvre : bâtir deux humanités.

 Étymologiquement le terme de « zoo « provient du grec zôon qui signifie être vivant. Donc le mot  » zoo » représente les animaux, les plantes et aussi les hommes. L’Occident emprisonne les plantes sous la forme de jardins zoologiques, les animaux sous la forme de parcs zoologiques et les êtres humains sous la forme de zoos humains. Dans tous les cas c’est le même dispositif on cloisonne des êtres vivants. On peut mentionner que le terme de zoos humains est incorrect, c’est un pléonasme puisque « zoo » signifie être vivant or un humain est un être vivant. Cependant nous utiliserons parfois volontairement l’expression de « zoos humains » dans ce site car c’est l’expression la plus connue à l’heure actuelle pour décrire ce phénomène pour l’instant.  Au XIX ème siècle, la grande majorité des Occidentaux ont leurs premiers contacts avec les populations non-européennes à travers une grille, une barrière, un enclos. Le but est de placer les êtres humains exhibés au même niveau que les animaux. Ils sont présentés comme des « pensionnaires » du parc zoologique, c’est-à-dire qu’on ne les perçoit pas comme des êtres humains mais bien comme des êtres vivants qui font partie du cheptel du zoo. Sur les panneaux d’informations des cages, on indique le lieu où ils vivent, le climat, leur nourriture en rappelant aux visiteurs de « Ne pas nourrir les indigènes ils sont nourris ». Dès 1874 en Allemagne les exhibitions d’êtres humains ont lieu au zoo d’Hambourg dirigé par Hagenbeck. En France, les exhibitions d’êtres humains se déroulent au jardin d’acclimatation de Paris de 1877 jusqu’en 1931 sous le nom feutré d’« expositions ethnographiques ». 

La symbolique du Zoo

zoos humains, zoo humain, colonisation, racisme, homme noir  Initialement le zoo est un espace où l’on rassemble des êtres vivants en particulier des animaux dans un milieu artificiel ou dans un espace confiné. Les animaux sont arrachés de leur milieu naturel puis ils sont mis en captivité, enfermés dans un espace restreint. De par son essence, le zoo engendre une vision irréaliste, réductrice et dégradée de l’être vivant enfermé. Dans un zoo, les visiteurs sont séparés des animaux par des grilles, des enclos et des barrières pour sécuriser le public. C’est un lieu où la nature est sous contrôle, elle est dominée puisqu’elle est cloisonnée. Dans cet espace compartimenté, le public ressent un sentiment de supériorité sur la nature captive où peut s’affirmer sa volonté et sa satisfaction de vaincre le sauvage. La séparation physique (le grillage) entre le public et l’animal incarne la frontière entre la sauvagerie et la civilisation. Le zoo devient le symbole le plus explicite de la victoire de la culture sur la nature, du civilisé sur le sauvage. À travers les zoos humains, l’Occident consolide son sentiment de dominer la nature et tous les êtres vivants. En effet pour l’Europe la supériorité de l’homme blanc est indéniable, garant des valeurs de la civilisation, les autres hommes représentent des degrés de primitivisme, des étapes du développement de l’espèce humaine, des êtres vivants fixés dans un état naturel de sauvagerie. L’humanité non européenne est reléguée au rang d’animal sauvage. Pour l’Occident, les peuples non-blancs représentent la nature sauvage en voie de domestication, c’est la sauvagerie en voie de civilisation.  Cette croyance occidentale  génère un sentiment de supériorité vis-à-vis des peuples non-européens. Leur exhibition permet de créer une frontière irréductible entre les deux humanités l’une qui se croit supérieure parce qu’elle est blanche et l’autre de facto inférieure parce qu’elle est non-blanche. Considérés comme des animaux, les exhibés sont déshumanisés. Ce dogme de la supériorité des peuples leucodermes sur les autres peuples permet d’aboutir à toutes les dérives possibles.

Exhiber des êtres humains : un scandale moral

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  Pour l’Occident les zoos humains ont pour but de consolider durablement une barrière qu’elle souhaite infranchissable entre elle et le reste de l’humanité. Dans le processus d’exhibition il y a toujours un rapport de force, celui qui exhibe, celui qui regarde (en l’occurrence le peuple vainqueur) et celui qui est regardé, celui qui est exhibé (en l’occurrence le peuple vaincu). Ce dernier est perçu comme une chose vivante, un « être étrange »1, une « bizarrerie humaine»2 qui doit être civilisé, c’est tout sauf un être humain à part entière.  Exhiber un être humain génère un processus de chosification de l’homme. L’être humain n’ est plus sujet c’est un objet. L’homme déshumanisé devient inexorablement une chose.  Voilà le fond du problème qui est totalement éludé dans tous les ouvrages qui traitent du phénomène des « Zoos humains ». La plupart du temps leurs auteurs tentent de justifier les zoos humains en laissant croire que c’est un phénomène spontané suscité par le contexte colonial. Certains auteurs vont jusqu’à qualifier le comportement général du public de l’époque d’être « trop stupide »3, ils parlent de la « stupidité des foules »4. Mais comment le comportement de la masse européenne aurait pu être différent alors qu‘elle est elle-même éduquée à intégrer cette vision raciste du monde qui fait partie de sa propre culture. Comment peut on prétendre que l’Europe fait preuve de stupidité alors que la classe dirigeante des pays occidentaux assiste en grande pompe à ces exhibitions? Dès le XV ème siècle, l’élite occidentale procède à l’exhibition de négrillons au sein de sa cour comme elle le fera par la suite avec les amérindiens emmenés d’Amérique. Le président de la République Sadi Carnot assiste lui même à l’exhibition des Amazones du Dahomey en 1891. Pour l’exposition universelle de 1889, c’est le gouvernement de Carnot qui assure le recrutement et la sélection des exhibés. Doit on comprendre que la classe politique elle-même fait preuve de stupidité? Restons sérieux. En vérité le concept de Zoos humains  » est un phénomène culturel occidental qui a débuté depuis l’antiquité et s’est transmis jusqu’à aujourd’hui. On peut comprendre l’embarras que peut causer cette page honteuse et immorale de l’histoire en revanche il est temps de regarder les choses en face pour tirer les leçons du passé. Exhiber des hommes c’est les déshumaniser. L’homme exhibé est implacablement dépouillé de sa dignité humaine consciemment ou inconsciemment. L’humain ne reconnaît plus en l’autre un humain mais une chose. Il faut souligner le côté déstructurant et destructeur de ces exhibitions. La chosification de l’autre est mortifère. Pour les exhibés, ce n’est pas une destruction physique au sens propre du terme mais c’est bien une destruction symbolique. Les exhibés sont réduits à une image où ils représentent la sauvagerie, le primitivisme, l’infériorité. Ils sont instrumentalisés idéologiquement pour construire une image fortement erronée de la réalité. Pour les Européens, les exhibés sont perçus à travers cette fausse image préfabriquée : « Ils ne perçoivent qu’une image de celui-ci, l’image dont les contours sont obligatoirement déformés parce l’intention à l’origine de l’exhibition, la mise en scène, les décors, la composition des individus de la troupe ou du village ne sont qu’une réalité fabriquée de toutes pièces »[5]. L’Occident ne perçoit plus l’homme non-blanc comme il est réellement mais comme il voudrait qu’il soit :«Le public veut des bêtes curieuses, sauvages, féroces, bien différentes des espèces européennes, pour se dépayser et rêver aux contrées lointaines»[6].  C’est pourquoi toutes les exhibitions ont souvent eu lieu dans des endroits où sont généralement présentés des animaux pour rabaisser tous les exhibés au rang de sous-hommes.

deshumanisation, zoos humains, racisme, hiérachie des races  Les exhibitions qui se déroulent dans les zoos sont cautionnées par les pseudo-scientifiques de l’époque : les anthropologues. Ils s’efforcent de valider une hiérarchisation des hommes totalement infondée. L’objectif fixé par l’anthropologie est de hiérarchiser arbitrairement les peuples non-européens afin de légitimer la suprématie blanche sur le reste du monde. Toutes les descriptions anthropologiques établies par ces pseudo-scientifiques n’ont strictement aucun sens. Par exemple pour l’Afrique du sud, elle a créée trois races:

– les Boschimans :  «la race du sol», «les hommes des bois, les sauvages par excellence»,

– les Cafres : «ce sont des nègres typiques» (Les autres ne sont ils pas eux aussi des Nègres ?!), selon la croyance de l’époque,  une race venue après les Boschimans .

– les Hottentots qui représentent : « tout ce qui n’est pas notoirement Cafre ou Boschiman ». D’ailleurs il est édifiant de citer la confuse conclusion de Paul Topinard, éminent anthropologue de son temps au sujet des dits «Hottentots» qu’il a vu au Jardin : « Les Hottentos du Jardin d’acclimatation sont la démonstration vivante qu’il n’y a pas de race de ce nom, pas de type de ce nom, mais que les Hottentots sont une race métisse de Cafre et de Boschiman, avec prédominance de Boschiman »[7]. Voilà comment les scientifiques font de la science au XIX ème siècle. La hiérarchisation des races est incohérente puisque la race n’a aucun fondement biologique, c’est uniquement un concept social. On peut facilement imaginer toutes les fantaisies et incohérences d’une « science » dont l’hypothèse de travail fondatrice est entièrement fausse. Évidemment les publications de ces scientifiques nous apparaissent absurdes aujourd’hui en revanche il est judicieux d’analyser le contenu de cette « science » afin que l’internaute se rende compte par lui-même du caractère anti-scientifique de l’anthropologie parfois appelée aussi ethnographie telle qu’elle a été élaborée au XIX ème siècle. Notre démarche n’est en rien ironique bien au contraire, nous décrivons objectivement les faits pour que chacun puisse se faire sa propre opinion. En fait à quoi servent véritablement ces exhibitions ? L’aspect scientifique est une supercherie, on ne peut plus continuer à avancer ce prétexte fallacieux. Au XIX ème siècle les intellectuels occidentaux s’interrogent eux-mêmes sur cette pseudo science qui repose sur une néfaste idéologie. Selon Fulbert Dumonteil « Il n’est guère de science plus à ma mode que l’ethnographie : N’a-t-elle pas aujourd’hui ses annales et ses revues, ses livres de voyage, ses musées, ses instructives et curieuses exhibitions au Jardin Zoologique d’Acclimatation, attraction du public, étude de savants ? » [8]. Attraction du public ou étude de savants ? La question est déjà posée au XIX ème siècle. Les ouvrages modernes sur le sujet ont pour besogne d’y répondre et ils s’échinent à expliquer que ces exhibitions représentent simultanément des intérêts communs, ludique pour le peuple et instructif pour les scientifiques or il n’en est rien. Quand, comment et pourquoi l’anthropologie a-t-elle été créée. Paul Broca déclare que « l’anthropologie est de toutes les branches des sciences naturelles celle qui s’est développée la dernière » [9].

deshumanisation, zoos humains, paul broca, topinard, anthropologie   L’anthropologie prend son essor en France au XIX ème siècle à la suite de la fondation de la société d’anthropologie de Paris en 1859. Elle avait été inaugurée auparavant par Buffon en 1749 mais elle est restée entre les mains d’un cercle restreint d’acteurs. Elle commence réellement à se développer en 1859 (une dizaine d’années après l’abolition de l’esclavage). Auparavant l ‘Occident n’avait pas besoin de cette « science » et pour cause les Africains n’avaient pas de « réalité humaine juridique », ils étaient considérés légalement comme des biens meubles (cf code noir de Colbert). Suite à l’abolition de l’esclavage, l’exploitation de l’homme par l’homme se poursuit avec la colonisation. Afin de légitimer sa domination sur l’Afrique, l’Europe crée l’anthropologie qui a pour mission de prouver que les Africains sont une race inférieure que l’Occident se doit de les civiliser. L’émergence et le contexte dans lequel a été développée l’anthropologie, les incohérences, les approximations, les incertitudes dont font preuve les animateurs de cette pseudo science sont autant de faits objectifs qui prouvent que l’anthropologie n’est en rien une science mais une propagande idéologique recouverte du manteau de la science qui a pour but de démontrer que l’européen est intellectuellement supérieur aux autres hommes et que par voie de conséquence cela lui donne le droit de s’approprier les ressources d’autrui. Dans le paradigme occidental, nous l’avons déjà prouvé dans la section «  Ses origines«  du site, l’homme a toujours été déshumanisé, dépouillé de sa dignité humaine, il est souvent relégué au rang d’animal ou d’objet, c’est un fait culturel historique indéniable. Le processus de chosification de l’autre est un procédé courant en Occident, il remonte à la plus haute antiquité. Considérer un homme comme un objet ou un animal est un scandale moral peu importe l’époque historique. Notre démarche est de comprendre les mécanismes de ce phénomène et non de les juger. Le processus de déshumanisation de l’homme est un phénomène culturel européen qui est loin d’avoir disparu, il est toujours à l’oeuvre en Occident, vous pouvez vous en convaincre dans la section « Sa continuité  » du site. À la fin du XIX ème siècle, l’Occident accentue sa vision de l’homme, sa perception de l’être humain et crée une profonde rupture entre l’homme blanc et le non-blanc à travers les « zoos humains ». La dégradation de l’homme est violente si bien qu’il est explicitement considéré comme un animal. Pour l’Europe, la scission est claire : «L’Autre ne serajamais nous »10. L’Occident décide de se séparer du reste de l’humanité, cette navrante idéologie a laissé de graves séquelles jusqu’à aujourd’hui. Il est regrettable que les auteurs des ouvrages sur le sujet n’ont pas le courage intellectuel d’admettre que l’anthropologie du XIX ème siècle est non une science mais une campagne de propagande pour légitimer l’exploitation de l’homme par l’homme. Ils persistent à clamer que les savants ont construit une hiérarchie des races qu’ils cautionnent par conformisme et qu’ils n’ont fait que valider un racismesans même s’en rendre compte11. Les scientifiques de l’époque savent pertinemment ce qu’ils disent, au contraire ce sont les personnes les mieux placées pour infirmer le dogme de l’infériorité naturelle des peuples non blancs. De notre point de vue ces hommes dit de sciences étaient des idéologues, ils savent tous consciemment qu’il n’y a aucune différence intellectuelle entre l’homme non blanc et l’européen. Ceux qui continuent de défendre l’attitude de ces scientifiques en prétextant qu’ils ignoraient qu’ils cautionnaient le racisme, qu’ils étaient de bonne foi 12sont alors contraint d’admettre l’incompétence manifeste de ces scientifiques. En effet déjà au XIX ème siècle, tous les travaux, les mesures anthropométriques prouvent qu’il est scientifiquement impossible d’échafauder une hiérarchisation des races. Si ces pseudo-scientifiques se sont enferrés « de bonne foi  » dans l’erreur alors il faut admettre que ce ne sont qu’une équipe d’imbéciles qui s’amusent dans leurs laboratoires avec des êtres humains et se divertissent dans les zoos européens tout comme le public. En vérité ces pseudo-scientifiques ont accepté de continuer à diffuser le mensonge : ils ont sciemment décider de faire de l’idéologie, de la propagande et non plus de la science. Il est temps de dénoncer ces faux scientifiques qui ont outragé la véritable science et ont consolidé le racisme. Étant donné que l’armée des 53 auteurs modernes qui ont rédigé l’ouvrage médiatique « Zoos humains » n’ont à aucun moment condamné l’idéologie mise en place par les hommes de sciences de l’époque, il est légitime de se poser la question suivante : ne poursuivent-ils pas eux-même la propagande idéologique des pseudo-scientifiques du XIX ème siècle ?

 Sources :

[1] Girard de Rialle, Les Nubiens du Jardin d’acclimatation, Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, Paris, Masson, 1877.
[2] Op. cit.
[3] Association Images & Mémoires, « Villages Noirs » et visiteurs africains et malgaches en France et En Europe, Paris, Kharthala, 2001, p24.
[4] Op. cit., p40.
[5] Patrick Minder, « La construction du colonisé dans une métropole sans empire: le cas de la suisse », Zoos Humains, Paris, La Découverte, 2004, p231.
[6] Éric Baratay, « Le frisson sauvage : les zoos comme mise en scène de la curiosité », Zoos Humains, La Découverte, Paris, 2004, p31.
[7] Paul Topinard, Les Boshimans à Paris, Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, Paris, Masson,1887.
[8] Fulbert-Dumontheil, Guerriers et guerrières du Dahomey au jardin zoologique d’acclimatation, Paris, février 1891.
[9] Paul Broca, dans la préface de l’ « anthropologie » de Paul Topinard, Paris, C. Reinwald et Cie, 1895.
[10] Zoos Humains, La Découverte, Paris, 2004, p16.
[11] Op. cit., p12.
[12] Op. cit., p126.

Source : deshumanisation.com

 

Des exhibitions racistes qui fascinaient les Européens

in monde-diplomatique.fr

Ces zoos humains de la République coloniale

Comment cela a-t-il été possible ? Les Européens sont-ils capables de prendre la mesure de ce que révèlent les « zoos humains » de leur culture, de leurs mentalités, de leur inconscient et de leur psychisme collectif ? Double question alors que s’ouvre enfin, à Paris, au cœur du temple des arts — le Louvre —, la première grande exposition sur les arts premiers.

par Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire, août 2000

Les zoos humains, expositions ethnologiques ou villages nègres restent des sujets complexes à aborder pour des pays qui mettent en exergue l’égalité de tous les êtres humains. De fait, ces zoos, où des individus « exotiques » mêlés à des bêtes sauvages étaient montrés en spectacle derrière des grilles ou des enclos à un public avide de distraction, constituent la preuve la plus évidente du décalage existant entre discours et pratique au temps de l’édification des empires coloniaux.

« Cannibales australiens mâles et femelles. La seule et unique colonie de cette race sauvage, étrange, défigurée et la plus brutale jamais attirée de l’intérieur des contrées sauvages. Le plus bas ordre de l’humanité  (1). »

L’idée de promouvoir un spectacle zoologique mettant en scène des populations exotiques apparaît en parallèle dans plusieurs pays européens au cours des années 1870. En Allemagne, tout d’abord, où, dès 1874, Karl Hagenbeck, revendeur d’animaux sauvages et futur promoteur des principaux zoos européens, décide d’exhiber des Samoa et des Laponscomme populations « purement naturelles » auprès des visiteurs avides de « sensations ». Le succès de ces premières exhibitions le conduit, dès 1876, à envoyer un de ses collaborateurs au Soudan égyptien dans le but de ramener des animaux ainsi que des Nubiens pour renouveler l’« attraction ». Ces derniers connurent un succès immédiat dans toute l’Europe, puisqu’ils furent présentés successivement dans diverses capitales comme Paris, Londres ou Berlin.

Un million d’entrées payantes

Une telle réussite a, sans aucun doute, influencé Geoffroy de Saint-Hilaire, directeur du Jardin d’acclimatation, qui cherchait des attractions à même de redresser la situation financière délicate de l’établissement. Il décide d’organiser, en 1877, deux « spectacles ethnologiques », en présentant desNubiens et des Esquimaux aux Parisiens. Le succès est foudroyant. La fréquentation du Jardin double et atteint, cette année-là, le million d’entrées payantes… Les Parisiens accourent pour découvrir ce que la grande presse qualifie alors de « bande d’animaux exotiques, accompagnés par des individus non moins singuliers ». Entre 1877 et 1912, une trentaine d’« exhibitions ethnologiques » de ce type seront ainsi produites au Jardin zoologique d’acclimatation, à Paris, avec un constant succès.

De nombreux autres lieux vont rapidement présenter de tels « spectacles » ou les adapter à des fins plus « politiques », à l’image des Expositions universelles parisiennes de 1878, de 1889 (dont le « clou » était la tour Eiffel) – un « village nègre » et 400 figurants « indigènes » en constituaient l’une des attractions majeures – et celle de 1900, avec ses 50 millions de visiteurs et le célèbre Diorama « vivant » sur Madagascar, ou, plus tard, les Expositions coloniales, à Marseille en 1906 et 1922, mais aussi à Paris en 1907 et 1931.

Des établissements se spécialisent dans le « ludique », comme les représentations programmées au Champ-de-Mars, aux Folies-Bergère ou à Magic City ; et dans la reconstitution coloniale, avec, par exemple, au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, la reconstitution de la défaite des Dahoméens de Behanzin devant l’armée française…

Pour répondre à une demande plus « commerciale » et à l’appel de la province, les foires et expositions régionales deviennent très vite les lieux de promotion par excellence de ces exhibitions. C’est dans cette dynamique que se structurent, très rapidement, les « troupes » itinérantes – passant d’une exposition à une foire régionale – et que se popularisent les célèbres« villages noirs » (ou « villages sénégalais »), comme lors de l’exposition de Lyon en 1894. Il n’est dès lors pas une ville, pas une exposition et pas un Français qui ne découvrent, à l’occasion d’un après-midi ensoleillé, une reconstitution « à l’identique » de ces contrées sauvages, peuplées d’hommes et d’animaux exotiques, entre un concours agricole, la messe dominicale et la promenade sur le lac.

C’est alors par millions que les Français, de 1877 au début des années 30, vont à la rencontre de l’Autre. Un « autre » mis en scène et en cage. Qu’il soit peuple « étrange » venu de tous les coins du monde ou indigène de l’Empire, il constitue, pour la grande majorité des métropolitains, le premier contact avec l’altérité. L’impact social de ces spectacles dans la construction de l’image de l’Autre est immense. D’autant qu’ils se combinent alors avec une propagande coloniale omniprésente (par l’image et par le texte) qui imprègne profondément l’imaginaire des Français. Pourtant, ces zoos humains demeurent absents de la mémoire collective.

L’apparition, puis l’essor et l’engouement pour les zoos humains résultent de l’articulation de trois phénomènes concomitants : d’abord, la construction d’un imaginaire social sur l’autre (colonisé ou non) ; ensuite, la théorisation scientifique de la « hiérarchie des races » dans le sillage des avancées de l’anthropologie physique ; et, enfin, l’édification d’un empire colonial alors en pleine construction.

Bien avant la grande expansion coloniale de la IIIe République des années 1870-1910, qui s’achève par le tracé définitif des frontières de l’Empire outre-mer, s’affirme, en métropole, une passion pour l’exotisme et, en même temps, se construit un discours sur les « races » dites inférieures au croisement de plusieurs sciences. Certes, la construction de l’identité de toute civilisation se bâtit toujours sur des représentations de l’autre qui permettent – par effet de miroir – d’élaborer une autoreprésentation, de se situer dans le monde.

En ce qui concerne l’Occident, on peut déceler les premières manifestations de cela dans l’Antiquité (la catégorisation du « barbare », du « métèque » et du citoyen), idée à nouveau portée par l’Europe des croisades, puis lors de la première phase d’explorations et de conquêtes coloniales des XVIe et XVIIe siècles. Mais, jusqu’au XIXe siècle, ces représentations de l’altérité ne sont qu’incidentes, pas forcément négatives et ne semblent pas pénétrer profondément dans le corps social.

Avec l’établissement des empires coloniaux, la puissance des représentations de l’autre s’impose dans un contexte politique fort différent et dans un mouvement d’expansion historique d’une ampleur inédite. Le tournant fondamental reste la colonisation, car elle impose la nécessité de dominer l’autre, de le domestiquer et donc de le représenter.

Aux images ambivalentes du « sauvage », marquées par une altérité négative mais aussi par les réminiscences du mythe du « bon sauvage » rousseauiste, se substitue une vision nettement stigmatisante des populations « exotiques ». La mécanique coloniale d’infériorisation de l’indigène par l’image se met alors en marche, et, dans une telle conquête des imaginaires européens, les zoos humains constituent sans aucun doute le rouage le plus vicié de la construction des préjugés sur les populations colonisées. La preuve est là, sous nos yeux : ils sont des sauvages, vivent comme des sauvages et pensent comme des sauvages. Ironie de l’histoire, ces troupes d’indigènes qui traversaient l’Europe (et même l’Atlantique) restaient bien souvent dix ou quinze ans hors de leurs pays d’origine et acceptaient cette mise en scène… contre rémunération. Tel est l’envers du décor de la sauvagerie mise au zoo, pour les organisateurs de ces exhibitions : le sauvage, au tournant du siècle, demande un salaire (2) !

En parallèle, un racisme populaire se déploie dans la grande presse et dans l’opinion publique, comme toile de fond de la conquête coloniale. Tous les grands médias, des journaux illustrés les plus populaires – comme Le Petit Parisien ou Le Petit Journal – aux publications à caractère « scientifique » – à l’image de La Nature ou La Science amusante -, en passant par les revues de voyages et d’exploration – comme Le Tour du monde ou le Journal des voyages -, présentent les populations exotiques – et tout particulièrement celles soumises à la conquête – comme des vestiges des premiers états de l’humanité.

Le vocabulaire de stigmatisation de la sauvagerie – bestialité, goût du sang, fétichisme obscurantiste, bêtise atavique – est renforcé par une production iconographique d’une violence inouïe, accréditant l’idée d’une sous-humanité stagnante, humanité des confins coloniaux, à la frontière de l’humanité et de l’animalité (3).

La race blanche naturellement supérieure

Simultanément, l’infériorisation des « exo tiques » est confortée par la triple articulation du positivisme, de l’évolutionnisme et du racisme. Les membres de la société d’anthropologie – créée en 1859, à la même date que le Jardin d’acclimatation de Paris – se sont rendus plusieurs fois à ces exhibitions grand public pour effectuer leurs recherches orientées vers l’anthropologie physique. Cette science obsédée par les différences entre les peuples et l’établissement de hiérarchies donnait à la notion de « race » un caractère prédominant dans les schémas d’explication de la diversité humaine. On assiste, à travers les zoos humains, à la mise en scène de la construction d’une classification en « races » humaines et de l’élaboration d’une échelle unilinéaire permettant de les hiérarchiser du haut en bas de l’échelle évolutionniste.

Ainsi, le comte Joseph Arthur de Gobineau, par son Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-1855), avait établi l’inégalité originelle des races en créant une typologie sur des critères de hiérarchisation largement subjectifs comme « beauté des formes, force physique et intelligence », consacrant ainsi les notions de « races supérieures » et « races inférieures ». Comme beaucoup d’autres, il postule alors la supériorité originelle de la « race blanche », qui possède, selon lui, le monopole de ces trois données et sert alors de norme lui permettant de classer le Noir dans une infériorité irrémédiable au plus bas de l’échelle de l’humanité et les autres « races » comme intermédiaires.

Une telle classification se retrouve dans les programmations parisiennes des zoos humains et conditionne largement l’idéologie sous-jacente de ces spectacles. Lorsque les Cosaques sont, par exemple, invités au Jardin zoologique d’acclimatation, l’ambassade de Russie insiste pour qu’ils ne soient pas confondus avec les « nègres » venus d’Afrique, et, lorsque Buffalo Bill arrive avec sa « troupe », il trouve sans conteste sa place au Jardin grâce à la présence d’« Indiens » dans son spectacle ! Enfin, quand les lilliputiens sont présentés au public, ils entrent sans aucun problème dans la même terminologie de la différence, de la monstruosité et de la bestialité que les populations exotiques !

Du darwinisme social au colonialisme

Le darwinisme social, vulgarisé et réinterprété par un Gustave Le Bon ou un Vacher de Lapouge au tournant du siècle, trouve sa traduction visuelle de distinction entre « races primitives » et « races civilisées » dans ces exhibitions à caractère ethnologique. Ces penseurs de l’inégalitarisme découvrent, à travers les zoos humains, un fabuleux réservoir de spécimens jusqu’alors impensable en métropole.

L’anthropologie physique, comme l’anthropométrie naissante, qui constitue alors une grammaire des « caractères somatiques » des groupes raciaux – systématisé dès 1867 par la Société d’anthropologie avec la création d’un laboratoire de craniométrie -, puis le développement de la phrénologie, légitiment le développement de ces exhibitions. Elles incitent les scientifiques à soutenir activement ces programmations, pour trois raisons pragmatiques : une mise à disposition pratique d’un « matériel » humain exceptionnel (variété, nombre et renouvellement des spécimens…) ; un intérêt du grand public pour leurs recherches, et donc une possibilité de promouvoir leurs travaux dans la grande presse ; enfin, la démonstration la plus probante du bien-fondé des énoncés racistes par la présence physique de ces « sauvages ».

Les civilisations extra-européennes, dans cette perception linéaire de l’évolution socioculturelle et cette mise en scène de proximité avec le monde animalier, sont considérées comme attardées, mais civilisables, donc colonisables. Ainsi, la boucle est bouclée. La cohérence de tels spectacles devient une évidence scientifique, en même temps qu’une parfaite démonstration des théories naissantes sur la hiérarchie des races et une parfaite illustration in situ de la mission civilisatrice alors en marche outre-mer. Scientifiques, membres du lobby colonial ou organisateurs de spectacles y trouvent leur compte.

La mise en pratique des fondements anthropologiques « darwiniens » de la science politique, illustrée et popularisée par de telles exhibitions, va très vite donner une résonance au projet « eugéniste » de Georges Vacher de Lapouge et consorts, dont le programme consistait en l’amélioration des qualités héréditaires de telle ou telle population au moyen d’une sélection systématique et volontaire. Très significativement, les exhibitions de « monstres » (nains ou lilliputiens comme au Jardin zoologique d’acclimatation en 1909, bossus ou géants dans les nombreuses fêtes foraines itinérantes, macrocéphales ou « nègres » albinos comme en 1912 à Paris) connaissent au tournant du siècle une très forte popularité, qui accompagne et interpénètre le succès foudroyant des zoos humains. Sans doute eugénisme, darwinisme social et hiérarchie raciale se répondent-ils dialectiquement. Sans doute participent-ils d’une même angoisse devant l’altérité, angoisse qui trouve alors son exutoire dans une rationalisation inégalitaire des « races », dans une stigmatisation commune du « taré » et de l’« indigène ».

Les « zoos humains » se trouvent ainsi au confluent d’un racisme populaire et de l’objectivation scientifique de la hiérarchie raciale, tous deux portés par l’expansion coloniale. Remarquable indice de cette confluence, les« exhibitions ethnologiques » du Jardin zoologique d’acclimatation sont légitimées, comme nous l’avons vu, par la Société d’anthropologie et par la quasi-totalité de la communauté scientifique française. Même si, entre 1890 et 1900, la Société d’anthropologie devient nettement plus circonspecte quant au caractère « scientifique » de tels spectacles, elle ne peut qu’apprécier cet afflux de populations qui lui permettent d’approfondir ses recherches sur la diversité des « espèces ». La rupture va naître finalement de l’importance croissante donnée à ces divertissements appréciés du public, et surtout à leur caractère de plus en plus populaire et théâtral.

Il faut dire que ces spectacles – mais aussi les exhibitions au Champ-de-mars et aux Folies-Bergère – se structurent sur une mise en scène de plus en plus élaborée de la « sauvagerie » : accoutrement baroque, danses frénétiques, simulation de « combats sanguinaires » ou de « rites canni bales », insistance des programmes publicitaires sur la « cruauté », la « barbarie » et les« coutumes inhumaines » (sacrifices humains, scarifications…).

Entre « eux » et « nous », une barriére infranchissable Tout converge pour qu’entre 1890 et la première guerre mondiale une image particulièrement sanguinaire du sauvage s’impose. Ces « spectacles » – construits sans aucun souci de vérité ethnologique, est-il besoin de le préciser – renvoient, développent, actualisent et légitiment les stéréotypes racistes les plus malsains qui forment l’imaginaire sur l’« autre » au moment de la conquête coloniale. Effectivement, il est essentiel de souligner que la « fourniture de ces indigènes » suit étroitement les conquêtes de la République outre-mer, recevait l’accord (et le soutien) de l’administration coloniale et contribuait à soutenir explicitement l’entreprise coloniale de la France.

Ainsi, des Touaregs furent exhibés à Paris durant les mois suivant la conquête française de Tombouctou en 1894 ; de même, des Malgaches apparurent une année après l’occupation de Madagascar ; enfin, le succès des célèbres amazones du royaume d’Abomey fait suite à la très médiatique défaite de Behanzin devant l’armée française au Dahomey. La volonté de dégrader, d’humilier, d’animaliser l’autre – mais aussi de glorifier la France outre-mer à travers un ultranationalisme à son apogée depuis la défaite de 1870 – est ici pleinement assumée et relayée par la grande presse, qui montre, face aux colonisateurs, des « indigènes » déchaînés, cruels, aveuglés de fétichisme et assoiffés de sang. Les différentes populations exotiques tendent ainsi à être toutes montrées sous ce jour peu flatteur : il y a un phénomène d’uniformisation par la caricature de l’ensemble des « races » présentées, qui tend à les rendre presque indistinctes. Entre « eux » et « nous », une barrière infranchissable est désormais dressée.

Attractifs, les « sauvages » amenés en Occident le sont sans aucun doute, mais ils suscitent un sentiment de crainte. Leurs actions et leurs mouvements doivent être strictement contrôlés. Ils sont présentés comme absolument différents, et la mise en scène européenne les oblige à se conduire comme tels, puisqu’il leur est interdit de manifester tout signe d’assimilation, d’occidentalisation aussi longtemps qu’ils sont montrés. Ainsi, dans la plupart des manifestations, il est impensable qu’ils se mélangent avec les visiteurs. Grimés selon les stéréotypes en vigueur, leur accoutrement est conçu pour être le plus singulier possible. Les exhibés doivent en outre rester à l’intérieur d’une partie précisément circonscrite de l’espace de l’exposition (sous peine d’amende retenue sur leur maigre solde), marquant la frontière intangible entre leur monde et celui des citoyens qui les visitent, les inspectent. Une frontière délimite scrupuleusement la sauvagerie et la civilisation, la nature et la culture.

Quand le corps du « sauvage » fascine Le plus frappant dans cette brutale animalisation de l’autre est la réaction du public. Au cours de ces années d’exhibitions quotidiennes, fort peu de journalistes, d’hommes politiques ou de scientifiques s’émeuvent des conditions sanitaires et de parcage – souvent catastrophiques – des « indigènes » ; sans même parler des nombreux décès de populations comme lors de la présence des Indiens Kaliña (Galibi) en 1892, à Paris (4), peu habituées au climat français.

Quelques récits soulignent néanmoins l’effroi devant de tels spectacles. Au coeur de ceux-ci, l’attitude du public n’est pas le sujet le moins choquant : nombre de visiteurs jettent nourriture ou babioles aux groupes exposés, commentent les physionomies en les comparant aux primates (reprenant en cela l’une des antiennes de l’anthropologie physique, avide de débusquer les« caractères simiesques » des indigènes), ou rient franchement à la vision d’une Africaine malade et tremblante dans sa case. Ces descriptions – certes lacunaires – démontrent assez le succès de la « racialisation latente des esprits » chez les contemporains. Dans un tel contexte, l’Empire pouvait se déployer en toute bonne conscience et instituer en son sein l’inégalité juridique, politique et économique entre Européens et « indigènes », sur fond de racisme endémique, puisque la preuve était donnée en métropole que là-bas il n’y avait que des sauvages juste sortis des ténèbres.

Les zoos humains ne nous révèlent évidemment rien sur les « populations exotiques ». En revanche, ils sont un extraordinaire instrument d’analyse des mentalités de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 30. En effet, par essence, zoos, expositions et jardins avaient pour vocation de montrer le rare, le curieux, l’étrange, toutes expressions du non-habituel et du différent, par opposition à une construction rationnelle du monde élaborée selon des standards européens (5).

Ces mascarades furieuses ne sont-elles pas finalement l’image renversée de la férocité – bien réelle celle-là – de la conquête coloniale elle-même ? N’y a-t-il pas la volonté – délibérée ou inconsciente – de légitimer la brutalité des conquérants en animalisant les conquis ? Dans cette animalisation, la transgression des valeurs et des normes de ce qui constitue, pour l’Europe, la civilisation est un élément moteur.

Dans le domaine du sacré, la norme sexuelle est bien évidemment première. La polygamie touche ainsi l’un des fondements socio-religieux de la famille chrétienne. Le fait que les zoos humains accueillent des familles entières – avec les différentes épouses du chef de famille – est significatif. On vient contempler au mieux une incompréhensible bizarrerie, au pis la manifestation d’une lubricité animale. Avec, dans le regard, une interrogation en suspens, le désir inassouvi d’un fantasme qui, en Occident même, est le revers de l’interdit.

Le thème de la sexualité est particulièrement développé. Pour les « Noirs », le mythe d’une sexualité bestiale, plurielle, prend corps. Dans ce mythe, dans lequel entrent des considérations physiques (une grande vitalité, de même que des organes génitaux – chez l’homme et chez la femme – que l’on considère comme surdéveloppés), se cristallise cette ambivalence fascinée pour des êtres à la frontière de l’animalité et de l’humanité. Cette vitalité sexuelle renvoie elle-même à une vitalité corporelle d’ensemble – visible par exemple dans nombre de gravures des grands journaux illustrés de l’époque évoquant le combat vigoureux de « tribus » presque nues face aux troupes coloniales -, provoquant une fascination pour le corps du « sauvage ». Cette fascination est le produit de l’inquiétude, vive à la fin du XIXe siècle, de la« dégénérescence biologique » de l’Occident (6).

Après la conquête, la « mission civilisatrice » Dans le registre de la transgression du sacré, la récurrence du thème de l’anthropophagie est révélatrice. Alors qu’on ne sait à peu près rien à la fin du XIXe siècle d’une pratique sociale fortement ritualisée et de toute manière extrêmement limitée en Afrique subsaharienne, les images de « sauvages anthropophages » envahissent tous les médias et sont l’un des arguments les plus vendeurs des zoos humains (jusqu’à l’Exposition coloniale internationale de 1931 et la présence périphérique des Kanaks) (7). Le cannibalisme rompt en effet un tabou majeur : le rapprochement avec le monde animal s’impose d’évidence. Les mises en scène très évocatrices à ce sujet dans les exhibitions ou dans le cadre de salles de spectacles révèlent la puissance du thème.

A partir de l’exposition universelle de 1889 jusqu’à la fin de l’entre-deux-guerres, les expositions vont se mul tiplier, et tout particulièrement les expositions coloniales. Dans la quasi-totalité d’entre elles, un « village nègre », « indochinois », « arabe » ou « kanak » est proposé à la curiosité des visiteurs. Simultanément, ces villages « nègres », puis « noirs » ou « sénégalais » – signe d’une évolution sémantique fort inté ressante au lendemain de la Grande Guerre -, deviennent des attractions autonomes, itinérantes et parfaitement instrumentalisées en province, mais aussi dans toute l’Europe ou aux Etats-Unis.

Les présentations se sont succédé, année après année, à travers quatre ou cinq « troupes » distinctes sillonnant les grandes expositions régionales, comme Amiens, Angers, Nantes, Reims, Le Mans, Nice, Clermont-Ferrand, Lyon, Lille, Nogent, Orléans… et les grandes villes (et zoos) européens comme Hambourg, Anvers, Barcelone, Londres, Berlin ou Milan, autant de lieux où ont afflué 200 000 à 300 000 visiteurs par exhibition.

Les mises en scène sont ici beaucoup plus « ethnographiques », et les « villages » ressemblent à des décors de carton-pâte dignes des productions hollywoodiennes de l’époque sur l’« Afrique mystérieuse (8) ». On admire les productions locales et l’« artisanat » commercialisé (sans doute l’un des tout premiers « arts nègres » destinés au grand public !), des formes particulières d’organisation sociale sont progressivement reconnues, quand bien même elles sont généralement montrées comme les traces d’un passé que la coloni sation doit impérativement abolir. Les reconstitutions fantaisistes de « danses indi gènes » ou les épisodes historiques fameux s’espacent et s’estompent.

Une autre conjoncture se dessine : le « sauvage » (re)devient doux, coopératif, à l’image à vrai dire d’un Empire qu’on veut faire croire définitivement pacifié à la veille de la première guerre mondiale. A cette époque, les limites territoriales de l’Empire sont en effet tracées. A la conquête succède la « mission civilisatrice », discours dont les expositions coloniales se feront les ardents défenseurs. Au militaire succède l’administrateur. Sous l’influence « bénéfique » de la France des Lumières, de la République colonisatrice, les « indigènes » sont replacés au bas de l’échelle des civilisations, alors que la thématique proprement raciale tend à s’effacer. Les villages nègres remplacent les zoos humains. L’indigène reste un inférieur, certes, mais il est « docilisé », domestiqué, et on découvre chez lui des potentialités d’évolution qui justifient la geste impériale.

Cette nouvelle perception de l’autre-indigène trouvera sa plus grande intensité lors de l’Exposition coloniale internationale de Vincennes en 1931, qui, étendue sur des centaines d’hectares, est la mutation la plus aboutie du zoo humain sous couvert de mission civilisatrice, de bonne conscience coloniale et d’apostolat républicain.

Les zoos humains constituent ainsi un phénomène culturel fondamental – et jusqu’ici totalement occulté – par son ampleur mais aussi parce qu’il permet de comprendre comment se structure le rapport que construit alors la France coloniale, mais aussi l’Europe, à l’autre. De fait, la plupart des archétypes mis en scène par les zoos humains ne dessinent-ils pas la racine d’un inconscient collectif qui prendra au cours du siècle de multiples visages et qu’il est indispensable de déconstruire (9) ?

Nicolas Bancel – Maître de conférences à l’université Paris-XI – Orsay (Upres EA 1609/Cress).
Pascal Blanchard – Chercheur associé au CNRS et directeur de l’agence de communication historique Les Bâtisseurs de mémoire.
Sandrine Lemaire – Agrégée et enseignante, docteur en histoire de l’Institut universitaire européen de Florence
Tous trois sont codirecteurs de La Fracture coloniale, La Découverte, Paris, 2005.

(1) Plakate, 1880-1914, Historiches Museum, Francfort.

(2) Tous les groupes « importés » n’avaient pas un statut exclusif et unique. Les Fuégiens, par exemple, habitants de la Terre de Feu, à l’extrême sud du continent sud-américain, semblent avoir été « transportés » tels des spécimens zoologiques proprement dits ; alors que les gauchos, sorte d’artistes sous contrat, avaient pleinement conscience de la mascarade qu’ils mettaient en scène pour les visiteurs.

(3) Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Laurent Gervereau, Images et colonies, Achac-BDIC, Paris, 1993.

(4) Gérard Collomb, « La photographie et son double. Les Kaliña et le « droit de regard » de l’Occident », in L’Autre et nous, éd. Syros-Achac, 1995, pp. 151-157.

(5) Anne McClintock, Imperial Leather. Race, Gender and Sexuality in the Colonial Contest, Routledge, Londres, 1994.

(6) Christian Pociellot et Daniel Denis (dir.), A l’école de l’aventure, PUS, Voiron, 1999.

(7) Didier Daeninckx, Cannibale, Gallimard (coll. « Folio »), éd. Verdier, rééd. 1998.

(8) Nom d’une troupe itinérante présentée au Jardin zoologique d’acclimatation.

(9) Nicolas Bancel et Pascal Blanchard, De l’indigène à l’immigré, Gallimard, coll. « Découvertes », Paris, 1998.